--Oui.
--Hier, dans l'après-midi?...
--Oui.»
M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa
Seigneurie daignait lui répondre!
«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un
portefeuille?...
--En effet, et ce portefeuille?...
--Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.»
Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition
avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis
tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en
souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les
domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son
vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk.
Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit
son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et
la banknote.
«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à
P'tit-Bonhomme.
--Oui, monsieur le marquis.
--Et vous l'avez ouvert, sans doute?
--Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.
--Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en
connaissiez-vous pas la valeur?
--C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans
hésiter.
--Cent livres... ce qui vaut?...
--Deux mille shillings.
--Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de
vous approprier?...
--Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement
P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!»
Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la
banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de
saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui
dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché:
«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?...
--Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton.
--Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M.
Scarlett.
P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors
qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit:
«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.»
Puis il se dirigea vers la route.
«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...
--Bientôt dix ans et demi.
--Et votre père... votre mère?...
--Je n'ai ni père ni mère.
--Votre famille?...
--Je n'ai pas de famille.
--D'où venez-vous?...
--De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai
quittée il y a quatre mois.
--Pourquoi?
--Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les
recors.
--Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de
Rockingham?...
--Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.
--Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à
P'tit-Bonhomme.
--Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de
quoi vivre.
--Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une
façon ou d'une autre.»
Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez
pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui
l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une
caresse.
P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement,
il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui
donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers
son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout
vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord
indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne
voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des
mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.
Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré
que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de
fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il
se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chien
était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en
parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de
garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque
profit, et en économisant...
«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir
s'en aller au diable.
--Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé
par son esprit pratique.
--Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.
Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était
assez inespéré pour un enfant de son âge.
«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai
mon possible pour la contenter.»
Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du
château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après,
aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.
Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé
le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait
reçu le plus mauvais accueil.
En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque
autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait
à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux
de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,--à tout le
moins,--trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand
un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il
ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur
poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il
contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le
nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa
propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah!
des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient
de conserve!
[Illustration: S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)]
Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse
histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée
jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la
ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à
la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la
famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité
ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château, il n'inspirait
que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de
ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois,
la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un
jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander
de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était
bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations
incessantes, et les occasions ne manquaient pas. Quant aux
domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé,
que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que
diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une
position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre
avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils
sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle
commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne
répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec
quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part,
dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître!
[Illustration: P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)]
Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une
femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée
Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle
avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa
vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,--ce qu'il avait
déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un
cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel,
paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de
Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de
son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur,
et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près
d'elle.
Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener
son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou
quelque autre de la valetaille:
«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le
meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul
qui aurait rapporté le portefeuille.»
Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire
que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais
d'avoir été si honnête!
Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis
et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,--le mot
est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui
donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les
contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il
rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou
sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient
par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon
ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à
vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non
seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du
parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction.
P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une
irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés
de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras
croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval
piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis,
lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant
aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser
le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond
de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants
qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk,
l'équipage du comte Ashton!
Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices
de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela
allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est
vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il
convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent
toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins
qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien
résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.
D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait
que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant
qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son
ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa
fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant
l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait.
Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons
de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui
enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche.
En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,--expression
équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,--et sa science
historique se bornait à ce qu'il lisait dans le -Livre d'or- de la race
chevaline.
Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A
dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste
valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de
lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le
regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il
n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul
être auquel il pouvait s'abandonner.
Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié
de la bonne femme.
Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse
de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à
la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que
celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en
aurait-on su gré?
Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu
être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de
montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons,
lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait
touché trois fois ses deux livres mensuelles,--ce qui lui réalisait la
grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des
dépenses était intacte.
Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait
été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses
échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant
ces réceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la
situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les
revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire,
et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à
l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient
charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de
l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur
fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,--le
plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise.
Par exception, cette année, le voyage devait consister en une
excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs
de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait
de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet
ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au
3 août.
Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait
quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady
Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque
lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte
Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.
Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui
s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?
P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat
ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce
soit.
«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton
chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton
absence!»
Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après
lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit
congé du fidèle animal.
IV
LES LACS DE KILLARNEY.
Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans
la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre
de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus
du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois
milles.
P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement
ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus.
D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer
d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne»,
ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.
L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte
Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été
délivrés au guichet des voyageurs.
Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord
et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes
sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs--très
respectueusement, cela va sans dire,--le comte Ashton ne pouvait
manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de
«boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas
d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la
couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à
rire aux assistants.
Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment qui
leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion
s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le
groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment,
qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du
voyage.
Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des
nobles châtelains de Trelingar.
Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre
les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi
tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces
convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway
et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir
d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de
cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,--ce
qui excitait son admiration,--c'était non pas ces wagons pleins de
voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et
le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.
P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était
baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela
lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces
maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la
voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur
lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets
ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il
n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions
pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!
Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche
de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux
heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit
une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.
[Illustration: P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition.
(Page 271.)]
La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut
appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la
portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comte
Ashton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à
lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage
de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de
reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre
goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il
accueilli, lorsqu'il rapporta le -Guide du touriste aux lacs de
Killarney-! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier
un itinéraire! Il se souciait, vraiment, de la région qu'il venait
visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être
remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans
esprit, qui parurent faire ses délices.
[Illustration: Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)]
Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme
s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans
les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le
temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,--ce qui est
rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période
de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui
serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était
pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de
charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put
contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du
comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille
pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées
géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.
Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés
de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé
par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels
souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de
milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de
son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où
l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux
se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette
douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare
de Killarney.
C'est une chance qu'a cette petite bourgade,--chance partagée par
quelques villes en Europe,--d'être située sur le bord d'un lac
magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à
ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est
point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni
pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison
de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son
workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non!
Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils
y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une
commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent
se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,--ce
qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque
cette cité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix
mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui
s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.
Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par
malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais
vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé
l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers
du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en
quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si
l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine,
c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre
quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens
de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui
vendre.
Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel,
en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être
occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa
disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de
quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman
au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le
grand salon.
Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de
l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se
découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant,
sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres,
on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en
quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage,
retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les
repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais
Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ
de Killarney.
En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait
habituellement,--même lors des discussions de la Chambre haute,--il
avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la première
comprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la
seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait
s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé
à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière
partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller
les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont
il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse,
lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des
lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient
quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut
satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur
ces eaux resplendissantes!
Ce n'était pas la mer, il est vrai,--la mer immense, infinie, qui va
d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au
commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les
embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela
était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était
monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait
monter en bateau.
Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille
qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche
y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une
place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le
temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que
des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux
quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y
affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la
population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers,
lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans
vergogne, la clientèle de passage.
A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons,
un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un
tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardent ou la pluie trop
persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne
s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté;
les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée,
les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la
rive.
Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de
cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur,
qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières
Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux
de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range;
le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et
autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de
l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud
au nord,--ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position
septentrionale par rapport aux autres.
Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez
exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le
canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le
Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de
la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval
à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis,
en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après
le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la
visite de chaque lac.
Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes
orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie
de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port
de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes
débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au
secours de ses frères d'Irlande.
Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi
de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par
les chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, qui
appartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface
émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre
lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus
belle.
Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps
était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est
trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la
surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves,
en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se
diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé
d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût
prié de se taire.
Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être
sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles,
créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs
Seigneuries faisaient cette excursion,--on ne l'a pas oublié,--parce
qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et,
probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte
Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques
lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes
parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des
environs.
Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque
l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise
débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de
les accompagner:
«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre
promenade!
--Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye
célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me
pardonnerait pas...
--Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise.
--Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera
pour me préparer mes hameçons.»
Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John,
et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du
jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques
d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent
aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur
esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la
fondation remonte au VIe siècle, la disposition des quatre édifices
qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures de son
cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au milieu
des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les plus
remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île des
Saints», que Mlle de Bovet a si justement appelée le joyau de Killarney?
Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries
pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne
faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle
truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par
d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son
groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon,
lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se
souciait en aucune façon.
Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il
ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une
heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides,
et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord
et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les
magnifiques ombrages de lord Kenmare.
Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de
quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée
à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse
féodale du XIVe siècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la
marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux
habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapis
verdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes
arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres
séculaires.
Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes,
Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait
l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom,
auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans
daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la
pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux
hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister
jusqu'au soir.
On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du
lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive
occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de
laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la
nuit.
P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des
injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant
son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu,
dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney?
Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait
contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune
fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence,
les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent
engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il,
ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les
entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des
truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.
Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à
Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche,
au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des
conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié
vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagner sa chambre, et
n'eut pas même alors quelques heures de liberté.
[Illustration: La brèche de Dunloe. (Page 277.)]
Le lendemain fut consacré à l'exploration du lac Muckross. Ce lac, long
de deux milles et demi, sur une largeur moindre de moitié, n'est à vrai
dire qu'un vaste étang, de forme régulière, au milieu d'un domaine que
ses propriétaires n'habitent plus, et dont les magnifiques futaies ne
perdent rien de leur charme pour être retournées à l'état de nature.
Cette fois, le comte Ashton daigna accompagner le marquis et la
marquise. Et si le groom fut de la partie, c'est que son maître l'avait
chargé de son fusil et de son carnier. Jadis, ces bois nourrissaient
nombre de sangliers et de cochons sauvages. A présent ces animaux ont
presque tous disparu, laissant la place à ces grands daims rouges dont
la race ne tardera pas à manquer aux forêts du Royaume-Uni.
Donc, le comte Ashton eût à coup sûr accompli quelque prouesse
cynégétique, si ces daims, très défiants, eussent bien voulu venir
à bonne portée. Grosse déception, et pourtant, deux des bateliers
avaient fait le métier de rabatteurs, et P'tit-Bonhomme celui de chien
de chasse. Aussi fut-il privé de voir la pittoresque cascade de Tore
et une vieille abbaye de franciscains du XIIIe siècle, avec église et
cloître en ruines, que Leurs Seigneuries eussent été mieux avisées de
ne pas visiter.
En effet, ce cloître possède un if d'une venue extraordinaire,
puisqu'il mesure quinze pieds de circonférence. Obéissant à je ne
sais quelle fantaisie, peut-être pour conserver un souvenir de sa
promenade à l'abbaye de Muckross, voici que la marquise eut l'idée de
détacher une feuille de cet if. Déjà elle tendait la main vers l'arbre,
lorsqu'elle fut arrêtée par un cri du guide:
«Que Votre Seigneurie prenne garde!...
--Prenne garde?... répéta lord Piborne.
--Sans doute, mylord! Si madame la marquise avait cueilli une de ces
feuilles...
--Est-ce que cela est défendu par le propriétaire de Muckross-castle?
demanda le marquis d'un ton hautain.
--Non, monsieur le marquis, répondit le guide. Mais quiconque cueille
une de ces feuilles meurt dans l'année...
--Même une marquise?...
--Même une marquise!»
Et, là-dessus, lady Piborne d'être si impressionnée qu'elle faillit
se trouver mal. Un instant de plus, et elle avait arraché la feuille
fatale. C'est que l'on ajoute foi à ces légendes dans l'Ile Émeraude
on y croit comme à l'Évangile chez ces descendants des antiques races
non moins superstitieux que les Paddys des villes et des campagnes.
Lady Piborne revint donc toute troublée à Dinish-cottage, songeant au
danger qu'elle avait couru. Aussi, bien qu'il ne fût que deux heures
après-midi, lord Piborne voulut-il remettre au lendemain l'exploration
du lac Supérieur.
Quant au jeune Ashton, il était on ne peut plus dépité de rentrer
bredouille. Et, s'il était épuisé de fatigue, à quel point devait
l'être son chien,--nous voulons dire son groom,--auquel il n'avait pas
accordé un moment de répit. Mais les chiens ne se plaignent pas, et,
d'ailleurs, P'tit-Bonhomme était trop fier pour se plaindre.
Le lendemain, après déjeuner, Leurs Seigneuries prirent place dans
l'embarcation. Les bateliers durent «souquer dur», comme eût dit
Pat Mac Carthy, à la remontée du Lough-Range. L'étranglement de son
embouchure forme des tourbillons et des remous. Il a des violences
de torrent. Les passagers furent durement secoués, et, si ce fut un
plaisir pour notre héros, lord et lady Piborne ne le partagèrent en
aucune façon. Le marquis allait même donner l'ordre de revenir en
arrière, tant la marquise paraissait épouvantée, et le comte Ashton mal
à son aise. Mais quelques bons coups d'avirons permirent de franchir
les brisants, et l'embarcation se retrouva sur une eau relativement
calme, entre des rives agrémentées de nénuphars. A un mille et demi
plus loin se dressait une montagne de dix-huit cents pieds, fréquentée
des aigles, appelée Eagle's Nest.
Les bateliers prévinrent Leurs Seigneuries que, si Leurs Seigneuries
daignaient adresser la parole à cette montagne, celle-ci s'empresserait
de leur répondre. Il y a là, en effet, des phénomènes de répercussion
très admirés des touristes. Le marquis et la marquise regardèrent
sans doute comme indigne d'eux d'entrer en conversation avec cet écho
qui «ne leur avait pas été présenté». Mais le comte Ashton ne pouvait
perdre une si belle occasion de lancer deux ou trois phrases ineptes,
d'où il résulta qu'ayant finalement demandé qui il était:
«Un petit sot!» répondit l'Eagle's Nest par la bouche de quelque
promeneur, caché derrière d'épais bouquets de genévriers à mi-montagne.
Leurs Seigneuries, très mortifiées, déclarèrent que cet écho mal appris
aurait été puni comme il le méritait pour son insolence, aux temps
où les châtelains exerçaient haute et basse justice sur les domaines
féodaux. Aussitôt les bateliers imprimèrent à l'embarcation une allure
plus rapide, et, vers une heure, elle atteignait le lac Supérieur.
L'aire de ce lac est à peu près égale à celle du Muckross. Il affecte
une forme plus irrégulière, ce qui en accroît les beautés. Au sud, se
dressent les raides talus des Cromaglans. Au nord s'étagent les croupes
du Tomie et de la Montagne-Pourpre, tapissée de bruyères incarnates.
Sur la rive méridionale, c'est toute une futaie de ces beaux arbres
qui ombragent la vallée de Killarney. Mais, quelque enchanteur que fût
l'aspect de ce lac, Leurs Seigneuries s'y intéressèrent médiocrement,
et, à l'exception de P'tit-Bonhomme, personne ne goûta de plaisir à
cette exploration. Aussi lord Piborne donna-t-il l'ordre de se diriger
vers l'embouchure de la Geanhmeen en gagnant Brandons-cottage, où l'on
devait se reposer avant de visiter la région du littoral.
A la suite de tant de fatigues, il était naturel que Leurs Seigneuries
eussent besoin de repos. Pour eux, cette traversée des lacs avait
été l'équivalent d'une traversée de l'Océan. Les deux domestiques et
le groom durent rester à l'hôtel, et là, si P'tit-Bonhomme ne reçut
pas vingt ordres incohérents, c'est que le comte Ashton s'était
profondément endormi au dix-neuvième.
Le lendemain, il fallut se lever de bonne heure, car l'itinéraire
de lord Piborne comportait une assez longue étape. La marquise se
fit prier. Marion lui trouvait le teint un peu pâle, la mine un peu
défaite. De là, discussion sur la question de continuer le voyage ou de
revenir le jour même à Trelingar-castle. Lady Piborne inclinait vers
cette solution; mais lord Piborne, ayant fait valoir que leurs intimes
amis, le duc de Francastar et la duchesse de Wersgalber avaient
poussé leur excursion jusqu'à Valentia, il fut décidé, en dernier
lieu, que l'itinéraire ne serait pas modifié. Grande satisfaction pour
P'tit-Bonhomme, qui ne craignait rien tant que de rentrer au château
sans avoir revu la mer.
Le landau était attelé dès neuf heures du matin. Le marquis et la
marquise s'assirent au fond, le comte Ashton sur le devant. John et
Marion occupaient le siège de derrière, et le groom prit place près du
cocher. On laissa le landau découvert, quitte à le refermer en cas de
mauvais temps. Enfin, les nobles voyageurs, dès qu'ils eurent reçu les
respectueux hommages du personnel de Brandons-cottage, se mirent en
route.
Pendant un quart de mille, les deux vigoureux chevaux suivirent
la rive gauche du Doogary, l'un des affluents du lac Supérieur,
puis ils s'engagèrent le long des rudes rampes de la chaîne des
Gillyenddy-Reeks. La voiture ne marchait qu'au pas en s'élevant sur
ces croupes abruptes. A chaque détour de ce lacet, de nouveaux sites
s'offraient aux regards. P'tit-Bonhomme était probablement seul à les
admirer. On traversait alors la partie la plus accidentée du comté
de Kerry et même de toute l'Irlande. A neuf milles au sud-est, par
delà les Gillyenddy-Reeks, le Carrantuohill effilait sa pointe perdue
à trois mille pieds entre les nuages. Au bas des montagnes gisaient
nombre de moraines éparses, un chaos de blocs erratiques, accumulés par
la poussée lente et continue des glaciers.
Au milieu du jour, laissant les monts Tomie et la Montagne-Pourpre
à droite, le landau s'engagea sur la rampe d'une étroite coupée des
Gillyenddy-Reeks. C'est une brèche célèbre dans le pays, la brèche de
Dunloe, et le valeureux Roland n'a pas fendu d'un coup plus formidable
le massif pyrénéen. Çà et là de jolis lacs variaient l'aspect de
ces contrées sauvages, et, pour peu que cela eût intéressé Leurs
Seigneuries, P'tit-Bonhomme aurait pu raconter les légendes du pays,
car il avait eu le soin d'étudier son Guide avant de partir. Mais on
n'y eût pris aucun agrément.
Au delà de cette brèche, le landau, d'une allure plus rapide, descendit
les pentes du nord-ouest. Dès trois heures, il atteignit la rive droite
de la Lawne, dont le lit sert de déversoir au trop plein des lacs de
Killarney, en dirigeant leurs eaux sur la baie Dingle. Cette rivière
fut côtoyée pendant quatre milles, et il était six heures, lorsque
les voyageurs vinrent faire halte à la petite bourgade de Kilgobinet,
fatigués par une étape de neuf milles.
Nuit calme dans un hôtel où le confortable, quelque peu insuffisant,
fut remplacé par des égards multiples et des attentions respectueuses,
reçus avec cette indifférence que donne l'habitude des hautes
situations. Puis, à l'extrême inquiétude de P'tit-Bonhomme, nouvelles
hésitations relatives à la direction que prendrait le landau au jour
levant, soit à droite pour revenir à Killarney, soit à gauche pour
gagner l'estuaire de la Valentia. Mais, l'hôtelier ayant affirmé
que, deux mois auparavant, le prince et la princesse de Kardigan
avaient parcouru cette dernière route, lord Piborne fit comprendre
à lady Piborne qu'il convenait de suivre les traces de ces augustes
personnages.
Départ de Kilgobinet à neuf heures du matin. Ce jour-là, le temps était
pluvieux. Il fallut rabattre la capote du landau. Assis près du cocher,
le groom ne pourrait guère s'abriter contre les rafales. Bah! il en
avait reçu bien d'autres.
Notre jeune garçon ne perdit donc rien des sites qui méritaient d'être
admirés, les chaînes embrumées de l'est, les longues et profondes
déclivités de l'ouest, s'abaissant vers le littoral. Le sentiment des
beautés de la nature se développait graduellement en son âme, et il ne
devait pas en perdre le souvenir.
Dans l'après-midi, à mesure que les montagnes dominées par le
Carrantuohill reculaient dans l'est, les monts Iveragh se levèrent à
l'horizon opposé. Au delà, à s'en rapporter au Guide, une route plus
facile descendait jusqu'au petit port de Cahersiveen.
Leurs Seigneuries atteignirent le soir la bourgade de Carramore, ayant
fourni une étape d'une dizaine de milles. Comme cette région est
fréquentée par les excursionnistes, les hôtels, convenablement tenus,
n'y font point défaut, et il n'y eut pas lieu d'utiliser les réserves
du landau.
Le lendemain, la voiture repartit par un temps pluvieux, un ciel
sillonné de nuages rapides, que le vent de mer balayait à grands
souffles. De larges trouées laissaient de temps à autre filtrer les
rayons du soleil. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons cet air
imprégné de salures marines.
Un peu avant midi, le landau, tournant brusquement un coude, revint en
ligne droite vers l'ouest. Après avoir franchi, non sans quelques bons
coups de collier, une étroite passe des Iveragh, il n'eut plus qu'à
rouler, en se maîtrisant du sabot, jusqu'à l'estuaire de la Valentia.
Il n'était pas cinq heures de l'après-midi, lorsqu'il vint s'arrêter au
terme du voyage, devant un hôtel de Cahersiveen.
«Qu'est-ce que Leurs Seigneuries ont bien pu voir de toute cette belle
nature?» se demandait P'tit-Bonhomme.
Il ignorait que nombre de gens,--et des plus honorables,--ne voyagent
que pour dire qu'ils ont voyagé.
La bourgade de Cahersiveen est accroupie sur la rive gauche de la
Valentia, laquelle s'évase, en cet endroit, de manière à former un
port de relâche, auquel on a donné le nom de Valentia-harbour. Au
delà, gît l'île de ce nom, l'un des points de l'Irlande le plus avancé
vers l'ouest, au cap de Brag-Head. Quant à cette petite bourgade de
Cahersiveen, aucun Irlandais ne pourra jamais oublier qu'elle est la
ville natale du grand O'Connell.
Le lendemain, Leurs Seigneuries, s'entêtant à remplir jusqu'au bout
leur programme d'excursionnistes, durent consacrer quelques heures à
visiter l'île de Valentia. L'envie de tirer des mouettes ayant pris le
comte Ashton, il en résulta que P'tit-Bonhomme reçut, à son extrême
joie, l'ordre de l'accompagner.
Un ferry-boat fait le service entre Cahersiveen et l'île, située à un
mille en avant de l'estuaire. Lord Piborne, lady Piborne et leur suite
s'embarquèrent après déjeuner, et le ferry-boat vint les déposer au
petit port au fond duquel les bateaux de pêche vont s'abriter contre
les violentes houles du large.
Très sauvage, très rude de contours, très âpre d'aspect, cette île
n'est pas exempte de richesses minérales, car elle possède des
ardoisières renommées. Il s'y trouve un village où se voient certaines
maisons dont les murs et le toit sont faits chacun d'une seule
ardoise. Les touristes peuvent séjourner dans ce village, s'ils en
ont la fantaisie. Une excellente auberge leur assure la nourriture et
le coucher. Mais pourquoi séjourneraient-ils? Lorsqu'ils ont visité,
ainsi que le firent Leurs Seigneuries, le vieux fort en ruines qui fut
construit par Cromwell, lorsqu'ils sont montés au phare qui éclaire les
navires venus de la haute mer, quand ils ont admiré ces deux cônes qui
émergent à quinze milles de là, ces Skelligs, dont les feux signalent
ces redoutables parages, pourquoi s'attarderaient-ils à Valentia? Ce
n'est, en somme, qu'une de ces îles comme on en compte par centaines
sur la côte ouest de l'Irlande.
Oui, sans doute, mais Valentia jouit d'une triple célébrité personnelle.
Elle a servi de point de départ au travail de triangulation en vue de
mesurer cet arc de cercle, qui se décrit à travers l'Europe jusqu'aux
monts Ourals.
Elle est actuellement la station météorologique la plus avancée de
l'ouest, et crânement placée pour recevoir les premiers coups des
tempêtes américaines.
Enfin, il s'y trouve un bâtiment isolé, où furent conduits lord et
lady Piborne. Là se rattache le premier câble transatlantique, qui
fut immergé entre l'Ancien et le Nouveau Monde. En 1858, le capitaine
Anderson le traîna dans le sillage du -Great-Eastern-, et il commença à
fonctionner en 1866,--seul alors, en attendant que quatre nouveaux fils
eussent relié l'Amérique à l'Europe.
C'est donc là que parvint le premier télégramme échangé d'un continent
à l'autre, et adressé par le président des États-Unis Buchanan sous
cette forme évangélique:
[Illustration: UN FERRY-BOAT FAIT LE SERVICE. (Page 279.)]
«Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la
terre!»
Pauvre Irlande! tu n'as point négligé de glorifier le Très-Haut, mais
les hommes de bonne volonté t'assureront-ils jamais la paix sociale en
te rendant l'indépendance?
V
CHIEN DE BERGER ET CHIENS DE CHASSE.
Parti de Cahersiveen dès le matin du 11 août, en suivant la route du
littoral, contiguë aux premières ramifications des monts Iveragh, après
une halte à Kells, modeste bourgade sur la baie Dingle, le landau fit
halte le soir au bourg de Killorglin. Le temps avait été mauvais,
pluie et vent toute la journée. Il fut exécrable le lendemain. Grains
et rafales, pour achever les trente milles qui séparent Valentia de
Killarney, où Leurs Seigneuries, d'une humeur non moins exécrable que
le temps, durent passer leur dernière nuit de voyage.
Le jour suivant, reprise du railway, et, vers trois heures, rentrée à
Trelingar-castle, après une absence de dix jours.
Le marquis et la marquise en avaient fini avec l'excursion
traditionnelle aux lacs de Killarney et à travers la région montagneuse
du Kerry...
«Cela valait-il la peine de s'exposer à tant de fatigues! dit la
marquise.
--Et à tant d'ennuis!» ajouta le marquis.
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