Mais il furent déçus dans leurs espérances. Loin de jouir de la même latitude que les Hollandais, ils furent, durant tout leur séjour, entourés d'une surveillance aussi minutieuse que blessante et même retenus prisonniers. Si l'ambassadeur obtint de descendre à terre avec sa garde «en armes», faveur inouïe dont il n'y avait pas d'exemple, les matelots ne purent s'écarter en canot. Lorsqu'on leur permit de débarquer, on entoura de hautes palissades et l'on munit de deux corps de garde cet étroit lieu de promenade. Défense d'écrire en Europe par voie de Batavia, défense de s'entretenir avec les capitaines hollandais, défense à l'ambassadeur de quitter sa maison, défense... Ce mot résume laconiquement l'accueil peu cordial des Japonais. Krusenstern profita de son long séjour en cet endroit pour dégréer complètement et radouber son navire. Cette opération tirait à sa fin, lorsque fut annoncée la venue d'un envoyé de l'empereur, d'une dignité si haute, que, selon l'expression des interprètes, «il osait regarder les pieds de Sa Majesté impériale.» Ce personnage commença par refuser les présents du czar, sous prétexte que l'empereur serait obligé d'en renvoyer d'autres avec une ambassade, ce qui était contraire aux coutumes du pays; puis il signifia la défense expresse à tout vaisseau de se présenter dans les ports du Japon, et la prohibition absolue aux Russes de rien acheter; mais il déclarait en même temps que les provisions fournies pour le radoub du vaisseau et les vivres délivrés jusqu'à ce jour seraient payés aux frais de l'empereur du Japon. En même temps, il s'informa si les réparations de la -Nadiejeda- étaient bientôt achevées. Krusenstern comprit à demi-mot et fit hâter les préparatifs du départ. En vérité, il n'y avait pas lieu de se féliciter d'avoir attendu depuis le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril une pareille réponse! L'un des résultats que s'était proposés le gouvernement était si peu atteint qu'aucun navire russe ne pouvait plus aborder dans un port japonais. Politique étroite et jalouse, qui allait retarder d'un demi-siècle la prospérité du Japon! Le 17 avril, la -Nadiejeda- levait l'ancre et commençait une campagne hydrographique très fructueuse. Seul, La Pérouse avait précédé Krusenstern dans les mers qui s'étendent entre le Japon et le continent. Aussi, le navigateur russe désirait-il lier ses recherches à celles de son prédécesseur et combler les lacunes que celui-ci avait été forcé de laisser, faute de temps, dans la géographie de ces mers. «Mon plan, dit Krusenstern, était d'explorer les côtes sud-ouest et nord-ouest du Japon, de déterminer la position du détroit de Sangar, auquel les cartes d'Arrowsmith, dans le -Pilote de la mer du Sud-, et celles de l'atlas du voyage de La Pérouse attribuent cent milles de largeur, tandis que les Japonais ne lui donnent qu'un mille hollandais; de relever la côte occidentale d'Ieso, de tâcher de découvrir l'île Karafouto, indiquée, d'après une carte japonaise, sur quelques cartes modernes entre Ieso et Saghalien et dont l'existence me paraissait très probable; d'examiner ce nouveau détroit et de relever entièrement l'île Saghalien depuis le cap Crillon jusqu'à la côte nord-ouest, d'où, si j'y trouvais un bon port, j'enverrais ma chaloupe pour vérifier le passage encore problématique qui sépare la Tartarie de Saghalien; enfin, d'essayer de passer par un autre canal au nord du détroit de la Boussole, entre les Kouriles.» Ce plan si détaillé, Krusenstern allait le réaliser en grande partie. Seules les reconnaissances de la côte occidentale du Japon et du détroit de Sangar, ainsi que celles du détroit qui ferme au nord la Manche de Tarakaï, ne purent être faites par le navigateur russe, qui laissa, malgré lui, à ses successeurs, le soin de terminer cette importante opération. Krusenstern embouqua donc le détroit de Corée, constata pour la longitude de l'île de Tsus une différence de trente-six minutes entre son estime et celle de La Pérouse,--différence qui se trouve rectifiée, chez celui-ci, par les tables de correction de Dagelet, qu'il faut absolument consulter. L'explorateur russe se trouva également d'accord avec le marin français pour remarquer que la déclinaison de l'aiguille aimantée est très peu sensible dans ces parages. La position du détroit de Sangar entre Ieso et Niphon étant très incertaine, Krusenstern tenait à la préciser. La bouche située entre le cap Sangar, par 41° 16´ 30´´ de latitude et 219° 46´ de longitude, et le cap de la Nadiejeda au nord, par 41° 25´ 1´´ de latitude et 219° 50´ 30´´ de longitude, n'a pas plus de neuf milles de large. Or, La Pérouse, qui, ne l'ayant pas reconnue, se fiait à la carte du voyageur hollandais Vries, lui donnait cent dix milles. C'était une importante rectification. Krusenstern n'embouqua pas ce détroit. Il voulait vérifier l'existence d'une certaine île, Karafouto, Tchoka ou Chicha, placée entre Ieso et Saghalien sur une carte parue à Saint-Pétersbourg en 1802, et basée sur celle qu'avait apportée en Russie le japonais Koday. Il remonta donc, à petite distance, la côte de Ieso, en nomma les principales indentations, et s'arrêta quelque peu à la pointe septentrionale de cette île, à l'entrée du détroit de La-Pérouse. Là, il apprit des Japonais que Saghalien et Karafouto ne font qu'une seule et même île. Le 10 mai 1805, en débarquant à Ieso, Krusenstern fut étonné de trouver la saison aussi peu avancée. Les arbres n'avaient pas de feuilles, il y avait encore par places une couche épaisse de neige, et l'impression du voyageur fut qu'il faudrait remonter jusqu'à Arkhangel pour éprouver à cette époque une température aussi rigoureuse. L'explication de ce phénomène devait être donnée plus tard, lorsqu'on connaîtrait mieux la direction du courant glacé qui, sortant du détroit de Behring, longe le Kamtchatka, les Kouriles et Ieso. Durant cette courte relâche et pendant celle que Krusenstern fit à Saghalien, il put observer les Aïnos, peuple qui ne ressemblait en rien aux Japonais,--du moins à ceux que les relations avec la Chine avaient modifiés,--et qui devaient posséder Ieso tout entière, avant que ceux-ci s'y établissent. «Leur taille, leur physionomie, leur langue, leur manière de s'habiller, raconte le voyageur, tout prouve qu'ils ont une origine commune (avec ceux de Saghalien) et qu'ils ne forment qu'une seule nation. C'est ce qui explique comment le capitaine du vaisseau le -Castricum-, ayant manqué le détroit de La-Pérouse, put croire, à Aniva et à Atkis, qu'il était toujours sur la même île. Les Aïnos ont presque généralement la même taille, qui est depuis cinq pieds deux pouces jusqu'à cinq pieds quatre pouces au plus. Ils ont le teint brun foncé et presque noir, la barbe épaisse et touffue, les cheveux noirs et hérissés, plats et pendants en arrière. Les femmes sont laides; leur teint aussi foncé que celui des hommes, leurs cheveux noirs peignés sur le visage, leurs lèvres peintes en bleu et leurs mains tatouées, cet ensemble, joint à un habillement sale, ne contribue pas à les rendre agréables. Je dois leur rendre la justice d'ajouter qu'elles sont très sages et très modestes. Le trait principal du caractère d'un Aïno est la bonté: elle brille dans tous ses traits et se manifeste dans toutes ses actions.... L'habillement des Aïnos consiste en général en peaux de chien et de phoque. J'en ai cependant vu plusieurs qui portaient une autre sorte d'habit, tout à fait semblable au -parkis- des Kamtchadales, qui n'est proprement qu'une chemise large, mise par-dessus les autres vêtements. Les habitants d'Aniva portaient tous des pelisses; leurs bottes mêmes étaient de peaux de phoque. Les femmes étaient vêtues des mêmes espèces de peaux.» Après avoir franchi le détroit de La-Pérouse, Krusenstern s'arrêta à la baie d'Aniva, dans l'île Saghalien. Le poisson y était si commun, que deux comptoirs japonais employaient plus de quatre cents Aïnos à le nettoyer et à le sécher. On ne le pêchait pas avec des filets, on le puisait avec des seaux pendant le reflux. Après avoir relevé le golfe Patience, qui n'avait été examiné qu'en partie par le Hollandais Vries, et au fond duquel se jette un cours d'eau, qui reçut le nom de Neva, Krusenstern interrompit la reconnaissance de Saghalien pour relever les Kouriles, dont la position n'avait été qu'incomplètement déterminée; puis, le 5 juin 1805, il rentra à Pétropaulowsky, où il débarqua l'ambassadeur et sa suite. Au mois de juillet, après avoir franchi le détroit de la Nadiejeda entre Matoua et Rachoua, deux des Kouriles, Krusenstern reprit le relèvement de la côte orientale de Saghalien, dans les environs du cap Patience. Les alentours en étaient assez pittoresques, avec leurs collines tapissées de verdure et d'arbres peu élevés, leur rivage bordé de buissons. L'intérieur offrait à la vue une ligne uniforme et monotone de hautes montagnes. Le navigateur suivit cette côte déserte et sans ports dans toute sa longueur, jusqu'aux caps Maria et Élisabeth. Entre eux s'enfonce une grande baie, au fond de laquelle est assis un petit village de trente-sept maisons, le seul que les Russes eussent aperçu depuis leur départ de la baie Providence. Il n'était pas habité par des Aïnos, mais bien par des Tartares, comme on en eut la preuve quelques jours après. Krusenstern pénétra ensuite dans le canal qui sépare Saghalien de la Tartarie; mais à peine était-il à cinq milles du milieu de l'ouverture, que la sonde accusa six brasses seulement. Il ne fallait pas songer à s'avancer plus loin. Ordre fut donné de mettre en travers, tandis qu'une embarcation s'éloignait avec la mission de suivre tour à tour les deux rives, et d'explorer le milieu du canal jusqu'à ce qu'elle ne trouvât plus que trois brasses. Elle dut lutter contre un courant très violent, qui rendit cette navigation extrêmement pénible, courant qu'on attribua, non sans raison, au fleuve Amour, dont l'embouchure n'était pas éloignée. Mais la recommandation qui avait été faite à Krusenstern, par le gouverneur du Kamtchatka, de ne pas s'approcher de la côte de la Tartarie soumise à la Chine, afin de ne pas éveiller la défiance soupçonneuse de cette puissance, l'empêcha de pousser plus loin son travail de relèvement. Passant encore une fois à travers la chaîne des Kouriles, la -Nadiejeda- rentra à Pétropaulowsky. Le commandant profita de son séjour en ce port pour faire quelques réparations indispensables à son bâtiment, et pour rétablir les monuments du capitaine Clerke, qui avait succédé à Cook dans le commandement de sa dernière expédition, et de Delisle de La Croyère, l'astronome français, compagnon de Behring en 1741. Krusenstern reçut, pendant cette dernière station, une lettre autographe de l'empereur de Russie, qui, en témoignage de satisfaction de ses travaux, lui envoyait la décoration de Sainte-Anne. Le 4 octobre 1805, la -Nadiejeda- reprit enfin la route de l'Europe, explorant les parages où étaient indiquées, sur les cartes, les îles douteuses de Rica-de-Plata, Guadalupas, Malabrigos, Saint-Sébastien de Lobos et San-Juan. [Illustration: Carte de Tartarie et des Kouriles.] Krusenstern reconnut les îles Farellon de la carte d'Anson, qui portent aujourd'hui les noms de Saint-Alexandre, Saint-Augustin et Volcanos, groupe qui se trouve au sud des Bonin-Sima. Puis, après avoir franchi le canal de Formose, il entra, le 21 novembre, à Macao. Il fut très étonné de n'y pas trouver la -Neva-, qui, d'après ses instructions, devait apporter de Kodiak un chargement de fourrures, dont le produit serait employé à l'achat de marchandises chinoises. Krusenstern résolut donc de l'attendre. [Illustration: Au bruit de la détonation... (Page 212.)] Macao offrit aux explorateurs l'emblème de la grandeur déchue. «On y voit, dit la relation, de grandes places bordées de superbes maisons qui sont entourées de cours et de beaux jardins, et la plupart vides, le nombre d'habitants portugais étant très diminué. Les principaux bâtiments sont occupés par les membres des -Loges- hollandaise et anglaise.... Macao contient à peu près quinze mille habitants. Les Chinois en forment le plus grand nombre, car il est rare de voir un Européen dans les rues, excepté les prêtres et les religieuses. «Nous avons plus de prêtres que de soldats!» me disait un bourgeois de Macao. Cette plaisanterie était vraie à la lettre. Le nombre de soldats n'est que de cent cinquante, parmi lesquels on ne compte pas un seul Européen; ce sont tous des métis de Macao et de Goa; tous les officiers ne sont pas non plus Européens. Il serait bien difficile de défendre quatre gros forts avec une si petite garnison. Sa faiblesse donne lieu aux Chinois, naturellement insolents, d'accumuler insulte sur insulte.» Au moment où la -Nadiejeda- allait lever l'ancre, la -Neva- parut enfin. On était au 3 novembre. Krusenstern remonta, avec elle, jusqu'à Whampoa, où il vendit avantageusement son chargement de pelleteries, après de nombreuses et de longues entraves que son attitude ferme, mais conciliante, ainsi que l'entremise des négociants anglais, contribuèrent à écarter. Le 9 février 1806, les deux bâtiments, de nouveau réunis, levèrent l'ancre et firent route de conserve par le détroit de la Sonde. Au delà de l'île de Noël, par un temps sombre, ils furent encore une fois séparés, et ne devaient plus se rejoindre jusqu'à la fin de la campagne. Le 4 mai, la -Nadiejeda- mouillait dans la baie de Sainte-Hélène, après cinquante-six jours de navigation depuis le détroit de la Sonde et soixante-dix-neuf depuis Macao. «Je ne connais pas de relâche plus convenable que Sainte-Hélène, dit Krusenstern, pour se rafraîchir après un long voyage. La rade est très sûre et beaucoup plus commode en tout temps que les baies de la Table et de Simon, au Cap. L'entrée en est facile, pourvu que l'on se tienne près de la terre; pour en sortir, il ne faut que lever l'ancre, on est bientôt au large. On y trouve toute sorte de vivres, surtout des herbes potagères excellentes. En moins de trois jours, on est abondamment fourni de tout.» Parti le 21 avril, Krusenstern passa entre les Shetland et les Orcades, afin d'éviter la Manche, où il aurait pu rencontrer quelques corsaires français, et, après une heureuse navigation, il rentra à Cronstadt le 7 août 1806. Sans être un voyage de premier ordre, comme ceux de Cook et de La Pérouse, celui de Krusenstern ne manque pas d'intérêt. On ne doit à cet explorateur aucune grande découverte, mais il a vérifié et rectifié celles de ses prédécesseurs. Au reste, ce doit être le plus souvent le rôle des voyageurs du XIXe siècle, qui s'appliquèrent, grâce aux progrès des sciences, à compléter les travaux de leurs devanciers. Krusenstern avait emmené, dans son voyage autour du monde, le fils de l'auteur dramatique bien connu, Kotzebue. Le jeune Othon Kotzebue, qui était garde-marine à cette époque, n'avait pas tardé à recevoir de l'avancement. Il était lieutenant de vaisseau lorsque lui fut confié, en 1815, le commandement d'un brick tout neuf, le -Rurik-, monté par vingt-sept hommes d'équipage seulement et armé de deux canons, équipé aux frais du comte de Romantzoff. Il avait pour mission d'explorer les parties les moins connues de l'Océanie et de se frayer un passage à travers l'océan Glacial. Kotzebue quitta le port de Cronstadt le 15 juillet 1815, fit relâche à Copenhague, puis à Plymouth, et, après une navigation très pénible, entra, le 22 janvier 1816, dans l'océan Pacifique, en doublant le cap Horn. Après une relâche à Talcahuano sur la côte chilienne, il reprit sa route, vit, le 26 mars, l'îlot désert de Salas-y-Gomez, et se dirigea vers l'île de Pâques, où il comptait recevoir le même accueil amical que ses prédécesseurs Cook et La Pérouse. Mais à peine les Russes étaient-ils débarqués au milieu d'une foule empressée à leur offrir des fruits et des racines, qu'ils se virent entourés et volés avec une impudence telle, qu'ils durent, pour se défendre, faire usage de leurs armes et se rembarquer au plus vite, afin d'échapper à la grêle de pierres dont les naturels les accablaient. La seule remarque qu'on eut le temps de faire, pendant cette courte visite, fut que nombre des statues de pierre gigantesques, que Cook et La Pérouse avaient vues, dessinées et mesurées, avaient été renversées. Le 16 avril, le capitaine russe parvint à l'île des Chiens, de Schouten, qu'il nomma île Douteuse, afin de bien marquer la différence qu'il constatait entre la latitude qui lui était attribuée par les anciens navigateurs et celle qui résultait de ses propres observations. Suivant Kotzebue, elle serait située par 14° 50´ de latitude australe et 138° 47´ de longitude ouest. Les jours suivants furent découvertes l'île déserte de Romantzoff,--ainsi appelée en l'honneur du promoteur de l'expédition,--celle de Spiridoff, avec un lagon au milieu, qui est l'île Oura des Pomotou; puis, ce furent la chaîne des îlots Vliegen et celle non moins longue des îles Krusenstern. Le 28 avril, le -Rurik- se trouvait par le travers de la position assignée aux îles Bauman. Ce fut en vain qu'on les chercha. Vraisemblablement, ce groupe était un de ceux qu'on avait déjà visités. Dès qu'il fut sorti de l'archipel dangereux des Pomotou, Kotzebue se dirigea vers le groupe d'îles aperçu, en 1788, par Sever, qui, sans les accoster, leur avait donné le nom de Penrhyn. Le navigateur détermina par 9° 1´ 35´´ de latitude sud et par 157° 44´ 32´´, la position centrale de groupes d'îlots semblables aux Pomotou, très bas et cependant habités. A la vue du bâtiment, une flottille considérable s'était détachée du rivage, et les naturels, une branche de palmier à la main, s'avançaient au bruit cadencé des pagaies qu'accompagnaient sur un mode grave et mélancolique de nombreux chanteurs. Pour éviter toute surprise, Kotzebue fit ranger toutes ces pirogues d'un même côté du bâtiment, et les échanges commencèrent aussitôt, au moyen d'une corde. Ces indigènes n'eurent à troquer que des morceaux de fer contre des hameçons en nacre de perle. Ils étaient entièrement nus, sauf un tablier, mais bien faits et avaient l'air martial. Tout d'abord bruyants et très animés, les sauvages devinrent bientôt menaçants. Ils ne déguisèrent plus leurs larcins et répondirent aux réclamations par les provocations les moins dissimulées. Agitant leurs lances au-dessus de leurs têtes, ils poussaient des clameurs terribles et semblaient mutuellement s'exciter à l'attaque. Lorsque Kotzebue jugea le moment arrivé de mettre un terme à ces démonstrations hostiles, il fit tirer à poudre un coup de fusil. En un clin d'œil, les canots furent vides. Au bruit de la détonation, leurs équipages effrayés s'étaient lancés à l'eau d'un mouvement unanime quoique non concerté. Bientôt on vit émerger les têtes des plongeurs, qui, rendus plus calmes par cet avertissement, reprirent les échanges. Les clous et les morceaux de fer obtenaient le plus vif succès auprès de cette population, que Kotzebue compare à celle de Nouka-Hiva. S'ils ne se tatouent pas, ces naturels se sillonnent du moins tout le corps de larges cicatrices. Mode remarquable, qui n'avait pas encore été constatée dans les îles océaniennes, ils avaient pour la plupart des ongles fort longs, et ceux des chefs de pirogues dépassaient l'extrémité du doigt de trois pouces. Trente-six embarcations, montées par trois cent soixante hommes, entouraient alors le bâtiment. Kotzebue, jugeant qu'avec les faibles ressources dont il disposait, avec l'équipage si peu nombreux du -Rurik-, toute tentative de descente serait imprudente, remit à la voile, sans avoir pu réunir plus de documents sur ces sauvages et belliqueux insulaires. Continuant sa route vers le Kamtchatka, le navigateur eut connaissance, le 21 mai, de deux groupes d'îles réunis par une chaîne de récifs de corail. Il leur donna le nom de Koutousoff et de Souwarow, détermina leur position et se promit de revenir les visiter. Les naturels, montés sur des pirogues rapides, s'approchèrent du -Rurik-, et, malgré les invitations pressantes des Russes, n'osèrent venir à bord. Ils contemplaient le navire avec étonnement, s'entretenaient non sans une vivacité singulière qui dénonçait leur intelligence, et jetaient sur le pont des fruits de pandanus ou de cocotier. Leurs cheveux noirs et lisses, au milieu desquels étaient piquées quelques fleurs, les ornements suspendus à leur cou, les vêtements de nattes qui leur descendaient de la ceinture à mi-jambe, et par-dessus tout leur air ouvert et affable, distinguaient des habitants des Penrhyn ces indigènes qui appartenaient à l'archipel des Marshall. Le 19 juin, le -Rurik- entrait à la Nouvelle-Arkhangel, et, pendant vingt-huit jours, son équipage s'occupait à le radouber. Le 15 juillet, Kotzebue remettait à la voile et débarquait cinq jours plus tard à l'île Behring, dont l'extrémité septentrionale fut fixée à 55° 17´ 18´´ de latitude nord et 194° 6´ 37´´ de longitude ouest. Les naturels que Kotzebue rencontra dans cette île portaient, comme ceux de la côte américaine, des vêtements de peau de phoque et d'intestins de morse. Les lances dont ils se servaient étaient armées de dents de ces amphibies. Leurs provisions consistaient en chair de baleine et de phoque enfermée dans des trous creusés en terre. Leurs cabanes en cuir, très malpropres, exhalaient une épouvantable odeur d'huile rance. Leurs bateaux étaient en cuir, et ils possédaient des traîneaux tirés par des chiens. Leur mode de salutation est assez singulier: on se frotte mutuellement le nez, puis chacun se passe la main sur le ventre, comme s'il se félicitait d'avoir avalé quelque bon morceau; enfin, lorsqu'on veut donner une grande preuve d'affection à quelqu'un, on crache dans ses mains et l'on en frotte le visage de son ami. Le capitaine, continuant à suivre la côte américaine vers le nord, découvrit la baie Chichmareff, l'île Saritcheff, et enfin un golfe profond, dont l'existence n'avait pas encore été reconnue. A son extrémité, Kotzebue espérait trouver un canal qui lui permettrait de gagner les mers polaires, mais cette attente fut trompée. Le navigateur donna son propre nom à ce golfe, et celui de Krusenstern au cap placé à l'entrée. Chassé par la mauvaise saison, le -Rurik- dut gagner Ounalachka le 6 septembre, faire une station de quelques jours à San-Francisco, et atteindre l'archipel Sandwich, où furent faits des levés importants et où l'on recueillit des détails très curieux. En quittant cet archipel, Kotzebue se dirigea vers les îles Souwaroff et Koutousoff, qu'il avait découvertes quelques mois auparavant. Le 1er janvier 1817, il aperçut l'île Miadi, à laquelle il donna le nom d'île du Nouvel-An. Quatre jours plus tard, il découvrait une chaîne de petites îles, basses et boisées, entourées d'une barrière de récifs, à travers laquelle le navire eut de la peine à se frayer un passage. Tout d'abord, les naturels s'enfuirent à la vue du lieutenant Schischmareff, mais ils revinrent bientôt, une branche d'arbre à la main, criant le mot «aïdara» (ami). L'officier répéta le même mot, leur fit don de quelques clous, en échange desquels les Russes reçurent les colliers et les fleurs qui ornaient le cou et la tête des indigènes. Cet échange de bons procédés détermina le reste des insulaires à se faire voir. Aussi les démonstrations les plus amicales, les réceptions aussi enthousiastes que frugales, se continuèrent-elles durant tout le séjour des Russes dans cet archipel. Un des indigènes, nommé Rarik, accueillit avec une affabilité toute particulière les Russes, auxquels il apprit que son île portait le nom d'Otdia, ainsi que toute la chaîne d'îlots et d'attolls qui s'y rattachent. Kotzebue, pour reconnaître l'accueil cordial des naturels, leur laissa un coq et une poule, et planta dans un jardin, qu'il fit préparer, quantité de graines, espérant qu'elles arriveraient à maturité; mais il comptait sans les rats, qui pullulaient dans cette île et qui ravagèrent ses plantations. Le 6 février, après avoir reçu, d'un chef nommé Languediak, des renseignements circonstanciés qui lui démontrèrent que ce groupe, à la population clairsemée, était de formation récente, Kotzebue reprit la mer, laissant à cet archipel le nom de Romantzoff. Le lendemain, un groupe de quinze îlots, sur lequel ne furent rencontrées que trois personnes, dut changer son nom de Eregup pour celui de Tchitschakoff. Puis ce fut la chaîne des îles Kawen, où Kotzebue reçut du «tamon», ou chef, un accueil enthousiaste. Chacun faisait fête aux nouveaux venus, les uns par leur silence,--comme cette reine à qui l'étiquette défendait de répondre aux discours qu'on lui adressait,--les autres par leurs danses, leurs cris et leurs chants, dans lesquels le nom de «Totabou» (Kotzebue) était souvent répété. Le chef lui-même, en venant chercher Kotzebue dans un canot, le portait sur ses épaules jusqu'à la terre que l'embarcation ne pouvait accoster. Au groupe d'Aur, le navigateur remarqua, parmi la foule des indigènes qui étaient montés sur le bâtiment, deux naturels dont le tatouage et la physionomie semblaient désigner des étrangers. L'un d'eux, qu'on appelait Kadou, plut particulièrement au commandant, qui lui donna quelques morceaux de fer. Kotzebue fut surpris de ne pas lui voir témoigner la même joie que ses compagnons. Cela lui fut expliqué le soir même. Alors que tous les naturels quittaient le vaisseau, Kadou lui demanda avec instance la permission de rester sur le -Rurik- et de ne plus le quitter. Le commandant ne se rendit à ces instances qu'avec peine. «Kadou, dit Kotzebue, retourna vers ses camarades, qui l'attendaient dans leurs pirogues, et leur déclara son intention de rester à bord du vaisseau. Les naturels, étonnés de cette résolution, s'efforcèrent en vain de la combattre. A la fin, son compatriote Edok vint à lui, lui parla longtemps d'un ton sérieux, et, ne pouvant le convaincre, essaya de l'emmener de force; mais Kadou repoussa son ami vigoureusement, et les pirogues s'éloignèrent. Il passa la nuit à côté de moi, fort honoré d'être couché près du tamon du navire, et se montra enchanté du parti qu'il avait pris.» Né à Iouli, l'une des Carolines, à plus de trois cents lieues du groupe qu'il habitait alors, Kadou avait été surpris à la pêche, avec Edok et deux autres de ses compatriotes, par une violente tempête. Pendant «huit» mois, ces malheureux avaient été, sur une mer tantôt calme, tantôt furieuse, le jouet des vents et des courants. Jamais, pendant ce temps, ils n'avaient manqué de poisson, mais la soif les avait cruellement torturés. Quand leur provision d'eau de pluie, dont ils étaient cependant bien avares, était épuisée, ils n'avaient d'autre ressource que de se jeter à la mer pour aller chercher, au fond, une eau moins salée, qu'ils rapportaient à la surface dans une noix de coco munie d'une étroite ouverture. Lorsqu'ils étaient arrivés en face des îles d'Aur, la vue de la terre, l'imminence de leur délivrance, n'avaient pu les arracher à la prostration dans laquelle ils étaient plongés. En apercevant les instruments de fer que contenait la pirogue de ces étrangers, les insulaires d'Aur s'apprêtaient à les massacrer pour s'emparer de ces trésors, lorsque le tamon les prit sous sa protection. Trois années s'étaient écoulées depuis cet événement, et les Carolins n'avaient pas tardé, grâce à leurs connaissances plus étendues, à prendre un certain ascendant sur leurs nouveaux hôtes. Lorsque parut le -Rurik-, Kadou était loin de la côte, dans les bois. On l'envoya aussitôt chercher, car il passait pour un grand voyageur, et peut-être pourrait-il dire quel était le monstre qui s'approchait de l'île. Kadou, qui n'était pas sans avoir vu des bâtiments européens, avait persuadé à ses amis de venir au devant des étrangers et de les recevoir amicalement. Telles avaient été les aventures de Kadou. Resté sur le -Rurik-, il avait reconnu les autres îles de l'archipel et n'avait pas tardé à faciliter aux Russes les communications avec les indigènes. Drapé dans un manteau jaune, coiffé, comme un forçat, d'un bonnet rouge, Kadou regardait maintenant de haut ses anciens amis et semblait ne plus les reconnaître. Lors de la visite d'un superbe vieillard appelé Tigedien, à la barbe fleurie, Kadou se chargea d'expliquer à ses compatriotes l'usage des manœuvres et de tout ce qui se trouvait sur le bâtiment. Comme tant d'Européens, il remplaçait le savoir par un aplomb imperturbable et trouvait réponse à toutes les questions. Interrogé au sujet d'une petite boîte dans laquelle un matelot puisait une poudre noire qu'il s'introduisait dans les narines, Kadou débita les fables les plus extravagantes, et, pour terminer par une démonstration irréfutable, il approcha la boîte de son nez. La jetant aussitôt loin de lui, il se mit à éternuer et à crier si fort, que ses amis, épouvantés, s'enfuirent de tous côtés; mais, lorsque la crise fut passée, il sut encore faire tourner l'incident à son avantage. [Illustration: Intérieur d'une maison à Radak. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Kadou fournit encore à Kotzebue quelques informations générales sur le groupe que, pendant un mois entier, les Russes venaient de visiter et de relever. Toutes ces îles étaient sous la domination d'un seul et même tamon, appelé Lamary, et leur nom indigène était Radak. Dumont d'Urville, quelques années plus tard, devait les appeler îles Marshall. Au dire de Kadou, plus loin dans l'ouest et parallèlement s'alignait une chaîne d'îlots, d'attolls et de récifs, nommée Ralik. [Illustration: Vue de Taïti. (Page 219.)] Kotzebue n'avait pas le temps de les reconnaître, et, se dirigeant vers le nord, il atteignit le 24 avril Ounalachka, où il dut réparer les avaries très graves que venait d'éprouver le -Rurik- pendant deux violentes tempêtes. Dès qu'il eut embarqué des «baïdares,» bateaux garnis de peaux, et quinze Aléoutes, habitués à la navigation de ces mers polaires, le commandant reprit l'exploration du détroit de Behring. Kotzebue souffrait d'une violente douleur à la poitrine, depuis qu'en doublant le cap Horn, il avait été renversé par une vague monstrueuse et lancé par-dessus bord, ce qui lui aurait coûté la vie, s'il ne se fût raccroché à quelque cordage. Son état prit alors une telle gravité, que, le 10 juillet, en abordant à l'île Saint-Laurent, il dut se résigner à ne pas pousser plus loin sa reconnaissance. Le 1er octobre, le -Rurik- faisait une nouvelle et courte station aux îles Sandwich, y prenait des semences et des animaux, et, à la fin du mois, débarquait à Otdia, au milieu des démonstrations enthousiastes des naturels. Ceux-ci voyaient arriver avec bonheur plusieurs chats dont la présence les aiderait sans doute à se débarrasser des innombrables bandes de rats qui infestaient l'île et ravageaient les plantations. En même temps, on fêtait le retour de Kadou, auquel les Russes laissèrent un assortiment d'outils et d'armes qui en fit l'habitant le plus riche de l'archipel. Le 4 novembre, le -Rurik- quitta les îles Radak, après avoir reconnu le groupe de Legiep, et relâcha à Guaham, l'une des Mariannes, jusqu'à la fin du même mois. Une station de quelques semaines à Manille permit au commandant de rassembler sur les Philippines des renseignements curieux, sur lesquels il y aura lieu de revenir. Après avoir échappé aux tempêtes violentes qui l'assaillirent lorsqu'il doubla le cap de Bonne-Espérance, le -Rurik- jeta l'ancre, le 3 août 1818, dans la Neva, en face du palais du comte Romantzoff. Ces trois années de voyage n'avaient pas été perdues par les hardis navigateurs. Ils n'avaient pas craint, malgré leur petit nombre et la faiblesse d'échantillon de leur navire, d'affronter des mers redoutables et des archipels encore peu connus, les glaces du pôle et les ardeurs de la zone torride. Si leurs découvertes géographiques étaient importantes, leurs rectifications l'étaient plus encore. Deux mille cinq cents espèces de plantes, dont plus d'un tiers étaient nouvelles, de nombreux matériaux pour la connaissance de la langue, de l'ethnographie, de la religion et des mœurs des peuplades visitées, c'était là une riche moisson, qui prouvait le zèle, l'habileté et la science du capitaine, ainsi que l'intrépidité et la force de l'équipage. Aussi, lorsque, en 1823, le gouvernement russe se détermina à envoyer au Kamtchatka des renforts pour mettre fin au commerce de contrebande qui se faisait dans ses possessions de la côte nord-ouest de l'Amérique, le commandement de cette expédition fut-il confié à Kotzebue. La frégate la -Predpriatie- fut mise sous ses ordres, et on le laissa libre de choisir, à l'aller comme au retour, la route qui lui conviendrait pour accomplir sa mission. Si Kotzebue avait fait, comme garde-marine, le tour du monde avec Krusenstern, celui-ci lui donnait alors pour compagnon son fils aîné, et Möller, le ministre de la marine, en faisait autant. C'est dire quelle confiance on avait en lui. L'expédition quitta Cronstadt le 15 août 1823, gagna Rio-de-Janeiro, doubla le cap Horn le 15 janvier 1824, se dirigea vers l'archipel des Pomotou, où fut découverte l'île Predpriatie, reconnut les îles Araktschejef, Romantzoff, Carlshoff et Palliser, et jeta l'ancre, le 14 mars, dans la rade de Matavaï, à Taïti. Depuis le séjour de Cook au milieu de cet archipel, une transformation complète s'était produite dans les mœurs et la manière de vivre des habitants. En 1799, des missionnaires s'étaient établis à Taïti et y avaient fait un séjour de dix ans sans opérer une seule conversion, et, il faut le dire à regret, sans s'attirer l'estime et le respect de la population. Forcés, par suite des révolutions qui bouleversèrent Taïti à cette époque, de chercher un refuge à Eiméo et dans les autres îles de l'archipel, leurs efforts obtinrent plus de succès. En 1817, le roi de Taïti, Pomaré, rappela les missionnaires, leur concéda un terrain à Matavaï, se convertit, et son exemple fut bientôt suivi par une notable partie des indigènes. Kotzebue était au courant de cette transformation, mais il ne croyait pas, cependant, trouver en pleine prospérité les usages européens. Au coup de canon qui annonçait l'arrivée des Russes, une embarcation, portant le pavillon taïtien, se détacha du rivage, et un pilote vint conduire fort habilement la -Predpriatie- au mouillage. Le lendemain, qui était un dimanche, les Russes furent surpris, en débarquant, du silence religieux qui régnait dans l'île tout entière. Ce silence n'était interrompu que par les cantiques et les psaumes que chantaient des insulaires enfermés dans leurs cabanes. L'église, bâtiment simple et propre, de forme rectangulaire, couverte de roseaux, que précédait une large et longue avenue de cocotiers, était remplie d'une foule attentive et recueillie, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, tous un livre de prières à la main. La voix de ces néophytes se mêlait souvent au chant des missionnaires, hélas! avec plus de bonne volonté que d'harmonie et d'à propos. Si la piété des insulaires était vraiment édifiante, le costume que portaient ces singuliers fidèles était bien fait pour donner quelques distractions aux visiteurs. Un habit noir ou une veste d'uniforme anglais composait tout le vêtement des uns, tandis que les autres ne portaient qu'un gilet, une chemise ou un pantalon. Les plus fortunés s'enveloppaient dans des manteaux de drap, mais tous, riches ou pauvres, avaient rejeté comme inutile l'usage des bas et des souliers. Quant aux femmes, elles n'étaient pas moins grotesquement accoutrées: à celles-ci une chemise d'homme, blanche ou rayée, à celles-là une simple pièce de toile, mais des chapeaux européens à toutes. Si les femmes des ariis portaient des robes de couleur, luxe suprême, la robe alors remplaçait tout autre vêtement. Le lundi, eut lieu une cérémonie imposante. Ce fut la visite de la régente et de la famille royale à Kotzebue. Ces hauts personnages étaient précédés d'un maître des cérémonies. C'était une sorte de fou, vêtu seulement d'une veste rouge; mais ses jambes portaient un tatouage figurant un pantalon rayé; au bas de son dos était dessiné un quart de cercle aux divisions minutieusement exactes, et il mettait un sérieux des plus comiques à exécuter ses cabrioles, ses contorsions, ses grimaces et ses gambades. Sur les bras de la régente reposait le petit Pomaré III. A côté d'elle s'avançait la sœur du roi, gentille fillette d'une dizaine d'années. Si le bébé royal était vêtu à l'européenne, comme ses compatriotes, il ne portait pas plus de chaussures que le plus pauvre de ses sujets. Sur les instances des ministres et des grands taïtiens, Kotzebue lui fit fabriquer une paire de bottes qui devaient lui servir le jour de son couronnement. Que de cris de joie, que de témoignages de plaisir, que de regards d'envie, pour toutes les bagatelles distribuées aux dames de la cour! Que de pugilats, pour ce galon d'or faux dont elles s'arrachèrent les moindres bouts! Etait-ce donc une affaire d'importance que celle qui amenait tant d'hommes sur le pont de la frégate, apportant des fruits et des cochons en abondance? Non, ces solliciteurs étaient les maris des infortunées Taïtiennes, qui n'assistaient pas à la distribution de ce galon, plus précieux pour elles que les rivières de diamants pour des Européennes. Au bout de dix jours, Kotzebue se décida à quitter ce singulier pays, où la civilisation et la barbarie se côtoyaient si fraternellement, et il gagna l'archipel des Samoa, fameux par le massacre des compagnons de La Pérouse. Quelle différence avec les naturels de Taïti! Sauvages et farouches, défiants et menaçants, les indigènes de l'île Rose eurent peine à s'enhardir jusqu'à monter sur le pont de la -Predpriatie-. L'un d'eux, à la vue du bras nu d'un matelot, ne put même retenir un geste aussi éloquent que féroce, indiquant tout le plaisir qu'il aurait à dévorer cette chair ferme et, sans doute, savoureuse. Bientôt, avec le nombre des pirogues augmenta l'insolence de ces indigènes. Il fallut les frapper à coups de croc pour les repousser, et la frégate, reprenant sa route, laissa derrière elle les frêles embarcations de ces féroces insulaires. Oiolava, l'île Plate et Pola, qui font, comme l'île Rose, partie de l'archipel des Navigateurs, furent dépassées presque aussitôt qu'entrevues, et Kotzebue se dirigea vers les Radak, où il avait reçu un si amical accueil à son premier voyage. Mais, à la vue de ce grand bâtiment, les habitants prirent peur, s'empilèrent dans les canots ou s'enfuirent dans l'intérieur, tandis que, sur la grève, une procession d'insulaires se formait et s'avançait, une branche de palmier à la main, au devant des étrangers dont ils venaient implorer la paix. A cette vue, Kotzebue se jeta avec le chirurgien Eschscholtz dans une embarcation, fit force de rames vers le rivage en criant: «Totabou aïdara!» (Kotzebue, ami). Ce fut un changement complet. Les supplications que les naturels allaient adresser aux Russes se changèrent en cris d'allégresse, en démonstrations enthousiastes de joie; les uns se précipitèrent au devant de leurs amis, les autres coururent annoncer à leurs compatriotes l'arrivée de Kotzebue. Le commandant apprit avec plaisir que Kadou vivait toujours à Aur, sous la protection de Lamary, dont il avait acheté la bienveillance au prix de la moitié de ses richesses. De tous les animaux que Kotzebue avait déposés à Otdia, seuls les chats, devenus sauvages, étaient encore vivants, mais ils n'avaient pu exterminer jusqu'alors les légions de rats qui infestaient le pays. Le commandant resta quelques jours avec ses amis, qui le régalèrent de représentations dramatiques, et, le 6 mai, il fit route pour le groupe Legiep, incomplètement reconnu par lui pendant son premier voyage. Après avoir procédé à ce relèvement, Kotzebue se proposait de continuer l'exploration des Radak, mais le mauvais temps l'en empêcha, et il dut faire voile pour le Kamtchatka. Du 7 juin au 20 juillet, l'équipage y jouit d'un repos qu'il avait bien gagné. Alors il reprit la mer, et, le 7 août, laissa tomber l'ancre à la Nouvelle-Arkhangel, sur la côte d'Amérique. Mais la frégate, que la -Predpriatie- venait remplacer dans cette station, s'y trouvait encore et y devait rester jusqu'au 1er mars de l'année suivante. Kotzebue mit donc à profit cet intervalle, en visitant l'archipel Sandwich, où il jeta l'ancre devant Waihou, en décembre 1824. Le havre de Rono-Rourou, ou Honolulu, est le plus sûr de l'archipel. Aussi recevait-il déjà de nombreux navires, et l'île de Waihou était-elle en passe de devenir la plus importante du groupe et de détrôner Hawai ou Owyhee. Déjà l'aspect de la ville était à demi européen; les maisons de pierre avaient remplacé les cabanes primitives; des rues régulièrement percées, avec des boutiques, des cafés, des marchands de liqueurs fort achalandés par les matelots baleiniers et les marchands de fourrures, ainsi qu'une forteresse, munie de canons, étaient les signes les plus apparents de la transformation rapide des habitudes et des mœurs des indigènes. Cinquante années s'étaient écoulées depuis la découverte de la plupart des îles océaniennes, et partout s'étaient produits des changements aussi brusques qu'aux Sandwich. «Le commerce des fourrures, dit Desborough Cooley, commerce qui se fait sur la côte nord-ouest de l'Amérique, a opéré une étonnante révolution dans les îles Sandwich, dont la situation offre un abri avantageux aux bâtiments engagés dans ce commerce. Les marchands avaient l'habitude d'hiverner, de réparer et de ravitailler leurs vaisseaux dans ces îles; l'été venu, ils retournaient sur la côte d'Amérique pour compléter leurs cargaisons. Les outils de fer, mais par-dessus tout les fusils, étaient demandés par les insulaires en échange de leurs provisions, et, sans songer aux conséquences de leur conduite, les trafiquants mercenaires s'empressaient de satisfaire à ces désirs. Les armes à feu et les munitions, étant le meilleur moyen d'échange, furent transportées en abondance dans les îles Sandwich. Aussi les insulaires devinrent-ils bientôt formidables à leurs hôtes; ils s'emparèrent de plusieurs petits navires et déployèrent une énergie mêlée d'abord de férocité, mais qui indiquait chez eux une propension puissante vers les améliorations sociales. A cette époque, un de ces hommes extraordinaires, qui manquent rarement à se produire lorsqu'il se prépare de grands événements, compléta la révolution commencée par les Européens. Kamea-Mea, chef qui s'était déjà fait remarquer dans ces îles durant la dernière et fatale visite de Cook, usurpa l'autorité royale, soumit les îles voisines, à la tête d'une armée de seize mille hommes, et voulut faire servir ses conquêtes aux vastes plans de progrès qu'il avait conçus. Il connaissait la supériorité des Européens et mettait tout son orgueil à les imiter. Déjà, en 1796, lorsque le capitaine Broughton visita ces îles, l'usurpateur lui envoya demander s'il lui devait les saluts de son artillerie. Dès l'année 1817, on a dit qu'il possédait une armée de sept mille hommes munis de fusils, et parmi lesquels se trouvaient au moins cinquante Européens. Kamea-Mea, après avoir commencé sa carrière par le massacre et l'usurpation, a fini par mériter l'amour sincère et l'admiration de ses sujets, qui le regardèrent comme un être surhumain et qui pleurèrent sa mort avec des larmes plus vraies que celles que l'on verse ordinairement sur les cendres d'un monarque.» Tel était l'état des choses lorsque l'expédition russe s'arrêta à Waihou. Le jeune roi Rio-Rio était en Angleterre, avec sa femme, et le gouvernement de l'archipel se trouvait entre les mains de la reine mère Kaahou-Manou. Kotzebue profita de l'absence de cette dernière et du premier ministre, tous deux alors en visite sur une île voisine, pour aller voir une autre épouse de Kamea-Mea. «L'appartement, dit le navigateur, était meublé à la mode européenne, de chaises, de tables et de glaces. Le plancher était recouvert de belles nattes, sur lesquelles était étendue Nomo-Hana, qui ne paraissait pas avoir plus de quarante ans; elle était haute de cinq pieds huit pouces et avait, à coup sûr, plus de quatre pieds de circonférence. Ses cheveux, noirs comme le jais, étaient soigneusement relevés sur le sommet d'une tête aussi ronde qu'un ballon. Son nez aplati et ses lèvres saillantes n'avaient rien de beau; cependant, dans sa physionomie, régnait un air avenant et agréable.» La «bonne dame» se rappelait avoir vu Kotzebue dix ans avant. Aussi lui fit-elle fort bon accueil, mais elle ne put parler de son mari, sans que les larmes lui vinssent aussitôt aux yeux, et son chagrin ne paraissait pas affecté. Afin que la date de la mort de ce prince fût toujours présente sous ses yeux, elle avait fait tatouer sur son bras cette simple inscription: 6 mai 1819. Chrétienne et pratiquante, comme la plus grande partie de la population, la reine entraîna Kotzebue à l'église, bâtiment simple et vaste, mais qui ne contenait pas une foule aussi pressée qu'à Taïti. Nomo-Hana paraissait fort intelligente, savait lire, et se montrait particulièrement enthousiaste de l'écriture, cette science qui rapproche les absents. Voulant donner au commandant, en même temps qu'une preuve de son affection, un témoignage de ses connaissances, elle lui expédia, par un ambassadeur, une épître qu'elle avait mis plusieurs semaines à rédiger. Les autres dames voulurent aussitôt en faire autant, et Kotzebue se vit à la veille de succomber sous le poids des missives qui allaient lui être adressées. Le seul moyen de mettre fin à cette épidémie épistolaire, c'était de lever l'ancre, et c'est ce que fit Kotzebue sans attendre plus longtemps. Toutefois, avant son départ, il reçut à son bord la reine Noma-Hana, qui vint revêtue de son costume de cérémonie. Qu'on se figure une magnifique robe en soie, de couleur pêche, garnie d'une large broderie noire, robe faite pour une taille européenne, par conséquent trop courte et trop étroite. Aussi apercevait-on, non seulement des pieds auprès desquels ceux de Charlemagne auraient semblé les pieds d'une chinoise, emprisonnés dans une grossière chaussure d'homme, mais des jambes brunes, grosses et nues, qui rappelaient des balustres de terrasses. Un collier de plumes rouges et jaunes, une guirlande de fleurs naturelles, qui jouait le hausse-col, un chapeau de paille d'Italie, orné de fleurs artificielles, complétaient cette toilette luxueuse et ridicule. [Illustration: Un officier du roi des îles Sandwich. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Noma-Hana visita le bâtiment, se fit rendre compte de tout, et enfin, lasse de tant de merveilles, elle pénétra dans les appartements du commandant, où l'attendait une copieuse collation. La reine se laissa tomber sur un canapé, mais ce meuble fragile ne put résister à tant de majesté et s'affaissa sous le poids d'une princesse, dont l'embonpoint avait sans doute grandement contribué à l'élévation. [Illustration: Le village était composé de huttes. (Page 229.)] A la suite de cette station, Kotzebue retourna à la Nouvelle-Arkhangel, où il demeura jusqu'au 30 juillet 1825. Puis, il fit un nouveau séjour aux îles Sandwich, quelque temps après que l'amiral Byron y eut rapporté les restes du roi et de la reine. L'archipel était tranquille; sa prospérité allait toujours grandissant; l'influence des missionnaires s'était consolidée, et l'éducation du nouveau petit roi était confiée au missionnaire Bingham. Les habitants avaient été profondément touchés des honneurs que l'Angleterre avait rendus aux dépouilles de leurs souverains, et le jour ne semblait pas éloigné où les mœurs indigènes auraient complètement fait place aux habitudes des Européens. Quelques rafraîchissements ayant été embarqués à Waihou, le voyageur gagna les îles Radak, reconnut les Pescadores, qui forment l'extrémité septentrionale de cette chaîne, découvrit, non loin de là, le groupe Escheholtz, et toucha, le 15 octobre, à Guaham. Le 23 janvier 1826, il quittait Manille, après une relâche de plusieurs mois, pendant lesquels des rapports fréquents avec les naturels lui avaient permis d'améliorer infiniment la géographie et l'histoire naturelle des Philippines. Un nouveau gouverneur espagnol était arrivé avec un renfort assez considérable de troupes, et avait si bien mis fin à l'agitation, que les colons avaient entièrement renoncé au projet de se séparer de l'Espagne. Le 10 juillet 1826, la -Predpriatie- rentrait à Cronstadt, après un voyage de trois années, pendant lesquelles elle avait visité les côtes nord-ouest de l'Amérique, les îles Aléoutiennes, le Kamtchatka et la mer d'Okhotsk, reconnu en détail une grande partie des îles Radak, et fourni de nouveaux renseignements sur les transformations par lesquelles passaient plusieurs peuplades océaniennes. Grâce au dévouement de Chamisso et du professeur Escheholtz, de nombreux échantillons d'histoire naturelle avaient été recueillis, et celui-ci allait publier la description de plus de deux mille animaux; enfin, il rapportait de très curieuses observations sur la formation des îles de corail de la mer du Sud. Le gouvernement anglais avait repris avec acharnement l'étude de ce problème irritant, dont la solution avait été si longtemps cherchée: le passage du nord-ouest. Tandis que Parry par mer et Franklin par terre, allaient essayer de gagner le détroit de Behring, le capitaine Frédéric William Beechey recevait pour instructions de pénétrer aussi avant qu'il lui serait possible, par ce même détroit, le long de la côte septentrionale d'Amérique, afin de recueillir les voyageurs, qui lui arriveraient sans doute exténués par les fatigues et les privations. Avec le navire -the Blossom-, qui appareilla de Spithead, le 19 mai 1825, Beechey s'était ravitaillé à Rio-de-Janeiro, et, après avoir doublé le cap Horn, le 26 septembre, il avait pénétré dans l'océan Pacifique. A la suite d'une courte relâche sur la côte du Chili, il avait visité l'île de Pâques, où les incidents qui avaient marqué la station de Kotzebue, à son premier voyage, s'étaient renouvelés avec fidélité. Tout d'abord, même accueil empressé de la part des indigènes, qui gagnent à la nage le -Blossom- ou apportent, dans des pirogues, les chétives productions de leur île; puis, lorsque les Anglais débarquent, mêmes attaques à coups de pierres et de bâton, qu'il faut réprimer énergiquement à coups de fusil. Le 4 décembre, le capitaine Beechey aperçut une île, entièrement couverte de végétation. C'était une île fameuse alors, parce qu'on y avait retrouvé les descendants des révoltés de la -Bounty-, débarqués à la suite d'un drame qui, à la fin du siècle dernier, passionna vivement l'opinion publique en Angleterre. En 1781, le lieutenant Bligh, un des officiers qui s'étaient signalés sous les ordres de Cook, avait été nommé au commandement de la -Bounty- et chargé d'aller prendre à Taïti des arbres à pain et d'autres productions végétales, afin de les transporter aux Antilles, que les Anglais désignent communément sous le nom d'Indes occidentales. Après avoir doublé le cap Horn, Bligh s'était arrêté sur les côtes de la Tasmanie et avait gagné la baie de Matavaï, où il avait pris un chargement d'arbres à pain, de même qu'à Namouka, l'une des îles Tonga. Jusqu'alors, aucun incident particulier n'avait marqué le cours de ce voyage, qui promettait de se terminer heureusement. Mais le caractère altier, les formes rudes et despotiques du commandant, lui avaient aliéné son équipage presque tout entier. Un complot fut tramé contre lui,--complot qui éclata dans les parages de Tofoua, le 28 avril, avant le lever du soleil. Surpris au lit par les révoltés, lié et garrotté avant d'avoir pu se défendre, Bligh fut conduit en chemise sur le pont, et, après un semblant de jugement auquel présida le lieutenant Fletcher Christian, il fut descendu, avec dix-huit personnes qui lui étaient demeurées fidèles, dans une chaloupe où l'on mit quelques provisions, puis abandonné en pleine mer. Bligh, après avoir enduré les tortures de la soif et de la faim, après avoir échappé à d'horribles tempêtes et à la dent des sauvages indigènes de Tofoua, était parvenu à gagner l'île de Timor, où il reçut un chaleureux accueil. «Je fis débarquer notre monde, dit Bligh. Quelques-uns pouvaient à peine mettre un pied devant l'autre. Nous n'avions plus que la peau sur les os, nous étions couverts de plaies et nos habits étaient tout en lambeaux. Dans cet état, la joie et la reconnaissance nous arrachaient des larmes, et le peuple de Timor nous observait en silence avec des regards qui exprimaient à la fois l'horreur, l'étonnement et la pitié. C'est ainsi que, par le secours de la Providence, nous avons surmonté les infortunes et les difficultés d'un aussi périlleux voyage!» Périlleux en effet, car il n'avait pas duré moins de quarante et un jours, sur des mers imparfaitement connues, dans une embarcation qui n'était même pas pontée, avec des vivres plus qu'insuffisants, au prix de souffrances inouïes, pendant un parcours de plus de quinze cents lieues, et sans avoir eu à déplorer d'autre perte que celle d'un matelot, tué au début du voyage par les naturels de Tofoua! Quant aux révoltés, leur histoire est singulière, et l'on peut en tirer plus d'un enseignement. Ils avaient fait voile pour Taïti, où les attiraient les facilités de la vie et où furent abandonnés ceux qui avaient pris la part la moins active à la révolte. Christian avait alors remis à la voile avec huit matelots décidés à le suivre, dix insulaires de Taïti et de Toubouai et une douzaine de Taïtiennes. On n'avait plus entendu parler d'eux. Quant à ceux qui étaient restés à Taïti, ils avaient été capturés, en 1791, par le capitaine Edwards de la -Pandora-, que le gouvernement anglais avait envoyé à la recherche des mutinés avec mission de les ramener en Angleterre. Mais la -Pandora- ayant échoué sur un écueil, dans le détroit de l'Entreprise, quatre des mutins et trente-cinq matelots avaient péri dans cette catastrophe. Sur les dix qui arrivèrent en Angleterre avec les naufragés de la -Pandora-, trois seulement furent condamnés à mort. Vingt années se passèrent avant qu'on pût obtenir le moindre éclaircissement sur le sort de Christian et de ceux qu'il avait emmenés avec lui. En 1808, un bâtiment de commerce américain toucha à Pitcairn, pour y compléter sa cargaison de peaux de phoques. Le commandant croyait l'île inhabitée; mais, à sa très vive surprise, il s'était vu accoster par une pirogue montée par trois jeunes gens de couleur, qui parlaient fort bien l'anglais. Étonné, le capitaine les avait questionnés, et il apprit d'eux que leur père avait servi sous les ordres du lieutenant Bligh. L'odyssée de ce dernier était alors connue du monde entier, et avait défrayé les veillées du gaillard d'avant des bâtiments de toutes les nations. Aussi le capitaine américain voulut-il obtenir plus de détails sur ce fait singulier, qui venait de réveiller dans son esprit le souvenir de la disparition des révoltés de la -Bounty-. Descendu à terre, le capitaine, ayant rencontré un Anglais du nom de Smith, appartenant à l'ancien équipage de la -Bounty-, en avait reçu la confession qui va suivre. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000