Quant à P'tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs. Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk. Birk se portait bien. Kat ne l'avait point oublié. Chaque soir, le chien était revenu à l'endroit où la lessiveuse le guettait d'ordinaire avec ce qu'elle lui avait mis de côté. Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P'tit-Bonhomme alla du côté des annexes où Birk l'attendait. Il est facile d'imaginer ce que fut l'entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l'un à l'autre! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n'avait pas tous les jours mangé à sa faim; mais il n'y paraissait pas trop, et ses yeux brillaient du vif éclat de l'intelligence. Son maître lui promit de venir chaque soir, s'il le pouvait, et lui souhaita une bonne nuit. Birk, comprenant qu'il n'avait pas le droit d'être difficile, n'en exigeait pas davantage. D'ailleurs, il fallait être prudent. La présence de Birk aux abords de Trelingar-castle avait été remarquée, et les chiens avaient plusieurs fois donné l'éveil. Le château reprit son existence habituelle,--l'existence végétative, qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait s'y prolonger jusqu'à la dernière semaine de septembre,--époque à laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers d'hiver d'Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l'île, d'où partait le «cordon électrique», que l'Europe tirait pour sonner les États-Unis--comme elle sonnait John et Marion. Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s'en faut, que d'être pénible pour P'tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux mauvais procédés de l'intendant Scarlett, qui voyait en lui son souffre-douleur. D'autre part, les caprices du comte Ashton ne lui donnaient pas une heure de loisir. A chaque instant, c'était un ordre à exécuter, une course à faire, puis des contre-ordres, qui obligeaient le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se sentait aux mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans cesse en mouvement. Dans l'antichambre comme à l'office, on riait de le voir ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une profonde humiliation. Aussi, le soir, lorsqu'il avait enfin pu regagner sa chambre, il s'abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l'avait contraint d'accepter. Où cela le mènerait-il d'être le groom du comte Ashton Piborne? A rien. Il était fait pour autre chose. N'être qu'un domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit indépendant, cela entravait cette ambition qu'il sentait en lui. Au moins, lorsqu'il vivait à la ferme, c'était sur le pied d'égalité. On le considérait comme l'enfant de la maison. Où étaient les caresses de Grand'mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements de M. Martin et de ses fils? En vérité, il prisait plus les cailloux reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu'il vivait à Kerwan, il s'instruisait, il travaillait, il apprenait en vue de se suffire un jour... Ici, rien que cette besogne révoltante et sans avenir, cette soumission aux fantaisies d'un enfant gâté, vaniteux et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres--il n'y en avait pas un seul--mais tout ce qui traînait en désordre dans l'appartement. Et puis, c'était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son désespoir. Oh! ce cabriolet! P'tit-Bonhomme ne pouvait le regarder sans horreur. Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait de sortir avec le tilbury ou le dog-car--les autres véhicules du fils Piborne,--le groom était assis et dans un équilibre plus stable. Mais elles s'ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l'Ile Émeraude! Il était donc rare qu'un jour s'écoulât, sans que le supplice du cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit pendant de longues promenades aux environs de Trelingar-castle. Le long de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant d'une voix essoufflée: «coppers... coppers!» P'tit-Bonhomme sentait son cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait... Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des injures, les menaçant de son fouet, lorsqu'ils s'approchaient... L'envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce de cuivre... Il n'osait par crainte d'exciter la colère de son maître. Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper... Le copper fut lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie... Ce cri, le comte Ashton l'entendit. Il saisissait son groom en flagrant délit de charité. «Que t'es-tu permis là, boy?... demanda-t-il. --Monsieur le comte... cette fillette... cela lui fait tant de plaisir... rien qu'un copper... --Comme on t'en jetait, n'est-ce pas, lorsque tu courais les grandes routes?... --Non... jamais!... s'écria P'tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand on l'accusait d'avoir tendu la main. --Pourquoi as-tu fait l'aumône à cette mendiante?... --Elle me regardait... je la regardais... --Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins... Tiens-le-toi pour dit!» Et P'tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de cœur. S'il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que lui inspiraient ces enfants, s'il ne se risqua plus à les gratifier de quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester maître de son premier mouvement. On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé son dog-car pour aller à Kanturk. P'tit-Bonhomme l'accompagnait comme d'habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de ne pas remuer plus qu'un mannequin. Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des badauds. Le jeune Piborne s'arrêta devant les principaux magasins. Son groom, debout à la tête de l'animal, ne le contenait pas sans peine, à l'ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si magnifiquement galonné. Vers trois heures, après s'être offert à la contemplation de la bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar-castle. Il allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de «coppers... coppers!...» Encouragés par l'allure modérée du dog-car, ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à distance, et ils finirent par rester en arrière. Un seul persista. C'était un garçon de sept ans, à mine éveillée, intelligente, empreinte de gaîté,--bien irlandais de ce chef. Quoique la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il s'entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la main une branche de myrtille, qu'il offrait en échange d'une aumône. P'tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l'engageait en vain par signes à s'éloigner. L'enfant continuait à suivre le dog-car. Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au risque d'être écrasé. Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais le jeune Piborne ne l'entendait pas ainsi. Il lui convenait d'aller au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l'enfant, finit-il par lui lancer un coup de fouet. La cinglante lanière, mal dirigée, s'accrocha au cou du petit, qui fut traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière secousse le dégagea, et il roula sur le sol. P'tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l'enfant. Celui-ci, le cou cerclé d'une raie rouge, poussait des cris de douleur. L'indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom... «Viens ici, boy! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval. --Et cet enfant?... --Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet, viens... ou je t'en administre autant!» Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution, car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que P'tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser, et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint derrière le dog-car. «La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le comte Ashton, je te corrigerai d'importance et je te chasserai ensuite!» P'tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu'un éclair eût brillé dans ses yeux. Puis, le dog-car s'éloigna rapidement, laissant le petit pauvre sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa main. A partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée. Ce qu'il avait jadis éprouvé au physique, il l'éprouvait maintenant au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux qu'autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe! La pensée de quitter Trelingar-castle lui venait souvent. S'en aller... où?... Rejoindre la famille Mac Carthy?... Il n'en avait eu aucune nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n'ayant plus ni feu ni lieu? Cependant il était résolu à ne point rester au service de l'héritier des Piborne. D'ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de le préoccuper très sérieusement. Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la marquise et leur fils avaient l'habitude de quitter le domaine de Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse, perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy. D'autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk? Jamais il ne consentirait à abandonner Birk! «Je le garderai, lui dit un jour l'obligeante Kat, et j'en aurai bien soin. --Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P'tit-Bonhomme, et je pourrais vous le confier... en vous payant ce qu'il faudrait pour sa nourriture... --Oh! s'écria Kat, je ne l'entends pas ainsi... J'ai de l'amitié pour ce pauvre chien... --N'importe... il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars, je ne le verrai plus de tout l'hiver... et jamais peut-être... --Pourquoi... mon enfant?... A ton retour... --Mon retour, Kat?... Suis-je assuré de revenir au château, quand je l'aurai quitté?... Là-bas... où ils vont, qui sait s'ils ne me renverront pas... ou si je ne m'en irai pas... de moi-même... --T'en aller?... --Oui... au hasard... devant moi... comme j'ai toujours fait! --Pauvre boy... pauvre boy!... répétait la bonne femme. --Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de suite... d'abandonner le château avec Birk... de chercher du travail chez des fermiers... dans un village ou dans une ville... pas trop loin... du côté de la mer... [Illustration: Debout à la tête de l'animal. (Page 285.)] --Tu n'as pas encore onze ans! --Non, Kat, pas encore!... Ah! si j'en avais seulement douze ou treize... je serais grand... j'aurais de bons bras... je trouverais de l'occupation... Que les années sont longues à venir, quand on est malheureux... [Illustration: P'tit-Bonhomme courut vers l'enfant. (Page 286.)] --Et longues à s'écouler!» aurait pu répondre la bonne Kat. Ainsi réfléchissait P'tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti s'arrêter... Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution. Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer qu'une quinzaine de jours à Trelingar-castle. Déjà les préparatifs de départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat relative à Birk, P'tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l'intendant Scarlett demeurerait au château pendant l'hiver. Oui, il y restait comme régisseur du domaine. Or, il n'était pas sans avoir remarqué ce chien qui errait aux alentours, et jamais il n'autoriserait la lessiveuse à le conserver près d'elle. Kat serait donc obligée de nourrir Birk en secret, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors. Ah! si M. Scarlett avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme il se fût empressé d'en informer le comte Ashton, et avec quelle satisfaction celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant qu'il eût pu l'atteindre d'une balle! Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l'après-midi, contrairement à ses habitudes. Le hasard,--fâcheux hasard,--voulut que l'un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer sur la grande route. Du plus loin qu'ils s'aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux inimitié de race. Le chien-lord n'aurait dû éprouver que du dédain pour le chien-paysan; mais, étant d'un mauvais caractère, ce fut lui qui se montra le plus agressif. Dès qu'il eut vu Birk, immobile à la lisière du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et très disposé à en faire usage. Birk laissa le pointer s'approcher à demi-longueur, le regardant obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse, solidement arc-bouté sur ses jambes. Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s'élança sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva: Birk sauta d'un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin d'œil. Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres chiens, qui se trouvaient dans la cour d'honneur, s'en mêlèrent. L'éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir, accompagné de l'intendant. La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de Birk. Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il craignait de partager le sort! Aussitôt que Birk l'eut vu, il acheva le pointer d'un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois, derrière les halliers. Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s'avança, et, lorsqu'ils furent sur le lieu du crime, ils n'y trouvèrent plus qu'un cadavre. «Scarlett... Scarlett! s'écria le comte Ashton. Mon chien est étranglé!... Il a étranglé mon chien, cet animal!... Où est-il?... Venez... Nous le retrouverons... Je le tuerai!» L'intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du pointer. Il n'eut point de peine, d'ailleurs, à retenir le jeune Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce redoutable Birk. «Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à poursuivre cette bête féroce!... Les piqueurs la rattraperont un autre jour... --Mais à qui appartient-il? --A personne!... C'est un de ces chiens errants qui courent les grandes routes... --Alors il s'échappera... --Ce n'est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit autour du château... --Depuis plusieurs semaines, Scarlett!... Et on ne m'a pas prévenu, et on ne s'en est pas débarrassé... et cet animal m'a tué mon meilleur pointer!» Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait pour ses chiens une amitié que n'aurait pu lui inspirer aucune créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses chasses,--destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup maladroit de son maître,--et la dent de Birk n'avait fait que hâter sa destinée. Quoi qu'il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté. Par une heureuse circonstance, P'tit-Bonhomme n'avait point été témoin de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son intimité avec le meurtrier? Peut-être même, en l'apercevant, Birk fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes. Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé. Tout Trelingar-castle se remplit bientôt des lamentations de l'infortuné Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer l'héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation. Il n'éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château. Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n'en voulut plus sortir de toute la soirée. Il est aisé d'imaginer ce que durent être les inquiétudes de P'tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk. «Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde qu'on apprenne que c'est ton chien... Cela retomberait sur toi... et je ne sais ce qui surviendrait.» P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk. Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette? Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,--une nuit sans sommeil, infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et, finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son esprit depuis quelques semaines. Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de sonnette de son maître. Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même, en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom. On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs, après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle. Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son groom pour s'habiller,--ce qui n'allait point sans force gourmades et mauvais compliments. Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée, quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient au chenil. En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit signe d'approcher et dit à voix basse: «Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la chasse à Birk!» P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi par la colère. «Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe, et il ne faut pas... --Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai bien...» M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller P'tit-Bonhomme d'une voix brusque. «Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais là?...» Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se contenta de répondre: «Je désire parler à monsieur le comte. --Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura attrapé ce maudit chien... --Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de rester calme. --Vraiment! --Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le tuera pas!... --Et pourquoi?... --Parce que je l'en empêcherai! --Toi?... --Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai pas tuer!» Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse, P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la lisière du bois. Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux, et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n'indiquait donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le retrouver. Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s'ils parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait, tant qu'il aurait la force de le défendre. Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le long d'un vaste étang. P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers. Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur. Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues: «Attention, monsieur le comte... nous le tenons! --Oui, Bill... par ici... par ici!... --Hardi... les chiens... hardi!» criait Bill. P'tit-Bonhomme se précipita vers le massif au delà duquel se produisait ce tumulte. A peine avait-il fait vingt pas, que l'air fut ébranlé par une détonation. «Manqué... manqué! s'écria le comte Ashton. A toi, Bill, à toi!... Ne le rate pas!...» Un second coup de fusil éclata assez près pour que P'tit-Bonhomme pût en apercevoir la lumière à travers le feuillage. «Il y est, cette fois!» cria Bill, pendant que les pointers aboyaient avec fureur. [Illustration: Le pointer s'élança sur Birk. (Page 290.)] P'tit-Bonhomme,--comme s'il avait été frappé par la balle du piqueur,--sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être, lorsqu'il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées, et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la gueule écumante. C'était Birk, une blessure au flanc, qui s'était précipité dans l'étang après le coup de fusil du piqueur. [Illustration: P'tit-Bonhomme lui comprima le museau. (Page 297.)] Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d'étouffer ses plaintes, et l'entraîna au plus épais d'un fourré. Mais les pointers n'allaient-ils pas les dépister tous deux?... Non! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que P'tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur: «Tu es sûr de l'avoir tué, Bill? --Oui, monsieur le comte... d'une balle à la tête, au moment où il se jetait dans l'étang... L'eau est devenue toute rouge, et il est par le fond, en attendant qu'il remonte... --J'aurais voulu l'avoir vivant!» s'écria le jeune Piborne. Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l'héritier du domaine de Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s'il avait pu donner Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur maître! VI DIX-HUIT ANS A DEUX. P'tit-Bonhomme respira comme il n'avait jamais peut-être respiré de sa vie, longuement, du bon air plein ses poumons, dès que le comte Ashton, son piqueur et ses chiens eurent disparu. Et il est permis d'affirmer que Birk en fit autant, lorsque P'tit-Bonhomme eut desserré les mains qui lui tenaient le museau, disant: «N'aboie pas... n'aboie pas, Birk!» Et Birk n'aboya pas. C'était une chance, ce matin-là, que P'tit-Bonhomme, bien décidé à partir, eût revêtu ses anciens habits, rassemblé et ficelé son léger paquet, glissé sa bourse dans sa poche. Cela lui épargnait le désagrément de rentrer au château, où le comte Ashton ne tarderait pas à apprendre à qui appartenait le meurtrier du pointer. De quelle façon le groom eût été reçu, on l'imagine. Il est vrai, à ne pas reparaître, il sacrifiait la quinzaine de gages qui lui était due et qu'il comptait réclamer. Mais il préférait se résigner à cet abandon. Il était hors de Trelingar-castle, loin du jeune Piborne et de l'intendant Scarlett. Son chien l'accompagnant, il n'en demandait pas davantage, et ne songeait qu'à s'éloigner au plus vite. A combien se montait sa petite fortune? Exactement à quatre livres, dix-sept shillings et six pence. C'était la plus forte somme qu'il eût jamais possédée en propre. Il ne s'en exagérait pas l'importance, d'ailleurs, n'étant pas de ces enfants qui se seraient crus riches de se sentir la poche si bien garnie. Non! il savait qu'il verrait promptement la fin de son épargne, s'il n'y joignait la plus stricte économie, jusqu'à ce que l'occasion s'offrît de se placer quelque part--avec Birk, cela va de soi. La blessure du brave animal n'était pas grave par bonheur,--une simple éraflure dont la guérison ne serait pas longue. En lui tirant dessus, le piqueur n'avait été guère plus adroit que le comte Ashton. Les deux amis partirent d'un bon pas, dès qu'ils eurent rejoint la grande route au delà du bois, Birk frétillant de joie, P'tit-Bonhomme quelque peu soucieux de l'avenir. Cependant, ce n'était pas au hasard qu'il allait. La pensée de se rendre à Kanturk ou à Newmarket lui était d'abord venue à l'esprit. Il connaissait ces deux bourgades, l'une pour l'avoir déjà habitée, l'autre pour y avoir accompagné maintes fois le jeune Piborne. Mais c'eût été s'exposer à des rencontres qu'il convenait d'éviter. Aussi, savait-il bien ce qu'il faisait, en redescendant vers le sud. D'une part, il s'éloignait de Trelingar-castle dans une direction où on ne chercherait pas à le poursuivre; de l'autre, il se rapprochait du chef-lieu du comté de Cork, sur la baie de ce nom, l'une des plus fréquentées de la côte méridionale... De là partent des navires... des navires marchands... des grands... des vrais... pour toutes les parties du monde... et non point des caboteurs du littoral, ni des barques de pêche comme à Westport au à Galway... Cela attirait toujours notre jeune garçon, cet irrésistible instinct des choses du commerce. Enfin l'essentiel était d'atteindre Cork,--ce qui exigerait un certain temps. Or, P'tit-Bonhomme avait mieux à songer qu'à dépenser son argent en voiture ou en railway, et il n'était pas impossible qu'il parvînt à gagner quelques shillings à travers les bourgades et les villages, comme entre Limerick et Newmarket. Sans doute, une trentaine de milles pour les jambes d'un enfant de onze ans, c'est une jolie trotte, et il y emploierait une huitaine de jours, pour peu qu'il fît halte dans les fermes. Le temps était beau, déjà froid à cette époque, le chemin sans boue et sans poussière, excellentes conditions quand il s'agit d'un voyage à pied. Chapeau de feutre sur la tête, veste, gilet et pantalon de drap chaud, bons souliers avec guêtres de cuir, son paquet sous le bras, son couteau dans sa poche--cadeau de Grand'mère,--à la main un bâton qu'il venait de couper à une haie, P'tit-Bonhomme n'avait point l'air d'un pauvre. Aussi devait-il se garder des mauvaises rencontres. D'ailleurs, rien qu'en montrant ses crocs, Birk suffirait à éloigner les gens suspects. Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling. Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer, dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en marche. Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork présente un relief orographique d'une certaine importance. La route qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents. P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir s'orienter comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le rassurer, c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et passer sans interroger personne. Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions, d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait vers le nord du comté. Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé des Boggeraghs. La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation. P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des broussailles agrafées aux rocs, ramper au tournant de certains angles, enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité, une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée. On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans une direction inverse. Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos. Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent le point maximum d'altitude de la région. A relever le parcours sur une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles. Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures, l'extrémité orientale du défilé serait atteinte. Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et fidèle, et son maître pouvait se fier à lui. Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité, creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux s'endormirent à la grâce de Dieu. Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain, humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il revenait, et semblait dire à son maître: «Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin? --Bientôt,» lui répondait P'tit-Bonhomme. En effet, vers dix heures, tous deux faisaient halte au hameau de Dix-Miles-House. C'est un endroit où la bourse du jeune voyageur s'allégea d'un shilling dans une modeste auberge, qui lui offrit le menu ordinaire des Irlandais, les pommes de terre, le lard et un gros morceau de ce fromage rouge appelé «cheddar». Birk, lui, eut une bonne pâtée, trempée de bouillon. Après le repas, le repos, et après le repos, reprise du voyage. Territoire toujours accidenté, cultivé de part et d'autre. Çà et là, des champs où le paysan achevait, tardive sous ce climat, la moisson des orges et des seigles. P'tit-Bonhomme ne se trouvait plus seul sur la route. Il se croisait avec les gens de la campagne auxquels il souhaitait le bonjour, et qui le lui rendaient. Peu ou point d'enfants,--nous entendons de ceux qui n'ont pour toute occupation que de courir derrière les voitures, en mendiant. Cela tenait à ce que les touristes s'aventurent rarement en cette portion du comté, et qu'il n'y aurait aucun profit à y tendre la main. Il est vrai, si quelque gamin fût venu demander l'aumône à P'tit-Bonhomme, il en aurait obtenu un ou deux coppers. Le cas ne se présenta pas. Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit le point où la route commence à longer une rivière ou plutôt un rio sur une longueur de sept à huit milles. C'était la Dripsey, un affluent de la Lee, laquelle va se perdre dans une des extrêmes baies du sud-ouest. S'il voulait ne point coucher, la nuit prochaine, à la belle étoile, il fallait que P'tit-Bonhomme poussât son étape jusqu'au gros bourg de Woodside, à trois ou quatre milles de Cork. Une fameuse étape à enlever avant la nuit! Cela ne lui parut pas impossible, et Birk avait l'air d'être de cet avis. «Allons, se dit-il, un dernier coup de collier. J'aurais le temps de me reposer là-bas.» Le temps, oui! Ce n'est jamais le temps qui lui manquerait, ce serait l'argent... Bah! de quoi s'inquiétait-il? Il possédait quatre livres en bel or, sans compter ce qui lui restait de pence. Avec un pareil pécule, on va des semaines, et des semaines... cela fait bien des jours... En route donc, et allonge les jambes, mon garçon! Le ciel est couvert, le vent a calmi. S'il se met à pleuvoir, n'avoir d'autre ressource que de se blottir sous quelque meule, ce n'est pas pour vous réjouir, alors qu'il y a de bons coins à vous attendre dans une des auberges de Woodside. P'tit-Bonhomme et Birk hâtèrent le pas et, un peu avant six heures du soir, ils n'étaient plus qu'à trois milles de la bourgade, lorsque Birk, s'arrêtant, fit entendre un singulier grognement. P'tit-Bonhomme s'arrêta aussi et regarda le long de la route: il ne vit rien. «Qu'as-tu, Birk?» Birk aboya de nouveau. Puis, s'élançant à droite, courut du côté de la rivière, dont la berge n'était distante que d'une vingtaine de pas. «Il a soif, sans doute, pensa P'tit-Bonhomme, et, ma foi, il me donne l'envie de boire.» Il se dirigeait vers la Dripsey, lorsque le chien, poussant un aboiement plus aigu, se précipita dans le courant. P'tit-Bonhomme, très surpris, eut atteint la berge en quelques bonds, et il allait rappeler son chien... Il y avait là un corps entraîné par le courant rapide--le corps d'un enfant. Le chien venait de le saisir par ses habits ou plutôt ses haillons. Mais la Dripsey est pleine de remous, qui rendent son cours très dangereux. Birk essayait de revenir à la berge... C'est à peine s'il gagnait, tandis que l'enfant se raccrochait convulsivement à sa fourrure. P'tit-Bonhomme savait nager,--on se souvient que Grip le lui avait enseigné. Il n'hésita pas, et il commençait à se débarrasser de sa veste, lorsque, dans un dernier effort, Birk parvint à reprendre pied sur la berge. P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser, à saisir l'enfant par ses vêtements, à le déposer en lieu sûr, tandis que le chien se secouait en aboyant. Cet enfant était un garçon--un garçon de six à sept ans au plus. Les yeux fermés, la tête ballottante, il avait perdu connaissance... [Illustration: P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser. (Page 304.)] Quel fut l'étonnement de P'tit-Bonhomme, lorsqu'il eut écarté de sa figure sa chevelure toute mouillée?... C'était le gamin que le comte Ashton, deux semaines avant, n'avait pas craint de frapper d'un coup de fouet sur la route de Trelingar-castle,--ce qui avait attiré au jeune groom de mauvais compliments pour son intervention charitable. Depuis quinze jours, ce pauvre petit, continuant d'aller devant lui, vaguait sur les routes... Dans l'après-midi, il était arrivé en cet endroit, au bord de la Dripsey... il avait voulu se désaltérer... sans doute... le pied lui avait glissé... il était tombé dans le courant... et, faute de Birk entraîné par son instinct de sauveteur, il n'aurait pas tardé à disparaître au milieu des remous... Il s'agissait de le rappeler à la vie, et c'est à cela que P'tit-Bonhomme employa tous ses soins. Malheureuse et pitoyable créature! Sa figure allongée, son corps maigre et décharné, disaient tout ce qu'il avait souffert,--la fatigue, le froid, la faim. En le tâtant de la main, on sentait que son ventre était flasque comme un sac vidé. Par quel moyen lui faire reprendre connaissance? Ah! en le débarrassant de l'eau qu'il avait avalée, en opérant des pressions sur son estomac, en lui insufflant de l'air par la bouche... Oui... cela vint à l'idée de P'tit-Bonhomme... Quelques instants après, l'enfant respirait, il ouvrait les yeux, et ses lèvres laissaient échapper ces mots: «J'ai faim... j'ai faim!» -I am hungry!- c'est le cri de l'Irlandais, le cri de toute son existence, le dernier qu'il jette au moment de mourir! P'tit-Bonhomme possédait encore quelques provisions. D'un peu de pain et de lard, il fit deux ou trois bouchées, il les introduisit entre les lèvres de l'enfant, et celui-ci les avala gloutonnement. Il fallut le modérer, il se fût étouffé. Ces choses entraient en lui comme l'air dans une bouteille où l'on aurait fait le vide. Alors, se redressant, il sentit ses forces lui revenir. Ses regards se fixèrent sur P'tit-Bonhomme, il hésita, puis, le reconnaissant: «Toi... toi?... murmura-t-il. --Oui... Tu te rappelles?... --Sur la route... je ne sais plus quand... --Moi... je le sais... mon boy... --Oh! ne m'abandonne pas!... --Non... non!... Je te reconduirai... Où allais-tu?... --Devant... devant moi... --Où demeures-tu?... --Je ne sais pas... Nulle part... --Comment es-tu tombé dans la rivière?... En voulant boire, sans doute?... --Non. --Tu auras glissé? --Non... je suis tombé... exprès! --Exprès?... --Oui... oui... Maintenant je ne veux plus... si tu restes avec moi... --Je resterai... je resterai!» Et P'tit-Bonhomme eut des larmes plein les yeux. A sept ans, cette affreuse idée de mourir!... Le désespoir menant ce boy à la mort, le désespoir qui vient du dénuement, de l'abandon, de la faim!... L'enfant avait refermé ses paupières. P'tit-Bonhomme se dit qu'il ne devait pas le presser de questions... Ce serait pour plus tard... Son histoire, il la connaissait d'ailleurs... C'était celle de tous ces pauvres êtres... c'était la sienne... A lui, du moins, doué d'une énergie peu commune, la pensée n'était jamais venue d'en finir ainsi avec ses misères!... Il convenait d'aviser cependant. L'enfant n'était pas en état de faire quelques milles pour atteindre Woodside. P'tit-Bonhomme n'aurait pu le porter jusque-là. En outre, la nuit s'approchait, et l'essentiel était de trouver un abri. Aux environs, on ne voyait ni une auberge ni une ferme. D'un côté de la route, la Dripsey, longue, sans un bateau, sans une barque. De l'autre, des bois qui s'étendaient à perte de vue sur la gauche. C'était donc en cet endroit qu'il fallait passer la nuit au pied d'un arbre, sur une litière d'herbes, près d'un feu de bois mort, si cela était nécessaire. Le soleil levé, lorsque les forces seraient revenues à l'enfant, tous deux ne seraient pas gênés de gagner Woodside et peut-être Cork. On avait suffisamment de quoi souper ce soir-là, tout en gardant quelques morceaux pour le déjeuner du lendemain. P'tit-Bonhomme prit entre ses bras le boy que la fatigue avait endormi. Suivi de Birk, il traversa la route et s'enfonça d'une vingtaine de pas sous le bois, assez obscur déjà, entre ces gros hêtres séculaires, dont on compte des milliers dans cette partie de l'Irlande. Quelle satisfaction il éprouva de rencontrer un de ces larges troncs, à demi courbé, creusé par la vieillesse! C'était une sorte de berceau, de nid si l'on veut, où il pourrait déposer son petit oiseau. Ce trou était rempli d'une poussière molle comme de la sciure, et en y ajoutant une brassée d'herbes, cela ferait un lit très convenable. Et même, il ne serait pas impossible de s'y blottir à deux, d'y reposer plus chaudement. Tout en dormant, l'enfant sentirait qu'il n'était plus seul. Un instant encore et il était installé dans ce creux. Ses yeux ne se rouvrirent même pas, mais il respirait doucement et ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil. P'tit-Bonhomme s'occupa alors de faire sécher les vêtements que son protégé--le protégé de P'tit-Bonhomme!--devrait reprendre le lendemain. Ayant allumé un feu de bois sec, il tordit ces haillons, il les exposa à la flamme pétillante, puis il les étendit sur une basse branche du hêtre. Le moment était venu de souper de pain, de pommes de terre, de cheddar. Le chien ne fut point oublié, et bien que sa part n'eût pas été très grosse, il ne se plaignait point. Son jeune maître alla s'étendre dans le creux du hêtre, et, les bras autour du petit, il finit par succomber au sommeil, tandis que Birk veillait sur le couple endormi. Le lendemain, 18 septembre, l'enfant se réveilla le premier, tout étonné d'être couché dans un si bon lit. Birk lui adressa un jappement protecteur... Dame! est-ce qu'il n'était pas pour quelque chose dans son sauvetage? P'tit-Bonhomme ouvrit les yeux presque aussitôt, et le boy se jeta à son cou en l'embrassant. «Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il. --P'tit-Bonhomme. Et toi?... --Bob. --Eh bien, Bob, viens t'habiller.» Bob ne se le fit point dire deux fois. Tout vaillant, à peine se souvenait-il qu'il s'était jeté la veille dans la rivière. Est-ce qu'il n'avait pas une famille, maintenant, un père qui ne l'abandonnerait pas, ou du moins un grand frère, qui l'avait déjà consolé en lui donnant une poignée de coppers sur la route de Trelingar-castle? Il se laissait aller à cette confiance du jeune âge, nuancée de cette familiarité naturelle qui distingue les enfants irlandais. D'autre part, il semblait à P'tit-Bonhomme que la rencontre de Bob lui avait créé de nouveaux devoirs--ceux de la paternité. Et si Bob fut content, lorsqu'il eut une chemise blanche sous ses vêtements bien secs! Et quels yeux il ouvrit,--autant que la bouche, devant une miche de pain, un morceau de fromage, et une grosse pomme de terre, qui venait d'être réchauffée sous les cendres du foyer! Ce déjeuner à deux, ce fut peut-être le meilleur repas qu'il eût fait depuis sa naissance... Sa naissance?... Il n'avait pas connu son père; mais, plus favorisé que P'tit-Bonhomme, il avait connu sa mère... morte de misère,--il y avait deux ans... trois ans... Bob ne pouvait dire au juste... Depuis, il avait été recueilli dans l'asile d'une ville, pas trop grande, dont il ignorait le nom... Plus tard, l'argent manquant, on avait fermé l'asile, et Bob s'était trouvé dans la rue,--sans savoir pourquoi,--il ne savait rien, Bob!--avec les autres enfants, la plupart n'ayant pas de famille. Alors il avait vécu sur les routes, couchant n'importe où, mangeant quand il pouvait,--il faisait ce qu'il pouvait, Bob!--jusqu'au jour où, après un jeûne de quarante huit heures, la pensée lui vint de mourir. Telle était son histoire, qu'il raconta en mordant à même sa grosse pomme de terre, et cette histoire-là, ce n'était pas nouveau pour un ancien pensionnaire de la Hard, réduit à l'état de manivelle chez Thornpipe, un «élève» de la ragged-school! Puis, au milieu de son bavardage, voici que la figure intelligente de Bob changea soudain, ses yeux si vifs s'éteignirent, il devint tout pâle. «Qu'y a-t-il, lui demanda P'tit-Bonhomme. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000