perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une
éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment,
ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves
kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique,
tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau
d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant,
de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une
variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles.
Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais
dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à
cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions
retrouvé une plaine obstruée de buissons. Je vis alors s'enlever
de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes
obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de
leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient
et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
«Des oiseaux de paradis! m'écriai-je.
--Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
--Famille des perdreaux? demanda Ned Land.
--Je ne crois pas, maître Land. Néanmoins, je compte sur votre adresse
pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale!
--On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à
manier le harpon que le fusil.»
Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois,
ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer.
Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les
paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec
une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à
empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant
à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait
peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement
une partie de nos munitions.
Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment
le centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué. La
faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de
leur chasse, et ils avaient eu tort. Très-heureusement, Conseil, à sa
grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit
un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une
brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces
intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus.
Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés
excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume
leur chair et en fait un manger délicieux.
«C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
--Et maintenant, Ned, que vous manque-t-il? demandai-je au Canadien.
--Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land. Tous
ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche! Aussi,
tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas
content!
--Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
--Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers
la mer. Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je
pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts.»
C'était un avis sensé, et il fut suivi. Après une heure de marche, nous
avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents
inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient
à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre,
lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un
cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.
«Ah! bravo! Conseil, m'écriai-je.
--Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
--Mais non, mon garçon. Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de
ces oiseaux vivants, et le prendre à la main!
--Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu
grand mérite.
--Et pourquoi, Conseil?
--Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
--Ivre?
--Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier
où je l'ai pris. Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de
l'intempérance!
--Mille diables! riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis
deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher!»
[Illustration: C'était le paradisier grand-émeraude. (Page 168.)]
Cependant, j'examinais le curieux oiseau. Conseil ne se trompait
pas. Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à
l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela
m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades.
Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on
compte en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier
«grand-émeraude,» l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres
de longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près
de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la
tête et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun
marron au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux
s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes
très-légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble
de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé
«l'oiseau du soleil.»
[Illustration: Ned Land se contenta d'une douzaine de kangaroos.
(Page 170.)]
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possède pas un seul vivant.
«C'est donc bien rare? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
--Très-rare, mon brave compagnon, et surtout très-difficile à prendre
vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.
--Quoi! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis?
--Oui, Conseil.
--Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes?
--Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque
pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture,
ils vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singulière industrie.
--Bon! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois
pas grand mal!»
Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent «bari-outang». L'animal
venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède,
et il fut bien reçu. Ned Land se montra très-glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide
mort.
Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré
une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
être marquée par les exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une
troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule électrique ne pût les arrêter dans leur course.
«Ah! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout!
Quel approvisionnement pour le -Nautilus-! Deux! trois! cinq à terre!
Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces
imbéciles du bord n'en aurons pas miette!»
Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parlé, aurait massacré toute la bande! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammifères aplacentaires,--nous dit Conseil.
Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces
«kangaroos-lapins,» qui gîtent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la vélocité est extrême; mais s'ils sont de médiocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous étions très-satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il
voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait
sans les événements.
A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
échoué à sa place habituelle. Le -Nautilus-, semblable à un long
écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner.
Il s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes
de «bari-outang,» grillées sur des charbons, répandirent bientôt une
délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère!...
Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs!
Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les
idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
«Si nous ne retournions pas ce soir au -Nautilus-? dit Conseil.
--Si nous n'y retournions jamais?» ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
proposition du harponneur.
CHAPITRE XXII
LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO.
Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.
«Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le
nom d'aérolithe.»
Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à
son observation.
Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre
à toute attaque.
«Sont-ce des singes? s'écria Ned Land.
--A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.
--Au canot!» dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine.
Notre canot était échoué à dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.
Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,
il détalait avec une certaine rapidité.
En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encâblures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau
jusqu'à la ceinture. Je regardai si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du -Nautilus-. Mais non. L'énorme engin,
couché au large, demeurait absolument désert.
Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
-Nautilus-.
Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase
musicale.
«Capitaine!» lui dis-je.
Il ne m'entendit pas.
«Capitaine!» repris-je en le touchant de la main.
Il frissonna, et se retournant:
«Ah! c'est vous, monsieur le professeur? me dit-il. Eh bien! avez-vous
fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès?
--Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
--Quels bipèdes?
--Des sauvages.
--Des sauvages! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages? Des sauvages, où n'y
en a-t-il pas? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages?
--Mais, capitaine...
--Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
--Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
-Nautilus-, vous ferez bien de prendre quelques précautions.
--Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi
se préoccuper.
--Mais ces naturels sont nombreux.
--Combien en avez-vous compté?
--Une centaine, au moins.
--Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes
de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le -Nautilus- n'aurait
rien à craindre de leurs attaques!»
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt,
il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne
cherchai plus à dissiper.
Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car,
sous cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'île Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas à la quitter.
Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant à ces
indigènes,--mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait,--tantôt les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient
l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant
satellite reviendrait après demain, à cette même place, pour soulever
ces ondes et arracher le -Nautilus- à son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien
que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.
La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car les panneaux,
restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à l'intérieur du
-Nautilus-.
A six heures du matin,--8 janvier,--je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille,--cinq
ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse,
s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encâblures
du -Nautilus-. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de
véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au
front large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches.
Leur chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps,
noir et luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille,
coupé et distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient
généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées,
des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproché du -Nautilus-, l'examinait avec
attention. Ce devait être un «mado» de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et
relevée d'éclatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite
portée; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations
véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que
les Européens ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
-Nautilus-, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais
répéter fréquemment le mot «assai,» et à leurs gestes je compris qu'ils
m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir décliner.
Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait
rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent
la terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail
commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais
je vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il
était probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue
indigène.
N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée
que le -Nautilus- allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.
J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague légère, à peu
près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.
«Et ces sauvages? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils ne
me semblent pas très-méchants!
--Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
--On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme on
peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.
--Bon! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages,
et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme
je ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur
mes gardes, car le commandant du -Nautilus- ne paraît prendre aucune
précaution. Et maintenant à l'ouvrage.»
Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas,
de harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux
que j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies,
des huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent
réservées pour l'office du bord.
Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très-rare
à rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son
appareil remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires,
quand, tout d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le
filet, en retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier
humain.
«Eh! qu'a donc monsieur? demanda Conseil, très-surpris. Monsieur a-t-il
été mordu?
--Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
découverte!
--Quelle découverte?
--Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
--Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des
mollusques...
--Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
olive tourne de gauche à droite!
--Est-il possible! s'écria Conseil.
[Illustration: Ces indigènes rôdèrent près du -Nautilus-. (Page 174.)]
--Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre!
--Une coquille sénestre! répétait Conseil, le cœur palpitant.
--Regarde sa spire!
--Ah! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
pareille!»
Et il y avait de quoi être ému! On sait, en effet, comme l'ont fait
observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature.
Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation
et de rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus
souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment,
ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de
montres, etc., sont combinés de manière à être employés de droite à
gauche. Or, la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement
de ses coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et
quand, par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au
poids de l'or.
[Illustration: Conseil se jeta sur mon fusil. (Page 177.)]
Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de
notre trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand
une pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le
précieux objet dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de désespoir! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus
l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
pendait au bras de l'indigène.
«Conseil, m'écriai-je, Conseil!
--Eh quoi! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
l'attaque?
--Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme! lui dis-je.
--Ah! le gueux! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût cassé
l'épaule!»
Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en
étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
-Nautilus-. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues,
étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un
double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles
étaient manœuvrées par d'adroits pagayeurs à demi-nus, et je ne les vis
pas s'avancer sans inquiétude.
Il était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils
en penser? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance
respectueuse. Cependant, le voyant immobile, ils reprenaient peu à
peu confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était
précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes,
auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins
bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit.
En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du -Nautilus-, et
une nuée de flèches s'abattit sur lui.
«Diable! il grêle! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée!
--Il faut prévenir le capitaine Nemo,» dis-je en rentrant par le
panneau.
Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à
frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un «entrez» me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne
manquaient pas.
«Je vous dérange? dis-je par politesse.
--En effet, monsieur Aronnax, me répondit le Capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir?
--Très-sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
centaines de sauvages.
--Ah! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
--Précisément, et je venais vous dire...
--Rien n'est plus facile,» dit le capitaine Nemo.
Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
l'équipage.
«Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le
canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas,
j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de
votre frégate n'ont pu entamer?
--Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
--Lequel, monsieur?
--C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
pour renouveler l'air du -Nautilus-...
--Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la manière
des cétacés.
--Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.
--Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord?
--J'en suis certain.
--Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
malheureux!»
Cela dit, j'allais me retirer; mais le capitaine Nemo me retint et
m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos
excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du
-Nautilus-, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont-d'Urville fut
sur le point de se perdre. Puis à ce propos:
«Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville! C'est votre capitaine Cook,
à vous autres, Français. Infortuné savant! Avoir bravé les banquises
du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique,
pour périr misérablement dans un train de chemin de fer! Si cet
homme énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son
existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées!»
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
émotion à son actif.
Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur
français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle
Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin
ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie.
«Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le
capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus
facilement, plus complétement que lui. L'-Astrolabe- et la -Zélée-,
incessamment ballotées par les ouragans, ne pouvaient valoir le
-Nautilus-, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire
au milieu des eaux!
--Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
les corvettes de Dumont d'Urville et le -Nautilus-.
--Lequel, monsieur?
--C'est que le -Nautilus- s'est échoué comme elles!
--Le -Nautilus- ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement
le capitaine Nemo. Le -Nautilus- est fait pour reposer sur le lit des
mers, et les pénibles travaux, les manœuvres qu'imposa à d'Urville le
renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'-Astrolabe-
et la -Zélée- ont failli périr, mais mon -Nautilus- ne court aucun
danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera
paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers.
--Capitaine, dis-je, je ne doute pas...
--Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
quarante minutes du soir, le -Nautilus- flottera et quittera sans
avarie le détroit de Torrès.»
Ces paroles prononcées d'un ton très-bref, le capitaine Nemo s'inclina
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.
Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon
entrevue avec le capitaine.
«Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
-Nautilus- était menacé par les naturels de la Papouasie, le capitaine
m'a répondu très-ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à te dire: Aie
confiance en lui, et va dormir en paix.
--Monsieur n'a pas besoin de mes services?
--Non, mon ami. Que fait Ned Land?
--Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
un pâté de kangaroo qui sera une merveille!»
Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des
cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage
sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la
présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se
préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.
A six heures du matin, je me levai. Les panneaux n'avaient pas été
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les
réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et
lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie
du -Nautilus-.
Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un
instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun
préparatif de départ.
J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
point fait une promesse téméraire, le -Nautilus- serait immédiatement
dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son
lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
aspérités calcaires du fond corallien.
A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
salon.
«Nous allons partir, dit-il.
--Ah! fis-je.
--J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
--Et les Papouas?
--Les Papouas? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
épaules.
--Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du -Nautilus-?
--Et comment?
--En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
--Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du -Nautilus-, même quand ils sont
ouverts.»
Je regardai le capitaine.
«Vous ne comprenez pas? me dit-il.
--Aucunement.
--Eh bien! venez et vous verrez.»
Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil,
très-intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient
les panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables
vociférations résonnaient au dehors.
Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la
rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force
invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts
violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à
deux mains, il fut renversé à son tour.
«Mille diables! s'écria-t-il. Je suis foudroyé!»
Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble
de métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à
la plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable
secousse,--et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo
eût lancé dans ce conducteur tout le courant de ses appareils! On peut
réellement dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un
réseau électrique que nul ne pouvait impunément franchir.
Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés
de terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le
malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.
Mais, en ce moment, le -Nautilus-, soulevé par les dernières
ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième
minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux
avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,
naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les
dangereuses passes du détroit de Torrès.
[Illustration: Dix de ses compagnons eurent le même sort. (Page 182.)]
CHAPITRE XXIII
ÆGRI SOMNIA.
Le jour suivant, 10 janvier, le -Nautilus- reprit sa marche entre deux
eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins
de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle
que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.
Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir
donné le mouvement, la chaleur, la lumière au -Nautilus-, le protégeait
encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une
arche sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé,
mon admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.
Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et 10° de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs
étaient encore nombreux, mais plus clair-semés, et relevés sur la carte
avec une extrême précision. Le -Nautilus- évita facilement les brisants
de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 130° de
longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.
Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'île de ce nom par 122° de longitude. Cette île
dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est
gouvernée par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles,
c'est-à-dire issus de la plus haute origine à laquelle un être humain
puisse prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les
rivières de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On
les protége, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre
des jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main
sur ces lézards sacrés.
Mais le -Nautilus- n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor
ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa
position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui
fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté
très-établie sur les marchés malais.
A partir de ce point, la direction du -Nautilus-, en latitude,
s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la
fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner? Remonterait-il
vers les côtes de l'Asie? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe?
Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
continents habités? Descendrait-il donc vers le sud? Irait-il doubler
le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle
antarctique? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son
-Nautilus- trouvait une navigation facile et indépendante? L'avenir
devait nous l'apprendre.
Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de
Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre
l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au delà de toutes
terres. La vitesse du -Nautilus- fut singulièrement ralentie, et,
très-capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux,
et tantôt il flottait à leur surface.
Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent
au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont
au moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont
les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des
appareils basés sur la variation de résistance de métaux aux courants
électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment
contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher
cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,
mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
immédiatement et sûrement le degré recherché.
[Illustration: Son œil restait fixé sur l'horizon. (Page 189.)]
C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en
descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le -Nautilus-
atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences
fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés
et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.
Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo
y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ses semblables?
Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
périr avec lui dans quelque mer ignorée! A moins qu'il ne me destinât
le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange
voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités
de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel
je me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis
négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
rigoureuses à ce sujet.
«Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
la certitude.
--Bien, répondis-je, mais le -Nautilus- est un monde à part, et les
secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.
--Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à
la terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil,
et l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je
puis vous communiquer le résultat de mes observations.
--Je vous écoute, capitaine.
--Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour
les eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la
Méditerranée...
--Ah! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée?
--Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un
vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique.»
Décidément, le -Nautilus- ne fuyait pas les mers fréquentées de
l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait,--peut-être avant
peu,--vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land
apprendrait cette particularité avec une satisfaction très-naturelle.
Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences
de toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à
différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,
sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce
envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
demeurai de nouveau comme isolé à son bord.
Le 16 janvier, le -Nautilus- parut s'endormir à quelques mètres
seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques
ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré
des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations
intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de
la machine.
Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.
Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du -Nautilus-
n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des
eaux. Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux
premières couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.
J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros
poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine
figurées, quand le -Nautilus- se trouva subitement transporté en pleine
lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il
projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,
et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.
Le -Nautilus- flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des
myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en
glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors
des éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été
des coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
métalliques portées au rouge blanc; de telle sorte que par opposition,
certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné,
dont toute ombre semblait devoir être bannie. Non! ce n'était plus
l'irradiation calme de notre éclairage habituel! Il y avait là une
vigueur et un mouvement insolites! Cette lumière, on la sentait vivante!
En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus
d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille
dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore
doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux
aurélies, aux pholades-dattes, et autres zoophytes phosphorescents,
imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,
et peut-être du mucus sécrété par les poissons.
Pendant plusieurs heures, le -Nautilus- flotta dans ces ondes
brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins
s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui
ne brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns
des mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents
précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.
Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle! Peut-être quelque
condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce phénomène?
Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des flots? Mais,
à cette profondeur de quelques mètres, le -Nautilus- ne ressentait
pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des eaux
tranquilles.
Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,
ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et
je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier
l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre
coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.
Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du
globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de
notre situation.
Le 18 janvier, le -Nautilus- se trouvait par 105° de longitude et
15° de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et
houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre,
qui baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des
éléments.
J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée
par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je
vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigèrent vers l'horizon.
Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter
le point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid. Il paraissait,
d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le second répondait
par des assurances formelles. Du moins, je le compris ainsi, à la
différence de leur ton et de leurs gestes.
Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
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