spéculation et exercent tous les métiers.
Cependant, ce sont les Maures qui ont accaparé le haut commerce. Il
n'y a pas de jour qu'ils n'expédient de grandes embarcations pleines
de riz, de mil, de coton, d'étoffes, de miel, de beurre végétal et
d'autres denrées indigènes.
Malgré ce grand mouvement commercial, Djenné se voyait atteinte dans
sa prospérité. Le chef du pays, Sego Ahmadou, animé d'un fanatisme
exagéré, faisait à cette époque une guerre acharnée aux Bambaras de
Sego, qu'il voulait rallier à l'étendard du Prophète. Cette lutte
causait le plus grand tort au trafic de Djenné, car elle interceptait
les communications avec Yamina, Sansanding, Bamakou, Bouré et une
immense étendue de pays. Cette ville n'était donc plus, au moment où
Caillié la visita, le point central du commerce, et c'étaient Yamina,
Sansanding et Bamakou qui en étaient devenues les principaux entrepôts.
Les femmes de Djenné auraient cru manquer à leur sexe, si elles
n'avaient fait preuve de coquetterie. Les élégantes se passent un
anneau ou des verroteries dans le nez, et celles qui sont moins riches
y suspendent un morceau de soie rose.
Pendant le long séjour que Caillié fit à Djenné, il fut comblé de soins
et d'attentions par les Maures, auxquels il avait raconté la fable
relative à sa naissance et à son enlèvement par l'armée d'Égypte.
Le 23 mars, le voyageur s'embarqua sur le Niger pour Tembouctou, dans
une grande embarcation sur laquelle le chérif, gagné par le don d'un
parapluie, lui avait procuré passage. Il emportait des lettres de
recommandation pour les principaux habitants de cette ville.
Caillié passa devant le joli village de Kera, devant Taguetia,
Sankha-Guibila, Diébé et Isaca, près duquel le fleuve est rejoint
par un grand bras, qui, parti de Sego, forme un coude immense; il
vit Ouandacora, Ouanga, Corocoïla, Cona, et aperçut, le 2 avril,
l'embouchure du grand lac Débo.
«On voit la terre de tous les côtés du lac, dit Caillié, excepté à
l'ouest, où il se déploie comme une mer intérieure. En suivant sa côte
nord, dirigée à peu près O.-N.-O., dans une longueur de quinze milles,
on laisse à gauche une langue de terre plate, qui avance dans le sud
de plusieurs milles; elle semble fermer le passage du lac et forme une
espèce de détroit. Au delà de cette barrière, le lac se prolonge dans
l'ouest à perte de vue. La barrière que je viens de décrire divise
ainsi le lac Débo en deux, l'un supérieur, l'autre inférieur. Celui où
les embarcations passent et où se trouvent trois îles est très grand;
il se prolonge un peu à l'est et est entouré d'une infinité de grands
marais.»
Puis, tour à tour, défilèrent devant les yeux du voyageur Gabibi,
village de pêcheurs, Didhiover, Tongom, dans le pays des Dirimans,
contrée qui s'étend très loin dans l'est, Co, Do, Sa, port très
commerçant, Barconga, Leleb, Garfolo, Baracondié, Tircy, Talbocoïla,
Salacoïla, Cora, Coratou, où les Touaregs exigent un péage des bateaux
qui passent sur le fleuve, et enfin Cabra, bâtie sur une éminence à
l'abri des débordements du Djoliba et qui sert de port à Tembouctou.
Le 20 avril, Caillié débarqua et se mit en route pour cette ville, dans
laquelle il entra au coucher du soleil.
[Illustration: Caillié passe le Ba-Fing. (Page 123.)]
«Je voyais donc cette capitale du Soudan, s'écrie notre voyageur, qui
depuis si longtemps était le but de tous mes désirs! En entrant dans
cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de
l'Europe, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de satisfaction.
Je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille, et ma joie était
extrême. Mais il fallut en comprimer les élans; ce fut au sein de Dieu
que je confiai mes transports. Avec quelle ardeur je le remerciai de
l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise! Que d'actions
de grâces j'avais à lui rendre pour la protection éclatante qu'il
m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls qui
paraissaient insurmontables! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que
le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente.
Je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une
tout autre idée; elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons
en terre mal construites; dans toutes les directions, on ne voit que
des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune,
et de la plus grande aridité. Le ciel à l'horizon est d'un rouge pâle;
tout est triste dans la nature; le plus grand silence y règne; on
n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant, il y a je ne sais
quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables,
et l'on admire les efforts qu'ont eu à faire ses fondateurs. En ce qui
regarde Tembouctou, je conjecture qu'antérieurement le fleuve passait
près de la ville; il en est maintenant éloigné de huit milles au nord
et à cinq milles de Cabra, dans la même direction.»
[Illustration: Vue d'une partie de Tembouctou.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Ni aussi grande ni aussi peuplée que Caillié s'attendait à la trouver,
Tembouctou manque absolument d'animation. On n'y voit pas entrer
continuellement des caravanes comme à Djenné. Il n'y a pas non plus
cette affluence d'étrangers qu'on rencontre dans cette dernière ville,
et le marché, qui se tient à trois heures, à cause de la chaleur
excessive, semble désert.
Tembouctou est habitée par des nègres Kissours, qui paraissent très
doux et s'adonnent au commerce. L'administration n'existe pas; il n'y
a, à proprement parler, aucun pouvoir; chaque ville, chaque village
a son chef. Ce sont les mœurs des anciens patriarches. Beaucoup de
Maures, établis dans cette ville, s'adonnent au négoce et y font
rapidement fortune, car ils reçoivent des marchandises en consignation
d'Adrar, de Tafilet, de Touat, d'Ardamas, d'Alger, de Tunis et de
Tripoli.
C'est à Tembouctou qu'est apporté à dos de chameau tout le sel des
mines de Toudeyni. Il est en planches, liées ensemble par de mauvaises
cordes faites avec une herbe qui croît dans les environs de Tandaye.
L'enceinte de Tembouctou, qui affecte la forme d'un triangle, peut
avoir trois milles de tour. Les maisons de la ville sont grandes,
peu élevées et construites en briques rondes. Les rues sont larges
et propres. Enfin, on compte sept mosquées, surmontées d'une tour
en brique, d'où le muezzin appelle les fidèles à la prière. En y
comprenant la population flottante, on ne trouve guère dans cette
capitale du Soudan que dix à douze mille habitants.
Située au milieu d'une immense plaine mouvante de sable blanc,
Tembouctou n'a d'autres ressources que l'exploitation du sel, la terre
y étant impropre à toute espèce de culture. C'est au point que, si les
Touaregs interceptaient complètement les nombreuses flottilles qui
viennent du Djoliba inférieur, les habitants seraient dans la plus
affreuse disette.
La proximité de ces tribus errantes, leurs exigences, sans cesse
renouvelées, sont une gêne perpétuelle pour le commerce. Tembouctou
est continuellement pleine de gens qui viennent arracher ce qu'ils
appellent des présents, mais ce que l'on pourrait, à plus juste raison,
nommer des contributions forcées. Quand le chef des Touaregs arrive à
Tembouctou, c'est une calamité publique. Pendant deux mois, il reste
dans la ville, nourri, ainsi que sa nombreuse suite, aux frais des
habitants, et ne s'en va qu'après avoir reçu de riches cadeaux.
La terreur a étendu la domination de ces tribus errantes sur tous les
peuples voisins, qu'ils pillent et exploitent sans merci.
Le costume des Touaregs ne diffère que par la coiffure de celui des
Arabes. Jour et nuit, ils portent une bande de toile de coton, qui leur
voile les yeux et qui, descendant jusqu'au milieu du nez, les oblige
à lever la tête pour y voir. La même bande, après avoir fait une ou
deux fois le tour de leur tête, vient leur cacher la bouche et descend
jusqu'au-dessous du menton. On ne leur voit donc que le bout du nez.
Parfaits cavaliers, montés sur des chevaux excellents ou des chameaux
rapides, les Touaregs sont armés d'une lance, d'un bouclier et d'un
poignard. Ce sont les écumeurs du désert, et la quantité de caravanes
qu'ils ont pillées ou mises à contribution est innombrable.
Il y avait quatre jours que Caillié était à Tembouctou, lorsqu'il
apprit le départ de la caravane pour Tafilet. Sachant qu'il n'en
sortirait pas d'autre avant trois mois, et craignant toujours de se
voir découvert, le voyageur se joignit à cette réunion de marchands,
qui n'emmenait pas moins de six cents chameaux. Parti le 4 mai 1828,
après avoir souffert atrocement de la chaleur et d'un vent d'est
qui soulevait les sables du désert, Caillié atteignit, cinq jours
plus tard, El-Arouan, ville sans ressources par elle-même, qui sert
d'entrepôt aux sels de Toudeyni, exportés à Sansanding, sur les bords
du Djoliba.
C'est à El-Arouan qu'arrivent les caravanes de Tafilet, de Mogador,
du Drah, de Touat et de Tripoli, avec des marchandises européennes,
qu'elles viennent échanger contre l'ivoire, l'or, les esclaves, la
cire, le miel et les étoffes du Soudan.
Le 19 mai 1828, la caravane quittait El-Arouan pour gagner le Maroc, à
travers le Sahara.
La chaleur accablante, les tourments de la soif, les privations de tout
genre, les fatigues et la blessure que le voyageur se fit en tombant de
chameau, lui furent moins sensibles que les vexations, les railleries,
les insultes continuelles qu'il eut à souffrir tout aussi bien de la
part des Maures que des esclaves. Ces gens savaient toujours trouver
de nouveaux prétextes pour se moquer des habitudes ou de la maladresse
de Caillié; ils allaient même jusqu'à le frapper et à lui jeter des
pierres, aussitôt qu'il avait le dos tourné.
«Les Maures me disaient souvent avec mépris, raconte Caillié: «Tu
vois bien cet esclave? Eh bien, je le préfère à toi; juge combien
je t'estime.» Cette insolente dérision était accompagnée de rires
immodérés.»
C'est dans ces conditions misérables que Caillié passa par les
puits des Trarzas, auprès desquels on trouve du sel en quantité,
d'Amoul-Gagim, d'Amoul-Taf, d'El-Ekreif, ombragés par un joli bosquet
de dattiers, de roseaux et de jonc, de Marabouty et d'El-Harib, aux
habitants d'une malpropreté absolument repoussante.
Le territoire d'El-Harib est compris entre deux chaînes de petites
montagnes qui le séparent du Maroc, dont il est tributaire. Ses
habitants, partagés en plusieurs tribus nomades, font de l'élève des
chameaux leur principale occupation. Ils seraient heureux et riches,
s'ils ne payaient de forts tributs aux Berbers, qui trouvent encore
moyen de les harceler sans cesse.
Le 12 juillet, la caravane quittait El-Harib et pénétrait, onze
jours plus tard, dans le pays de Tafilet, aux majestueux dattiers. A
Ghourland, Caillié fut assez bien accueilli par les Maures, mais ne put
être reçu dans leurs maisons, parce que les femmes, qui ne doivent voir
d'autres hommes que ceux de leur famille, pourraient être exposées aux
regards indiscrets d'un étranger.
Caillié visita le marché, qui se tient trois fois la semaine auprès
d'un petit village nommé Boheim, à trois milles de Ghourland, et fut
étonné de la variété des objets qui l'approvisionnaient: légumes,
fruits indigènes, luzerne, volailles, moutons, tout s'y trouvait à
profusion. Des marchands d'eau, avec des outres pleines, se promenaient
dans le marché, une sonnette à la main, pour avertir ceux qui voulaient
boire, car il faisait une chaleur accablante. Les monnaies du Maroc et
d'Espagne étaient seules reçues.
L'arrondissement de Tafilet compte un certain nombre de gros villages
et de petites villes. Ghourland, L-Ekseba, Sosso, Boheim et Ressant,
qui furent vues par le voyageur, pouvaient renfermer, chacune, douze
cents habitants, tous propriétaires et marchands.
Le sol est très productif. On cultive beaucoup de blé, des légumes,
quantité de dattiers, des fruits d'Europe et du tabac. De fort
beaux moutons, dont la laine, très blanche, sert à faire de jolies
couvertures, des bœufs, d'excellents chevaux, des ânes et quantité de
mulets, telles sont les richesses naturelles du Tafilet.
Comme à El-Drah, beaucoup de juifs habitent les mêmes villages que
les mahométans; ils y sont très malheureux, vont presque nus, et sont
sans cesse insultés ou frappés. Brocanteurs, cordonniers, forgerons,
porteurs, quel que soit le métier qu'ils exercent ostensiblement, ils
prêtent tous de l'argent aux Maures.
Le 2 août, la caravane reprit sa marche, et, après avoir passé
par Afilé, Tanneyara, Marca, M-Dayara, Rahaba, L-Eyarac, Tamaroc,
Aïn-Zeland, El-Guim, Guigo, Soforo, Caillié arriva à Fez, où il ne fit
qu'un court séjour, et gagna Rabat, l'ancienne Salé. Épuisé par cette
longue marche, n'ayant pour se soutenir que quelques dattes, obligé
de recourir à la charité des musulmans, qui le renvoyaient le plus
souvent sans lui rien donner, ne trouvant dans cette ville, comme agent
consulaire de France, qu'un juif du nom d'Ismayl, qui, par crainte de
se compromettre, refusa d'embarquer Caillié sur un brick portugais
allant à Gibraltar, le voyageur saisit avec empressement une occasion
inopinée qui se présenta de se rendre à Tanger. Il y fut bien reçu par
le vice-consul, M. Delaporte, qui le traita comme son propre fils,
écrivit aussitôt au commandant de la station française de Cadix, et le
fit embarquer, sous les habits de matelot, sur une corvette venue pour
le chercher.
Ce fut, dans le monde savant, une nouvelle bien inattendue que celle du
débarquement à Toulon d'un jeune Français qui revenait de Tembouctou.
Avec le seul appui de son courage inébranlable, à force de patience,
il venait de mener à bonne fin une exploration pour laquelle les
Sociétés de Géographie de Londres et de Paris avaient promis de fortes
récompenses. Seul, pour ainsi dire sans ressources, sans l'aide du
gouvernement, en dehors de toute Société scientifique, par la seule
force de sa volonté, il avait réussi et venait d'éclairer d'un jour
tout nouveau une immense partie de l'Afrique!
Caillié n'était certes pas le premier Européen qui eût vu Tembouctou.
L'année précédente, le major anglais Laing avait pu pénétrer dans cette
cité mystérieuse, mais il avait payé de la vie cette exploration dont
nous allons tout à l'heure raconter les émouvantes péripéties.
Caillié, lui, revenait en Europe et rapportait le curieux journal de
voyage que nous venons d'analyser. Si sa profession de foi musulmane
avait empêché Caillié de faire des observations astronomiques, s'il
n'avait pu librement dessiner et prendre ses notes, ce n'avait été
cependant qu'au prix de cette apparente apostasie qu'il avait pu
parcourir ces pays fanatiques où le nom chrétien était en exécration.
Que d'observations curieuses, que de détails nouveaux et précis! Quelle
immense contribution à la connaissance des pays africains! Si, par deux
voyages successifs, Clapperton avait réussi à traverser l'Afrique de
Tripoli à Benin, dans un seul Caillié venait de la traverser du Sénégal
au Maroc, mais au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances et
de quelle misère! Tembouctou était enfin connue, ainsi que cette route
nouvelle des caravanes à travers le Sahara, par les oasis de Tafilet et
d'El-Harib.
Les secours que la Société de Géographie envoya aussitôt au voyageur,
le prix de dix mille francs qu'elle lui décerna, la croix de la Légion
d'honneur dont il fut gratifié, l'accueil empressé des sociétés
savantes, la notoriété et la gloire qui s'attachèrent au nom de
Caillié, tout cela fut-il suffisant pour payer les tortures physiques
et morales du voyageur? Nous devons le croire. Lui-même, en maint
endroit de sa narration, proclame que le désir d'augmenter par ses
découvertes le renom de la France, sa patrie, put seul, en bien des
circonstances, l'aider à supporter les affronts dont il était abreuvé
et les souffrances qui l'assaillirent continuellement. Honneur donc au
patient voyageur, au patriote sincère, au grand découvreur!
Il nous reste à parler de l'expédition dans laquelle Alexandre
Gordon-Laing allait trouver la mort. Mais, avant d'aborder le récit
de ce voyage dramatique, forcément succinct, puisque le journal des
voyageurs nous fait défaut, il convient de donner quelques détails et
sur l'officier qui en fut la victime et sur une excursion très curieuse
dans le Timanni, le Kouranko et le Soulimana,--excursion pendant
laquelle Laing découvrit les sources du Djoliba.
Né à Edimbourg en 1794, Laing était entré dans l'armée anglaise à l'âge
de seize ans et n'avait pas tardé à s'y distinguer. En 1820, il se
trouvait à Sierra-Leone, comme lieutenant faisant fonctions d'aide de
camp auprès de sir Charles Maccarthy, gouverneur général de l'Afrique
occidentale. A cette époque, la guerre sévissait entre Amara, l'almamy
des Mandingues, et l'un de ses principaux chefs, appelé Sannassi. Le
commerce de Sierra-Leone n'était déjà pas très florissant. Cet état
de choses lui avait porté un coup fatal. Maccarthy, désireux d'y
porter remède, résolut d'intervenir et d'amener une réconciliation
entre les deux chefs. Il jugea donc à propos d'envoyer une ambassade à
Kambia, sur les rives du Scarcies, et de là à Malacoury et au camp des
Mandingues. Le caractère entreprenant de Gordon-Laing, son habileté,
son courage à toute épreuve, le désignaient au choix du gouverneur,
qui lui remit, le 7 janvier 1822, des instructions dans lesquelles il
lui recommandait de s'informer de l'état de l'industrie du pays, de
sa topographie, et de pressentir la façon de penser des habitants sur
l'abolition de l'esclavage.
Une première entrevue avec Yareddi, général des troupes soulimas
qui accompagnaient l'almamy, prouva que les nègres de ces contrées
n'avaient encore que des données bien vagues sur la civilisation
européenne et que leurs relations avec les blancs n'avaient pas été
fréquentes.
«Chaque partie de notre habillement, dit le voyageur, était pour lui
un sujet d'étonnement. Me voyant ôter mes gants, il resta stupéfait,
couvrit de ses mains sa bouche ouverte de surprise, et finit par
s'écrier: -Allah Akbar!- (Dieu miséricordieux), il vient d'enlever la
peau de ses mains! S'étant peu à peu familiarisé avec notre aspect,
il frotta alternativement les cheveux de M. Mackie, un chirurgien qui
accompagnait Laing, et les miens, puis, éclatant de rire, il dit: «Non,
ce ne sont pas des hommes!» Il demanda, à plusieurs reprises, à mon
interprète si nous avions des os.»
Ces excursions préliminaires, pendant lesquelles Laing avait constaté
que beaucoup de Soulimas possédaient quantité d'or et d'ivoire, le
déterminèrent à proposer au gouverneur d'entreprendre l'exploration
des pays situés à l'est de la colonie--pays dont les productions et
les ressources mieux connues pourraient alimenter le commerce de
Sierra-Leone.
Maccarthy approuva les idées de Laing et les soumit au conseil. Il fut
décidé que Laing serait autorisé à pénétrer dans le pays des Soulimas,
en prenant la route qui lui semblerait la plus commode pour les
communications futures.
Parti de Sierra-Leone le 16 avril, Laing s'embarqua sur la Rockelle
et arriva bientôt à Rokon, ville principale du Timanni. Son entrevue
avec le chef de cette ville fut singulièrement amusante. Pour lui faire
honneur, Laing, qui l'avait vu entrer dans la cour où devait avoir lieu
la réception, fit tirer une salve de dix coups de fusil. Au bruit de
cette décharge, le roi s'arrêta, recula et prit la fuite, après avoir
regardé le voyageur d'un air furieux. On eut beaucoup de peine à faire
revenir ce souverain pusillanime. Enfin, il rentra et, s'asseyant sur
son fauteuil d'étiquette avec solennité, il interrogea le major:
«Pourquoi avez-vous tiré des coups de fusil?
--Pour vous faire honneur; c'est toujours au bruit de l'artillerie que
sont accueillis les souverains européens.
--Pourquoi ces fusils étaient-ils dirigés vers la terre?
--Afin que vous ne puissiez vous méprendre sur nos intentions.
--Des cailloux m'ont volé au visage. Pourquoi n'avez-vous pas tiré en
l'air?
--Pour ne pas mettre le feu au toit de chaume de vos maisons.
--A la bonne heure. Donne-moi du rhum.»
Inutile d'ajouter que l'entrevue, dès que le major eut accédé aux
désirs du roi, devint on ne peut plus cordiale.
Le portrait de ce souverain d'une partie du Timanni mérite à plus d'un
titre de figurer dans notre galerie, et c'est le cas de rappeler ce
dicton: -Ab uno disce omnes-.
[Illustration: CARTE DU VOYAGE DE RENÉ CAILLIÉ]
Ba-Simera était âgé de quatre-vingt-dix ans; «il avait la peau bigarrée
et très ridée, de sorte qu'elle ressemblait plus à celle d'un alligator
qu'à celle d'un homme; des yeux d'un vert sombre et très enfoncés;
une barbe blanche et tortillée qui descendait à deux pieds au-dessous
de son menton. De même que le roi de la rive opposée, il portait un
collier de grains de corail et de dents de léopard; son manteau était
brun et aussi sale que sa peau; ses jambes, gonflées comme celles d'un
éléphant, n'étaient pas entièrement couvertes par un pantalon de toile
de coton qui, dans l'origine, était peut-être blanche; mais, ayant été
porté depuis plusieurs années, il avait pris une teinte verdâtre. Pour
marque de sa dignité, ce chef tenait à la main un bâton auquel étaient
suspendus des grelots de différentes dimensions.»
[Illustration: Laing aperçut la montagne de Loma. (Page 140.)]
Comme ses prédécesseurs en Afrique, l'explorateur dut longuement
discuter les droits de passage et les gages des porteurs; mais, grâce à
sa fermeté, Gordon Laing sut se dérober aux exigences des rois nègres.
Toma, où l'on n'avait jamais vu d'homme blanc, Balandeco, Roketchnick,
dont le voyageur détermina la position par 12° 11´ de longitude à
l'ouest de Greenwich et par 8° 30´ de latitude nord, Maboung, au delà
d'une rivière fort large qui coule au nord de la Rockelle, Ma-Yosso,
ville principale de la frontière du Timanni, forment les différentes
étapes de la route suivie par le major Laing.
Le voyageur avait rencontré dans ce pays une institution singulière,
espèce de franc-maçonnerie, portant le nom de «pourrah», dont Caillié
avait déjà constaté l'existence sur les bords du Rio-Nunez.
«Son pouvoir, affirme Laing, l'emporte même sur celui des chefs des
divers territoires. Tout ce qu'elle fait est enveloppé dans les
ténèbres et couvert du mystère le plus profond. Jamais ses actes ne
donnent lieu à la moindre enquête de la part de l'autorité, jamais
même leur justice n'est mise en question. J'ai essayé inutilement de
remonter à l'origine et aux causes de la formation de cette association
extraordinaire; j'ai des motifs de supposer qu'aujourd'hui elles sont
inconnues de la généralité des Timanniens et que peut-être elles le
sont des membres mêmes du pourrah, dans un pays où il n'existe aucun
monument traditionnel, soit dans les écrits, soit dans les chants...»
Le Timanni, d'après les renseignements que Laing put se procurer,
serait divisé en quatre territoires, dont les chefs s'arrogent le titre
de roi.
Le sol est assez fertile et produirait en abondance du riz, des
ignames, de la cassave, des arachides et des bananes, n'était le
caractère paresseux, indolent, débauché, avaricieux, des habitants, qui
s'adonnent avec une émulation regrettable à l'ivrognerie.
«Je crois, dit Laing, qu'une certaine quantité de houes, de fléaux, de
râteaux, de pelles et d'autres outils communs serait bien reçue par ce
peuple, si l'on avait soin de lui en enseigner l'usage. Ces choses lui
conviendraient mieux pour son intérêt et pour le nôtre que les fusils,
les chapeaux retapés et les habits de charlatan qu'on a coutume de lui
fournir.»
Malgré ce vœu philanthropique du voyageur, les choses n'ont pas changé
depuis cette époque. On rencontre toujours chez les nègres la même
passion pour les liqueurs fortes, et l'on voit encore leurs roitelets,
coiffés d'un chapeau qui imite le soufflet d'un accordéon, revêtir,
sans chemise, un habit bleu à boutons de cuivre. Nous devons à la
vérité de dire que ce sont là leurs costumes de cérémonie.
Le sentiment maternel ne parut pas au voyageur être très développé chez
les Timanniennes, car, deux fois, des femmes lui proposèrent d'acheter
leurs enfants et l'accablèrent d'injures parce qu'il ne voulut pas y
consentir. Quelques jours plus tard, un grand tumulte s'élevait contre
Laing, l'un de ces blancs qui, en arrêtant la traite, avaient porté un
coup sensible à la prospérité du pays.
Le première ville qu'on trouve en entrant dans le Kouranko est Ma-Boum.
Il est curieux de noter en passant les sentiments que la vue de
l'activité des habitants inspira au major Laing.
«J'entrai dans la ville, raconte-t-il, au coucher du soleil, et
j'éprouvai d'abord une impression extrêmement favorable pour les
habitants. Ils revenaient de leur travail; on reconnaissait que tous
avaient été occupés pendant la journée. Les uns avaient préparé les
champs pour la récolte, que les pluies très prochaines allaient
favoriser; d'autres enfermaient dans des enclos le bétail, dont les
flancs lisses et la bonne apparence annonçaient qu'il était nourri dans
de gras pâturages. Le dernier coup de marteau du forgeron retentissait
aux oreilles; le tisserand mesurait la quantité de toile qu'il avait
fabriquée depuis le matin, et le tanneur enfermait dans un sac ses
étuis à couteau, ses poches et ses autres objets artistement travaillés
et colorés. Le muezzin, perché à l'entrée de la mosquée, répétait d'une
voix grave et à intervalles mesurés le cri d'-Allah Akhbar-, pour
appeler les dévots musulmans à la prière du soir.»
Ce tableau, reproduit par un Marilhat ou un Henri Regnault dans un
paysage où la lumière éclatante du soleil commence à se fondre en
teintes vertes et roses, ne pourrait-il porter ce titre si souvent
employé pour peindre semblable épisode dans nos climats brumeux: -le
Retour des champs-?
«Cette scène, continue le voyageur, par la nature et par le sentiment
qu'elle inspirait, formait un contraste agréable avec le bruit, la
confusion et la dissipation qui règnent à la même heure dans une ville
timannienne; mais il ne faut pas se fier aux apparences, et j'ajoute
avec beaucoup de regret que la conduite des Kourankoniens ne contribua
nullement à justifier la bonne opinion que j'avais d'abord conçue
d'eux.»
Le voyageur passa successivement à Koufoula, où il reçut un accueil
bienveillant, traversa un pays à l'aspect agréablement varié, dont les
montagnes du Kouranko formaient l'arrière-plan, s'arrêta à Simera,
où le chef chargea son «guiriot» de chanter la venue de l'étranger;
mais les maisons mal construites et couvertes d'un mauvais chaume
laissaient filtrer la pluie, si bien qu'après un orage, comme la fumée
n'avait pour s'échapper que les interstices du toit, Laing ressemblait
plus, suivant ses propres paroles, à un ramoneur à demi décrassé qu'à
l'étranger blanc du roi de Simera.
Laing visita ensuite la source du Tongolellé, affluent de la Rockelle,
et quitta le Kouranko pour entrer dans le Soulimana.
Le Kouranko, dont le voyageur n'avait visité que la lisière, est d'une
étendue considérable, et se divise en un grand nombre de petits États.
Les habitants ressemblent aux Mandingues par la langue et le costume,
mais ils ne sont ni aussi bien faits ni aussi intelligents. Ils ne
professent pas l'islamisme et ont une confiance illimitée dans leurs
grigris.
Assez industrieux, ils savent coudre et tisser. Le principal objet de
leur commerce est le bois de rose ou «cam», qu'ils exportent vers la
côte. Les productions du pays sont à peu près les mêmes que celles du
Timanni.
Komia, par 9° 22´ de latitude nord, est la première ville du Soulimana.
Laing vit ensuite Semba, cité riche et populeuse, où il fut reçu par
une bande de musiciens, qui l'accueillirent par leurs fanfares les plus
assourdissantes, sinon les plus harmonieuses, et il parvint enfin à
Falaba, capitale du pays.
Des témoignages d'estime tout particuliers lui furent donnés par le
roi. Celui-ci avait réuni de nombreux corps de troupes dont il passa
la revue, auxquels il fit exécuter différentes manœuvres et qui se
livrèrent à une longue et curieuse fantasia, tandis que le bruit des
tambours, les sons du violon et des autres instruments particuliers au
pays écorchaient les oreilles du voyageur. Puis de nombreux «guiriots»
se succédèrent pour chanter les louanges du roi, l'arrivée du major,
les conséquences heureuses qu'aurait sa venue pour la prospérité du
pays et le développement du commerce.
Laing profita de si heureuses dispositions pour demander au roi
la permission de visiter les sources du Niger. Celui-ci lui fit
à plusieurs reprises de fortes objections sur le danger de cette
expédition; mais, sur les instances du voyageur et considérant que «son
cœur soupirait après l'eau», il lui accorda enfin la permission qu'il
sollicitait avec tant d'insistance.
Laing n'était pas à deux heures de Falaba que l'autorisation était
révoquée et qu'il devait renoncer à une course qu'il considérait à bon
droit comme très importante.
Il obtint, quelques jours plus tard, la permission de visiter la
source de la Rockelle, ou Salé-Kongo, rivière dont, avant lui, on ne
connaissait guère le cours au delà de Rokon.
Du haut d'un rocher élevé, Laing aperçut la montagne de Loma, la plus
haute de toute la chaîne dont elle fait partie.
«On me montra, dit-il, le point d'où sortait le Niger; il me parut
de niveau avec l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à près de
seize cents pieds au-dessus du niveau de la mer, car la source de la
Rockelle, que je venais de mesurer, est à 1,400 pieds. Ayant exactement
déterminé la position de Konkodongoré et de la hauteur sur laquelle
je me trouvais, la première par observation et la seconde par estime,
il me fut facile de fixer le gisement du Loma. Je ne puis me tromper
beaucoup en donnant aux sources du Niger 9° 25´ de latitude nord et 9°
45´ de longitude occidentale.»
Le major Laing avait passé trois mois dans le Soulimana et y avait fait
de nombreuses excursions. C'est une contrée extrêmement pittoresque,
entrecoupée de collines, de grandes vallées et de prairies fertiles,
bordées de bois et ornées de massifs d'arbres touffus.
Le terrain est fertile et exige peu de travail préparatoire; les
récoltes sont abondantes, et le riz y vient très bien. Les bœufs,
les moutons, les chèvres, une volaille d'une petite espèce, quelques
chevaux, sont les animaux domestiques des Solimas. Les bêtes sauvages,
assez nombreuses, sont l'éléphant, le buffle, une espèce d'antilope,
des singes et des léopards.
Falaba, dont le nom vient du Fala-Ba, rivière sur laquelle elle est
située, peut avoir un mille et demi de long sur un mille de large. Les
maisons y sont très rapprochées comparativement aux autres villes de
l'Afrique, et elle possède une population de six mille habitants.
Sa position comme place forte est bien choisie. Élevée sur une éminence
au milieu d'une plaine inondée pendant la saison des pluies, elle est
entourée d'une palissade en bois très dur, capable de résister à toutes
les machines de guerre moins puissantes que l'artillerie.
Singulière observation: dans ce pays, les hommes et les femmes semblent
avoir fait échange d'occupations. Ces dernières ont en partage tous les
travaux de la culture, à l'exception des semailles et de la moisson;
elles bâtissent les maisons et font l'office de maçon, de barbier et
de chirurgien; les hommes s'occupent de la laiterie, vont traire les
vaches, cousent et lavent le linge.
Le 17 septembre, Laing reprenait le chemin de Sierra-Leone, chargé
des présents du roi, et, après avoir été accompagné jusqu'à plusieurs
milles de distance par une foule considérable, il regagnait la colonie
anglaise sans accident.
En résumé, cette course de Laing à travers le Timanni, le Kouranko
et le Soulimana, n'était pas sans importance. Elle nous révélait des
pays dans lesquels aucun Européen n'avait encore pénétré. Elle nous
initiait aux mœurs, à l'industrie, au commerce des habitants comme aux
productions de la contrée. En même temps, le cours et la source de la
Rockelle étaient connus, et on avait pour la première fois des données
certaines sur la source du Djoliba. Si le voyageur n'avait pu la voir
par lui-même, il s'en était cependant assez approché pour en fixer la
position d'une manière approximative.
Les résultats que Laing avait obtenus dans ce voyage ne firent
qu'exalter sa passion des découvertes. Aussi résolut-il de tout tenter
pour pénétrer jusqu'à Tembouctou.
Le 17 juin 1825, le voyageur s'embarquait à Malte pour Tripoli et
quittait cette ville avec une caravane de laquelle faisait partie
Hatita, prince Targhi ou Touareg, ami du capitaine Lyon, qui allait
l'accompagner jusqu'à Touat. Après être resté deux mois entiers à
Ghadamès, Laing abandonnait cette oasis au mois d'octobre et gagnait
Inçalah, dont il assignait la position bien plus à l'occident qu'on
ne le supposait. Après un séjour dans cette oasis qui dura depuis le
mois de novembre 1825 jusqu'en janvier 1826, le major atteignit l'Ouadi
Touat, se proposant d'aller ensuite à Tembouctou, de faire le tour du
lac Djenné ou Dibbie, de visiter le pays de Melli et de suivre le cours
du Djoliba jusqu'à son embouchure. Il serait ensuite revenu sur ses pas
jusqu'à Sockatou, aurait visité le lac Tchad et aurait essayé de gagner
le Nil. C'était là, on le voit, un projet grandiose, mais terriblement
chanceux.
Au sortir de Touat, la caravane dont Laing faisait partie fut assaillie
par des Touaregs, disent les uns, par des Berbiches, tribu voisine du
Djoliba, au dire des autres.
«Laing, reconnu pour chrétien, raconte Caillié, qui recueillit ces
renseignements à Tembouctou, fut horriblement maltraité; on ne cessa
de le frapper avec un bâton que lorsqu'on le crut mort. Je suppose
qu'un autre chrétien, qu'on me dit avoir péri sous les coups, était
quelque domestique du major. Les Maures de la caravane de Laing le
relevèrent et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie.
Dès qu'il eut repris connaissance, on le plaça sur son chameau, où il
fallut l'attacher tant il était faible et incapable de se soutenir.
Les brigands ne lui avaient rien laissé; la plus grande partie de ses
marchandises avait été pillée.»
Arrivé à Tembouctou le 18 août 1826, Laing guérit de ses blessures.
Sa convalescence fut lente, mais du moins ne fut pas troublée par les
vexations des habitants, grâce aux lettres de recommandation qu'il
avait apportées de Tripoli, grâce aux soins dévoués de son hôte, qui
était tripolitain.
Laing, d'après ce qu'un vieillard rapporta à Caillié,--ce qui semble
bien extraordinaire,--n'avait pas quitté son costume européen et se
proclamait envoyé par le roi d'Angleterre, son maître, pour visiter
Tembouctou et décrire les merveilles que cette ville renferme.
«Il paraît, ajoute le voyageur français, que Laing en avait tiré le
plan devant tout le monde, car ce même Maure me raconta, dans son
langage naïf et expressif, qu'il avait «écrit» la ville et tout ce
qu'elle contenait.»
Dès qu'il eut visité Tembouctou en détail, Laing, qui avait des raisons
particulières pour se défier des Touaregs, alla, de nuit, visiter Cabra
et contempler le Djoliba. Le major, au lieu de revenir en Europe par
le Grand Désert, désirait vivement passer par Djenné et Sego afin de
gagner les établissements français du Sénégal; mais à peine eut-il
touché quelques mots de ce projet aux Foulahs accourus pour le voir,
qu'ils déclarèrent ne pouvoir souffrir qu'un «nazareh» mît le pied sur
leur territoire, et d'ailleurs, s'il l'osait, ils sauraient l'en faire
repentir.
Laing dut donc choisir la route d'El-Arouan, où il espérait rallier
une caravane de marchands maures qui portaient du sel à Sansanding.
Mais il n'avait pas quitté Tembouctou depuis cinq jours, que la
caravane dont il faisait partie fut rejointe par un fanatique, le cheik
Hamed-ould-Habib, chef de la tribu de Zaouat. Laing fut aussitôt arrêté
sous prétexte qu'il était entré sans permission sur le territoire de la
tribu. Sollicité d'embrasser l'islamisme, le major résista et déclara
préférer la mort à l'apostasie. Sur l'heure, le cheik et ses sicaires
discutèrent le genre de supplice de leur victime, qui fut aussitôt
étranglée par deux esclaves, et dont le corps fut abandonné dans le
désert.
Tels sont les renseignements que Caillié put recueillir sur les lieux
qu'il visitait, un an seulement après la mort du major Laing. Nous
les avons complétés par quelques détails empruntés au Bulletin de la
Société de Géographie, car, avec le voyageur, ont à jamais disparu et
son journal de voyage et les observations qu'il avait pu recueillir.
Il a été raconté précédemment comment le major Laing avait pu
déterminer approximativement la source du Djoliba. Nous avons décrit
en outre les tentatives faites par Mungo-Park et Clapperton pour
l'exploration du cours moyen de ce fleuve. Il nous reste à narrer les
voyages qui eurent pour but la reconnaissance de son embouchure et de
son cours inférieur. Le premier en date et le plus concluant est celui
de Richard Lander, l'ancien domestique de Clapperton.
Richard Lander et son frère John avaient proposé au gouvernement
anglais de se rendre en Afrique, pour explorer le cours du Niger
jusqu'à son embouchure. Leur offre fut aussitôt acceptée, et ils
s'embarquèrent sur un bâtiment de l'État pour Badagry, où ils
arrivèrent le 19 mars 1830.
Le souverain du pays, Adouly, dont Richard Lander avait conservé le
meilleur souvenir, était triste. Sa ville venait d'être brûlée; ses
généraux et ses meilleurs soldats avaient péri dans un combat contre
les Lagos; lui-même n'avait échappé qu'avec peine à l'incendie qui
avait dévoré sa maison et ses richesses.
Il lui fallait reconstituer son trésor: il résolut de le faire aux
dépens des voyageurs. Ceux-ci n'obtinrent la permission de pénétrer
dans l'intérieur du pays qu'après s'être vu dépouiller de leurs
marchandises les plus précieuses. Ils durent encore signer des traites
pour l'acquisition d'un bateau à canons avec cent hommes, pour deux
poinçons de rhum, pour vingt barils de poudre, enfin pour une quantité
de marchandises qu'ils savaient bien ne devoir jamais être livrées par
ce souverain aussi insatiable qu'ivrogne.
[Illustration: Carte du voyage de Laing.]
Au reste, si le chef fit preuve d'égoïsme et d'avidité, s'il ne montra
aucun sentiment généreux, ses sujets n'hésitèrent pas à se mettre à
l'unisson, et, considérant les Anglais comme une proie, ils saisirent
toutes les occasions de les dépouiller.
Enfin, le 31 mars, Richard et John Lander purent quitter Badagry. Ils
passèrent par Wow, cité considérable, Bidjie, où Pearce et Morrison
étaient tombés malades dans la précédente expédition, Jenna, Chow,
Egga, toutes villes qu'avait visitées Clapperton, Engua, où mourut
Pearce, Asinara, la première cité ceinte de murailles qu'ils aient
rencontrée, Bohou, l'ancienne capitale du Yarriba, Jaguta, Léoguadda,
Itcho, dont le marché est renommé, et ils arrivèrent, le 13 mai, à
Katunga, précédés d'une escorte que le roi avait envoyée au-devant
d'eux.
[Illustration: Le mont Késa. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Suivant l'usage, les deux voyageurs firent halte au pied d'un arbre,
avant d'être reçus par le roi. Mais bientôt, las d'attendre, ils se
rendirent à la résidence d'Ebo, chef des eunuques et personnage le
plus influent après le souverain. Mansolah, qui les reçut peu après
au bruit diabolique des cymbales, des trompes et de la grosse caisse,
les accueillit si bien, qu'il ordonna à Ebo de faire décapiter toute
personne qui se permettrait d'importuner les voyageurs.
Cependant, craignant que Mansolah ne les retînt jusqu'à la saison des
pluies, John et Richard Lander, sur le conseil d'Ebo, ne parlèrent
pas au roi de leur désir de gagner le Niger. Ils se contentèrent de
dire qu'un de leurs compatriotes étant mort à Boussa, il y avait une
vingtaine d'années, le roi d'Angleterre les avait envoyés, vers le
sultan de Yaourie, à la recherche de ses papiers.
Bien que Mansolah n'eût pas traité les frères Lander aussi
gracieusement qu'il l'avait fait pour Clapperton, il les laissa
cependant partir huit jours après leur arrivée.
Des nombreux détails que donne la relation originale sur la ville de
Katunga et sur le Yarriba, nous ne retiendrons que la citation suivante:
«Sous le rapport de la richesse, du nombre de la population, Katunga
n'a nullement répondu à l'idée que nous nous en étions faite. La
vaste plaine au milieu de laquelle cette ville est située, quoique
très belle, le cède en vigueur de végétation, en fertilité, en beaux
aspects, au délicieux pays de Bohou, qui est bien moins renommé. Le
marché est passablement approvisionné, mais tout y est excessivement
cher. Les basses classes en sont réduites à se priver presque
entièrement de nourriture animale ou à se contenter de la chair
dégoûtante d'insectes, de reptiles et de vermine.»
L'incurie de Mansolah, l'imbécile pusillanimité de ses sujets, avaient
permis aux Fellans ou Felatahs de s'établir dans le Yarriba, de s'y
retrancher dans des villes fortifiées et de faire reconnaître leur
indépendance, jusqu'au jour où ils se trouveraient assez forts pour
établir une domination absolue sur le pays tout entier.
Les frères Lander passèrent ensuite par Atoupa, Bumbum, lieu très
fréquenté des marchands du Haoussa, du Borgou et d'autres pays, qui
trafiquent avec Gonja, par Kishi, sur les frontières du Yarriba, et
par Moussa, sur la rivière du même nom. Au delà de cette ville, ils
furent rejoints par une escorte que le sultan du Borgou envoyait à leur
rencontre.
Le sultan Yarro reçut les voyageurs avec des témoignages de
satisfaction et de bienveillance, et il parut particulièrement sensible
au plaisir de revoir Richard Lander.
Bien que ce souverain fût mahométan, il avait plus de foi dans les
pratiques superstitieuses de ses pères que dans sa nouvelle croyance.
Des fétiches et des grigris étaient suspendus à sa porte, et, dans une
de ses huttes, on voyait un tabouret carré dont les deux principaux
côtés étaient soutenus par quatre petites figures d'hommes en bois
sculpté.
Quant au peuple du Borgou, sa nature, ses mœurs, ses coutumes
diffèrent essentiellement de ceux des Yarribani.
«Ces derniers, dit la relation, sont toujours occupés à trafiquer
d'une ville à l'autre; les premiers ne quittent jamais leurs demeures
qu'en cas de guerre ou pour quelque expédition de pillage. Les uns,
pusillanimes et poltrons, les autres hardis, courageux, entreprenants,
pleins d'énergie, ne semblant jamais plus à l'aise qu'au milieu
d'exercices guerriers. Les Yarribani, généralement doux, tranquilles,
humbles, honnêtes, mais froids et apathiques; les Borgouni, hautains,
orgueilleux, trop vains pour être civils, trop rusés pour être probes,
cependant comprenant la passion de l'amour, les affections sociales,
chauds dans leurs attachements et vifs dans leurs haines.»
Le 17 juin, nos voyageurs aperçurent enfin la cité de Boussa. Leur
surprise fut grande de voir que cette ville était située en terre ferme
et non sur une île du Niger, comme le dit Clapperton. Entrés dans
Boussa par la porte de l'ouest, ils furent presque aussitôt introduits
près du roi et de la «midiki», ou reine, qui leur dirent avoir versé,
tous deux, le matin même, des larmes abondantes sur le sort de
Clapperton.
La première visite des frères Lander fut pour le Niger, ou Quorra, qui
coule au pied de la cité.
«L'aspect de ce célèbre fleuve, raconte le voyageur, nous a grandement
désappointés. Des roches noires et rugueuses s'élevaient au centre,
occasionnant, à la surface, de forts bouillonnements et des courants
qui se croisaient. On nous dit qu'au-dessus de Boussa, la rivière était
divisée en trois branches par deux petites îles fertiles, et qu'au delà
elle coulait unie et sans interruption jusqu'à Funda. Ici le Niger,
dans sa partie la plus vaste, n'a guère qu'un jet de pierre de largeur.
Le rocher sur lequel nous étions assis domine l'endroit où périrent
Park et ses compagnons.»
Ce fut d'abord avec une certaine circonspection que Richard Lander prit
des informations sur les livres et les papiers qui pouvaient rester
du voyage de Mungo-Park. Cependant, encouragé par la bienveillance
du souverain, il se décida à le questionner sur la triste fin de
l'explorateur. Mais le sultan était trop jeune à cette époque, pour
savoir ce qui s'était passé, cette catastrophe s'étant produite sous
l'avant-dernier roi; au surplus, il ferait rechercher tout ce qui
pouvait rester des dépouilles de l'illustre voyageur.
«Dans l'après-midi, dit Richard Lander, le roi est venu nous voir,
suivi d'un homme portant sous son bras un livre qui avait été trouvé
flottant sur le Niger, après le naufrage de notre compatriote. Il était
enveloppé d'un morceau d'étoffe de coton, et nos cœurs battaient,
pleins d'espérance, tandis que l'homme le développait lentement, car, à
son format, nous avions jugé que ce devait être le journal de M. Park.
Mais notre désappointement a été grand, lorsqu'en ouvrant le livre nous
avons découvert que ce n'était autre chose qu'un vieil ouvrage nautique
du dernier siècle.»
Il ne restait plus d'espoir de retrouver le journal du voyageur.
Le 23 juin, les frères Lander quittaient Boussa, remplis de
reconnaissance pour le roi, qui leur avait fait des cadeaux importants
et les avait engagés à n'accepter de vivres, de peur du poison, que
de la part des gouverneurs des villes qu'ils traverseraient. Ils
remontèrent le cours du Niger par terre jusqu'à Kagogie, où ils
s'embarquèrent sur un des mauvais canots du pays, tandis que leurs
chevaux s'en allaient par terre vers Yaourie.
«Nous n'avions guère parcouru que quelques centaines de toises, dit
Richard Lander, quand la rivière commença à s'élargir graduellement;
et aussi loin que notre vue pouvait atteindre, il y avait plus de deux
milles de distance d'un bord à l'autre. C'était tout à fait comme un
vaste canal artificiel, les bords à pic encaissant les eaux comme dans
de petites murailles, au delà desquelles se montrait la végétation.
L'eau, très basse dans quelques endroits, était assez profonde dans
d'autres pour porter une frégate. On ne peut rien imaginer de plus
pittoresque que les sites que nous avons parcourus pendant les deux
premières heures; les deux rives étaient littéralement couvertes de
hameaux et de villages. Des arbres immenses pliaient sous le poids de
feuillages épais, dont la sombre couleur, reposant les yeux de l'éclat
du soleil, contrastait avec la chatoyante verdure des collines et des
plaines. Mais, tout à coup, ce fut un changement de scène complet.
A cette rive unie de terreau, d'argile et de sable, succédèrent des
rochers noirs, rugueux; et ce spacieux miroir qui réfléchissait les
cieux, fut divisé en mille petits canaux par de larges bancs de sable.»
Un peu plus loin, le courant était barré par un mur de roches noires,
ne laissant qu'une étroite ouverture à travers laquelle les eaux se
précipitaient avec fureur. Il y a là un portage au-dessus duquel le
Niger reprend son cours, large, tranquille et majestueux.
Au bout de trois jours de navigation, les frères Lander atteignirent
un village où hommes et chevaux les attendaient. Ils ne tardèrent pas
à gagner, à travers un pays qui s'élevait graduellement, la ville de
Yaourie.
Les voyageurs furent reçus, dans une sorte de cour de ferme, proprement
tenue, par le sultan, homme replet, sale et dégoûtant, mais qui avait
l'air d'un bon vivant.
Très mécontent que Clapperton ne l'eût pas visité et que Richard
Lander, dans son voyage de retour, se fût dispensé de lui rendre
hommage, ce sultan se montra d'une rapacité révoltante. Il ne voulut
pas fournir aux voyageurs les provisions dont ils avaient besoin, et
mit en œuvre toutes ses ruses pour les retenir le plus longtemps
possible.
Ajoutons que les vivres, à Yaourie, étaient très chers, et que Richard
Lander n'avait plus guère comme marchandises que des aiguilles,
«garanties superfines pour ne pas couper le fil», sans doute parce
qu'elles manquaient du trou nécessaire à les enfiler. Aussi les
voyageurs furent-ils obligés de les jeter.
Ils tirèrent cependant parti de plusieurs boîtes d'étain, qui avaient
contenu des tablettes de bouillon, dont les étiquettes, bien que
noircies et ternies, excitaient l'envie des naturels. L'un de ceux-ci
obtint, un jour de marché, un succès des mieux caractérisés, en portant
sur sa tête, affiché à quatre endroits différents: «Excellent jus de
viande concentré.»
Ne voulant laisser les Anglais pénétrer ni dans le Nyffé, ni dans le
Bornou, le sultan de Yaourie leur déclara qu'il ne leur restait qu'à
regagner Boussa. Richard Lander demanda aussitôt par lettre au roi de
cette dernière ville l'autorisation d'acheter un canot pour atteindre
Funda, la route de terre étant infestée de Fellans, qui se livraient au
pillage.
Enfin, le 26 juillet, un messager du roi de Boussa venait s'informer de
l'inexprimable conduite du sultan de Yaourie et des causes du retard
qu'il mettait à renvoyer les Anglais à Boussa. Après un emprisonnement
de cinq semaines, les frères Lander purent donc quitter cette ville,
alors presque entièrement inondée.
Ils remontèrent le Niger jusqu'au confluent de la rivière Cubbie,
puis redescendirent à Boussa, dont le roi, charmé de les revoir, les
accueillit avec la plus franche cordialité. Ils furent, toutefois,
retenus plus longtemps qu'ils n'auraient voulu, aussi bien par la
nécessité de faire une visite au roi de Wowou, que par la difficulté
de se procurer une barque. Il y eut en outre le retard des messagers
que le roi de Boussa avait envoyés aux différents chefs dont les États
bordent le fleuve, et enfin la consultation du «Beken rouah» (l'eau
noire), qui promit de conduire sains et saufs les voyageurs jusqu'à la
mer.
En quittant le roi, les deux frères ne purent que lui exprimer
les sentiments de reconnaissance que leur avaient inspirés sa
bienveillance, son hospitalité, ses attentions, son zèle à défendre
leurs intérêts, la protection dont il n'avait cessé de leur donner des
marques, pendant un séjour de près de deux mois qu'ils avaient fait
dans sa capitale. Ce sentiment de regret était également éprouvé par
les naturels, qui, à genoux sur le passage des frères Lander, les mains
levées au ciel, appelaient sur eux la protection de leurs divinités.
Alors commença la descente du Niger. Tout d'abord, il fallut s'arrêter
dans la petite île de Mélalie, dont le chef pria les voyageurs
d'accepter un fort beau chevreau, qu'ils étaient certainement trop
polis pour refuser. Les deux Lander traversèrent ensuite la grande
ville de Congi, la Songa de Clapperton, puis Inguazilligie, passage
général des marchands allant et revenant du Nyffé aux pays situés au
N.-E. du Borgou, et ils s'arrêtèrent à Patashie, grande île, riche,
d'une beauté inexprimable, semée de bosquets de palmiers et de grands
et magnifiques arbres.
Comme cet endroit n'était pas éloigné de Wowou, Richard Lander envoya
un messager au roi de cette ville, qui se refusait à livrer le canot
acheté à son compte. L'envoyé n'ayant pas obtenu gain de cause, les
voyageurs furent donc obligés d'aller trouver ce monarque, mais ils
n'obtinrent, comme il fallait s'y attendre, que des protestations
équivalant à un refus. Dès lors, ils n'eurent d'autre ressource, pour
continuer leur voyage, que de voler les canots qu'on leur avait prêtés
à Patashie. Le 4 octobre, après de nouveaux retards, ils reprenaient
leur course, et, emportés par le courant, ils perdirent bientôt de vue
Lever ou Layaba et ses misérables habitants.
Près de cet endroit, les bords du fleuve s'élèvent d'environ quarante
pieds au-dessus de l'eau et sont à peu près perpendiculaires. La
rivière, libre de tout récif, se dirige droit au sud.
La première ville que rencontrèrent les deux frères est Bajiébo, grande
et spacieuse cité, qui, pour la malpropreté, le bruit et le désordre,
ne peut être dépassée. Puis ce furent Litchi, habitée par des Nyfféens,
et Madjie, près de laquelle le Niger se divise en trois canaux. Au bout
de quelques minutes, au moment où ils dépassaient une nouvelle île,
les voyageurs se trouvèrent tout à coup en vue d'un rocher de deux
cent quatre-vingt-un pieds de haut, appelé Kesa ou Késy, qui s'élève
perpendiculairement au milieu du fleuve. Il est grandement vénéré des
naturels, persuadés qu'ils sont qu'un génie bienfaisant en a fait sa
demeure favorite.
Un peu avant Rabba, à l'île de Bili, les frères Lander reçurent la
visite du roi des «Eaux noires», souverain de l'île de Zangoshie,
qui montait un canot d'une longueur extraordinaire, d'une propreté
inaccoutumée, décoré de drap écarlate et de galons d'or. Le jour même,
ils atteignaient la ville de Zangoshie, située en face de Rabba, la
seconde cité des Fellans après Sokatou.
Le roi de cette ville, Mallam-Dendo, était un cousin de Bello.
Vieillard aveugle, très affaibli, à la santé délabrée; persuadé de
n'avoir plus que peu d'années à vivre, il n'avait d'autre préoccupation
que d'assurer le trône à son fils.
Bien qu'il eût reçu des présents d'une valeur considérable,
Mallam-Dendo se montra très mécontent, déclarant que si les voyageurs
ne lui faisaient pas des cadeaux plus utiles et d'un autre prix, il
exigerait leurs fusils, leurs pistolets, leur poudre, avant de leur
laisser quitter Zangoshie.
Désespéré, Richard Lander ne savait que faire, lorsque le don de la
tobé (robe) de Mungo-Park, que lui avait rendue le roi de Boussa, jeta
Mallam en de tels transports de joie, qu'il se déclara le protecteur
des Européens, promit de tout mettre en œuvre pour les aider à
gagner la mer, et leur fit présent de nattes tressées des plus riches
couleurs, de deux sacs de riz et d'un régime de bananes. Ces provisions
arrivaient à point, car toute la pacotille de drap, de miroirs, de
rasoirs, de pipes était épuisée, et il ne restait plus aux Anglais que
des aiguilles et quelques bracelets d'argent à distribuer aux chefs
qu'ils rencontreraient sur le Niger.
«Vue de Zangoshie, dit Lander, Rabba donne l'idée d'une ville très
grande, nette, propre, bien bâtie. Sans défense, sans fortifications,
elle n'a pas d'enceinte de murailles. Elle est construite
irrégulièrement sur le penchant d'une colline, au pied de laquelle
coule le Niger. En grandeur, en population et en richesses, c'est la
seconde ville des Fellans. La population est un mélange de Fellans,
de Nyfféens, d'émigrés et d'esclaves de divers pays. Elle reconnaît
l'autorité d'un gouverneur auquel on donne le titre de sultan ou roi.
Rabba est célèbre pour le blé, l'huile et le miel. Le marché, quand nos
hommes y allèrent, semblait bien approvisionné de bœufs, de chevaux,
de mules, d'ânes, de moutons, de chèvres et de volailles. On offrait de
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