superbe: «J'ose me flatter d'avoir, dans tout ce qui est important, rempli l'objet de mon voyage, puisque j'ai prouvé l'existence d'une baie qui s'étend depuis Discö jusqu'au détroit de Cumberland, et terminé pour jamais la question relative à un passage au nord-ouest, dans cette direction.» Il était difficile de se tromper plus complètement. Cependant l'insuccès de cette tentative fut loin de décourager les chercheurs. Les uns y trouvèrent la confirmation éclatante des découvertes du vieux Baffin, les autres voulurent voir dans ces innombrables entrées, où la mer était si profonde et le courant si fort, autre chose que des baies. Pour eux, c'étaient des détroits, et tout espoir de découvrir le passage n'était pas perdu. L'Amirauté, frappée de ces raisons, arma aussitôt deux petits bâtiments, la bombarde l'-Hécla- et le brigantin le -Griper-. Le 5 mai 1819, ils sortirent de la Tamise sous le commandement du lieutenant William Parry, qui ne s'était pas trouvé du même avis que son chef touchant l'existence du passage du nord-ouest. Les bâtiments, sans incident de navigation extraordinaire, pénétrèrent jusqu'au détroit de sir James Lancastre; puis, après avoir été emprisonnés, pendant sept jours, au milieu de glaces accumulées sur une étendue de quatre-vingts milles, ils entrèrent dans cette baie qui devait être, suivant John Ross, fermée par une chaîne de montagnes. Non seulement ces montagnes n'existaient que dans l'imagination du navigateur, mais tous les indices qu'on remarquait annonçaient, à ne pas s'y tromper, que c'était un détroit. Par trois cent dix brasses on n'avait pas trouvé le fond; on commençait à sentir le mouvement de la houle; la température de l'eau s'était élevée de six degrés, et pendant un seul jour on ne rencontra pas moins de quatre-vingts baleines, toutes de grande taille. Descendus à terre, le 31 juillet, dans la baie Possession qu'ils avaient visitée l'année précédente, les explorateurs y trouvèrent encore imprimée la trace de leurs pas, ce qui indiquait la petite quantité de neige et de givre tombée pendant l'hiver. Au moment où, toutes voiles dehors et à l'aide d'un vent favorable, les deux bâtiments pénétraient dans le détroit de Lancastre, tous les cœurs battirent plus vite. «Il est plus aisé, dit Parry, d'imaginer que de décrire l'anxiété peinte en ce moment sur toutes les physionomies, tandis que nous avancions dans le détroit avec une rapidité toujours croissante, grâce à la brise toujours plus forte; les huniers furent couverts d'officiers et de matelots durant toute l'après-dîner, et un observateur désintéressé, s'il en pouvait être dans une scène pareille, se serait amusé de l'ardeur avec laquelle on recevait les nouvelles transmises par les vigies; jusqu'alors elles étaient toutes favorables à nos plus ambitieuses espérances.» En effet, les deux rives se continuaient parallèlement, aussi loin que l'œil les pouvait suivre à plus de cinquante milles. La hauteur des lames, l'absence de glace, tout allait persuader aux Anglais qu'ils avaient atteint la mer libre et le passage tant cherché, lorsqu'une île, contre laquelle s'était amoncelée une masse énorme de glaces, vint leur barrer le passage. Cependant un bras de mer, large d'une dizaine de lieues, s'ouvrait dans le sud. On espérait y trouver une voie de communication moins encombrée de glaces. Chose singulière, tant qu'on s'était avancé dans l'ouest par le détroit de Lancastre, les mouvements de la boussole s'étaient accrus; maintenant qu'on descendait vers le sud, l'instrument semblait avoir perdu toute action, et l'on vit, «par un curieux phénomène, la puissance dirigeante de l'aiguille aimantée s'affaiblir au point de ne pouvoir résister à l'attraction de chaque vaisseau, en sorte qu'elle marquait à vrai dire le pôle nord de l'-Hécla- ou du -Griper-.» Le bras de mer s'élargissait à mesure que les bâtiments s'avançaient dans l'ouest, et la rive s'infléchissait sensiblement vers le sud-ouest; mais, après y avoir fait cent vingt milles, ils se trouvèrent arrêtés par une barrière qui les empêcha d'aller plus loin dans cette direction. Ils regagnèrent donc le détroit de Barrow, dont celui de Lancastre ne forme que le seuil, et ils retrouvèrent, libre de glaces, cette mer qu'ils en avaient vue encombrée quelques jours auparavant. Par 92° 1/4 de latitude, fut reconnue une entrée, le canal Wellington, large d'environ huit lieues; entièrement débarrassée de glaces, elle ne paraissait fermée par aucune terre. Tous ces détroits persuadèrent aux explorateurs qu'ils naviguaient au milieu d'un immense archipel, et leur confiance en reçut de nouveaux accroissements. Cependant, la navigation devenait difficile dans les brumes; le nombre des petites îles et des bas-fonds augmentait, les glaces s'accumulaient, mais rien ne pouvait toutefois décourager Parry dans sa marche vers l'ouest. Sur une grande île, à laquelle fut donné le nom de Bathurst, les matelots trouvèrent les débris de quelques habitations d'Esquimaux, ainsi que des traces de rennes. Des observations magnétiques furent faites en cet endroit, qui amenèrent à conclure qu'on avait passé au nord du pôle magnétique. Une autre grande île, Melville, fut bientôt en vue, et, malgré les obstacles que les glaces et la brume apportaient aux progrès de l'expédition, les navires parvinrent à dépasser le 110e degré ouest, gagnant ainsi la récompense de cent mille livres sterling, promise par le Parlement. Un promontoire, situé à peu près à cet endroit, reçut le nom de cap de la Munificence; une bonne rade, dans le voisinage, fut appelée baie de l'Hécla et du Griper. Au fond de cette baie, dans le Winter-Harbour, les deux navires passèrent l'hiver. Dégréés, entourés d'épaisses bannes ouatées, ils étaient enfermés dans une enveloppe de neige, tandis que des poêles et des calorifères étaient disposés à l'intérieur. La chasse ne donna pas d'autre résultat que de causer la congélation de quelques membres des chasseurs, car tous les animaux, sauf les loups et les renards, désertèrent l'île Melville à la fin d'octobre. Comment passer cette longue nuit d'hiver sans trop d'ennuis? C'est alors que les officiers eurent la pensée de monter un théâtre sur lequel la première représentation fut donnée le 6 novembre, le jour même où le soleil disparaissait pour trois mois. Puis, après avoir composé une pièce à l'occasion de Noël, où il était fait allusion à la situation des bâtiments, ils fondèrent une gazette hebdomadaire qu'ils appelèrent -Gazette de la Géorgie du Nord-, chronique d'hiver, -The North Georgia gazette and winter chronicle-. Ce journal, dont Sabine était l'éditeur, eut vingt et un numéros et reçut au retour les honneurs de l'impression. Au mois de janvier, le scorbut fit son apparition, et la violence de la maladie causa d'abord d'assez vives alarmes; mais l'usage bien entendu des antiscorbutiques et la distribution quotidienne de la moutarde fraîche et du cresson, que Parry était parvenu à faire pousser dans des boîtes autour de son poêle, coupèrent bientôt le mal dans sa racine. Le 7 février, le soleil reparut, et, bien que plusieurs mois dussent encore s'écouler avant qu'il fût possible de quitter l'île Melville, les préparatifs de départ furent commencés. Le 30 avril, le thermomètre monta jusqu'à zéro, et les matelots, prenant cette température si basse pour l'été, voulaient quitter leurs vêtements d'hiver. Le premier ptarmigan parut le 12 mai, et, le jour suivant, on vit la piste des rennes et des chèvres à musc, qui commençaient à s'acheminer vers le nord. Mais ce qui causa aux marins une joie et une surprise tout à fait extraordinaires, ce fut la pluie qui tomba le 24 mai. «Nous étions, dit Parry, si désaccoutumés de voir l'eau dans son état naturel et surtout de la voir tomber du ciel, que cette circonstance si simple devint un véritable sujet de curiosité. Il n'y eut personne à bord, je le crois du moins, qui ne se hâtât de monter sur le pont pour observer un phénomène si intéressant et si nouveau.» Pendant la première quinzaine de juin, Parry, suivi de quelques-uns de ses officiers, fit une excursion sur l'île Melville dont il atteignit l'extrémité nord. A son retour, la végétation se montrait partout, la glace commençait à se désagréger, tout annonçait que le départ pourrait s'effectuer prochainement. Il eut lieu le 1er août; mais, au large, les glaces n'avaient pas encore fondu, et les bâtiments ne purent pénétrer dans l'est que jusqu'à l'extrémité de l'île Melville. Le point le plus extrême qu'ait atteint Parry dans cette direction est situé par 74° 26´ 25´´ de latitude et 113° 46´ 43´´ de longitude. Le retour s'opéra sans incident, et, vers le milieu de novembre, les navires avaient regagné l'Angleterre. Les résultats de ce voyage étaient considérables; non seulement une immense étendue des régions arctiques était reconnue, mais on avait fait des observations de physique et de magnétisme, et l'on avait recueilli sur les phénomènes du froid, sur le climat arctique, sur la vie animale et végétale de ces régions, des documents tout nouveaux. Dans une seule campagne, Parry venait d'obtenir plus de résultats que ne devaient le faire, pendant trente ans, tous ceux qui allaient suivre ses traces. L'Amirauté, satisfaite des résultats si importants obtenus par Parry, lui confia en 1821 le commandement de deux navires l'-Hécla- et la -Fury-, cette dernière construite sur le modèle de l'-Hécla-. Cette fois, le navigateur explora les rivages de la baie d'Hudson et visita avec le plus grand soin les côtes de la péninsule Melville, qu'il est bon de ne pas confondre avec l'île du même nom. On hiverna à l'île Winter, sur la côte orientale de cette presqu'île, et l'on eut recours aux mêmes amusements qui avaient si bien réussi dans la campagne précédente. Mais ce qui fit la diversion la plus grande à la monotonie de l'hiver, ce fut la visite d'un détachement d'Esquimaux, qui arriva, le 1er février, à travers les glaces. Leurs huttes, qu'on n'avait pas aperçues, étaient assises sur le rivage; on les visita, et dix-huit mois de rapports presque constants avec l'équipage contribuèrent à donner de ces peuples, de leur manière de vivre, de leur caractère, une tout autre idée que celle qu'on s'en était faite jusqu'alors. [Illustration: Cette circonstance devint un véritable sujet de curiosité. (Page 417.)] Mais, la reconnaissance des détroits de la Fury et de l'Hécla, qui séparent la presqu'île Melville de la Terre de Cockburn, força les voyageurs à passer un second hiver dans les régions arctiques. Si l'installation fut plus confortable, le temps s'écoula cependant avec moins de gaieté, à cause de la déception profonde qu'officiers et matelots avaient éprouvée de se voir arrêtés, au moment qu'ils comptaient faire route pour le détroit de Behring. [Illustration: Famille d'Esquimaux. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Le 12 août, les glaces s'entr'ouvrirent. Parry voulait renvoyer ses navires en Europe et continuer par terre l'exploration des terres qu'il avait découvertes; mais il dut céder aux représentations du capitaine Lyon, qui lui montra toute la témérité de ce plan désespéré. Les deux bâtiments rentrèrent donc en Angleterre après une absence de vingt-sept mois, n'ayant perdu que cinq hommes sur cent dix-huit, quoi qu'ils eussent passé deux hivers consécutifs dans ces régions hyperboréennes. Certes, les résultats de ce second voyage ne valaient pas ceux du premier; il s'en fallait cependant qu'ils fussent sans prix. On savait désormais que la côte d'Amérique ne s'étend guère au delà du 70e degré, que l'Atlantique communique avec la mer polaire par une foule de détroits et de canaux, la plupart bouchés, comme ceux de la Fury, de l'Hécla et de Fox, par des barrières de glaces qu'accumulent les courants. Si les glaces trouvées à l'extrémité sud-est de la presqu'île Melville paraissaient permanentes, il ne semblait pas en être ainsi de celles de l'entrée du Régent. Il y avait par conséquent des chances de pouvoir pénétrer par là dans le bassin polaire. La -Fury- et l'-Hécla- furent donc encore une fois armées et confiés à Parry. Ce voyage fut le moins heureux de tous ceux qu'entreprit cet habile marin, non pas qu'il ait été au-dessous de lui-même, mais il fut victime de hasards malheureux et de circonstances défavorables. C'est ainsi que, assailli dans la baie de Baffin par une abondance inusitée de glaces, il eut la plus grande peine à gagner l'entrée du Prince-Régent. Peut-être, si la saison lui avait permis d'arriver trois semaines plus tôt, aurait-il réussi à rallier la côte d'Amérique; mais il ne put que prendre les dispositions nécessaires pour l'hivernage. Ce n'était plus une éventualité redoutable pour cet officier expérimenté qu'un hiver à passer sous le Cercle polaire. Il connaissait les précautions à prendre pour conserver la santé de son équipage, pour lui créer même un certain bien-être, pour lui procurer ces occupations et ces distractions qui contribuent si puissamment à diminuer la longueur d'une nuit de trois mois. Des cours professés par les officiers, des mascarades et des représentations théâtrales, une chaleur constante de 50 degrés Fahrenheit, maintinrent les hommes en si bonne santé que, lorsque, le 20 juillet 1825, la débâcle permit à Parry de reprendre ses opérations, il n'avait à bord aucun malade. Il se mit à longer la côte orientale de l'entrée du Prince-Régent; mais les glaces flottantes se rapprochèrent et acculèrent les navires au rivage. La -Fury- fut si avariée que, malgré quatre pompes toujours en mouvement, elle pouvait à peine rester à flot. Parry essaya de la réparer, après l'avoir hissée sur un énorme banc de glace; une tempête survint, brisa l'abri temporaire du bâtiment et le lança sur le rivage où il fallut définitivement l'abandonner. Son équipage fut recueilli par l'-Hécla-, qui, à la suite de cette catastrophe, dut revenir en Angleterre. L'âme si bien trempée de Parry ne fut pas atteinte par ce dernier désastre. S'il était presque impossible d'atteindre la mer polaire par cette voie, n'en existait-il pas d'autres? Le vaste espace de mer qui s'étend entre le Groënland et le Spitzberg n'offrirait-il pas une route moins dangereuse, moins hérissée de ces énormes «ice-bergs» qui ne se forment que sur les côtes? Les plus anciennes expéditions, dont on ait le récit dans ces parages, sont celles de Scoresby, qui fréquenta longtemps ces mers à la recherche de la baleine. En 1806, il s'avança très haut dans le nord,--si haut même qu'on n'avait plus jamais atteint avec un navire, et par cette voie, la même latitude. Il se trouvait en effet, le 24 mai, par 81° 30´ de latitude et 16° de longitude est de Paris, c'est-à-dire presque au nord du Spitzberg. La glace s'étendait vers l'est-nord-est. Entre cette direction et le sud-est, la mer était complètement libre sur une étendue de trente milles, et il n'y avait pas de terre à la distance de cent milles. On doit regretter que le baleinier n'ait pas cru devoir profiter de cet état si favorable de la mer pour s'avancer vers le nord; il n'est pas douteux qu'il eût fait quelque découverte importante, s'il n'eût atteint le pôle lui-même. Ce que les exigences de sa profession de baleinier avaient empêché Scoresby d'accomplir, Parry résolut de le tenter. Il partit de Londres sur l'-Hécla-, le 27 mars 1827, gagna la Laponie norvégienne, embarqua à Hammerfest des chiens, des rennes, des canots, et continua sa route pour le Spitzberg. Le port Smeerenburg, où il voulait entrer, était encore encombré par les glaces, et l'-Hécla- continua à lutter contre elles jusqu'au 27 mai. Parry, abandonnant alors son navire dans le détroit de Hinlopen, s'avança vers le nord dans deux canots, qui portaient, avec Ross et Crozier, chacun douze hommes et soixante et onze jours de vivres. Après avoir installé un dépôt de vivres aux Sept-Iles, il chargea ses provisions et ses embarcations sur des traîneaux, qui avaient été confectionnés d'une manière toute spéciale. Il espérait ainsi pouvoir franchir la barrière des glaces solides et trouver au delà une mer, sinon entièrement libre, du moins navigable. Mais la banquise ne formait pas, comme Parry s'y attendait, un tout homogène. C'étaient tantôt de larges flaques d'eau à traverser, tantôt des collines abruptes qu'il fallait faire gravir aux traîneaux. Aussi ne s'avança-t-on en quatre jours que de quatorze kilomètres vers le nord. Le 2 juillet, par un épais brouillard, le thermomètre accusait 1°7 au-dessus de zéro à l'ombre, et 8°3 au soleil. La marche sur cette surface raboteuse, à chaque instant coupée de bras de mer, était excessivement pénible, et la vue des voyageurs se fatiguait à l'éclatante réverbération de la lumière. Malgré ces nombreux obstacles, Parry et ses compagnons s'avançaient toujours avec courage, lorsqu'ils s'aperçurent, le 20 juillet, qu'ils n'étaient parvenus qu'à 82° 37´, c'est-à-dire à neuf kilomètres seulement plus au nord que trois jours avant. Il fallait donc que la banquise fût entraînée par un fort courant vers le sud, car ils étaient certains d'avoir fait depuis ce temps au moins vingt-deux kilomètres sur la glace. Parry cacha d'abord ce résultat décourageant à l'équipage, mais il fut bientôt évident pour tout le monde qu'on ne s'élevait vers le nord que de la différence de deux vitesses opposées: celle que les voyageurs mettaient à franchir tous les obstacles accumulés sous leurs pas, et celle qui entraînait l'«ice-field» en sens contraire. L'expédition atteignit cependant un endroit où la banquise à demi rompue ne pouvait plus porter ni les hommes ni les traîneaux. C'était un amas prodigieux de glaces qui, soulevées par les flots, s'entre-choquaient avec un bruit effrayant. Les vivres étaient épuisés, les matelots découragés; Ross était blessé, Parry souffrait cruellement d'une inflammation des yeux, enfin le vent, devenu contraire, poussait les Anglais vers le sud; il fallut revenir. Cette course hardie, pendant laquelle le thermomètre ne descendit pas au-dessous de 2° 2, aurait pu réussir, si elle avait été entreprise dans une saison moins avancée. Les voyageurs, partis plus tôt, auraient pu s'élever au delà de 82° 40´; ils n'auraient assurément pas été arrêtés par la pluie, la neige et l'humidité, symptômes évidents de la débâcle estivale. Lorsque Parry regagna l'-Hécla-, il apprit que ce bâtiment avait couru les plus grands dangers. Poussés par un vent violent, les glaçons avaient rompu les chaînes et jeté à la côte le navire qui s'était échoué. Relevé, il avait été conduit à l'entrée du détroit de Waygat. Parry acheva sa route heureusement jusqu'aux Orcades, débarqua dans ces îles, et rentra à Londres le 30 septembre. Tandis que Parry cherchait un passage par les baies de Baffin ou d'Hudson afin de gagner le Pacifique, plusieurs expéditions avaient été organisées pour compléter les découvertes de Mackenzie et déterminer la direction de la côte septentrionale de l'Amérique. Il semblait que ces voyages ne présenteraient pas de très grandes difficultés, tandis que leurs résultats pouvaient être considérables pour le géographe et fort avantageux pour le marin. Le commandement en fut confié à un officier de mérite, Franklin, dont le nom est devenu justement célèbre. Le docteur Richarson et Georges Back, alors midshipman dans la marine, l'accompagnaient avec deux matelots. Arrivés le 30 août 1819 à la factorerie d'York, sur les rivages de la baie d'Hudson, après avoir recueilli auprès des chasseurs de fourrures tous les renseignements qui pouvaient leur être utiles, les explorateurs partirent le 9 septembre et entrèrent, le 22 octobre, à Cumberland-House, située à six cent quatre-vingt-dix milles. La saison touchait à sa fin. Franklin se rendit cependant, avec Georges Back, au fort Chippewayan, à l'extrémité occidentale du lac Athabasca, afin de veiller aux préparatifs de l'expédition qui devait se faire l'été suivant. Ce voyage de huit cent cinquante-sept milles fut accompli au cœur de l'hiver, par des températures de 40 à 50 degrés au-dessous de zéro. Au commencement du printemps, le docteur Richardson rejoignit au fort Chippewayan le reste de l'expédition, qui partit le 18 juillet 1820, avec l'espoir d'atteindre, avant la mauvaise saison, un hivernage confortable à l'embouchure de la Coppermine. Mais il fallut compter, plus que ne l'avaient fait Franklin et ses compagnons, sur les difficultés de la route, aussi bien que sur les obstacles qu'apporta la rigueur de la saison. Les chutes d'eau, les bas-fonds des lacs et des rivières, les portages, la rareté du gibier, retardèrent si bien les voyageurs, que le 20 août, lorsque les étangs commencèrent à se couvrir de glace, les guides canadiens firent entendre des plaintes, et quand ils virent fuir vers le sud les bandes d'oies sauvages, ils se refusèrent à aller plus loin. Franklin, malgré tout le dépit que lui causa autant de mauvais vouloir, dut renoncer à ses projets et construire à l'endroit où il se trouvait, c'est-à-dire à cinq cent cinquante milles du fort Chippewayan, sur les bords de la rivière Winter, une maison de bois, qui reçut le nom de fort Entreprise. Elle était située par 64° 28´ de latitude et 118° 6´ de longitude. Aussitôt installés, les voyageurs s'occupèrent à réunir le plus de provisions qu'il leur fut possible, et avec la chair de renne ils confectionnèrent ce mets qui est connu dans toute l'Amérique du Nord sous le nom de «pemmican». Tout d'abord, le nombre de rennes qu'on aperçut fut considérable; on n'en compta pas moins de deux mille en un seul jour, mais cela prouvait que ces animaux émigraient vers des régions plus clémentes. Aussi, bien qu'on eût préparé la chair de cent quatre-vingts de ces quadrupèdes, bien qu'on trouvât un surcroît de nourriture dans les produits de la rivière voisine, ces provisions, quoique considérables, furent-elles insuffisantes. Des tribus entières d'Indiens, à la nouvelle de l'arrivée des blancs dans le pays, étaient venues s'établir aux portes du fort et passaient leur vie à mendier et à exploiter les nouveaux venus. Aussi les balles de couvertures, de tabac et d'autres objets d'échange ne tardèrent pas à s'épuiser. Franklin, inquiet de ne pas voir arriver l'expédition qui devait le réapprovisionner, se détermina à expédier, le 18 octobre, Georges Back avec une escorte de Canadiens, au fort Chippewayan. Un tel voyage, à pied, au milieu de l'hiver, demandait un dévouement merveilleux, dont les quelques lignes suivantes peuvent donner une idée. «J'eus, dit Back à son retour, le plaisir de retrouver mes amis tous bien portants, après une absence d'environ cinq mois, durant lesquels j'avais fait onze cent quatre milles avec des souliers à neige et sans autre abri la nuit, dans les bois, qu'une couverture et une peau de daim, le thermomètre descendant souvent à 40° et une fois à 57° au-dessous de zéro; il m'arrivait parfois de passer deux ou trois jours sans prendre de nourriture.» Ceux qui étaient restés au fort eurent également à souffrir d'un froid qui descendit de trois degrés au-dessous de celui dont Parry avait souffert à l'île Melville, située cependant neuf degrés plus près du pôle. Les effets de cette température rigoureuse ne se faisaient pas sentir sur les hommes seulement; les arbres furent gelés jusqu'au cœur, au point que la hache se brisait sans pouvoir y creuser une entaille. Deux interprètes de la baie d'Hudson avaient accompagné Back au fort Entreprise. L'un d'eux possédait une fille qui passait pour la plus belle créature qu'on eût vue. Aussi, bien qu'elle n'eût encore que seize ans, avait-elle eu déjà deux maris. L'un des officiers anglais fit son portrait, au grand désespoir de la mère, qui craignait que le grand chef d'Angleterre, en contemplant cette froide image, ne devînt amoureux de l'original. Le 14 juin 1821, la Coppermine fut assez dégelée pour être navigable. On s'y embarqua aussitôt, bien que les vivres fussent presque complètement épuisés. Par bonheur, le gibier était nombreux sur les rives verdoyantes de la rivière, et l'on tua assez de bœufs musqués pour nourrir tout le monde. L'embouchure de la Coppermine fut atteinte le 18 juillet. Les Indiens, dans la crainte de rencontrer leurs ennemis les Esquimaux, reprirent aussitôt la route du fort Entreprise, tandis que les Canadiens osaient à peine lancer leurs frêles embarcations sur cette mer courroucée. Franklin les détermina cependant à se risquer, mais il ne put aller au delà de la pointe du Retour, par 68° 30´ de latitude, promontoire qui formait l'ouverture d'un golfe profond semé d'îles nombreuses, et auquel Franklin donna le nom de golfe du Couronnement de Georges IV. Franklin avait commencé de remonter la rivière Hood, lorsqu'il se vit arrêté par une cascade de deux cent cinquante pieds; il dut donc faire le reste de la route par terre, au milieu des neiges épaisses de plus de deux pieds, dans un pays stérile et complètement inconnu. Il est plus facile d'imaginer que de décrire les fatigues et les souffrances de ce voyage de retour. Franklin rentra au fort Entreprise, le 11 octobre, dans un état d'épuisement complet, n'ayant rien mangé depuis cinq jours. Le fort était abandonné. Sans provisions, malade, il semblait que Franklin n'eût plus qu'à se laisser mourir. Le lendemain, il se mit cependant à la recherche des Indiens et de ceux de ses compagnons qui l'avaient précédé; mais la neige était si épaisse qu'il dut rebrousser chemin et rentrer au fort. Pendant dix-huit jours, il ne vécut que d'une sorte de bouillie faite avec les os et les peaux du gibier tué l'année précédente. Le 29 octobre, le docteur Richardson arrivait enfin avec John Hepburn, sans les autres membres de l'expédition. En se revoyant, tous furent douloureusement frappés de leur maigreur, de l'altération de leur voix et d'un affaiblissement qui semblait le signe le moins douteux d'une fin prochaine. «M. le docteur Richardson, dit Cooley, rapportait du reste de tristes nouvelles. Pendant les deux premiers jours qui avaient suivi la séparation en trois parties de la colonne, son détachement n'avait rien trouvé à manger; le troisième, Michel était revenu avec un lièvre et une perdrix qu'ils s'étaient partagés. Le lendemain se passa encore dans une disette absolue. Le 11, Michel offrit à ses compagnons un quartier de viande qu'il leur dit avoir été coupé sur un loup; mais, ensuite, ils acquirent la conviction que c'était la chair d'un des malheureux qui avaient quitté le capitaine Franklin pour revenir auprès du docteur Richardson. Michel devenait tous les jours plus insolent et plus froid. On le soupçonna fortement d'avoir quelque part un dépôt d'aliments qu'il se réservait pour lui seul. Hepburn, étant occupé à couper du bois, entendit la détonation d'un fusil, et, regardant du côté où partait le bruit, il vit Michel se précipiter vers la tente; bientôt après, on trouva M. Hood mort, il avait une balle dans le derrière de la tête, et l'on ne put douter que son assassin ne fût Michel. Dès ce moment, il devint plus méfiant, plus effronté que jamais; et, comme sa force était supérieure à celle des Anglais qui avaient survécu, comme d'ailleurs il était bien armé, ils virent qu'il n'y avait plus pour eux de salut que dans sa mort. Je me déterminai, dit Richardson, dès que je fus convaincu que cet acte horrible était nécessaire, à en prendre sur moi toute la responsabilité, et, au moment où Michel revenait vers nous, je mis fin à ses jours en lui faisant sauter la cervelle.» [Illustration: CARTE DES REGIONS POLAIRES du Nord. -Gravé par E. Morieu.-] Plusieurs des Indiens qui avaient accompagné Franklin et Richardson étaient morts de faim, et les deux chefs allaient les suivre à bref délai dans la tombe, lorsque, enfin, le 7 novembre, trois Indiens, envoyés par Back, apportèrent les premiers secours. Aussitôt qu'ils se sentirent un peu plus vigoureux, les deux Anglais gagnèrent l'établissement de la Compagnie, où ils trouvèrent Georges Back, à qui, par deux fois dans la même expédition, ils devaient la vie. [Illustration: Husson découvrit la terre Victoria. (Page 421.)] Les résultats de ce voyage, qui embrasse cinq mille cinq cents milles, étaient de la plus haute importance pour la géographie, les expériences de magnétisme, les études de météorologie, et la côte d'Amérique, sur une immense étendue, avait été suivie jusqu'au cap Turn-again. Malgré tant de fatigues et de souffrances si bravement endurées, les explorateurs étaient prêts à recommencer leur voyage et à essayer encore une fois d'atteindre les rivages de la mer polaire. A la fin de 1823, Franklin reçut l'ordre de reconnaître la côte à l'ouest de la rivière Mackenzie. Tous les agents de la Compagnie durent préparer des provisions, des canots, des guides, et se mettre, eux et leurs ressources, à la disposition des explorateurs. Reçu avec bienveillance à New-York, Franklin gagna Albany par le fleuve Hudson, remonta le Niagara depuis Lewinston jusqu'à la fameuse chute, atteignit le fort Saint-Georges sur l'Ontario, traversa le lac, débarqua à Yorck, capitale du haut Canada; puis, passant par les lacs Simcoe, Huron, Supérieur, où il fut rejoint par vingt-quatre Canadiens, le 29 juin 1825, il rencontra les embarcations sur la rivière Methye. Tandis que le docteur Richardson relevait la côte orientale du lac du Grand-Ours et que Back surveillait les préparatifs de l'hivernage, Franklin gagna l'embouchure de la Mackenzie. La navigation fut très facile, et le voyageur ne trouva d'obstacles qu'au delta du fleuve. L'Océan était libre de glaces; des baleines noires et blanches, des phoques se jouaient à la surface des flots. Franklin débarqua dans la petite île Garry, dont la position fut déterminée par 69° 2´ de latitude et 135° 41´ de longitude, observation précieuse qui prouvait quel degré de confiance on devait accorder aux relèvements de Mackenzie. Le retour se fit sans difficulté, et le 5 septembre, les voyageurs rentrèrent dans le fort, auquel le docteur Richardson avait donné le nom de fort Franklin. L'hiver se passa en amusements, en réjouissances, en bals, auxquels prenaient part des Canadiens, des Anglais, des Écossais, des Esquimaux et des Indiens de quatre tribus différentes. Le 22 juin eut lieu le départ, et, le 4 juillet, fut atteinte la fourche où les bras de la Mackenzie se séparent. Là, l'expédition se divisa en deux détachements, qui allèrent à l'est et à l'ouest explorer les rivages polaires. A peine Franklin fut-il sorti de la rivière que, dans une grande baie, il rencontra une troupe nombreuse d'Esquimaux. Ceux-ci montrèrent d'abord une joie exubérante, mais ils ne tardèrent pas à devenir bruyants et cherchèrent à s'emparer des embarcations. Les Anglais firent en cette circonstance preuve d'une patience extrême et parvinrent à éviter toute effusion de sang. Franklin reconnut et nomma Clarence la rivière qui sépare les possessions de la Russie de celles de l'Angleterre. Un peu plus loin, un nouveau cours d'eau reçut le nom de Canning. Le 16 août, ne se trouvant encore qu'à moitié chemin du cap Glacé et l'hiver avançant rapidement, Franklin revint en arrière et pénétra dans la belle rivière de Peel, qu'il prit pour la Mackenzie. Il ne reconnut son erreur qu'en voyant dans l'est une chaîne de montagnes. Le 21 septembre, il rentrait au fort, après avoir, en trois mois, parcouru deux mille quarante-huit milles et relevé trois cent soixante-quatorze milles de la côte américaine. Quant à Richardson, il s'était avancé sur une mer plus profonde, moins encombrée de glaces, au milieu d'Esquimaux doux et hospitaliers. Il reconnut les baies Liverpool et Franklin, découvrit en face de l'embouchure de la Coppermine une terre qui n'est séparée du continent que par un canal d'une vingtaine de milles de largeur, à laquelle il donna le nom de Wollaston. Le 7 août, les embarcations étant parvenues dans le golfe du Couronnement, déjà exploré dans une course précédente, revinrent en arrière, et rentrèrent, le 1er septembre, au fort Franklin, sans avoir éprouvé le moindre accident. Entraînés par l'exposition des voyages de Parry, il nous a fallu laisser pour un moment de côté ceux que faisait à la même époque John Ross, à qui son étrange exploration de la baie de Baffin avait fait le plus grand tort aux yeux de l'Amirauté. John Ross désirait vivement réhabiliter sa réputation d'intrépidité et d'habileté. Si le gouvernement n'avait plus confiance en lui, il rencontra du moins en Félix Booth, un riche armateur, qui ne craignit pas de lui confier le commandement du bâtiment à vapeur la -Victoire-, sur lequel il partit, le 25 mai 1829, pour la baie de Baffin. On fut quatre ans sans nouvelles de ce courageux navigateur, et lorsqu'il fut de retour, on apprit que la moisson de ses découvertes était aussi riche que celle qu'avait faite Parry dans sa première expédition. Entré par les détroits de Barrow et de Lancastre dans celui du Prince-Régent, John Ross avait retrouvé l'endroit où, quatre ans auparavant, la -Fury- avait été abandonnée. Continuant sa route au sud, John Ross hiverna au havre Félix,--ainsi appelé en l'honneur du promoteur de l'expédition,--et là, il apprit que les terres qu'il venait de reconnaître formaient une immense presqu'île rattachée dans le sud à l'Amérique. Au mois d'avril 1830, James Ross, neveu du chef de l'expédition, partit en canot pour reconnaître ces côtes, ainsi que celles de la Terre du Roi-Guillaume. En novembre, il fallut hiverner de nouveau, car on n'avait pu faire remonter le navire que de quelques milles vers le nord, et l'on s'établit dans le havre Shériff. Le froid fut excessif, et de tous ceux que les marins de la -Victoire- passèrent dans les glaces, ce fut l'hiver le plus rigoureux. L'été de 1831 fut consacré à diverses reconnaissances, qui démontrèrent l'absence de communication entre les deux mers. On ne parvint encore cette fois qu'à faire avancer le navire de quelques milles dans le nord, jusqu'au havre de la Découverte. Mais, à la suite d'un nouvel hiver très froid, il fallut renoncer à le tirer de sa prison glacée. Bien heureux d'avoir trouvé les provisions de la -Fury-, sans lesquelles ils seraient morts de faim, les Anglais attendirent, au milieu d'un abattement chaque jour plus grand, de privations, de souffrances incroyables, le retour du nouvel été. Au mois de juillet 1833, les quartiers d'hiver furent définitivement abandonnés, l'on gagna par terre le détroit du Prince-Régent, celui de Barrow, et l'on débouchait sur le rivage de la baie de Baffin, lorsqu'un navire apparut. C'était l'-Isabelle-, que Ross avait commandée lui-même autrefois, et qui recueillit les naufragés de la -Victoire-. Pendant ce temps, l'Angleterre n'avait pas abandonné ses enfants, et chaque année elle avait envoyé une expédition à leur recherche. En 1833, c'est Georges Back, le compagnon de Franklin. Parti du fort Révolution, sur les rives du lac de l'Esclave, il s'avance vers le nord, et, après avoir découvert la rivière Thloni-Tcho-Déseth, il prend ses quartiers d'hiver et se dispose à gagner l'année suivante la mer polaire, où l'on suppose Ross prisonnier, lorsqu'il apprend l'incroyable retour de celui-ci. L'année suivante, le même explorateur reconnaît à fond la belle rivière aux Poissons, qu'il avait découverte l'année précédente, et aperçoit les montagnes de la Reine Adélaïde, ainsi que les pointes Booth et James Ross. En 1836, il est à la tête d'une nouvelle expédition qui, cette fois, se fait par mer, et il essaye vainement de relier entre elles les découvertes de Ross et de Franklin. Cette tâche était réservée à trois officiers de la Compagnie de la baie d'Hudson, MM. Peter William, Dease et Thomas Simpson. Ils partirent le 1er juin 1837 du fort Chippewayan, et, descendant la Mackenzie, ils arrivèrent le 9 juillet aux bords de la mer, sur laquelle ils purent s'avancer par 71° 3´ de latitude et 156° 46´ de longitude ouest jusqu'à un cap qui reçut le nom de Georges-Simpson, le gouverneur de la Compagnie. Thomas Simpson continua à s'avancer dans l'ouest, par terre, avec cinq hommes, jusqu'à la pointe Barrow, qu'un des officiers de Beechey avait déjà vue en venant du détroit de Behring. La reconnaissance de la côte américaine depuis le cap Turn-again jusqu'au détroit de Behring était donc complète. Il ne restait plus d'inconnu que l'espace compris entre la pointe Ogle et le cap Turn-again: ce fut la tâche que se donnèrent les explorateurs pour la campagne suivante. Partant en 1838 de la Coppermine, ils suivirent la côte à l'est, arrivèrent le 9 août au cap Turn-again; mais, les glaces ne permettant pas aux canots de le doubler, Thomas Simpson hiverna, découvrit la Terre Victoria, et le 12 août 1839, arrivé à la rivière de Back, il continua jusqu'à la fin du mois à explorer la Boothia. La ligne de côtes était donc définitivement déterminée. Au prix de quels efforts, de quelles fatigues, de quels sacrifices et de quel dévouement! Mais combien peu compte la vie humaine, lorsqu'elle entre en balance avec les progrès de la science! Qu'il faut de désintéressement, de passion à ces savants, ces marins, ces explorateurs, qui abandonnent tout ce qui fait le bonheur de l'existence, pour contribuer, dans la mesure de leurs forces, aux progrès des connaissances humaines et au développement scientifique et moral de l'humanité! Avec le récit de ces derniers voyages dans lesquels s'achève la découverte de la Terre, se termine cette œuvre, qui s'est ouverte avec l'histoire des tentatives des premiers explorateurs. La configuration du globe est maintenant connue, la tâche des explorateurs est finie. La terre que l'homme habite lui est désormais familière. Il ne lui reste plus qu'à utiliser les immenses ressources des contrées dont l'accès lui est devenu facile ou dont il a su s'emparer. Qu'elle est fertile en enseignements de tout genre, cette histoire de vingt siècles de découvertes! Jetons un coup d'œil en arrière, et résumons à grands traits les progrès accomplis durant cette longue suite d'années. Si nous prenons la mappemonde d'Hécatée, qui vivait cinq cents ans avant l'ère chrétienne, que verrons-nous? Le monde connu n'embrasse guère que le bassin de la Méditerranée. La Terre, si profondément défigurée dans ses contours, n'est représentée que par une minime partie de l'Europe méridionale, de l'Asie antérieure et de l'Afrique septentrionale. Autour de ces terres tourne un fleuve sans commencement ni fin, qui porte le nom d'Océan. Plaçons maintenant à côté de cette carte, vénérable monument de la science antique, un planisphère qui nous représente le monde de 1840. Sur l'immensité du globe, ce que connaissait Hécatée, encore bien qu'imparfaitement, ne constitue plus qu'une tache presque imperceptible. Avec ces points de départ et d'arrivée, vous pouvez juger de l'immensité des découvertes. Imaginez maintenant ce que suppose d'informations de tout genre la connaissance du globe tout entier, vous resterez émerveillé devant le résultat des efforts de tant d'explorateurs et de martyrs; vous embrasserez l'utilité de ces découvertes et les rapports intimes qui unissent la Géographie à toutes les autres sciences. Tel est le point de vue auquel il faut se placer pour saisir toute la portée philosophique d'une œuvre à laquelle se sont dévouées tant de générations. Assurément, ce sont des motifs d'ordres bien différents qui ont fait agir tous ces découvreurs. C'est d'abord la curiosité naturelle au propriétaire, qui tient à connaître dans toute son étendue le domaine qu'il possède, à en mesurer les portions habitables, à en délimiter les mers; puis, ce sont les exigences d'un commerce encore dans l'enfance, qui ont cependant permis de transporter jusqu'en Norwège les produits de l'industrie asiatique. Avec Hérodote, le but s'élève, et c'est déjà le désir de connaître l'histoire, les mœurs, la religion des peuples étrangers. Plus tard, avec les croisades, dont le résultat le plus certain fut de vulgariser l'étude de l'Orient, c'est, pour un petit nombre, le désir d'arracher aux mains des infidèles le théâtre de la passion d'un Dieu; pour la plupart, c'est la soif du pillage et l'attrait de l'inconnu. Si Colomb, cherchant une nouvelle route pour se rendre au pays des Épices, rencontre l'Amérique sur son chemin, ses successeurs ne sont plus animés que du désir de faire rapidement fortune. Combien ils diffèrent de ces nobles Portugais, qui sacrifient leurs intérêts privés à la gloire et à la prospérité coloniale de leur patrie, et meurent plus pauvres qu'ils n'étaient au moment où ils ont été investis de ces fonctions qu'ils devaient honorer. Au XVIe siècle, le désir d'échapper à la persécution religieuse et la guerre civile jettent dans le Nouveau Monde ces huguenots et surtout ces quakers qui, en posant les bases de la prospérité coloniale de l'Angleterre, devaient transformer l'Amérique. Le siècle suivant est par excellence colonisateur. En Amérique les Français, aux Indes les Anglais, en Océanie les Hollandais, établissent des comptoirs et des loges, tandis que les missionnaires s'efforcent de conquérir à la foi du Christ et aux idées modernes l'immuable empire du Milieu. Le XVIIIe siècle, préparant la voie à notre époque, rectifie les erreurs accréditées; il relève en détail et par le menu les continents et les archipels, il perfectionne en un mot les découvertes de ses devanciers. C'est à la même tâche que se dévouent les explorateurs modernes, qui tiennent à ne pas laisser échapper à leurs relèvements le moindre coin de terre, le plus petit îlot. C'est à cette préoccupation qu'obéissent aussi ces intrépides navigateurs, qui vont explorer les solitudes glacées des deux pôles et déchirent le dernier lambeau du voile qui avait si longtemps dérobé le globe à nos regards. Ainsi donc, tout est connu, classé, catalogué, étiqueté! Mais le résultat de tant de nobles travaux va-t-il être enterré dans quelque atlas soigneusement dressé, où n'iront le chercher que les savants de profession? Non! Ce globe conquis par nos pères, au prix de tant de fatigues et de dangers, c'est à nous qu'il appartient de l'utiliser, de le faire valoir. L'héritage est trop beau pour n'en point tirer parti! A nous, par tous les moyens que le progrès des sciences met à notre disposition, d'étudier, de défricher, d'exploiter! Plus de terrains en jachère, plus de déserts infranchissables, plus de cours d'eau inutiles, plus de mers insondables, plus de montagnes inaccessibles! Les obstacles que la nature nous oppose, nous les supprimons. Les isthmes de Suez et de Panama nous gênent: nous les coupons. Le Sahara nous empêche de relier l'Algérie au Sénégal: nous y jetons un railway. L'Océan nous sépare de l'Amérique: un câble électrique nous y relie. Le Pas de Calais empêche deux peuples, si bien faits pour s'entendre, de se serrer cordialement la main: nous y percerons un chemin de fer! Voilà notre tâche, à nous autres contemporains. Est-elle donc moins belle que celle de nos devanciers, qu'elle n'ait encore tenté quelque écrivain de renom? Pour nous, si attrayant qu'il soit, ce sujet sortirait du cadre que nous nous étions d'abord tracé. Nous avons voulu écrire l'-Histoire de la découverte de la Terre-, nous l'avons écrite, notre œuvre est donc finie. FIN 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797