dans tout son développement cette île de Clermont-Tonnerre, basse et
boisée. Ses roches madréporiques furent évidemment fertilisées par
les trombes et les tempêtes. Un jour, quelque graine, enlevée par
l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mêlées
des détritus décomposés de poissons et de plantes marines qui formèrent
l'humus végétal. Une noix de coco, poussée par les lames, arriva sur
cette côte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant,
arrêta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La végétation gagna peu à
peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordèrent sur des
troncs arrachés aux îles du vent. Les tortues vinrent pondre leurs
œufs. Les oiseaux nichèrent dans les jeunes arbres. De cette façon, la
vie animale se développa, et, attiré par la verdure et la fertilité,
l'homme apparut. Ainsi se formèrent ces îles, œuvres immenses d'animaux
microscopiques.
Vers le soir, Clermont-Tonnerre se fondit dans l'éloignement, et la
route du -Nautilus- se modifia d'une manière sensible. Après avoir
touché le tropique du Capricorne par le cent trente-cinquième degré de
longitude, il se dirigea vers l'ouest-nord-ouest, remontant toute la
zone intertropicale. Quoique le soleil de l'été fût prodigue de ses
rayons, nous ne souffrions aucunement de la chaleur, car à trente ou
quarante mètres au-dessous de l'eau, la température ne s'élevait pas
au-dessus de dix à douze degrés.
Le 15 décembre, nous laissions dans l'est le séduisant archipel de la
Société, et la gracieuse Taïti, la reine du Pacifique. J'aperçus le
matin, à quelques milles sous le vent, les sommets élevés de cette
île. Ses eaux fournirent aux tables du bord d'excellents poissons, des
maquereaux, des bonites, des albicores, et des variétés d'un serpent de
mer nommé munérophis.
Le -Nautilus- avait franchi huit mille cent milles. Neuf mille sept
cent vingt milles étaient relevés au loch, lorsqu'il passa entre
l'archipel de Tonga-Tabou, où périrent les équipages de l'-Argo-,
du -Port-au-Prince- et du -Duke-of-Portland-, et l'archipel des
Navigateurs, où fut tué le capitaine de Langle, l'ami de La Pérouse.
Puis, il eut connaissance de l'archipel Viti, où les sauvages
massacrèrent les matelots de l'-Union- et le capitaine Bureau, de
Nantes, commandant l'-Aimable-Joséphine-.
Cet archipel qui se prolonge sur une étendue de cent lieues du nord au
sud, et sur quatre-vingt-dix lieues de l'est à l'ouest, est compris
entre 6° et 2° de latitude sud, et 174° et 179° de longitude ouest.
Il se compose d'un certain nombre d'îles, d'îlots et d'écueils, parmi
lesquels on remarque les îles de Viti-Levou, de Vanoua-Levou et de
Kandubon.
Ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où
Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône.
Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité.
Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin
Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet
archipel. Le -Nautilus- s'approcha de la baie de Wailea, théâtre des
terribles aventures de ce capitaine Dillon, qui, le premier, éclaira le
mystère du naufrage de La Pérouse.
[Illustration: Nous étions en présence d'un navire. (Page 140.)]
Cette baie, draguée à plusieurs reprises, fournit abondamment des
huîtres excellentes. Nous en mangeâmes immodérément, après les avoir
ouvertes sur notre table même, suivant le précepte de Sénèque. Ces
mollusques appartenaient à l'espèce connue sous le nom d'-ostrea
lamellosa-, qui est très-commune en Corse. Ce banc de Wailea devait
être considérable, et, certainement, sans des causes multiples de
destruction, ces agglomérations finiraient par combler les baies,
puisque l'on compte jusqu'à deux millions d'œufs dans un seul individu.
[Illustration: L'île de Vanikoro. (Page 146.)]
Et si maître Ned Land n'eut pas à se repentir de sa gloutonnerie en
cette circonstance, c'est que l'huître est le seul mets qui ne provoque
jamais d'indigestion. En effet, il ne faut pas moins de seize douzaines
de ces mollusques acéphales pour fournir les trois cent quinze grammes
de substance azotée, nécessaires à la nourriture quotidienne d'un seul
homme.
Le 25 décembre, le -Nautilus- naviguait au milieu de l'archipel des
Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville
explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773. Ce groupe
se compose principalement de neuf grandes îles, et forme une bande de
cent vingt lieues du nord-nord-ouest au sud-sud-est, comprise entre
15° et 2° de latitude sud, et entre 164° et 168° de longitude. Nous
passâmes assez près de l'île d'Aurou, qui, au moment des observations
de midi, m'apparut comme une masse de bois verts, dominée par un pic
d'une grande hauteur.
Ce jour-là, c'était Noël, et Ned Land me sembla regretter vivement la
célébration du «Christmas», la véritable fête de la famille, dont les
protestants sont fanatiques.
Je n'avais pas aperçu le capitaine Nemo depuis une huitaine de jours,
quand le 27, au matin, il entra dans le grand salon, ayant toujours
l'air d'un homme qui vous a quitté depuis cinq minutes. J'étais occupé
à reconnaître sur le planisphère la route du -Nautilus-. Le capitaine
s'approcha, posa un doigt sur un point de la carte, et prononça ce seul
mot:
«Vanikoro.»
Ce nom fut magique. C'était le nom des îlots sur lesquels vinrent se
perdre les vaisseaux de La Pérouse. Je me relevai subitement.
«Le -Nautilus- nous porte à Vanikoro? demandai-je.
--Oui, monsieur le professeur, répondit le capitaine.
--Et je pourrai visiter ces îles célèbres où se brisèrent la -Boussole-
et l'-Astrolabe-?
--Si cela vous plaît, monsieur le professeur.
--Quand serons-nous à Vanikoro?
--Nous y sommes, monsieur le professeur.»
Suivi du capitaine Nemo, je montai sur la plate-forme, et de là, mes
regards parcoururent avidement l'horizon.
Dans le nord-est émergeaient deux îles volcaniques d'inégale
grandeur, entourées d'un récif de coraux qui mesurait quarante
milles de circuit. Nous étions en présence de l'île de Vanikoro
proprement dite, à laquelle Dumont d'Urville imposa le nom d'île de
la Recherche, et précisément devant le petit havre de Vanou, situé
par 16° 4′ de latitude sud, et 164° 32′ de longitude est. Les terres
semblaient recouvertes de verdure depuis la plage jusqu'aux sommets
de l'intérieur, que dominait le mont Kapogo, haut de quatre cent
soixante-seize toises.
Le -Nautilus-, après avoir franchi la ceinture extérieure de roches par
une étroite passe, se trouva en-dedans des brisants, où la mer avait
une profondeur de trente à quarante brasses. Sous le verdoyant ombrage
des palétuviers, j'aperçus quelques sauvages qui montrèrent une extrême
surprise à notre approche. Dans ce long corps noirâtre, s'avançant à
fleur d'eau, ne voyaient-ils pas quelque cétacé formidable dont ils
devaient se défier?
En ce moment, le capitaine Nemo me demanda ce que je savais du naufrage
de La Pérouse.
«Ce que tout le monde en sait, capitaine, lui répondis-je.
--Et pourriez-vous m'apprendre ce que tout le monde en sait? me
demanda-t-il d'un ton un peu ironique.
--Très-facilement.»
Je lui racontai ce que les derniers travaux de Dumont-d'Urville avaient
fait connaître, travaux dont voici le résumé très-succinct.
La Pérouse et son second, le capitaine de Langle, furent envoyés par
Louis XVI, en 1785, pour accomplir un voyage de circumnavigation.
Ils montaient les corvettes la -Boussole- et l'-Astrolabe-, qui ne
reparurent plus.
En 1791, le gouvernement français, justement inquiet du sort des deux
corvettes, arma deux grandes flûtes, la -Recherche- et l'-Espérance-,
qui quittèrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni
d'Entrecasteaux. Deux mois après, on apprenait par la déposition d'un
certain Bowen, commandant l'-Albermale-, que des débris de navires
naufragés avaient été vus sur les côtes de la Nouvelle-Géorgie. Mais
d'Entrecasteaux, ignorant cette communication,--assez incertaine,
d'ailleurs,--se dirigea vers les îles de l'Amirauté, désignées dans
un rapport du capitaine Hunter comme étant le lieu du naufrage de La
Pérouse.
Ses recherches furent vaines, l'-Espérance- et la -Recherche- passèrent
même devant Vanikoro sans s'y arrêter, et, en somme, ce voyage fut
très-malheureux, car il coûta la vie à d'Entrecasteaux, à deux de ses
seconds et à plusieurs marins de son équipage.
Ce fut un vieux routier du Pacifique, le capitaine Dillon, qui, le
premier, retrouva des traces indiscutables des naufragés. Le 15 mai
1824, son navire, le -Saint-Patrick-, passa près de l'île de Tikopia,
l'une des Nouvelles-Hébrides. Là, un lascar, l'ayant accosté dans
une pirogue, lui vendit une poignée d'épée en argent qui portait
l'empreinte de caractères gravés au burin. Ce lascar prétendait, en
outre, que, six ans auparavant, pendant un séjour à Vanikoro, il avait
vu deux Européens qui appartenaient à des navires échoués depuis de
longues années sur les récifs de l'île.
Dillon devina qu'il s'agissait des navires de La Pérouse, dont la
disparition avait ému le monde entier. Il voulut gagner Vanikoro, où,
suivant le lascar, se trouvaient de nombreux débris du naufrage; mais
les vents et les courants l'en empêchèrent.
Dillon revint à Calcutta. Là, il sut intéresser à sa découverte la
Société Asiatique et la Compagnie des Indes. Un navire, auquel on donna
le nom de la -Recherche-, fut mis à sa disposition, et il partit, le 23
janvier 1827, accompagné d'un agent français.
La -Recherche-, après avoir relâché sur plusieurs points du Pacifique,
mouilla devant Vanikoro, le 7 juillet 1827, dans ce même havre de
Vanou, où le -Nautilus- flottait en ce moment.
Là, il recueillit de nombreux restes du naufrage, des ustensiles de
fer, des ancres, des estropes de poulies, des pierriers, un boulet
de dix-huit, des débris d'instruments d'astronomie, un morceau de
couronnement, et une cloche en bronze portant cette inscription:
«-Bazin m'a fait-», marque de la fonderie de l'Arsenal de Brest vers
1785. Le doute n'était donc plus possible.
Dillon, complétant ses renseignements, resta sur le lieu du sinistre
jusqu'au mois d'octobre. Puis, il quitta Vanikoro, se dirigea vers la
Nouvelle-Zélande, mouilla à Calcutta, le 7 avril 1828, et revint en
France, où il fut très-sympathiquement accueilli par Charles X.
Mais, à ce moment, Dumont d'Urville, sans avoir eu connaissance
des travaux de Dillon, était déjà parti pour chercher ailleurs le
théâtre du naufrage. Et, en effet, on avait appris par les rapports
d'un baleinier que des médailles et une croix de Saint-Louis se
trouvaient entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la
Nouvelle-Calédonie.
Dumont d'Urville, commandant l'-Astrolabe-, avait donc pris la mer, et,
deux mois après que Dillon venait de quitter Vanikoro, il mouillait
devant Hobart-Town. Là, il avait connaissance des résultats obtenus par
Dillon, et, de plus, il apprenait qu'un certain James Hobbs, second de
l'-Union-, de Calcutta, ayant pris terre sur une île située par 8° 18′
de latitude sud et 156° 30′ de longitude est, avait remarqué des barres
de fer et des étoffes rouges dont se servaient les naturels de ces
parages.
Dumont d'Urville, assez perplexe, et ne sachant s'il devait ajouter foi
à ces récits rapportés par des journaux peu dignes de confiance, se
décida cependant à se lancer sur les traces de Dillon.
Le 10 février 1828, l'-Astrolabe- se présenta devant Tikopia, prit
pour guide et interprète un déserteur fixé sur cette île, fit route
vers Vanikoro, en eut connaissance le 12 février, prolongea ses récifs
jusqu'au 14, et, le 20 seulement, mouilla au-dedans de la barrière,
dans le havre de Vanou.
Le 23, plusieurs des officiers firent le tour de l'île, et rapportèrent
quelques débris peu importants. Les naturels, adoptant un système
de dénégations et de faux-fuyants, refusaient de les mener sur le
lieu du sinistre. Cette conduite, très-louche, laissa croire qu'ils
avaient maltraité les naufragés, et, en effet, ils semblaient craindre
que Dumont d'Urville ne fût venu venger La Pérouse et ses infortunés
compagnons.
Cependant, le 26, décidés par des présents, et comprenant qu'ils
n'avaient à craindre aucune représaille, ils conduisirent le second,
M. Jacquinot, sur le théâtre du naufrage.
Là, par trois ou quatre brasses d'eau, entre les récifs Pacou et Vanou,
gisaient des ancres, des canons, des saumons de fer et de plomb,
empâtés dans les concrétions calcaires. La chaloupe et la baleinière
de l'-Astrolabe- furent dirigées vers cet endroit, et, non sans de
longues fatigues, leurs équipages parvinrent à retirer une ancre pesant
dix-huit cents livres, un canon de huit en fonte, un saumon de plomb et
deux pierriers de cuivre.
Dumont d'Urville, interrogeant les naturels, apprit aussi que La
Pérouse, après avoir perdu ses deux navires sur les récifs de l'île,
avait construit un bâtiment plus petit, pour aller se perdre une
seconde fois... Où? On ne savait.
Le commandant de l'-Astrolabe- fit alors élever, sous une touffe de
mangliers, un cénotaphe à la mémoire du célèbre navigateur et de ses
compagnons. Ce fut une simple pyramide quadrangulaire, assise sur une
base de coraux, et dans laquelle n'entra aucune ferrure qui pût tenter
la cupidité des naturels.
Puis, Dumont d'Urville voulut partir; mais ses équipages étaient minés
par les fièvres de ces côtes malsaines, et, très-malade lui-même, il ne
put appareiller que le 17 mars.
Cependant, le gouvernement français, craignant que Dumont d'Urville
ne fût pas au courant des travaux de Dillon, avait envoyé à
Vanikoro la corvette la -Bayonnaise-, commandée par Legoarant de
Tromelin, qui était en station sur la côte ouest de l'Amérique. La
-Bayonnaise- mouilla devant Vanikoro, quelques mois après le départ de
l'-Astrolabe-, ne trouva aucun document nouveau, mais constata que les
sauvages avaient respecté le mausolée de La Pérouse.
Telle est la substance du récit que je fis au capitaine Nemo.
«Ainsi, me dit-il, on ne sait encore où est allé périr ce troisième
navire construit par les naufragés sur l'île de Vanikoro?
--On ne sait.»
Le capitaine Nemo ne répondit rien, et me fit signe de le suivre au
grand salon. Le -Nautilus- s'enfonça de quelques mètres au-dessous des
flots, et les panneaux s'ouvrirent.
Je me précipitai vers la vitre, et sous les empâtements de coraux,
revêtus de fongies, de syphonules, d'alcyons, de cariophyllées,
à travers des myriades de poissons charmants, des girelles, des
glyphisidons, des pomphérides, des diacopes, des holocentres, je
reconnus certains débris que les dragues n'avaient pu arracher, des
étriers de fer, des ancres, des canons, des boulets, une garniture de
cabestan, une étrave, tous objets provenant des navires naufragés et
maintenant tapissés de fleurs vivantes.
Et pendant que je regardais ces épaves désolées, le capitaine Nemo me
dit d'une voix grave:
«Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires la
-Boussole- et l'-Astrolabe-. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita
l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz
et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires
arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. La -Boussole-, qui
marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. L'-Astrolabe-
vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit
presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista
quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés.
Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus
petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent
volontairement à Vanikoro. Les autres, affaiblis, malades, partirent
avec La Pérouse. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon, et ils
périrent, corps et biens, sur la côte occidentale de l'île principale
du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction!
--Et comment le savez-vous? m'écriai-je.
--Voici ce que j'ai trouvé sur le lieu même de ce dernier naufrage!»
Le capitaine Nemo me montra une boîte de fer-blanc, estampillée aux
armes de France, et toute corrodée par les eaux salines. Il l'ouvrit,
et je vis une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles.
C'étaient les instructions même du ministre de la marine au commandant
La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI!
«Ah! c'est une belle mort pour un marin! dit alors le capitaine Nemo.
C'est une tranquille tombe que cette tombe de corail, et fasse le ciel
que, mes compagnons et moi, nous n'en ayons jamais d'autre!»
CHAPITRE XX
LE DÉTROIT DE TORRÈS.
Pendant la nuit du 27 au 28 décembre, le -Nautilus- abandonna les
parages de Vanikoro avec une vitesse excessive. Sa direction était
sud-ouest, et, en trois jours, il franchit les sept cent cinquante
lieues qui séparent le groupe de La Pérouse de la pointe sud-est de la
Papouasie.
Le 1er janvier 1863, de grand matin, Conseil me rejoignit sur la
plateforme.
«Monsieur, me dit ce brave garçon, monsieur me permettra-t-il de lui
souhaiter une bonne année?
--Comment donc, Conseil, mais exactement comme si j'étais à Paris,
dans mon cabinet du Jardin des Plantes. J'accepte tes vœux et je t'en
remercie. Seulement, je te demanderai ce que tu entends par «une bonne
année,» dans les circonstances où nous nous trouvons. Est-ce l'année
qui amènera la fin de notre emprisonnement, ou l'année qui verra se
continuer cet étrange voyage?
--Ma foi, répondit Conseil, je ne sais trop que dire à monsieur. Il est
certain que nous voyons de curieuses choses, et que, depuis deux mois,
nous n'avons pas eu le temps de nous ennuyer. La dernière merveille est
toujours la plus étonnante, et si cette progression se maintient, je
ne sais pas comment cela finira. M'est avis que nous ne retrouverons
jamais une occasion semblable.
--Jamais, Conseil.
--En outre, monsieur Nemo, qui justifie bien son nom latin, n'est pas
plus gênant que s'il n'existait pas.
--Comme tu le dis, Conseil.
--Je pense donc, n'en déplaise à monsieur, qu'une bonne année serait
une année qui nous permettrait de tout voir...
--De tout voir, Conseil? Ce serait peut-être long. Mais qu'en pense Ned
Land?
--Ned Land pense exactement le contraire de moi, répondit Conseil.
C'est un esprit positif et un estomac impérieux. Regarder les poissons
et toujours en manger ne lui suffit pas. Le manque de vin, de pain, de
viande, cela ne convient guère à un digne Saxon auquel les beefsteaks
sont familiers, et que le brandy ou le gin, pris dans une proportion
modérée, n'effrayent guère!
--Pour mon compte, Conseil, ce n'est point là ce qui me tourmente, et
je m'accommode très-bien du régime du bord.
--Moi de même, répondit Conseil. Aussi je pense autant à rester que
maître Land à prendre la fuite. Donc, si l'année qui commence n'est
pas bonne pour moi, elle le sera pour lui, et réciproquement. De cette
façon, il y aura toujours quelqu'un de satisfait. Enfin, pour conclure,
je souhaite à monsieur ce qui fera plaisir à monsieur.
--Merci, Conseil. Seulement je te demanderai de remettre à plus tard la
question des étrennes, et de les remplacer provisoirement par une bonne
poignée de main. Je n'ai que cela sur moi.
[Illustration: Je vis une liasse de papiers jaunis. (Page 150.)]
--Monsieur n'a jamais été si généreux,» répondit Conseil.
Et là-dessus, le brave garçon s'en alla.
Le 2 janvier, nous avions fait onze mille trois cent quarante milles,
soit cinq mille deux cent cinquante lieues, depuis notre point
de départ dans les mers du Japon. Devant l'éperon du -Nautilus-
s'étendaient les dangereux parages de la mer de corail, sur la côte
nord-est de l'Australie. Notre bateau prolongeait à une distance
de quelques milles ce redoutable banc sur lequel les navires de
Cook faillirent se perdre, le 10 juin 1770. Le bâtiment que montait
Cook donna sur un roc, et s'il ne coula pas, ce fut grâce à cette
circonstance que le morceau de corail, détaché au choc, resta engagé
dans la coque entr'ouverte.
[Illustration: Le -Nautilus- venait de toucher. (Page 156.)]
J'aurais vivement souhaité de visiter ce récif long de trois cent
soixante lieues, contre lequel la mer, toujours houleuse, se brisait
avec une intensité formidable et comparable aux roulements du tonnerre.
Mais en ce moment, les plans inclinés du -Nautilus- nous entraînaient à
une grande profondeur, et je ne pus rien voir de ces hautes murailles
coralligènes. Je dus me contenter des divers échantillons de poissons
rapportés par nos filets. Je remarquai, entre autres, des germons,
espèces de scombres grands comme des thons, aux flancs bleuâtres,
et rayés de bandes transversales qui disparaissent avec la vie de
l'animal. Ces poissons nous accompagnaient par troupes et fournirent
à notre table une chair excessivement délicate. On prit aussi un
grand nombre de spares vertors, longs d'un demi-décimètre, ayant le
goût de la dorade, et des pyrapèdes volants, véritables hirondelles
sous-marines, qui, par les nuits obscures, rayent alternativement les
airs et les eaux de leurs lueurs phosphorescentes. Parmi les mollusques
et les zoophytes, je trouvai dans les mailles du chalut diverses
espèces d'alcyonnaires, des oursins, des marteaux, des éperons, des
cadrans, des cérites, des hyalles. La flore était représentée par de
belles algues flottantes, des laminaires et des macrocystes, imprégnées
du mucilage qui transsudait à travers leurs pores, et parmi lesquelles
je recueillis une admirable -Nemastoma Geliniaroïde-, qui fut classée
parmi les curiosités naturelles du musée.
Deux jours après avoir traversé la mer de Corail, le 4 janvier, nous
eûmes connaissance des côtes de la Papouasie. A cette occasion, le
capitaine Nemo m'apprit que son intention était de gagner l'Océan
Indien par le détroit de Torrès. Sa communication se borna là. Ned vit
avec plaisir que cette route le rapprochait des mers européennes.
Ce détroit de Torrès est regardé comme non moins dangereux par les
écueils qui le hérissent que par les sauvages habitants qui fréquentent
ses côtes. Il sépare de la Nouvelle-Hollande la grande île de la
Papouasie, nommée aussi Nouvelle-Guinée.
La Papouasie a quatre cents lieues de long sur cent trente lieues de
large, et une superficie de quarante mille lieues géographiques. Elle
est située, en latitude, entre 0° 19′ et 10° 2′ sud, et en longitude,
entre 128° 23′ et 146° 15′. A midi, pendant que le second prenait la
hauteur du soleil, j'aperçus les sommets des monts Arfalxs, élevés par
plans et terminés par des pitons aigus.
Cette terre, découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut
visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva
en 1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo
Ortez en 1545, par le hollandais Schouten en 1616, par Nicolas Sruick
en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville,
Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey
en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827. «C'est le foyer des noirs
qui occupent toute la Malaisie,» a dit M. de Rienzi, et je ne me
doutais guère que les hasards de cette navigation allaient me mettre en
présence des redoutables Andamènes.
Le -Nautilus- se présenta donc à l'entrée du plus dangereux détroit
du globe, de celui que les plus hardis navigateurs osent à peine à
franchir, détroit que Louis Paz de Torrès affronta en revenant des
mers du Sud dans la Mélanésie, et dans lequel, en 1840, les corvettes
échouées de Dumont d'Urville furent sur le point de se perdre corps et
biens. Le -Nautilus- lui-même, supérieur à tous les dangers de la mer,
allait, cependant, faire connaissance avec les récifs coralliens.
Le détroit de Torrès a environ trente-quatre lieues de large, mais il
est obstrué par une innombrable quantité d'îles, d'îlots, de brisants,
de rochers, qui rendent sa navigation presque impraticable. En
conséquence, le capitaine Nemo prit toutes les précautions voulues pour
le traverser. Le -Nautilus-, flottant à fleur d'eau, s'avançait sous
une allure modérée. Son hélice, comme une queue de cétacé, battait les
flots avec lenteur.
Profitant de cette situation, mes deux compagnons et moi, nous avions
pris place sur la plate-forme toujours déserte. Devant nous s'élevait
la cage du timonier, et je me trompe fort, ou le capitaine Nemo devait
être là, dirigeant lui-même son -Nautilus-.
J'avais sous les yeux les excellentes cartes du détroit de Torrès
levées et dressées par l'ingénieur hydrographe Vincendon Dumoulin et
l'enseigne de vaisseau Coupvent-Desbois,--maintenant amiral,--qui
faisaient partie de l'état-major de Dumont-d'Urville pendant son
dernier voyage de circumnavigation. Ce sont, avec celles du capitaine
King, les meilleures cartes qui débrouillent l'imbroglio de cet étroit
passage, et je les consultais avec une scrupuleuse attention.
Autour du -Nautilus- la mer bouillonnait avec furie. Le courant de
flots, qui portait du sud-est au nord-ouest avec une vitesse de deux
milles et demi, se brisait sur les coraux dont la tête émergeait çà et
là.
«Voilà une mauvaise mer! me dit Ned Land.
--Détestable, en effet, répondis-je, et qui ne convient guère à un
bâtiment comme le -Nautilus-.
--Il faut, reprit le Canadien, que ce damné capitaine soit bien certain
de sa route, car je vois là des pâtés de coraux qui mettraient sa coque
en mille pièces, si elle les effleurait seulement!»
En effet, la situation était périlleuse, mais le -Nautilus- semblait
se glisser comme par enchantement au milieu de ces furieux écueils. Il
ne suivait pas exactement la route de l'-Astrolabe- et de la -Zélée-
qui fut fatale à Dumont d'Urville. Il prit plus au nord, rangea l'île
Murray, et revint au sud-ouest, vers le passage de Cumberland. Je
croyais qu'il allait y donner franchement, quand, remontant dans le
nord-ouest, il se porta, à travers une grande quantité d'îles et
d'îlots peu connus, vers l'île Tound et le canal Mauvais.
Je me demandais déjà si le capitaine Nemo, imprudent jusqu'à la folie,
voulait engager son navire dans cette passe où touchèrent les deux
corvettes de Dumont d'Urville, quand, modifiant une seconde fois
sa direction et coupant droit à l'ouest, il se dirigea vers l'île
Gueboroar.
Il était alors trois heures après-midi. Le flot se cassait, la marée
étant presque pleine. Le -Nautilus- s'approcha de cette île que je vois
encore avec sa remarquable lisière de pendanus. Nous la rangions à
moins de deux milles.
Soudain, un choc me renversa. Le -Nautilus- venait de toucher contre un
écueil, et il demeura immobile, donnant une légère gîte sur bâbord.
Quand je me relevai, j'aperçus sur la plate-forme le capitaine Nemo et
son second. Ils examinaient la situation du navire, échangeant quelques
mots dans leur incompréhensible idiome.
Voici quelle était cette situation. A deux milles, par tribord,
apparaissait l'île Gueboroar dont la côte s'arrondissait du nord à
l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient déjà
quelques têtes de coraux que le jusant laissait à découvert. Nous nous
étions échoués au plein, et dans une de ces mers où les marées sont
médiocres, circonstance fâcheuse pour le renflouage du -Nautilus-.
Cependant, le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque était
solidement liée. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il
risquait fort d'être à jamais attaché sur ces écueils, et alors c'en
était fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
Je réfléchissais ainsi, quand le capitaine, froid et calme, toujours
maître de lui, ne paraissant ni ému ni contrarié, s'approcha:
«Un accident? lui dis-je.
--Non, un incident, me répondit-il.
--Mais un incident, répliquai-je, qui vous obligera peut-être à
redevenir un habitant de ces terres que vous fuyez!»
Le capitaine Nemo me regarda d'un air singulier, et fit un geste
négatif. C'était me dire assez clairement que rien ne le forcerait
jamais à remettre les pieds sur un continent. Puis il dit:
«D'ailleurs, monsieur Aronnax, le -Nautilus- n'est pas en perdition.
Il vous transportera encore au milieu des merveilles de l'Océan. Notre
voyage ne fait que commencer, et je ne désire pas me priver si vite de
l'honneur de votre compagnie.
--Cependant, capitaine Nemo, repris-je sans relever la tournure
ironique de cette phrase, le -Nautilus- s'est échoué au moment de
la pleine mer. Or, les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique,
et, si vous ne pouvez délester le -Nautilus-,--ce qui me paraît
impossible,--je ne vois pas comment il sera renfloué.
--Les marées ne sont pas fortes dans le Pacifique, vous avez raison,
monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo, mais, au détroit
de Torrès, on trouve encore une différence d'un mètre et demi entre
le niveau des hautes et basses mers. C'est aujourd'hui le 4 janvier,
et dans cinq jours la pleine lune. Or, je serai bien étonné si ce
complaisant satellite ne soulève pas suffisamment ces masses d'eau, et
ne me rend pas un service que je ne veux devoir qu'à lui seul.»
Ceci dit, le capitaine Nemo, suivi de son second, redescendit à
l'intérieur du -Nautilus-. Quant au bâtiment, il ne bougeait plus et
demeurait immobile, comme si les polypes coralliens l'eussent déjà
maçonné dans leur indestructible ciment.
«Eh bien, monsieur? me dit Ned Land, qui vint à moi après le départ du
capitaine.
--Eh bien, ami Ned, nous attendrons tranquillement la marée du 9, car
il paraît que la lune aura la complaisance de nous remettre à flot.
--Tout simplement?
--Tout simplement.
--Et ce capitaine ne va pas mouiller ses ancres au large, mettre sa
machine sur ses chaînes, et tout faire pour se déhaler?
--Puisque la marée suffira!» répondit simplement Conseil.
Le Canadien regarda Conseil, puis il haussa les épaules. C'était le
marin qui parlait en lui.
«Monsieur, répliqua-t-il, vous pouvez me croire quand je vous dis que
ce morceau de fer ne naviguera plus jamais ni sur ni sous les mers. Il
n'est bon qu'à vendre au poids. Je pense donc que le moment est venu de
fausser compagnie au capitaine Nemo.
--Ami Ned, répondis-je, je ne désespère pas comme vous de ce vaillant
-Nautilus-, et dans quatre jours nous saurons à quoi nous en tenir
sur les marées du Pacifique. D'ailleurs, le conseil de fuir pourrait
être opportun si nous étions en vue des côtes de l'Angleterre ou de la
Provence, mais dans les parages de la Papouasie, c'est autre chose, et
il sera toujours temps d'en venir à cette extrémité, si le -Nautilus-
ne parvient pas à se relever, ce que je regarderais comme un événement
grave.
--Mais ne saurait-on tâter, au moins, de ce terrain? reprit Ned Land.
Voilà une île. Sur cette île, il y a des arbres. Sous ces arbres,
des animaux terrestres, des porteurs de côtelettes et de roastbeefs,
auxquels je donnerais volontiers quelques coups de dents.
--Ici, l'ami Ned a raison, dit Conseil, et je me range à son avis.
Monsieur ne pourrait-il obtenir de son ami le capitaine Nemo de nous
transporter à terre, ne fût-ce que pour ne pas perdre l'habitude de
fouler du pied les parties solides de notre planète?
--Je peux le lui demander, répondis-je, mais il refusera.
--Que monsieur se risque, dit Conseil, et nous saurons à quoi nous en
tenir sur l'amabilité du capitaine.»
A ma grande surprise, le capitaine Nemo m'accorda la permission que je
lui demandais, et il le fit avec beaucoup de grâce et d'empressement,
sans même avoir exigé de moi la promesse de revenir à bord. Mais
une fuite à travers les terres de la Nouvelle-Guinée eût été
très-périlleuse, et je n'aurais pas conseillé à Ned Land de la tenter.
Mieux valait être prisonnier à bord du -Nautilus-, que de tomber entre
les mains des naturels de la Papouasie.
Le canot fut mis à notre disposition pour le lendemain matin. Je ne
cherchai pas à savoir si le capitaine Nemo nous accompagnerait. Je
pensai même qu'aucun homme de l'équipage ne nous serait donné, et que
Ned Land serait seul chargé de diriger l'embarcation. D'ailleurs, la
terre se trouvait à deux milles au plus, et ce n'était qu'un jeu pour
le Canadien de conduire ce léger canot entre les lignes de récifs si
fatales aux grands navires.
Le lendemain, 5 janvier, le canot, déponté, fut arraché de son alvéole
et lancé à la mer du haut de la plate-forme. Deux hommes suffirent
à cette opération. Les avirons étaient dans l'embarcation, et nous
n'avions plus qu'à y prendre place.
A huit heures, armés de fusils et de haches, nous débordions du
-Nautilus-. La mer était assez calme. Une petite brise soufflait de
terre. Conseil et moi, placés aux avirons, nous nagions vigoureusement,
et Ned gouvernait dans les étroites passes que les brisants laissaient
entre eux. Le canot se maniait bien et filait rapidement.
Ned Land ne pouvait contenir sa joie. C'était un prisonnier échappé de
sa prison, et il ne songeait guère qu'il lui faudrait y rentrer.
«De la viande! répétait-il, nous allons donc manger de la viande, et
quelle viande! Du véritable gibier! Pas de pain, par exemple! Je ne
dis pas que le poisson ne soit une bonne chose, mais il ne faut pas
en abuser, et un morceau de fraîche venaison, grillé sur des charbons
ardents, variera agréablement notre ordinaire.
--Gourmand! répondait Conseil, il m'en fait venir l'eau à la bouche.
--Il reste à savoir, dis-je, si ces forêts sont giboyeuses, et si le
gibier n'y est pas de telle taille qu'il puisse lui-même chasser le
chasseur.
--Bon! monsieur Aronnax, répondit le Canadien, dont les dents
semblaient être affûtées comme un tranchant de hache, mais je mangerai
du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans
cette île.
--L'ami Ned est inquiétant, répondit Conseil.
--Quel qu'il soit, reprit Ned Land, tout animal à quatre pattes sans
plumes, ou à deux pattes avec plumes, sera salué de mon premier coup de
fusil.
--Bon! répondis-je, voilà les imprudences de maître Land qui vont
recommencer!
--N'ayez pas peur, monsieur Aronnax, répondit le Canadien, et nagez
ferme! Je ne demande pas vingt-cinq minutes pour vous offrir un mets de
ma façon.»
A huit heures et demie, le canot du -Nautilus- venait s'échouer
doucement sur une grève de sable, après avoir heureusement franchi
l'anneau coralligène qui entourait l'île de Gueboroar.
CHAPITRE XXI
QUELQUES JOURS A TERRE.
Je fus assez vivement impressionné en touchant terre. Ned Land essayait
le sol du pied, comme pour en prendre possession. Il n'y avait pourtant
que deux mois que nous étions, suivant l'expression du capitaine
Nemo, les «passagers du -Nautilus-,» c'est-à-dire, en réalité, les
prisonniers de son commandant.
En quelques minutes, nous fûmes à une portée de fusil de la côte. Le
sol était presque entièrement madréporique, mais certains lits de
torrents desséchés, semés de débris granitiques, démontraient que cette
île était due à une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait
derrière un rideau de forêts admirables. Des arbres énormes, dont
la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un à
l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berçait
une brise légère. C'étaient des mimosas, des ficus, des casuarinas,
des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mélangés à
profusion, et sous l'abri de leur voûte verdoyante, au pied de leur
stype gigantesque, croissaient des orchidées, des légumineuses et des
fougères.
Mais, sans remarquer tous ces beaux échantillons de la flore
papouasienne, le Canadien abandonna l'agréable pour l'utile. Il aperçut
un cocotier, abattit quelques uns de ses fruits, les brisa, et nous
bûmes leur lait, nous mangeâmes leur amande, avec une satisfaction qui
protestait contre l'ordinaire du -Nautilus-.
«Excellent! disait Ned Land.
--Exquis! répondait Conseil.
[Illustration: Tout l'horizon se cachait derrière un rideau de forêts.
(Page 159.)]
--Et je ne pense pas, dit le Canadien, que votre Nemo s'oppose à ce que
nous introduisions une cargaison de cocos à son bord?
--Je ne le crois pas, répondis-je, mais il n'y voudra pas goûter!
--Tant pis pour lui! dit Conseil.
--Et tant mieux pour nous! riposta Ned Land. Il en restera davantage.
--Un mot seulement, maître Land, dis-je au harponneur qui se disposait
à ravager un autre cocotier, le coco est une bonne chose, mais avant
d'en remplir le canot, il me paraît sage de reconnaître si l'île ne
produit pas quelque substance non moins utile. Des légumes frais
seraient bien reçus à l'office du -Nautilus-.
--Monsieur a raison, répondit Conseil, et je propose de réserver trois
places dans notre embarcation, l'une pour les fruits, l'autre pour
les légumes, et la troisième pour la venaison, dont je n'ai pas encore
entrevu le plus mince échantillon.
[Illustration: Ned Land prit sa hache. (Page 164.)]
--Conseil, il ne faut désespérer de rien, répondit le Canadien.
--Continuons donc notre excursion, repris-je, mais ayons l'œil aux
aguets. Quoique l'île paraisse inhabitée, elle pourrait renfermer,
cependant, quelques individus qui seraient moins difficiles que nous
sur la nature du gibier!
--Hé! hé! fit Ned Land, avec un mouvement de mâchoire très-significatif.
--Eh bien! Ned! s'écria Conseil.
--Ma foi, riposta le Canadien, je commence à comprendre les charmes de
l'anthropophagie!
--Ned! Ned! que dites-vous là! répliqua Conseil. Vous, anthropophage!
Mais je ne serai plus en sûreté près de vous, moi qui partage votre
cabine! Devrai-je donc me réveiller un jour à demi dévoré?
--Ami Conseil, je vous aime beaucoup, mais pas assez pour vous manger
sans nécessité.
--Je ne m'y fie pas, répondit Conseil. En chasse! Il faut absolument
abattre quelque gibier pour satisfaire ce cannibale, ou bien, l'un de
ces matins, monsieur ne trouvera plus que des morceaux de domestique
pour le servir.»
Tandis que s'échangeaient ces divers propos, nous pénétrions sous les
sombres voûtes de la forêt, et pendant deux heures, nous la parcourûmes
en tous sens.
Le hasard servit à souhait cette recherche de végétaux comestibles,
et l'un des plus utiles produits des zones tropicales nous fournit un
aliment précieux qui manquait à bord.
Je veux parler de l'arbre à pain, très-abondant dans l'île Gueboroar,
et j'y remarquai principalement cette variété dépourvue de graines, qui
porte en malais le nom de «Rima.»
Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et
haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et formée de
grandes feuilles multilobées, désignait suffisamment aux yeux d'un
naturaliste cet «artocarpus» qui a été très-heureusement naturalisé
aux îles Mascareignes. De sa masse de verdure se détachaient de gros
fruits globuleux, larges d'un décimètre, et pourvus extérieurement de
rugosités qui prenaient une disposition hexagonale. Utile végétal dont
la nature a gratifié les régions auxquelles le blé manque, et qui, sans
exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'année.
Ned Land les connaissait bien, ces fruits. Il en avait déjà mangé
pendant ses nombreux voyages, et il savait préparer leur substance
comestible. Aussi leur vue excita-t-elle ses désirs, et il n'y put
tenir plus longtemps.
«Monsieur, me dit-il, que je meure si je ne goûte pas un peu de cette
pâte de l'arbre à pain!
--Goûtez, ami Ned, goûtez à votre aise. Nous sommes ici pour faire des
expériences, faisons-les.
--Ce ne sera pas long,» répondit le Canadien.
Et, armé d'une lentille, il alluma un feu de bois mort qui pétilla
joyeusement. Pendant ce temps, Conseil et moi, nous choisissions
les meilleurs fruits de l'artocarpus. Quelques-uns n'avaient pas
encore atteint un degré suffisant de maturité, et leur peau épaisse
recouvrait une pulpe blanche, mais peu fibreuse. D'autres, en
très-grand nombre, jaunâtres et gélatineux, n'attendaient que le moment
d'être cueillis.
Ces fruits ne renfermaient aucun noyau. Conseil en apporta une douzaine
à Ned Land, qui les plaça sur un feu de charbons, après les avoir
coupés en tranches épaisses, et ce faisant, il répétait toujours:
«Vous verrez, monsieur, comme ce pain est bon!
--Surtout quand on en est privé depuis longtemps, dit Conseil.
--Ce n'est même plus du pain, ajouta le Canadien. C'est une pâtisserie
délicate. Vous n'en avez jamais mangé, monsieur?
--Non, Ned.
--Eh bien, préparez-vous à absorber une chose succulente. Si vous n'y
revenez pas, je ne suis plus le roi des harponneurs!»
Au bout de quelques minutes, la partie des fruits exposée au feu fut
complétement charbonnée. A l'intérieur apparaissait une pâte blanche,
sorte de mie tendre, dont la saveur rappelait celle de l'artichaut.
Il faut l'avouer, ce pain était excellent, et j'en mangeai avec grand
plaisir.
«Malheureusement, dis-je, une telle pâte ne peut se garder fraîche, et
il me paraît inutile d'en faire une provision pour le bord.
--Par exemple, monsieur! s'écria Ned Land. Vous parlez là comme un
naturaliste, mais moi, je vais agir comme un boulanger. Conseil, faites
une récolte de ces fruits que nous reprendrons à notre retour.
--Et comment les préparerez-vous? demandai-je au Canadien.
--En fabriquant avec leur pulpe une pâte fermentée qui se gardera
indéfiniment et sans se corrompre. Lorsque je voudrai l'employer, je
la ferai cuire à la cuisine du bord, et malgré sa saveur un peu acide,
vous la trouverez excellente.
--Alors, maître Ned, je vois qu'il ne manque rien à ce pain.
--Si, monsieur le professeur, répondit le Canadien, il y manque
quelques fruits ou tout ou moins quelques légumes!
--Cherchons les fruits et les légumes.»
Lorsque notre récolte fut terminée, nous nous mîmes en route pour
compléter ce dîner «terrestre.»
Nos recherches ne furent pas vaines, et, vers midi, nous avions fait
une ample provision de bananes. Ces produits délicieux de la zone
torride mûrissent pendant toute l'année, et les Malais, qui leur ont
donné le nom de «pisang,» les mangent sans les faire cuire. Avec
ces bananes, nous recueillîmes des jaks énormes dont le goût est
très-accusé, des mangues savoureuses, et des ananas d'une grosseur
invraisemblable. Mais cette récolte prit une grande partie de notre
temps, que, d'ailleurs, il n'y avait pas lieu de regretter.
Conseil observait toujours Ned. Le harponneur marchait en avant, et,
pendant sa promenade à travers la forêt, il glanait d'une main sûre
d'excellents fruits qui devaient compléter sa provision.
«Enfin, demanda Conseil, il ne vous manque plus rien, ami Ned?
--Hum! fit le Canadien.
--Quoi! vous vous plaignez?
--Tous ces végétaux ne peuvent constituer un repas, répondit Ned. C'est
la fin d'un repas, c'est un dessert. Mais le potage? mais le rôti?
--En effet, dis-je, Ned nous avait promis des côtelettes qui me
semblent fort problématiques.
--Monsieur, répondit le Canadien, non-seulement la chasse n'est pas
finie, mais elle n'est même pas commencée. Patience! Nous finirons bien
par rencontrer quelque animal de plume ou de poil, et, si ce n'est pas
en cet endroit, ce sera dans un autre...
--Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain, ajouta Conseil, car
il ne faut pas trop s'éloigner. Je propose même de revenir au canot.
--Quoi! déjà! s'écria Ned.
--Nous devons être de retour avant la nuit, dis-je.
--Mais quelle heure est-il donc? demanda le Canadien.
--Deux heures, au moins, répondit Conseil.
--Comme le temps passe sur ce sol ferme! s'écria maître Ned Land avec
un soupir de regret.
--En route,» répondit Conseil.
Nous revînmes donc à travers la forêt, et nous complétâmes notre
récolte en faisant une razzia de choux-palmistes qu'il fallut cueillir
à la cime des arbres, de petits haricots que je reconnus pour être les
«abrou» des Malais, et d'ignames d'une qualité supérieure.
Nous étions surchargés quand nous arrivâmes au canot. Cependant, Ned
Land ne trouvait pas encore sa provision suffisante. Mais le sort
le favorisa. Au moment de s'embarquer, il aperçut plusieurs arbres,
hauts de vingt-cinq à trente pieds, qui appartenaient à l'espèce des
palmiers. Ces arbres, aussi précieux que l'artocarpus, sont justement
comptés parmi les plus utiles produits de la Malaisie.
C'étaient des sagoutiers, végétaux qui croissent sans culture, se
reproduisant, comme les mûriers, par leurs rejetons et leurs graines.
Ned Land connaissait la manière de traiter ces arbres. Il prit sa
hache, et la maniant avec une grande vigueur, il eut bientôt couché sur
le sol deux ou trois sagoutiers dont la maturité se reconnaissait à la
poussière blanche qui saupoudrait leurs palmes.
Je le regardai faire plutôt avec les yeux d'un naturaliste qu'avec les
yeux d'un homme affamé. Il commença par enlever à chaque tronc une
bande d'écorce, épaisse d'un pouce, qui recouvrait un réseau de fibres
allongées formant d'inextricables nœuds, que mastiquait une sorte de
farine gommeuse. Cette farine, c'était le sagou, substance comestible
qui sert principalement à l'alimentation des populations mélanaisiennes.
Ned Land se contenta, pour le moment, de couper ces troncs par
morceaux, comme il eût fait de bois à brûler, se réservant d'en
extraire plus tard la farine, de la passer dans une étoffe afin de la
séparer de ses ligaments fibreux, d'en faire évaporer l'humidité au
soleil, et de la laisser durcir dans des moules.
Enfin, à cinq heures du soir, chargés de toutes nos richesses, nous
quittions le rivage de l'île, et, une demi-heure après, nous accostions
le -Nautilus-. Personne ne parut à notre arrivée. L'énorme cylindre
de tôle semblait désert. Les provisions embarquées, je descendis à ma
chambre. J'y trouvai mon souper prêt. Je mangeai, puis je m'endormis.
Le lendemain, 6 janvier, rien de nouveau à bord. Pas un bruit à
l'intérieur, pas un signe de vie. Le canot était resté le long du bord,
à la place même où nous l'avions laissé. Nous résolûmes de retourner à
l'île Gueboroar. Ned Land espérait être plus heureux que la veille au
point de vue du chasseur, et désirait visiter une autre partie de la
forêt.
Au lever du soleil, nous étions en route. L'embarcation, enlevée par le
flot qui portait à terre, atteignit l'île en peu d'instants.
Nous débarquâmes, et, pensant qu'il valait mieux s'en rapporter à
l'instinct du Canadien, nous suivîmes Ned Land dont les longues jambes
menaçaient de nous distancer.
Ned Land remonta la côte vers l'ouest, puis, passant à gué quelques
lits de torrents, il gagna la haute plaine que bordaient d'admirables
forêts. Quelques martins-pêcheurs rôdaient le long des cours d'eau,
mais ils ne se laissaient pas approcher. Leur circonspection me prouva
que ces volatiles savaient à quoi s'en tenir sur des bipèdes de notre
espèce, et j'en conclus que, si l'île n'était pas habitée, du moins,
des êtres humains la fréquentaient.
Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la
lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand
nombre d'oiseaux.
«Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
--Mais il y en a qui se mangent! répondit le harponneur.
--Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples
perroquets.
--Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de
ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
--Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut
son coup de fourchette.»
En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de
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