J'appris au Canadien et à Conseil le résultat de mes observations.
«Bonne nouvelle, répondit le Canadien, mais où va le -Nautilus-?
--Je ne saurais le dire, Ned.
--Son capitaine voudrait-il, après le pôle sud, affronter le pôle nord,
et revenir au Pacifique par le fameux passage du nord-ouest?
--Il ne faudrait pas l'en défier, répondit Conseil.
--Eh bien, dit le Canadien, nous lui fausserons compagnie auparavant.
--En tout cas, ajouta Conseil, c'est un maître homme que ce capitaine
Nemo, et nous ne regretterons pas de l'avoir connu.
--Surtout quand nous l'aurons quitté!» riposta Ned Land.
Le lendemain, premier avril, lorsque le -Nautilus- remonta à la surface
des flots, quelques minutes avant midi, nous eûmes connaissance d'une
côte à l'ouest. C'était la Terre du Feu, à laquelle les premiers
navigateurs donnèrent ce nom en voyant les fumées nombreuses qui
s'élevaient des huttes indigènes. Cette Terre du Feu forme une
vaste agglomération d'îles qui s'étend sur trente lieues de long et
quatre-vingts lieues de large, entre 53° et 56° de latitude australe,
et 67° 50′ et 77° 15′ de longitude ouest. La côte me parut basse, mais
au loin se dressaient de hautes montagnes. Je crus même entrevoir le
mont Sarmiento, élevé de deux mille soixante-dix mètres au-dessus du
niveau de la mer, bloc pyramidal de schiste, à sommet très-aigu, qui,
suivant qu'il est voilé ou dégagé de vapeurs, «annonce le beau ou le
mauvais temps,» me dit Ned Land.
«Un fameux baromètre, mon ami.
--Oui, monsieur, un baromètre naturel, qui ne m'a jamais trompé quand
je naviguais dans les passes du détroit de Magellan.»
En ce moment, ce pic nous parut nettement découpé sur le fond du ciel.
C'était un présage de beau temps. Il se réalisa.
Le -Nautilus-, rentré sous les eaux, se rapprocha de la côte qu'il
prolongea à quelques milles seulement. Par les vitres du salon, je vis
de longues lianes, et des fucus gigantesques, ces varechs porte-poires,
dont la mer libre du pôle renfermait quelques échantillons; avec
leurs filaments visqueux et polis, ils mesuraient jusqu'à trois
cents mètres de longueur; véritables câbles, plus gros que le pouce,
très-résistants, ils servent souvent d'amarres aux navires. Une autre
herbe, connue sous le nom de velp, à feuilles longues de quatre pieds,
empâtées dans les concrétions coralligènes, tapissait les fonds. Elle
servait de nid et de nourriture à des myriades de crustacés et de
mollusques, des crabes, des seiches. Là, les phoques et les loutres se
livraient à de splendides repas, mélangeant la chair du poisson et les
légumes de la mer, suivant la méthode anglaise.
Sur ces fonds gras et luxuriants, le -Nautilus- passait avec une
extrême rapidité. Vers le soir, il se rapprocha de l'archipel des
Malouines, dont je pus, le lendemain, reconnaître les âpres sommets.
La profondeur de la mer était médiocre. Je pensai donc, non sans
raison, que ces deux îles, entourées d'un grand nombre d'îlots,
faisaient autrefois partie des terres magellaniques. Les Malouines
furent probablement découvertes par le célèbre John Davis, qui leur
imposa le nom de Davis-Southern Islands. Plus tard, Richard Hawkins les
appela Maiden-Islands, îles de la Vierge. Elles furent ensuite nommée
Malouines, au commencement du dix-huitième siècle, par des pêcheurs
de Saint-Malo, et enfin Falkland par les Anglais auxquels elles
appartiennent aujourd'hui.
Sur ces parages, nos filets rapportèrent de beaux spécimens d'algues,
et particulièrement un certain fucus dont les racines étaient chargées
de moules qui sont les meilleures du monde. Des oies et des canards
s'abattirent par douzaines sur la plate-forme et prirent place bientôt
dans les offices du bord. En fait de poissons, j'observai spécialement
des osseux appartenant au genre gobie, et surtout des boulerots, longs
de deux décimètres, tout parsemés de taches blanchâtres et jaunes.
J'admirai également de nombreuses méduses, et les plus belles du genre,
les chrysaores particulières aux mers des Malouines. Tantôt elles
figuraient une ombrelle demi-sphérique très-lisse, rayée de lignes d'un
rouge brun et terminée par douze festons réguliers; tantôt c'était une
corbeille renversée d'où s'échappaient gracieusement de larges feuilles
et de longues ramilles rouges. Elles nageaient en agitant leurs quatre
bras foliacés et laissaient pendre à la dérive leur opulente chevelure
de tentacules. J'aurais voulu conserver quelques échantillons de ces
délicats zoophytes; mais ce ne sont que des nuages, des ombres, des
apparences, qui fondent et s'évaporent hors de leur élément natal.
Lorsque les dernières hauteurs des Malouines eurent disparu sous
l'horizon, le -Nautilus- s'immergea entre vingt et vingt-cinq mètres et
suivit la côte américaine. Le capitaine Nemo ne se montrait pas.
Jusqu'au 3 avril, nous ne quittâmes pas les parages de la Patagonie,
tantôt sous l'Océan, tantôt à sa surface. Le -Nautilus- dépassa le
large estuaire formé par l'embouchure de la Plata, et se trouva, le
4 avril, par le travers de l'Uruguay, mais à cinquante milles au
large. Sa direction se maintenait au nord, et il suivait les longues
sinuosités de l'Amérique méridionale. Nous avions fait alors seize
mille lieues depuis notre embarquement dans les mers du Japon.
Vers onze heures du matin, le tropique du Capricorne fut coupé sur
le trente-septième méridien, et nous passâmes au large du cap Frio.
Le capitaine Nemo, au grand déplaisir de Ned Land, n'aimait pas le
voisinage de ces côtes habitées du Brésil, car il marchait avec une
vitesse vertigineuse. Pas un poisson, pas un oiseau, des plus rapides
qui soient, ne pouvaient nous suivre, et les curiosités naturelles de
ces mers échappèrent à toute observation.
Cette rapidité se soutint pendant plusieurs jours, et le 9 avril,
au soir, nous avions connaissance de la pointe la plus orientale de
l'Amérique du Sud qui forme le cap San-Roque. Mais alors le -Nautilus-
s'écarta de nouveau, et il alla chercher à de plus grandes profondeurs
une vallée sous-marine qui se creuse entre ce cap et Sierra Leone sur
la côte africaine. Cette vallée se bifurque à la hauteur des Antilles
et se termine au nord par une énorme dépression de neuf mille mètres.
En cet endroit, la coupe géologique de l'Océan figure jusqu'aux petites
Antilles une falaise de six kilomètres, taillée à pic, et, à la hauteur
des îles du cap Vert, une autre muraille non moins considérable,
qui enferment ainsi tout le continent immergé de l'Atlantide. Le
fond de cette immense vallée est accidenté de quelques montagnes qui
ménagent de pittoresques aspects à ces fonds sous-marins. J'en parle
surtout d'après les cartes manuscrites que contenait la bibliothèque
du -Nautilus-, cartes évidemment dues à la main du capitaine Nemo et
levées sur ses observations personnelles.
Pendant deux jours, ces eaux désertes et profondes furent visitées au
moyen des plans inclinés. Le -Nautilus- fournissait de longues bordées
diagonales qui le portaient à toutes les hauteurs. Mais, le 11 avril,
il se releva subitement, et la terre nous réapparut à l'ouvert du
fleuve des Amazones, vaste estuaire dont le débit est si considérable
qu'il dessale la mer sur un espace de plusieurs lieues.
L'Équateur était coupé. A vingt milles dans l'ouest restaient les
Guyanes, une terre française sur laquelle nous eussions trouvé un
facile refuge. Mais le vent soufflait en grande brise, et les lames
furieuses n'auraient pas permis à un simple canot de les affronter. Ned
Land le comprit sans doute, car il ne me parla de rien. De mon côté, je
ne fis aucune allusion à ses projets de fuite, car je ne voulais pas le
pousser à quelque tentative qui eût infailliblement avorté.
Je me dédommageai facilement de ce retard par d'intéressantes études.
Pendant ces deux journées des 11 et 12 avril, le -Nautilus- ne quitta
pas la surface de la mer, et son chalut lui ramena toute une pêche
miraculeuse en zoophytes, en poissons et en reptiles.
Quelques zoophytes avaient été dragués par la chaîne des chaluts.
C'étaient, pour la plupart, de belles phyctallines, appartenant à
la famille des actinidiens, et entre autres espèces, le -phyctalis
protexta-, originaire de cette partie de l'Océan, petit tronc
cylindrique, agrémenté de lignes verticales et tacheté de points rouges
que couronne un merveilleux épanouissement de tentacules. Quant aux
mollusques, ils consistaient en produits que j'avais déjà observés, des
turritelles, des olives-porphyres, à lignes régulièrement entrecroisées
dont les taches rousses se relevaient vivement sur un fond de chair,
des ptérocères fantaisistes, semblables à des scorpions pétrifiés, des
hyales translucides, des argonautes, des seiches excellentes à manger,
et certaines espèces de calmars, que les naturalistes de l'antiquité
classaient parmi les poissons-volants, et qui servent principalement
d'appât pour la pêche de la morue.
Des poissons de ces parages que je n'avais pas encore eu l'occasion
d'étudier, je notai diverses espèces. Parmi les cartilagineux: des
pétromizons-pricka, sortes d'anguilles, longues de quinze pouces, tête
verdâtre, nageoires violettes, dos gris bleuâtre, ventre brun argenté
semé de taches vives, iris des yeux cerclé d'or, curieux animaux que le
courant de l'Amazone avait dû entraîner jusqu'en mer, car ils habitent
les eaux douces; des raies tuberculées, à museau pointu, à queue longue
et déliée, armées d'un long aiguillon dentelé; de petits squales d'un
mètre, gris et blanchâtres de peau, dont les dents, disposées sur
plusieurs rangs, se recourbent en arrière, et qui sont vulgairement
connus sous le nom de pantouffliers; des lophies-vespertillions,
sortes de triangles isocèles rougeâtres, d'un demi-mètre, auxquels les
pectorales tiennent par des prolongations charnues qui leur donnent
l'aspect de chauves-souris, mais que leur appendice corné, situé
près des narines, a fait surnommer licornes de mer; enfin quelques
espèces de batistes, le curassavien dont les flancs pointillés brillent
d'une éclatante couleur d'or, et le caprisque violet-clair, à nuances
chatoyantes comme la gorge d'un pigeon.
Je termine là cette nomenclature un peu sèche, mais très-exacte, par
la série des poissons osseux que j'observai: passans, appartenant
au genre des aptéronotes, dont le museau est très-obtus et blanc de
neige, le corps peint d'un beau noir, et qui sont munis d'une lanière
charnue très-longue et très-déliée; odontagnathes aiguillonnés, longues
sardines de trois décimètres, resplendissant d'un vif éclat argenté;
scombres-guares, pourvus de deux nageoires anales; centronotes-nègres,
à teintes noires, que l'on pêche avec des brandons, longs poissons de
deux mètres, à chair grasse, blanche, ferme, qui, frais, ont le goût
de l'anguille, et secs, le goût du saumon fumé; labres demi-rouges,
revêtus d'écailles seulement à la base des nageoires dorsales et
anales; chrysoptères, sur lesquels l'or et l'argent mêlent leur éclat
à ceux du rubis et de la topaze; spares-queues-d'or, dont la chair
est extrêmement délicate, et que leurs propriétés phosphorescentes
trahissent au milieu des eaux; spares-pobs, à langue fine, à teintes
oranges; sciènes-coro à caudales d'or, acanthures-noirauds, anableps de
Surinam, etc.
Cet «et cœtera» ne saurait m'empêcher de citer encore un poisson dont
Conseil se souviendra longtemps et pour cause.
Un de nos filets avait rapporté une sorte de raie très-aplatie qui, la
queue coupée, eût formé un disque parfait et qui pesait une vingtaine
de kilogrammes. Elle était blanche en-dessous, rougeâtre en-dessus,
avec de grandes taches rondes d'un bleu foncé et cerclées de noir,
très-lisse de peau, et terminée par une nageoire bilobée. Étendue
sur la plate-forme, elle se débattait, essayait de se retourner par
des mouvements convulsifs, et faisait tant d'efforts qu'un dernier
soubresaut allait la précipiter à la mer. Mais Conseil, qui tenait
à son poisson, se précipita sur lui, et, avant que je ne pusse l'en
empêcher, il le saisit à deux mains.
Aussitôt, le voilà renversé, les jambes en l'air, paralysé d'une moitié
du corps, et criant:
«Ah! mon maître, mon maître! Venez à moi.»
C'était la première fois que le pauvre garçon ne me parlait pas «à la
troisième personne.»
Le Canadien et moi, nous l'avions relevé, nous le frictionnions à bras
raccourcis, et quand il reprit ses sens, cet éternel classificateur
murmura d'une voix entrecoupée:
«Classe des cartilagineux, ordre des chondroptérygiens, à branchies
fixes, sous-ordre des sélaciens, famille des raies, genre des
torpilles!»
--Oui, mon ami, répondis-je, c'est une torpille qui t'a mis dans ce
déplorable état.
--Ah! monsieur peut m'en croire, riposta Conseil, mais je me vengerai
de cet animal.
--Et comment?
--En le mangeant.»
Ce qu'il fit le soir même, mais par pure représaille, car franchement,
c'était coriace.
L'infortuné Conseil s'était attaqué à une torpille de la plus
dangereuse espèce, la cumana. Ce bizarre animal, dans un milieu
conducteur tel que l'eau, foudroie les poissons à plusieurs mètres de
distance, tant est grande la puissance de son organe électrique dont
les deux surfaces principales ne mesurent pas moins de vingt-sept pieds
carrés.
Le lendemain, 12 avril, pendant la journée, le -Nautilus- s'approcha
de la côte hollandaise, vers l'embouchure du Maroni. Là vivaient en
famille plusieurs groupes de lamantins. C'étaient des manates qui,
comme le dugong et le stellère, appartiennent à l'ordre des syréniens.
Ces beaux animaux, paisibles et inoffensifs, longs de six à sept
mètres, devaient peser au moins quatre mille kilogrammes. J'appris à
Ned Land et à Conseil que la prévoyante nature avait assigné à ces
mammifères un rôle important. Ce sont eux, en effet, qui, comme les
phoques, doivent paître les prairies sous-marines et détruire ainsi
les agglomérations d'herbes qui obstruent l'embouchure des fleuves
tropicaux.
«Et savez-vous, ajoutai-je, ce qui s'est produit, depuis que les
hommes ont presque entièrement anéanti ces races utiles? C'est que les
herbes putréfiées ont empoisonné l'air, et l'air empoisonné, c'est
la fièvre jaune qui désole ces admirables contrées. Les végétations
vénéneuses se sont multipliées sous ces mers torrides, et le mal s'est
irrésistiblement développé depuis l'embouchure du Rio de la Plata
jusqu'aux Florides!»
Et s'il faut en croire Toussenel, ce fléau n'est rien encore auprès de
celui qui frappera nos descendants, lorsque les mers seront dépeuplées
de baleines et de phoques. Alors, encombrées de poulpes, de méduses, de
calmars, elles deviendront de vastes foyers d'infection, puisque leurs
flots ne posséderont plus «ces vastes estomacs, que Dieu avait chargés
d'écumer la surface des mers.»
Cependant, sans dédaigner ces théories, l'équipage du -Nautilus-
s'empara d'une demi-douzaine de manates. Il s'agissait, en effet,
d'approvisionner les cambuses d'une chair excellente, supérieure à
celle du bœuf et du veau. Cette chasse ne fut pas intéressante. Les
manates se laissaient frapper sans se défendre. Plusieurs milliers de
kilos de viande, destinée à être séchée, furent emmagasinés à bord.
[Illustration: Là vivaient en famille des groupes. (Page 384.)]
Ce jour-là, une pêche, singulièrement pratiquée, vint encore accroître
les réserves du -Nautilus-, tant ces mers se montraient giboyeuses. Le
chalut avait rapporté dans ses mailles un certain nombre de poissons
dont la tête se terminait par une plaque ovale à rebords charnus.
C'étaient des échénéïdes, de la troisième famille des malacoptérygiens
subbrachiens. Leur disque aplati se compose de lames cartilagineuses
transversales mobiles, entre lesquelles l'animal peut opérer le vide,
ce qui lui permet d'adhérer aux objets à la façon d'une ventouse.
Le rémora, que j'avais observé dans la Méditerranée, appartient à
cette espèce. Mais, celui dont il s'agit ici, c'était l'échénéïde
ostéochère, particulier à cette mer. Nos marins, à mesure qu'ils les
prenaient, les déposaient dans des bailles pleines d'eau.
[Illustration: Il l'attaqua à coups de harpon. (Page 391.)]
La pêche terminée, le -Nautilus- se rapprocha de la côte. En cet
endroit, un certain nombre de tortues marines dormaient à la surface
des flots. Il eût été difficile de s'emparer de ces précieux reptiles,
car le moindre bruit les éveille, et leur solide carapace est à
l'épreuve du harpon. Mais l'échénéïde devait opérer cette capture avec
une sûreté et une précision extraordinaire. Cet animal, en effet, est
un hameçon vivant, qui ferait le bonheur et la fortune du naïf pêcheur
à la ligne.
Les hommes du -Nautilus- attachèrent à la queue de ces poissons un
anneau assez large pour ne pas gêner leurs mouvements, et à cet
anneau, une longue corde amarrée à bord par l'autre bout.
Les échénéïdes, jetés à la mer, commencèrent aussitôt leur rôle et
allèrent se fixer au plastron des tortues. Leur ténacité était telle
qu'ils se fussent déchirés plutôt que de lâcher prise. On les halait à
bord, et avec eux les tortues auxquelles ils adhéraient.
On prit ainsi plusieurs cacouannes, larges d'un mètre, qui pesaient
deux cents kilos. Leur carapace, couverte de plaques cornées grandes,
minces, transparentes, brunes, avec mouchetures blanches et jaunes, les
rendait très-précieuses. En outre, elles étaient excellentes au point
de vue comestible, ainsi que les tortues franches qui sont d'un goût
exquis.
Cette pêche termina notre séjour sur les parages de l'Amazone, et, la
nuit venue, le -Nautilus- regagna la haute mer.
CHAPITRE XVIII
LES POULPES.
Pendant quelques jours, le -Nautilus- s'écarta constamment de la côte
américaine. Il ne voulait pas, évidemment, fréquenter les flots du
golfe du Mexique ou de la mer des Antilles. Cependant, l'eau n'eût pas
manqué sous sa quille, puisque la profondeur moyenne de ces mers est de
dix huit cents mètres; mais, probablement ces parages, semés d'îles et
sillonnés de steamers, ne convenaient pas au capitaine Nemo.
Le 16 avril, nous eûmes connaissance de la Martinique et de la
Guadeloupe, à une distance de trente milles environ. J'aperçus un
instant leurs pitons élevés.
Le Canadien, qui comptait mettre ses projets à exécution dans le golfe,
soit en gagnant une terre, soit en accostant un des nombreux bateaux
qui font le cabotage d'une île à l'autre, fut très-décontenancé. La
fuite eût été très-praticable si Ned Land fût parvenu à s'emparer du
canot à l'insu du capitaine. Mais en plein Océan, il ne fallait plus y
songer.
Le Canadien, Conseil et moi, nous eûmes une assez longue conversation
à ce sujet. Depuis six mois nous étions prisonniers à bord du
-Nautilus-. Nous avions fait dix sept mille lieues, et, comme le
disait Ned Land, il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Il me
fit donc une proposition à laquelle je ne m'attendais pas. Ce fut de
poser catégoriquement cette question au capitaine Nemo: Le capitaine
comptait-il nous garder indéfiniment à son bord?
Une semblable démarche me répugnait. Suivant moi, elle ne pouvait
aboutir. Il ne fallait rien espérer du commandant du -Nautilus-,
mais tout de nous seuls. D'ailleurs, depuis quelque temps, cet homme
devenait plus sombre, plus retiré, moins sociable. Il paraissait
m'éviter. Je ne le rencontrais qu'à de rares intervalles. Autrefois, il
se plaisait à m'expliquer les merveilles sous-marines; maintenant il
m'abandonnait à mes études et ne venait plus au salon.
Quel changement s'était opéré en lui? Pour quelle cause? Je n'avais
rien à me reprocher. Peut-être notre présence à bord lui pesait-elle?
Cependant, je ne devais pas espérer qu'il fût homme à nous rendre la
liberté.
Je priai donc Ned de me laisser réfléchir avant d'agir. Si cette
démarche n'obtenait aucun résultat, elle pouvait raviver ses soupçons,
rendre notre situation pénible et nuire aux projets du Canadien.
J'ajouterai que je ne pouvais en aucune façon arguer de notre santé.
Si l'on excepte la rude épreuve de la banquise du pôle sud, nous
ne nous étions jamais mieux portés, ni Ned, ni Conseil, ni moi.
Cette nourriture saine, cette atmosphère salubre, cette régularité
d'existence, cette uniformité de température, ne donnaient pas prise
aux maladies, et pour un homme auquel les souvenirs de la terre ne
laissaient aucun regret, pour un capitaine Nemo, qui est chez lui, qui
va où il veut, qui par des voies mystérieuses pour les autres, non pour
lui-même, marche à son but, je comprenais une telle existence. Mais
nous, nous n'avions pas rompu avec l'humanité. Pour mon compte, je ne
voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles.
J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce
livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.
Là encore, dans ces eaux des Antilles, à dix mètres au-dessous de
la surface des flots, par les panneaux ouverts, que de produits
intéressants j'eus à signaler sur mes notes quotidiennes! C'étaient,
entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de
physalies-pélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets
nacrés, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs
tentacules bleus comme des fils de soie; charmantes méduses à l'œil,
véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif.
C'étaient, parmi les articulés, des annélides longs d'un mètre et
demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix sept cents organes
locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant
toutes les lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement
des poissons, des raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix
pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire,
le milieu du dos un peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face
antérieure de la tête, et qui, flottant comme une épave de navire,
s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient
des balistes-américains, pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc
et du noir, des gobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires
jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres,
à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant
à l'espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissaient des
surmulets, corsetés de raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs
resplendissantes nageoires; véritables chefs-d'œuvre de bijouterie
consacrés autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches
Romains, et dont le proverbe disait: «Ne les mange pas qui les prend!»
Enfin, des pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés
de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de
Véronèse; des spares-éperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire
thoracine; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs
lueurs phosphorescentes; des muges battaient la mer de leur grosse
queue charnue; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec
leur pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur
nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux
reflets blanchâtres.
Que d'autres échantillons merveilleux et nouveaux j'eusse encore
observés, si le -Nautilus- ne se fût peu à peu abaissé vers les
couches profondes! Ses plans inclinés l'entraînèrent jusqu'à des
fonds de deux mille et trois mille cinq cents mètres. Alors la vie
animale n'était plus représentée que par des encrines, des étoiles de
mer, de charmantes pentacrines tête de méduse, dont la tige droite
supportait un petit calice, des troques, des quenottes sanglantes et
des fissurelles, mollusques littoraux de grande espèce.
Le 20 avril, nous étions remontés à une hauteur moyenne de quinze
cents mètres. La terre la plus rapprochée était alors cet archipel
des îles Lucayes, disséminées comme un tas de pavés à la surface des
eaux. Là s'élevaient de hautes falaises sous-marines, murailles droites
faites de blocs frustes disposés par larges assises, entre lesquels se
creusaient des trous noirs que nos rayons électriques n'éclairaient pas
jusqu'au fond.
Ces roches étaient tapissées de grandes herbes, de laminaires géants,
de fucus gigantesques, un véritable espalier d'hydrophytes digne d'un
monde de Titans.
De ces plantes colossales dont nous parlions, Conseil, Ned et moi,
nous fûmes naturellement amenés à citer les animaux gigantesques
de la mer. Les unes sont évidemment destinées à la nourriture des
autres. Cependant, par les vitres du -Nautilus- presque immobile,
je n'apercevais encore sur ces longs filaments que les principaux
articulés de la division des brachioures, des lambres à longues pattes,
des crabes violacés, des clios particuliers aux mers des Antilles.
Il était environ onze heures, quand Ned Land attira mon attention sur
un formidable fourmillement qui se produisait à travers les grandes
algues.
«Eh bien, dis-je, ce sont-là de véritables cavernes à poulpes, et je ne
serais pas étonné d'y voir quelques-uns de ces monstres.
--Quoi! fit Conseil, des calmars, de simples calmars, de la classe des
céphalopodes?
--Non, dis-je, des poulpes de grande dimension. Mais l'ami Land s'est
trompé, sans doute, car je n'aperçois rien.
--Je le regrette, répliqua Conseil. Je voudrais contempler face à
face l'un de ces poulpes dont j'ai tant entendu parler et qui peuvent
entraîner des navires dans le fond des abîmes. Ces bêtes-là, ça se
nomme des krak...
--Craque suffit, répondit ironiquement le Canadien.
--Krakens, riposta Conseil, achevant son mot sans se soucier de la
plaisanterie de son compagnon.
--Jamais on ne me fera croire, dit Ned Land, que de tels animaux
existent.
--Pourquoi pas? répondit Conseil. Nous avons bien cru au narwal de
monsieur.
--Nous avons eu tort, Conseil.
--Sans doute! mais d'autres y croient sans doute encore.
--C'est probable, Conseil, mais pour mon compte, je suis bien décidé
à n'admettre l'existence de ces monstres que lorsque je les aurai
disséqués de ma propre main.
--Ainsi, me demanda Conseil, monsieur ne croit pas aux poulpes
gigantesques?
--Eh! qui diable y a jamais cru? s'écria le Canadien.
--Beaucoup de gens, ami Ned.
--Pas des pêcheurs. Des savants, peut-être!
--Pardon, Ned. Des pêcheurs et des savants!
--Mais moi qui vous parle, dit Conseil de l'air le plus sérieux du
monde, je me rappelle parfaitement avoir vu une grande embarcation
entraînée sous les flots par les bras d'un céphalopode.
--Vous avez vu cela? demanda le Canadien.
--Oui, Ned.
--De vos propres yeux?
--De mes propres yeux.
--Où, s'il vous plaît?
--A Saint-Malo, répartit imperturbablement Conseil.
--Dans le port? dit Ned Land ironiquement.
--Non, dans une église, répondit Conseil.
--Dans une église! s'écria le Canadien.
--Oui, ami Ned. C'était un tableau qui représentait le poulpe en
question!
--Bon! fit Ned Land, éclatant de rire. Monsieur Conseil qui me fait
poser!
--Au fait, il a raison, dis-je. J'ai entendu parler de ce tableau;
mais le sujet qu'il représente est tiré d'une légende, et vous savez
ce qu'il faut penser des légendes en matière d'histoire naturelle!
D'ailleurs, quand il s'agit de monstres, l'imagination ne demande
qu'à s'égarer. Non-seulement on a prétendu que ces poulpes pouvaient
entraîner des navires, mais un certain Olaüs Magnus parle d'un
céphalopode, long d'un mille, qui ressemblait plutôt à une île qu'à un
animal. On raconte aussi que l'évêque de Nidros dressa un jour un autel
sur un rocher immense. Sa messe finie, le rocher se mit en marche et
retourna à la mer. Le rocher était un poulpe.
--Et c'est tout? demanda le Canadien.
--Non, répondis-je. Un autre évêque, Pontoppidan de Berghem, parle
également d'un poulpe sur lequel pouvait manœuvrer un régiment de
cavalerie!
--Ils allaient bien, les évêques d'autrefois! dit Ned Land.
--Enfin, les naturalistes de l'antiquité citent des monstres dont la
gueule ressemblait à un golfe, et qui étaient trop gros pour passer par
le détroit de Gibraltar.
--A la bonne heure! fit le Canadien.
--Mais dans tous ces récits, qu'y a-t-il de vrai? demanda Conseil.
--Rien, mes amis, rien du moins de ce qui passe la limite de la
vraisemblance pour monter jusqu'à la fable ou à la légende. Toutefois,
à l'imagination des conteurs, il faut sinon une cause, du moins un
prétexte. On ne peut nier qu'il existe des poulpes et des calmars de
très-grande espèce, mais inférieurs cependant aux cétacés. Aristote a
constaté les dimensions d'un calmar de cinq coudées, soit trois mètres
dix. Nos pêcheurs en voient fréquemment dont la longueur dépasse un
mètre quatre-vingts. Les musées de Trieste et de Montpellier conservent
des squelettes de poulpes qui mesurent deux mètres. D'ailleurs,
suivant le calcul des naturalistes, un de ces animaux, long de six
pieds seulement, aurait des tentacules longs de vingt-sept. Ce qui
suffit pour en faire un monstre formidable.
--En pêche-t-on de nos jours? demanda le Canadien.
--S'ils n'en pêchent pas, les marins en voient du moins. Un de mes
amis, le capitaine Paul Bos, du Havre, m'a souvent affirmé qu'il avait
rencontré un de ces monstres de taille colossale dans les mers de
l'Inde. Mais le fait le plus étonnant et qui ne permet plus de nier
l'existence de ces animaux gigantesques, s'est passé il y a quelques
années, en 1861.
--Quel est ce fait? demanda Ned Land.
--Le voici. En 1861, dans le nord-est de Ténériffe, à peu près par la
latitude où nous sommes en ce moment, l'équipage de l'aviso l'-Alecton-
aperçut un monstrueux calmar qui nageait dans ses eaux. Le commandant
Bouguer s'approcha de l'animal, et il l'attaqua à coups de harpon et à
coups de fusil, sans grand succès, car balles et harpons traversaient
ces chairs molles comme une gelée sans consistance. Après plusieurs
tentatives infructueuses, l'équipage parvint à passer un nœud coulant
autour du corps du mollusque. Ce nœud glissa jusqu'aux nageoires
caudales et s'y arrêta. On essaya alors de haler le monstre à bord,
mais son poids était si considérable qu'il se sépara de sa queue sous
la traction de la corde, et, privé de cet ornement, il disparut sous
les eaux.
--Enfin, voilà un fait, dit Ned Land.
--Un fait indiscutable, mon brave Ned. Aussi a-t-on proposé de nommer
ce poulpe «calmar de Bouguer.»
--Et quelle était sa longueur? demanda le Canadien.
--Ne mesurait-il pas six mètres environ? dit Conseil, qui posté à la
vitre, examinait de nouveau les anfractuosités de la falaise.
--Précisément, répondis-je.
--Sa tête, reprit Conseil, n'était-elle pas couronnée de huit
tentacules, qui s'agitaient sur l'eau comme une nichée de serpents?
--Précisément.
--Ses yeux, placés à fleur de tête, n'avaient-ils pas un développement
considérable?
--Oui, Conseil.
--Et sa bouche, n'était-ce pas un véritable bec de perroquet, mais un
bec formidable?
--En effet, Conseil.
--Eh bien! n'en déplaise à monsieur, répondit tranquillement Conseil,
si ce n'est pas le calmar de Bouguer, voici, du moins, un de ses
frères.»
Je regardai Conseil. Ned Land se précipita vers la vitre.
[Illustration: C'était un calmar de dimensions colossales. (Page 392.)]
«L'épouvantable bête!» s'écria-t-il.
Je regardai à mon tour, et je ne pus réprimer un mouvement de
répulsion. Devant mes yeux s'agitait un monstre horrible, digne de
figurer dans les légendes tératologiques.
C'était un calmar de dimensions colossales, ayant huit mètres de
longueur. Il marchait à reculons avec une extrême vélocité dans la
direction du -Nautilus-. Il regardait de ses énormes yeux fixes à
teintes glauques. Ses huit bras, ou plutôt ses huit pieds, implantés
sur sa tête, qui ont valu à ces animaux le nom de céphalopodes,
avaient un développement double de son corps et se tordaient comme la
chevelure des furies. On voyait distinctement les deux cent-cinquante
ventouses disposées sur la face interne des tentacules sous forme de
capsules semi-sphériques. Parfois ces ventouses s'appliquaient sur
la vitre du salon en y faisant le vide. La bouche de ce monstre,--un
bec de corne fait comme le bec d'un perroquet,--s'ouvrait et se
refermait verticalement. Sa langue, substance cornée, armée elle-même
de plusieurs rangées de dents aiguës, sortait en frémissant de cette
véritable cisaille. Quelle fantaisie de la nature! Un bec d'oiseau à
un mollusque! Son corps, fusiforme et renflé dans sa partie moyenne,
formait une masse charnue qui devait peser vingt à vingt-cinq mille
kilogrammes. Sa couleur inconstante, changeant avec une extrême
rapidité suivant l'irritation de l'animal, passait successivement du
gris livide au brun rougeâtre.
[Illustration: Un de ces longs bras glissa par l'ouverture.
(Page 395.)]
De quoi s'irritait ce mollusque? Sans doute de la présence de ce
-Nautilus-, plus formidable que lui, et sur lequel ses bras suceurs ou
ses mandibules n'avaient aucune prise. Et cependant, quels monstres
que ces poulpes, quelle vitalité le créateur leur a départie, quelle
vigueur dans leurs mouvements, puisqu'ils possèdent trois cœurs!
Le hasard nous avait mis en présence de ce calmar, et je ne voulus pas
laisser perdre l'occasion d'étudier soigneusement cet échantillon des
céphalopodes. Je surmontai l'horreur que m'inspirait son aspect, et,
prenant un crayon, je commençai à le dessiner.
«C'est peut-être le même que celui de l'-Alecton-, dit Conseil.
--Non, répondit le Canadien, puisque celui-ci est entier et que l'autre
a perdu sa queue!
--Ce ne serait pas une raison, répondis-je. Les bras et la queue de ces
animaux se reforment par rédintégration, et depuis sept ans, la queue
du calmar de Bouguer a sans doute eu le temps de repousser.
--D'ailleurs, riposta Ned, si ce n'est pas celui-ci, c'est peut-être un
de ceux-là!»
En effet, d'autres poulpes apparaissaient à la vitre de tribord. J'en
comptai sept. Ils faisaient cortége au -Nautilus-, et j'entendais les
grincements de leur bec sur la coque de tôle. Nous étions servis à
souhait.
Je continuai mon travail. Ces monstres se maintenaient dans nos eaux
avec une telle précision qu'ils semblaient immobiles, et j'aurais pu
les décalquer en raccourci sur la vitre. D'ailleurs, nous marchions
sous une allure modérée.
Tout à coup le -Nautilus- s'arrêta. Un choc le fit tressaillir dans
toute sa membrure.
«Est-ce que nous avons touché? demandai-je.
--En tout cas, répondit le Canadien, nous serions déjà dégagés, car
nous flottons.»
Le -Nautilus- flottait sans doute, mais il ne marchait plus. Les
branches de son hélice ne battaient pas les flots. Une minute se passa.
Le capitaine Nemo, suivi de son second, entra dans le salon.
Je ne l'avais pas vu depuis quelque temps. Il me parut sombre. Sans
nous parler, sans nous voir peut-être, il alla au panneau, regarda les
poulpes et dit quelques mots à son second.
Celui-ci sortit. Bientôt les panneaux se refermèrent. Le plafond
s'illumina.
J'allai vers le capitaine.
«Une curieuse collection de poulpes, lui dis-je, du ton dégagé que
prendrait un amateur devant le cristal d'un aquarium.
--En effet, monsieur le naturaliste, me répondit-il, et nous allons les
combattre corps à corps.»
Je regardai le capitaine. Je croyais n'avoir pas bien entendu.
«Corps à corps? répétai-je.
--Oui, monsieur. L'hélice est arrêtée. Je pense que les mandibules
cornées de l'un de ces calmars se sont engagées dans ses branches. Ce
qui nous empêche de marcher.
--Et qu'allez-vous faire?
--Remonter à la surface et massacrer toute cette vermine.
--Entreprise difficile.
--En effet. Les balles électriques sont impuissantes contre ces chairs
molles où elles ne trouvent pas assez de résistance pour éclater. Mais
nous les attaquerons à la hache.
--Et au harpon, monsieur, dit le Canadien, si vous ne refusez pas mon
aide.
--Je l'accepte, maître Land.
--Nous vous accompagnerons, dis-je,» et, suivant le capitaine Nemo,
nous nous dirigeâmes vers l'escalier central.
Là, une dizaine d'hommes, armés de haches d'abordage, se tenaient prêts
à l'attaque. Conseil et moi, nous primes deux haches. Ned Land saisit
un harpon.
Le -Nautilus- était alors revenu à la surface des flots. Un des marins,
placé sur les derniers échelons, dévissait les boulons du panneau. Mais
les écrous étaient à peine dégagés, que le panneau se releva avec une
violence extrême, évidemment tiré par la ventouse d'un bras de poulpe.
Aussitôt un de ces longs bras se glissa comme un serpent par
l'ouverture, et vingt autres s'agitèrent au-dessus. D'un coup de hache,
le capitaine Nemo coupa ce formidable tentacule, qui glissa sur les
échelons en se tordant.
Au moment où nous nous pressions les uns sur les autres pour atteindre
la plate-forme, deux autres bras, cinglant l'air, s'abattirent sur le
marin placé devant le capitaine Nemo et l'enlevèrent avec une violence
irrésistible.
Le capitaine Nemo poussa un cri et s'élança au dehors. Nous nous étions
précipités à sa suite.
Quelle scène! Le malheureux, saisi par le tentacule et collé à ses
ventouses, était balancé dans l'air au caprice de cette énorme trompe.
Il râlait, il étouffait, il criait: A moi! à moi! Ces mots, -prononcés
en français-, me causèrent une profonde stupeur! J'avais donc un
compatriote à bord, plusieurs, peut-être! Cet appel déchirant, je
l'entendrai toute ma vie!
L'infortuné était perdu. Qui pouvait l'arracher à cette puissante
étreinte? Cependant le capitaine Nemo s'était précipité sur le poulpe,
et, d'un coup de hache, il lui avait encore abattu un bras. Son second
luttait avec rage contre d'autres monstres qui rampaient sur les flancs
du -Nautilus-. L'équipage se battait à coups de hache. Le Canadien,
Conseil et moi, nous enfoncions nos armes dans ces masses charnues. Une
violente odeur de musc pénétrait l'atmosphère. C'était horrible.
Un instant, je crus que le malheureux, enlacé par le poulpe, serait
arraché à sa puissante succion. Sept bras sur huit avaient été coupés.
Un seul, brandissant la victime comme une plume, se tordait dans l'air.
Mais au moment où le capitaine Nemo et son second se précipitaient sur
lui, l'animal lança une colonne d'un liquide noirâtre, sécrété par une
bourse située dans son abdomen. Nous en fûmes aveuglés. Quand ce nuage
se fut dissipé, le calmar avait disparu, et avec lui mon infortuné
compatriote!
Quelle rage nous poussa alors contre ces monstres! On ne se possédait
plus. Dix ou douze poulpes avaient envahi la plate-forme et les flancs
du -Nautilus-. Nous roulions pêle-mêle au milieu de ces tronçons de
serpents qui tressautaient sur la plate-forme dans des flots de sang
et d'encre noire. Il semblait que ces visqueux tentacules renaissaient
comme les têtes de l'hydre. Le harpon de Ned Land, à chaque coup, se
plongeait dans les yeux glauques des calmars et les crevait. Mais
mon audacieux compagnon fut soudain renversé par les tentacules d'un
monstre qu'il n'avait pu éviter.
Ah! comment mon cœur ne s'est-il pas brisé d'émotion et d'horreur! Le
formidable bec du calmar s'était ouvert sur Ned Land. Ce malheureux
allait être coupé en deux. Je me précipitai à son secours. Mais le
capitaine Nemo m'avait devancé. Sa hache disparut entre les deux
énormes mandibules, et miraculeusement sauvé, le Canadien, se relevant,
plongea son harpon tout entier jusqu'au triple cœur du poulpe.
«Je me devais cette revanche!» dit le capitaine Nemo au Canadien.
Ned s'inclina sans lui répondre.
Ce combat avait duré un quart d'heure. Les monstres vaincus, mutilés,
frappés à mort, nous laissèrent enfin la place et disparurent sous les
flots.
Le capitaine Nemo, rouge de sang, immobile près du fanal, regardait la
mer qui avait englouti l'un de ses compagnons, et de grosses larmes
coulaient de ses yeux.
CHAPITRE XIX
LE GULF-STREAM.
Cette terrible scène du 20 avril, aucun de nous ne pourra jamais
l'oublier. Je l'ai écrite sous l'impression d'une émotion violente.
Depuis, j'en ai revu le récit. Je l'ai lu à Conseil et au Canadien.
Ils l'ont trouvé exact comme fait, mais insuffisant comme effet. Pour
peindre de pareils tableaux, il faudrait la plume du plus illustre de
nos poëtes, l'auteur des -Travailleurs de la Mer-.
J'ai dit que le capitaine Nemo pleurait en regardant les flots. Sa
douleur fut immense. C'était le second compagnon qu'il perdait depuis
notre arrivée à bord. Et quelle mort! Cet ami, écrasé, étouffé, brisé
par le formidable bras d'un poulpe, broyé sous ses mandibules de fer,
ne devait pas reposer avec ses compagnons dans les paisibles eaux du
cimetière de corail!
Pour moi, au milieu de cette lutte, c'était ce cri de désespoir poussé
par l'infortuné qui m'avait déchiré le cœur. Ce pauvre Français,
oubliant son langage de convention, s'était repris à parler la langue
de son pays et de sa mère, pour jeter un suprême appel! Parmi cet
équipage du -Nautilus-, associé de corps et d'âme au capitaine Nemo,
fuyant comme lui le contact des hommes, j'avais donc un compatriote!
Était-il seul à représenter la France dans cette mystérieuse
association, évidemment composée d'individus de nationalités diverses?
C'était encore un de ces insolubles problèmes qui se dressaient sans
cesse devant mon esprit!
Le capitaine Nemo rentra dans sa chambre, et je ne le vis plus pendant
quelque temps. Mais qu'il devait être triste, désespéré, irrésolu, si
j'en jugeais par ce navire dont il était l'âme et qui recevait toutes
ses impressions! Le -Nautilus- ne gardait plus de direction déterminée.
Il allait, venait, flottait comme un cadavre au gré des lames. Son
hélice avait été dégagée, et cependant, il s'en servait à peine. Il
naviguait au hasard. Il ne pouvait s'arracher du théâtre de sa dernière
lutte, de cette mer qui avait dévoré l'un des siens!
Dix jours se passèrent ainsi. Ce fut le 1er mai seulement que le
-Nautilus- reprit franchement sa route au nord, après avoir eu
connaissance des Lucayes à l'ouvert du canal de Bahama. Nous suivions
alors le courant du plus grand fleuve de la mer, qui a ses rives, ses
poissons et sa température propres. J'ai nommé le Gulf-Stream.
C'est un fleuve, en effet, qui coule librement au milieu de
l'Atlantique, et dont les eaux ne se mélangent pas aux eaux
océaniennes. C'est un fleuve salé, plus salé que la mer ambiante. Sa
profondeur moyenne est de trois mille pieds, sa largeur moyenne de
soixante milles. En de certains endroits, son courant marche avec une
vitesse de quatre kilomètres à l'heure. L'invariable volume de ses eaux
est plus considérable que celui de tous les fleuves du globe.
La véritable source du Gulf-Stream, reconnue par le commandant Maury,
son point de départ, si l'on veut, est situé dans le golfe de Gascogne.
Là, ses eaux, encore faibles de température et de couleur, commencent
à se former. Il descend au sud, longe l'Afrique équatoriale, échauffe
ses flots aux rayons de la zone torride, traverse l'Atlantique,
atteint le cap San-Roque sur la côte Brésilienne, et se bifurque en
deux branches dont l'une va se saturer encore des chaudes molécules
de la mer des Antilles. Alors, le Gulf-Stream, chargé de rétablir
l'équilibre entre les températures et de mêler les eaux des tropiques
aux eaux boréales, commence son rôle de pondérateur. Chauffé à blanc
dans le golfe du Mexique, il s'élève au nord sur les côtes américaines,
s'avance jusqu'à Terre-Neuve, dévie sous la poussée du courant froid
du détroit de Davis, reprend la route de l'Océan en suivant sur un
des grands cercles du globe la ligne loxodromique, se divise en deux
bras vers le quarante-troisième degré, dont l'un, aidé par l'alizé du
nord-est, revient au Golfe de Gascogne et aux Açores, et dont l'autre,
après avoir attiédi les rivages de l'Irlande et de la Norvége, va
jusqu'au-delà du Spitzberg, où sa température tombe à quatre degrés,
former la mer libre du pôle.
C'est sur ce fleuve de l'Océan que le -Nautilus- naviguait alors. A sa
sortie du canal de Bahama, sur quatorze lieues de large, et sur trois
cent cinquante mètres de profondeur, le Gulf-Stream marche à raison
de huit kilomètres à l'heure. Cette rapidité décroît régulièrement à
mesure qu'il s'avance vers le nord, et il faut souhaiter que cette
régularité persiste, car, si, comme on a cru le remarquer, sa vitesse
et sa direction viennent à se modifier, les climats européens seront
soumis à des perturbations dont on ne saurait calculer les conséquences.
Vers midi, j'étais sur la plate-forme avec Conseil. Je lui faisais
connaître les particularités relatives au Gulf-Stream. Quand mon
explication fut terminée, je l'invitai à plonger ses mains dans le
courant.
Conseil obéit, et fut très-étonné de n'éprouver aucune sensation de
chaud ni de froid.
«Cela vient, lui dis-je, de ce que la température des eaux du
Gulf-Stream, en sortant du golfe du Mexique, est peu différente de
celle du sang. Ce Gulf-Stream est un vaste calorifère qui permet aux
côtes d'Europe de se parer d'une éternelle verdure. Et, s'il faut en
croire Maury, la chaleur de ce courant, totalement utilisée, fournirait
assez de calorique pour tenir en fusion un fleuve de fer fondu aussi
grand que l'Amazone ou le Missouri.»
En ce moment, la vitesse du Gulf-Stream était de deux mètres vingt-cinq
par seconde. Son courant est tellement distinct de la mer ambiante, que
ses eaux comprimées font saillie sur l'Océan et qu'un dénivellement
s'opère entre elles et les eaux froides. Sombres d'ailleurs et
très-riches en matières salines, elles tranchent par leur pur indigo
sur les flots verts qui les environnent. Telle est même la netteté
de leur ligne de démarcation, que le -Nautilus-, à la hauteur des
Carolines, trancha de son éperon les flots du Gulf-Stream, tandis que
son hélice battait encore ceux de l'Océan.
Ce courant entraînait avec lui tout un monde d'êtres vivants. Les
argonautes, si communs dans la Méditerranée, y voyageaient par troupes
nombreuses. Parmi les cartilagineux, les plus remarquables étaient des
raies dont la queue très-déliée formait à peu près le tiers du corps,
et qui figuraient de vastes losanges longs de vingt-cinq pieds; puis,
de petits squales d'un mètre, à tête grande, à museau court et arrondi,
à dents pointues disposées sur plusieurs rangs, et dont le corps
paraissait couvert d'écailles.
Parmi les poissons osseux, je notai des labres-grisons particuliers
à ces mers, des spares-synagres dont l'iris brillait comme un feu,
des sciènes longues d'un mètre, à large gueule hérissée de petites
dents, qui faisaient entendre un léger cri, des centronotes-nègres
dont j'ai déjà parlé, des coriphènes bleus, relevés d'or et
d'argent, des perroquets, vrais arcs-en-ciel de l'Océan, qui peuvent
rivaliser de couleur avec les plus beaux oiseaux des tropiques,
des blémies-bosquiens à tête triangulaire, des rhombes bleuâtres
dépourvus d'écailles, des batrachoïdes recouverts d'une bande jaune
et transversale qui figure un -t- grec, des fourmillements de petits
gobies-bos pointillés de taches brunes, des diptérodons à tête
argentée et à queue jaune, divers échantillons de salmones, des
mugilomores, sveltes de taille, brillant d'un éclat doux, que Lacépède
a consacrés à l'aimable compagne de sa vie, enfin un beau poisson, le
chevalier-américain, qui, décoré de tous les ordres et chamarré de tous
les rubans, fréquente les rivages de cette grande nation où les rubans
et les ordres sont si médiocrement estimés.
J'ajouterai que, pendant la nuit, les eaux phosphorescentes du
Gulf-Stream rivalisaient avec l'éclat électrique de notre fanal,
surtout par ces temps orageux qui nous menaçaient fréquemment.
[Illustration: Le poulpe brandissait la victime comme une plume.
(Page 396.)]
Le 8 mai, nous étions encore en travers du cap Hatteras, à la
hauteur de la Caroline du Nord. La largeur du Gulf-Stream est là de
soixante-quinze milles, et sa profondeur de deux cent dix mètres. Le
-Nautilus- continuait d'errer à l'aventure. Toute surveillance semblait
bannie du bord. Je conviendrai que dans ces conditions, une évasion
pouvait réussir. En effet, les rivages habités offraient partout de
faciles refuges. La mer était incessamment sillonnée de nombreux
steamers qui font le service entre New-York ou Boston et le golfe du
Mexique, et nuit et jour parcourue par ces petites goëlettes chargées
du cabotage sur les divers points de la côte américaine. On pouvait
espérer d'être recueilli. C'était donc une occasion favorable, malgré
les trente milles qui séparaient le -Nautilus- des côtes de l'Union.
[Illustration: Un grand navire capéyait à petite vapeur. (Page 406.)]
Mais une circonstance fâcheuse contrariait absolument les projets
du Canadien. Le temps était fort mauvais. Nous approchions de ces
parages où les tempêtes sont fréquentes, de cette patrie des trombes
et des cyclones, précisément engendrés par le courant du Gulf-Stream.
Affronter une mer souvent démontée sur un frêle canot, c'était courir à
une perte certaine. Ned Land en convenait lui-même. Aussi rongeait-il
son frein, pris d'une furieuse nostalgie que la fuite seule eût pu
guérir.
«Monsieur, me dit-il ce jour-là, il faut que cela finisse. Je veux en
avoir le cœur net. Votre Nemo s'écarte des terres et remonte vers le
nord. Mais je vous le déclare, j'ai assez du pôle Sud, et je ne le
suivrai pas au pôle Nord.
--Que faire, Ned, puisqu'une évasion est impraticable en ce moment?
--J'en reviens à mon idée. Il faut parler au capitaine. Vous n'avez
rien dit, quand nous étions dans les mers de votre pays. Je veux
parler, maintenant que nous sommes dans les mers du mien. Quand je
songe qu'avant quelques jours, le -Nautilus- va se trouver à la
hauteur de la Nouvelle-Écosse, et que là, vers Terre-Neuve, s'ouvre
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