--Et maintenant qu'il n'y a plus rien à manger... soupira Bob en se
levant.
--Tu veux dire, mousse, répliqua Grip, maint'nant qu' tu n'as plus
faim...
--Oui... peut-être... je ne sais pas... C'est la première fois que cela
m'arrive...
--Allons nous promener,» proposa P'tit-Bonhomme.
Et ce fut ainsi que s'acheva cette après-midi, et que de projets
formèrent les trois amis, tandis qu'ils parcouraient les quais et les
rues de Queenstown, escortés de Birk!
Puis, lorsqu'on fut au moment de se séparer, et que Grip eut reconduit
les deux enfants à l'appontement du ferry-boat:
[Illustration: Les enfants se donnaient du mal. (Page 340.)]
«Nous nous r'verrons, dit-il... On n' peut pas s'être r'trouvés pour n'
pas se r'voir...
--Oui... Grip... à Cork... la première fois que le -Vulcan- y
relâchera...
--Pourquoi pas à Dublin, où il reste des s'maines què'quefois? oui... à
Dublin, si tu t' décides...
--Adieu, Grip!
--Au r'voir, mon boy!»
Ils s'embrassèrent de bon cœur, non sans une profonde émotion dont
ni l'un ni l'autre ne cherchait à se défendre.
Bob et Birk eurent leur part des adieux, et, lorsque le ferry-boat eut
démarré, Grip le suivit longtemps des yeux, tandis qu'il remontait en
haletant le cours de la rivière.
IX
UNE IDÉE COMMERCIALE DE BOB.
A un mois de là, sur la route qui descend vers le sud-est de Cork dans
la direction de Youghal, en traversant les territoires orientaux du
comté, un garçon de onze ans, un garçonnet de huit, poussaient par
l'arrière une légère charrette que traînait un chien attelé entre ses
brancards.
Les deux enfants étaient P'tit-Bonhomme et Bob. Le chien était Birk.
Les incitations de Grip avaient porté leur fruit. Avant d'avoir
rencontré le premier chauffeur du -Vulcan- à Queenstown, P'tit-Bonhomme
rêvait de quitter Cork pour aller tenter fortune à Dublin. Après
la rencontre, il se décida à faire de son rêve une réalité. Et ne
vous imaginez point qu'il n'eût réfléchi aux conséquences de cette
grave détermination: c'était abandonner le certain pour l'incertain,
pourquoi se le dissimuler? Mais, à Cork, sa situation ne pouvait guère
s'accroître. A Dublin, au contraire, un plus vaste champ s'ouvrait
à son activité. Bob, appelé à donner son avis, se déclara prêt à
partir au premier jour, et un avis de Bob méritait d'être pris en
considération.
Il suit de là que notre héros alla retirer ses économies de chez
l'éditeur, lequel ne laissa pas de lui faire quelques observations
sur ses futurs projets. Il n'obtint rien de cet enfant, si
supérieur à son âge, et qui n'avait pas l'habitude de se payer de
chimères,--disposition d'esprit trop commune aux Paddys de tous les
temps. Non! P'tit-Bonhomme était fermement résolu à suivre les chemins
qui montent: c'est le seul moyen d'arriver haut, et son précoce
instinct lui disait que de quitter Cork pour Dublin, c'était s'élever
sur la route de l'avenir.
Et, maintenant, quelle voie prendrait P'tit-Bonhomme, et quel moyen de
transport?
La voie la plus courte, c'est celle que suit le railway jusqu'à
Limerick, et de Limerick à travers la province de Leinster jusqu'à
Dublin. Le moyen de transport le plus rapide, c'est de prendre le
train à Cork et d'en descendre, dès qu'il s'arrête dans la capitale
de l'Irlande. Mais ce mode de locomotion avait l'inconvénient de
ne pouvoir s'effectuer qu'en dépensant une guinée par personne, et
P'tit-Bonhomme tenait à ses guinées. Quand on a des jambes, et de
bonnes jambes, pourquoi se faire brouetter en wagon? De la question
de temps, il n'y avait point à s'inquiéter. On arriverait quand on
arriverait. On était dans la belle saison, et les chemins du comté ne
sont point mauvais de mai à septembre. Et quel avantage, quelle entrée
de jeu, si, au lieu de coûter gros, le voyage rapportait, au contraire!
Telle avait été la préoccupation de notre jeune négociant,--gagner de
l'argent au lieu d'en perdre en frais de route, continuer, de village à
village, de bourgade à bourgade, le trafic qui lui avait réussi à Cork,
vendre des journaux, des brochures, des articles de librairie et de
papeterie, en un mot, faire le commerce en se dirigeant vers Dublin.
Et, pour exercer ce commerce, que fallait-il? Rien qu'une charrette,
dans laquelle serait déposée la pacotille du marchand forain, et qu'une
toile cirée permettrait d'abriter contre la poussière ou la pluie.
Cette charrette, attelée de Birk, qui ne refuserait pas de tirer en
avant, les deux enfants la pousseraient par derrière. On parcourrait
la voie du littoral, parce qu'elle dessert des villes d'une certaine
importance, Waterford, Wexford, Wicklow, et aussi diverses stations
balnéaires très suivies à cette époque de l'année. Sans doute, il y
aurait près de deux cents milles à enlever dans ces conditions. Eh
bien! dût-on y employer deux mois, trois mois, peu importait, si la
boutique ambulante réalisait des gains en marchant au but!
Voilà pourquoi, à cette date du 18 avril, un mois après avoir rencontré
Grip à Queenstown, P'tit-Bonhomme, Bob et Birk, l'un traînant, les
autres poussant, cheminaient sur la route de Cork à Youghal, où ils
arrivèrent dans la matinée, sans être trop fatigués de leur étape.
Ils n'avaient point à se plaindre, et, en tous les cas, ce n'est pas
Birk qui eût songé à grommeler. D'ailleurs, on ne le surmenait pas,
et, en montant les côtes, les enfants se donnaient autant de mal
que lui. Très légère, cette charrette à deux roues,--une véritable
occasion dont P'tit-Bonhomme avait profité chez un marchand de Cork.
Quant à la pacotille, elle consistait en journaux achetés aux gares,
brochures politiques--quelques-unes assez lourdes d'idées et de style,
cependant,--papier à lettres, crayons, plumes et autres ustensiles de
bureau, paquets de tabac, dont la provision serait renouvelée chez les
meilleurs débitants à l'enseigne du montagnard écossais peinturluré,
enfin divers autres articles et bibelots. Tout cela ne pesait guère, et
tout cela se vendait couramment, avec un joli bénéfice.
Que voulez-vous? Les gens de village s'intéressaient à ces deux
enfants, l'un sérieux comme un négociant de vieille roche, l'autre
d'une physionomie si souriante qu'on aurait eu honte de le marchander!
La charrette arriva à Youghal, une bourgade de six mille habitants,
doublée d'un port de cabotage, au fond de l'estuaire de la Blackwater.
Voilà un pays où la sainte pomme de terre est en honneur! Et Paddy
pourrait-il jamais oublier que c'est aux environs de Youghal que sir
Walter Raleigh fit le premier essai de ces tubercules, actuellement le
véritable pain de l'Irlande?
P'tit-Bonhomme passa le reste de la journée à Youghal. Il ne consentit
à prendre du repos qu'après avoir entièrement réassorti son étalage,
lequel serait vite épuisé sur la route de Dungarvan. Un dîner
substantiel à la table d'une auberge, un lit pour Bob et pour lui,
une niche mise à la disposition du chien, ils trouvèrent cela à bon
compte. On se dirigea le lendemain vers le hameau le plus rapproché, en
s'arrêtant aux fermes, et il s'en comptait de deux à trois par mille.
C'est même à ces fermes que stationnait le plus souvent la charrette,
lorsque le soir approchait, car mieux valait ne pas se risquer
nuitamment sur les routes. Oui! c'était préférable, malgré que Birk fût
chien à défendre son maître et son étalage à deux roues.
Et, lorsque P'tit-Bonhomme se rappelait ce qu'il avait autrefois
souffert sur les chemins du Connaught, quel changement depuis cette
époque! Et quelle différence entre cette charrette et celle du brutal
Thornpipe, cette boîte obscure où il étouffait à demi! Ces choses ne
se ressemblaient pas plus que Birk ne ressemblait au chien hargneux du
montreur de marionnettes. Notre héros ne faisait pas valser la famille
royale et la cour d'Angleterre en tournant la mécanique... Il ne vivait
point du produit de l'aumône, mais des bénéfices quotidiennement
réalisés. Et puis, quelle confiance en l'avenir, et quel espoir il
avait de réussir à Dublin autant et même mieux qu'il avait réussi à
Cork!
Au sortir de Youghal, il y eut un pont à traverser, afin de rejoindre
la route de Dungarvan.
«Voilà un pont! s'écria Bob. Je n'en ai jamais vu de cette longueur!
--Moi, non plus,» répondit P'tit-Bonhomme.
En effet, un pont de deux cent soixante-dix toises, jeté sur la baie de
la Blackwater, et faute duquel on s'allongerait d'une bonne journée de
marche!
La charrette roula donc sur le tablier de bois, balayé par une fraîche
brise de l'ouest.
«C'est comme si on était sur un bateau! fit remarquer ce fin
observateur de Bob.
--Oui... Bob... un bateau avec vent arrière... sens-tu comme le vent
nous pousse!»
Le pont traversé sans dommage, il n'y eut plus qu'à s'engager dans le
comté de Waterford, qui confine au comté de Kilkenny, dans la province
de Leinster.
P'tit-Bonhomme et Bob ne se fatiguèrent pas outre mesure. Ils allaient
sans se presser. Pourquoi se seraient-ils hâtés? L'essentiel,
c'était de vendre et de vendre fructueusement les articles achetés
à Youghal, avant d'avoir atteint Dungarvan où l'on se réassortirait
de nouveau. Il va de soi qu'en deux ou trois jours, la charrette
aurait pu se transporter de Youghal à Dungarvan. Vingt-cinq à trente
milles, en tenant compte des crochets, ce n'eût été qu'une promenade
de quelques jours. Mais, s'il n'existait que de rares villages à
l'approche des côtes, on y rencontrait de nombreuses fermes, et cette
circonstance offrait des chances de débit qu'il convenait de ne point
négliger. Le railway ne dessert pas cette ceinture littorale, et
les paysans s'y approvisionnent difficilement des choses usuelles.
Aussi, P'tit-Bonhomme était-il décidé à faire son métier de forain en
conscience.
Cela réussit. La boutique reçut partout bon accueil. Chaque soir, après
s'être installés pour la nuit, Bob comptait les shillings, les pence
récoltés depuis le matin, et P'tit-Bonhomme les inscrivait sur son
«livre de caisse», à la colonne des recettes, en regard de la colonne
des dépenses, où figuraient celles qui leur étaient personnelles,
nourriture, coucher, etc. Rien ne plaisait à Bob comme d'aligner cette
monnaie, rien ne plaisait à P'tit-Bonhomme comme d'additionner son
avoir, rien ne plaisait à Birk comme d'être couché près d'eux, pendant
qu'ils réglaient leurs affaires en attendant l'heure de se livrer au
sommeil!
Ce fut le 3 mai que la charrette atteignit la bourgade de Dungarvan.
Elle était vide--pas la bourgade, la charrette,--et le réassortiment
dut être refait en entier. Cela fut facile, car, avec ses six mille
cinq cents âmes, Dungarvan ne laisse pas d'avoir une certaine
importance. C'est un port de cabotage, ouvert sur la baie de ce nom,
dont les rives sont reliées par une chaussée longue de cent cinquante
toises. Même avantage qu'à Youghal; on peut traverser la baie sans être
obligé de la contourner.
P'tit-Bonhomme demeura deux jours à Dungarvan. Il eut une excellente
idée,--celle d'acheter à des caboteurs quelques articles de lainage à
très bas prix, lesquels, à son avis, seraient d'un débit courant dans
la campagne. Ce n'était ni lourd ni encombrant, et Birk ne souffrirait
pas de la surcharge.
Ainsi se continua ce profitable voyage. Que la chance ne l'abandonne
pas, et P'tit-Bonhomme sera devenu un capitaliste, lorsqu'il arrivera
dans la capitale. D'ailleurs, si la tournée foraine s'accomplissait
sans incidents dignes d'être relatés, elle était exempte
d'accidents--ce dont il fallait se féliciter. Temps assez propice
toujours. Nulle aventure de grande route. Qui eût voulu maltraiter ces
enfants? Et puis, on ne rencontre guère de mauvaises gens le long de
ces côtes du Sud-Irlande. Cette population n'a point de ces instincts
qui poussent à des actes coupables. En outre, elle n'est pas si pauvre
qu'en maints comtés,--tels ceux du Connaught ou de l'Ulster. La mer lui
est lucrative. La pêche, le cabotage y nourrissent largement le pêcheur
ou le matelot, et le cultivateur se ressent de leur voisinage.
C'est dans ces conditions favorables que la charrette dépassa Tramore,
à dix-sept milles de Dungarvan, et atteignit, deux semaines plus tard,
Waterford, à dix-sept milles de Tramore, sur la limite même du Munster.
P'tit-Bonhomme allait enfin quitter cette province où il avait éprouvé
tant de vicissitudes, son existence à Limerick, à la ferme de Kerwan,
au château de Trelingar, son voyage aux lacs de Killarney, son début
commercial à Cork. D'ailleurs, les tristes jours, il les avait oubliés
déjà. Il ne se souvenait que des trois années au milieu de la famille
des Mac Carthy, et, celles-là, il les regrettait comme on regrette les
joies du foyer domestique!
«Bob, dit-il, est-ce que je ne t'ai pas promis que l'on se reposerait à
Waterford?
--Je le crois, répliqua Bob, mais je ne suis pas fatigué, et si tu veux
continuer?...
--Non... Restons quelques jours ici...
--A rien faire, alors?...
--Il y a toujours à faire, Bob.»
Et, en effet, n'est-ce rien que de visiter une agréable ville de
vingt-cinq mille habitants, située sur la rivière de Suir, que franchit
un beau pont de trente-neuf arches? Ajoutons que Waterford est un port
très fréquenté,--ce qui intéressait toujours notre jeune négociant,--le
port le plus considérable du Munster oriental, qui possède un service
régulier de navigation pour Liverpool, Bristol et Dublin.
Tous deux, ayant fait choix d'une auberge convenable, où fut remisée
leur charrette, se rendirent sur les quais, et ils s'y promenèrent
quelques heures. Ces navires qui arrivaient, ces navires qui partaient,
comment aurait-on pu s'ennuyer un instant?
«Hein! dit Bob, si Grip allait nous tomber tout d'un coup?...
--Non, Bob, répondit P'tit-Bonhomme. Le -Vulcan- ne relâche pas à
Waterford, et j'ai calculé qu'il doit être loin maintenant... du côté
de l'Amérique...
--Là-bas... là-bas? fit Bob, en étendant le bras vers l'horizon
circonscrit par le ciel et l'eau.
--Oui... à peu près... et j'ai lieu de croire qu'il sera de retour,
lorsque nous serons à Dublin.
--Quel plaisir de retrouver Grip! s'écria Bob. Est-ce qu'il sera encore
tout noir?...
--C'est probable.
--Oh! ça n'empêche pas de l'aimer!...
--Tu as raison, Bob, car il m'a bien aimé, lui, quand j'étais si
malheureux...
[Illustration: LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...
(Page 346.)]
--Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux
brillaient de reconnaissance.
Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui
aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des
voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à
très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été
mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués,
en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et,
en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et
quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface
de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si
variées d'aspect,--une vraie traversée sur un vrai paquebot...
Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à
réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus
avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip
connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette
vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où
ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un
voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait
P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante
traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à
une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le
voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à
Dublin le littoral du Leinster.
Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve
dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par
le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas
fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes,
Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort
coup d'épaule par derrière.
Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si
capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dut
perdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la
pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.
Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage
et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait
des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique
roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme
n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en
droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles.
Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la
charrette avait été contrainte!
Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize
mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son
embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été
transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que
Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur
ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé
sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un
certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts
à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est
qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III,
pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les
épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les
incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être
valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles
souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il
l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.
En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore
s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux
approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela
pour deux raisons.
La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du
comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées, grâce
au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication
avec Dublin.
La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au
milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres,
entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre
gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca
et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à
l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du
sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les
cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles
d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses
abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns,
en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi
Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles--ainsi appelait-on
ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!
Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte
au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,--mot qui est
justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne.
Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de
pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer
par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons
verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles
n'y coûtent pas cher.
«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme
à ce gourmand de Bob.
--Jamais!
--Veux-tu en goûter?...
--Je veux bien.»
Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas
au delà de la première huître.
«J'aime mieux le homard! dit-il.
--C'est que tu es encore trop jeune, Bob!»
Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âge de
raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.
Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow,
le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.
Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus
curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la
région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour
le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les
plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray
et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses
sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée
de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles
bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon
enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins
de toute l'Érin!
Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux.
Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des
comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche
de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale.
Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de
stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la
gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche.
Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule
de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent
consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or
c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme
aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage.
Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une
idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue
à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en
l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves
du Wicklow,--une idée géniale enfin.
Bob--il l'avait déjà prouvé en mainte occasion--était habile à
dénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes
d'Irlande.
Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de
grimpeur--un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant
un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au
piège,--simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés
en forme de 4,--il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs.
Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa
cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour
contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou
autres de moyenne taille.
«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à
élever des oiseaux?...
--Point.
--Qu'en veux-tu faire?...
--Leur donner la volée...
--A quoi bon les mettre en cage, alors?...»
Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette
proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.
Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant
finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces
enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel
est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la
liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir
un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au
cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!
Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en
saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs.
La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de
Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur
vol.
Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les
familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme
s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la
main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes
misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des
battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans
la poche du malin garçonnet!
Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait
chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!
C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se
trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.
Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au
pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée
par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement
magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton
de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mlle de Bovet, qui
fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très
fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels,
de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants
et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six
mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin
sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway,
dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui
pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que
ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux
approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue?
Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis,
un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre
la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent
au XIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne
lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de
Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le
vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite,
parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.
Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses,
largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la
parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches,
joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement
depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes
qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne
serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était
représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se
passe à fouiller les varechs de la plage.
Les trois premiers jours furent très fructueux--au point de vue
commercial,--dans cette bourgade. La marchandise de la charrette
s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux
enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros
bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité.
Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et
remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider
dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray.
Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le -Vulcan- s'y trouvait,
mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,--Grip dont on n'avait
plus de nouvelles depuis deux grands mois?
Donc P'tit-Bonhomme songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait
guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son
départ.
On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé
ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,--ce
qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.
Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.
Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de
trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,--des gentlemen de joyeuse
humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput,
vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre
réglementaire.
[Illustration: Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)]
Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler sa
marchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure
du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur,
leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce
n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient
d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé
à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de
passer outre.
[Illustration: Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)]
Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,--un
petit monsieur--dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté
naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il
allait.
«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.
--Et cette cage?...
--Elle est à moi.
--Et ces oiseaux?...
--Je les ai pris au piège ce matin.
--Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois
gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois
pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...
--Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront
tous la volée... tous!»
Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent
emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.
C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet
poussa-t-il des cris, répétant:
«Mes oiseaux!... mes oiseaux!»
Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré
qu'imbécile.
Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se
disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller
de la sorte:
«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!»
Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver
accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit
d'une voix énergique:
«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!»
Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il
ajouta:
«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte
Ashton!»
C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble
famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station
de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus
confortables villas de la bourgade.
«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond
mépris le comte Ashton.
--Moi-même.
--Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon
pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir
réglé son compte...
--Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas
devant l'aplomb de son ancien maître.
--Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce
que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la
canne levée.
--C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses
oiseaux, monsieur Piborne!
--Non... toi d'abord... comme ceci!»
Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de
P'tit-Bonhomme.
Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en
vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte
Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses
giffles à pleines mains.
Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force.
En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de
P'tit-Bonhomme.
Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la
même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants,
il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était
redressé, ne l'avait retenu.
Puis, celui-ci s'adressant à Bob:
«Viens!» dit-il.
Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se
souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob
revinrent vers leur auberge.
A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune
Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait
toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il
eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciation de la
nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: c'est que
ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une aventure,
dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré à cet
égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors
de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient
quitté Bray.
Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin,
après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un
laps de trois mois depuis leur départ de Cork.
X
A DUBLIN.
Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est
l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade
au théâtre d'une grande cité.
Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas
Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec
ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,--la capitale de
l'Irlande--qui possède une population de trois cent vingt mille âmes.
Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil,
qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre
aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers,
Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques.
Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante
avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les
workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les
ragged-schools pour ses déguenillés?
N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools
ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un
savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût
fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.
En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork?
Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,--conseils
en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts?
Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait
autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?...
Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli
en route.
Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au
sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de
lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer
qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un
mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille
navires,--ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang
parmi les ports du Royaume-Uni.
La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le
périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les
plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown
au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par
l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir
l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile,
et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière
jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge.
C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes
a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette
capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique
ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune.
La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent
les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le
long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.
Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient les bas
quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs
de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites
et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées,
publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile,
fourmillement des familles au fond des taudis, partout l'abjection de
l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant
les querelles, les injures, les violences...
Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour
les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient
nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes,
au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à
peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la
masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes,
restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du
grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone,
toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon,
s'échappaient les tintements de la neuvième heure.
Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait
pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager
Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit,
quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le
quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale
rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre
cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables
autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de
«lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire
regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant
qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était
plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de
l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son
commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur
poche. Aussi chercha-t-il, non point un de ces endroits suspects, où
la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la
nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.
Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de
Saint-Patrick-street,--un hôtel de modeste apparence, assez
convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les
deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous
les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient
pu interrompre leur sommeil.
Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une
reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il
s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué;
le rencontrer, rien ne serait plus facile, si le -Vulcan- était de
retour à Dublin, son port d'attache.
«Nous emmenons Birk?... demanda Bob.
--Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à
connaître la ville.»
Et Birk ne se fit point prier.
Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey,
entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à
peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec
un double canal, faisant ceinture à la cité,--au nord le Royal-Canal,
qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal,
dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication
l'océan Atlantique et la mer d'Irlande.
Saint-Patrick-street compte parmi ses habitants,--et ce sont les plus
riches,--des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que
s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement
usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en
loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme
indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi,
on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et
les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns» du
voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent
l'attention de P'tit-Bonhomme.
[Illustration: P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (Page 358.)]
L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On
se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu
d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie,
le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication
fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation
de l'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont
florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie de
wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, d'une
valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de
conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires
qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie
périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, et
Dublin est devenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne
l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme savait ces
choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales,
qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures.
[Illustration: Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)]
En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui
s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.
«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!...
Quel beau square!»
La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de
Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building,
salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin
apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa
grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques.
Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait
malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant
et de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait
le square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges Ier en
bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de
maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque
protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite,
s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster,
l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule
dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell.
P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait
à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment
ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce
demanderait-il de la doubler, de la tripler?...
Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables
confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus
d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté
Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la
Liffey.
«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob.
--Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait
P'tit-Bonhomme.
Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples
détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un
vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland,
possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté
sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de
pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des
jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce
donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous
Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens,
c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent
d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford.
Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur
devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins!
Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient
pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait:
«Des mâts... J'aperçois des mâts...
--Donc, Bob... il y a une rivière!»
Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus
des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui
descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction,
précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût
suivi quelque piste.
Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la
cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent
singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la
distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église,
cependant, la plus ancienne de Dublin, datant du XIIe siècle, en forme
de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, surmontée
de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le temps de la
visiter plus tard.
Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque
anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne
à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de
leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins,
et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute
sa magnificence,--telles la Conception, Saint-André, une chapelle
métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une
basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de
Thomas-street.
Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.
«Que c'est beau! dit l'un.
--Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre.
Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on
chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit,
bordés d'habitations superbes,--à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants,
de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et
autres vers l'amont.
Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer
les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une
profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus
épaisse encore.
«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme.
--Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité.
Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin
sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge,
le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street
et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.
Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût
éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais,
en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dans la
Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être le -Vulcan- était-il
là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de
Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,--surtout lorsque
Grip en est le premier chauffeur.
Le -Vulcan- n'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne
fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au
milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de
carénage.
P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive
gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée du -Vulcan-, ne vit-il
pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice
quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la
statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le
contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient
soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable
que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays
lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?...
On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville
commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en
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