superbe: «J'ose me flatter d'avoir, dans tout ce qui est important,
rempli l'objet de mon voyage, puisque j'ai prouvé l'existence d'une
baie qui s'étend depuis Discö jusqu'au détroit de Cumberland, et
terminé pour jamais la question relative à un passage au nord-ouest,
dans cette direction.»
Il était difficile de se tromper plus complètement.
Cependant l'insuccès de cette tentative fut loin de décourager les
chercheurs. Les uns y trouvèrent la confirmation éclatante des
découvertes du vieux Baffin, les autres voulurent voir dans ces
innombrables entrées, où la mer était si profonde et le courant si
fort, autre chose que des baies. Pour eux, c'étaient des détroits, et
tout espoir de découvrir le passage n'était pas perdu.
L'Amirauté, frappée de ces raisons, arma aussitôt deux petits
bâtiments, la bombarde l'-Hécla- et le brigantin le -Griper-. Le 5 mai
1819, ils sortirent de la Tamise sous le commandement du lieutenant
William Parry, qui ne s'était pas trouvé du même avis que son chef
touchant l'existence du passage du nord-ouest. Les bâtiments, sans
incident de navigation extraordinaire, pénétrèrent jusqu'au détroit de
sir James Lancastre; puis, après avoir été emprisonnés, pendant sept
jours, au milieu de glaces accumulées sur une étendue de quatre-vingts
milles, ils entrèrent dans cette baie qui devait être, suivant John
Ross, fermée par une chaîne de montagnes.
Non seulement ces montagnes n'existaient que dans l'imagination du
navigateur, mais tous les indices qu'on remarquait annonçaient, à ne
pas s'y tromper, que c'était un détroit. Par trois cent dix brasses
on n'avait pas trouvé le fond; on commençait à sentir le mouvement
de la houle; la température de l'eau s'était élevée de six degrés,
et pendant un seul jour on ne rencontra pas moins de quatre-vingts
baleines, toutes de grande taille.
Descendus à terre, le 31 juillet, dans la baie Possession qu'ils
avaient visitée l'année précédente, les explorateurs y trouvèrent
encore imprimée la trace de leurs pas, ce qui indiquait la petite
quantité de neige et de givre tombée pendant l'hiver.
Au moment où, toutes voiles dehors et à l'aide d'un vent favorable,
les deux bâtiments pénétraient dans le détroit de Lancastre, tous les
cœurs battirent plus vite.
«Il est plus aisé, dit Parry, d'imaginer que de décrire l'anxiété
peinte en ce moment sur toutes les physionomies, tandis que nous
avancions dans le détroit avec une rapidité toujours croissante, grâce
à la brise toujours plus forte; les huniers furent couverts d'officiers
et de matelots durant toute l'après-dîner, et un observateur
désintéressé, s'il en pouvait être dans une scène pareille, se serait
amusé de l'ardeur avec laquelle on recevait les nouvelles transmises
par les vigies; jusqu'alors elles étaient toutes favorables à nos plus
ambitieuses espérances.»
En effet, les deux rives se continuaient parallèlement, aussi loin que
l'œil les pouvait suivre à plus de cinquante milles. La hauteur des
lames, l'absence de glace, tout allait persuader aux Anglais qu'ils
avaient atteint la mer libre et le passage tant cherché, lorsqu'une
île, contre laquelle s'était amoncelée une masse énorme de glaces, vint
leur barrer le passage.
Cependant un bras de mer, large d'une dizaine de lieues, s'ouvrait dans
le sud. On espérait y trouver une voie de communication moins encombrée
de glaces. Chose singulière, tant qu'on s'était avancé dans l'ouest
par le détroit de Lancastre, les mouvements de la boussole s'étaient
accrus; maintenant qu'on descendait vers le sud, l'instrument semblait
avoir perdu toute action, et l'on vit, «par un curieux phénomène, la
puissance dirigeante de l'aiguille aimantée s'affaiblir au point de ne
pouvoir résister à l'attraction de chaque vaisseau, en sorte qu'elle
marquait à vrai dire le pôle nord de l'-Hécla- ou du -Griper-.»
Le bras de mer s'élargissait à mesure que les bâtiments s'avançaient
dans l'ouest, et la rive s'infléchissait sensiblement vers le
sud-ouest; mais, après y avoir fait cent vingt milles, ils se
trouvèrent arrêtés par une barrière qui les empêcha d'aller plus loin
dans cette direction. Ils regagnèrent donc le détroit de Barrow, dont
celui de Lancastre ne forme que le seuil, et ils retrouvèrent, libre
de glaces, cette mer qu'ils en avaient vue encombrée quelques jours
auparavant.
Par 92° 1/4 de latitude, fut reconnue une entrée, le canal Wellington,
large d'environ huit lieues; entièrement débarrassée de glaces, elle
ne paraissait fermée par aucune terre. Tous ces détroits persuadèrent
aux explorateurs qu'ils naviguaient au milieu d'un immense archipel, et
leur confiance en reçut de nouveaux accroissements.
Cependant, la navigation devenait difficile dans les brumes; le
nombre des petites îles et des bas-fonds augmentait, les glaces
s'accumulaient, mais rien ne pouvait toutefois décourager Parry dans sa
marche vers l'ouest. Sur une grande île, à laquelle fut donné le nom de
Bathurst, les matelots trouvèrent les débris de quelques habitations
d'Esquimaux, ainsi que des traces de rennes. Des observations
magnétiques furent faites en cet endroit, qui amenèrent à conclure
qu'on avait passé au nord du pôle magnétique.
Une autre grande île, Melville, fut bientôt en vue, et, malgré les
obstacles que les glaces et la brume apportaient aux progrès de
l'expédition, les navires parvinrent à dépasser le 110e degré ouest,
gagnant ainsi la récompense de cent mille livres sterling, promise par
le Parlement.
Un promontoire, situé à peu près à cet endroit, reçut le nom de cap de
la Munificence; une bonne rade, dans le voisinage, fut appelée baie de
l'Hécla et du Griper. Au fond de cette baie, dans le Winter-Harbour,
les deux navires passèrent l'hiver. Dégréés, entourés d'épaisses bannes
ouatées, ils étaient enfermés dans une enveloppe de neige, tandis que
des poêles et des calorifères étaient disposés à l'intérieur. La chasse
ne donna pas d'autre résultat que de causer la congélation de quelques
membres des chasseurs, car tous les animaux, sauf les loups et les
renards, désertèrent l'île Melville à la fin d'octobre.
Comment passer cette longue nuit d'hiver sans trop d'ennuis?
C'est alors que les officiers eurent la pensée de monter un théâtre sur
lequel la première représentation fut donnée le 6 novembre, le jour
même où le soleil disparaissait pour trois mois. Puis, après avoir
composé une pièce à l'occasion de Noël, où il était fait allusion à
la situation des bâtiments, ils fondèrent une gazette hebdomadaire
qu'ils appelèrent -Gazette de la Géorgie du Nord-, chronique d'hiver,
-The North Georgia gazette and winter chronicle-. Ce journal, dont
Sabine était l'éditeur, eut vingt et un numéros et reçut au retour les
honneurs de l'impression.
Au mois de janvier, le scorbut fit son apparition, et la violence de la
maladie causa d'abord d'assez vives alarmes; mais l'usage bien entendu
des antiscorbutiques et la distribution quotidienne de la moutarde
fraîche et du cresson, que Parry était parvenu à faire pousser dans
des boîtes autour de son poêle, coupèrent bientôt le mal dans sa racine.
Le 7 février, le soleil reparut, et, bien que plusieurs mois dussent
encore s'écouler avant qu'il fût possible de quitter l'île Melville,
les préparatifs de départ furent commencés. Le 30 avril, le thermomètre
monta jusqu'à zéro, et les matelots, prenant cette température si basse
pour l'été, voulaient quitter leurs vêtements d'hiver. Le premier
ptarmigan parut le 12 mai, et, le jour suivant, on vit la piste des
rennes et des chèvres à musc, qui commençaient à s'acheminer vers le
nord. Mais ce qui causa aux marins une joie et une surprise tout à fait
extraordinaires, ce fut la pluie qui tomba le 24 mai.
«Nous étions, dit Parry, si désaccoutumés de voir l'eau dans son état
naturel et surtout de la voir tomber du ciel, que cette circonstance si
simple devint un véritable sujet de curiosité. Il n'y eut personne à
bord, je le crois du moins, qui ne se hâtât de monter sur le pont pour
observer un phénomène si intéressant et si nouveau.»
Pendant la première quinzaine de juin, Parry, suivi de quelques-uns de
ses officiers, fit une excursion sur l'île Melville dont il atteignit
l'extrémité nord. A son retour, la végétation se montrait partout, la
glace commençait à se désagréger, tout annonçait que le départ pourrait
s'effectuer prochainement. Il eut lieu le 1er août; mais, au large, les
glaces n'avaient pas encore fondu, et les bâtiments ne purent pénétrer
dans l'est que jusqu'à l'extrémité de l'île Melville. Le point le plus
extrême qu'ait atteint Parry dans cette direction est situé par 74° 26´
25´´ de latitude et 113° 46´ 43´´ de longitude. Le retour s'opéra sans
incident, et, vers le milieu de novembre, les navires avaient regagné
l'Angleterre.
Les résultats de ce voyage étaient considérables; non seulement une
immense étendue des régions arctiques était reconnue, mais on avait
fait des observations de physique et de magnétisme, et l'on avait
recueilli sur les phénomènes du froid, sur le climat arctique, sur la
vie animale et végétale de ces régions, des documents tout nouveaux.
Dans une seule campagne, Parry venait d'obtenir plus de résultats que
ne devaient le faire, pendant trente ans, tous ceux qui allaient suivre
ses traces.
L'Amirauté, satisfaite des résultats si importants obtenus par
Parry, lui confia en 1821 le commandement de deux navires l'-Hécla-
et la -Fury-, cette dernière construite sur le modèle de l'-Hécla-.
Cette fois, le navigateur explora les rivages de la baie d'Hudson et
visita avec le plus grand soin les côtes de la péninsule Melville,
qu'il est bon de ne pas confondre avec l'île du même nom. On hiverna
à l'île Winter, sur la côte orientale de cette presqu'île, et l'on
eut recours aux mêmes amusements qui avaient si bien réussi dans la
campagne précédente. Mais ce qui fit la diversion la plus grande à la
monotonie de l'hiver, ce fut la visite d'un détachement d'Esquimaux,
qui arriva, le 1er février, à travers les glaces. Leurs huttes, qu'on
n'avait pas aperçues, étaient assises sur le rivage; on les visita,
et dix-huit mois de rapports presque constants avec l'équipage
contribuèrent à donner de ces peuples, de leur manière de vivre, de
leur caractère, une tout autre idée que celle qu'on s'en était faite
jusqu'alors.
[Illustration: Cette circonstance devint un véritable sujet de
curiosité. (Page 417.)]
Mais, la reconnaissance des détroits de la Fury et de l'Hécla, qui
séparent la presqu'île Melville de la Terre de Cockburn, força les
voyageurs à passer un second hiver dans les régions arctiques. Si
l'installation fut plus confortable, le temps s'écoula cependant
avec moins de gaieté, à cause de la déception profonde qu'officiers
et matelots avaient éprouvée de se voir arrêtés, au moment qu'ils
comptaient faire route pour le détroit de Behring.
[Illustration: Famille d'Esquimaux. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Le 12 août, les glaces s'entr'ouvrirent. Parry voulait renvoyer ses
navires en Europe et continuer par terre l'exploration des terres qu'il
avait découvertes; mais il dut céder aux représentations du capitaine
Lyon, qui lui montra toute la témérité de ce plan désespéré. Les deux
bâtiments rentrèrent donc en Angleterre après une absence de vingt-sept
mois, n'ayant perdu que cinq hommes sur cent dix-huit, quoi qu'ils
eussent passé deux hivers consécutifs dans ces régions hyperboréennes.
Certes, les résultats de ce second voyage ne valaient pas ceux du
premier; il s'en fallait cependant qu'ils fussent sans prix. On savait
désormais que la côte d'Amérique ne s'étend guère au delà du 70e
degré, que l'Atlantique communique avec la mer polaire par une foule
de détroits et de canaux, la plupart bouchés, comme ceux de la Fury,
de l'Hécla et de Fox, par des barrières de glaces qu'accumulent les
courants.
Si les glaces trouvées à l'extrémité sud-est de la presqu'île Melville
paraissaient permanentes, il ne semblait pas en être ainsi de celles de
l'entrée du Régent. Il y avait par conséquent des chances de pouvoir
pénétrer par là dans le bassin polaire. La -Fury- et l'-Hécla- furent
donc encore une fois armées et confiés à Parry.
Ce voyage fut le moins heureux de tous ceux qu'entreprit cet habile
marin, non pas qu'il ait été au-dessous de lui-même, mais il fut
victime de hasards malheureux et de circonstances défavorables.
C'est ainsi que, assailli dans la baie de Baffin par une abondance
inusitée de glaces, il eut la plus grande peine à gagner l'entrée du
Prince-Régent. Peut-être, si la saison lui avait permis d'arriver trois
semaines plus tôt, aurait-il réussi à rallier la côte d'Amérique; mais
il ne put que prendre les dispositions nécessaires pour l'hivernage.
Ce n'était plus une éventualité redoutable pour cet officier
expérimenté qu'un hiver à passer sous le Cercle polaire. Il connaissait
les précautions à prendre pour conserver la santé de son équipage, pour
lui créer même un certain bien-être, pour lui procurer ces occupations
et ces distractions qui contribuent si puissamment à diminuer la
longueur d'une nuit de trois mois.
Des cours professés par les officiers, des mascarades et des
représentations théâtrales, une chaleur constante de 50 degrés
Fahrenheit, maintinrent les hommes en si bonne santé que, lorsque, le
20 juillet 1825, la débâcle permit à Parry de reprendre ses opérations,
il n'avait à bord aucun malade.
Il se mit à longer la côte orientale de l'entrée du Prince-Régent;
mais les glaces flottantes se rapprochèrent et acculèrent les navires
au rivage. La -Fury- fut si avariée que, malgré quatre pompes toujours
en mouvement, elle pouvait à peine rester à flot. Parry essaya de la
réparer, après l'avoir hissée sur un énorme banc de glace; une tempête
survint, brisa l'abri temporaire du bâtiment et le lança sur le rivage
où il fallut définitivement l'abandonner. Son équipage fut recueilli
par l'-Hécla-, qui, à la suite de cette catastrophe, dut revenir en
Angleterre.
L'âme si bien trempée de Parry ne fut pas atteinte par ce dernier
désastre. S'il était presque impossible d'atteindre la mer polaire par
cette voie, n'en existait-il pas d'autres? Le vaste espace de mer qui
s'étend entre le Groënland et le Spitzberg n'offrirait-il pas une
route moins dangereuse, moins hérissée de ces énormes «ice-bergs» qui
ne se forment que sur les côtes?
Les plus anciennes expéditions, dont on ait le récit dans ces
parages, sont celles de Scoresby, qui fréquenta longtemps ces mers à
la recherche de la baleine. En 1806, il s'avança très haut dans le
nord,--si haut même qu'on n'avait plus jamais atteint avec un navire,
et par cette voie, la même latitude. Il se trouvait en effet, le
24 mai, par 81° 30´ de latitude et 16° de longitude est de Paris,
c'est-à-dire presque au nord du Spitzberg. La glace s'étendait vers
l'est-nord-est. Entre cette direction et le sud-est, la mer était
complètement libre sur une étendue de trente milles, et il n'y avait
pas de terre à la distance de cent milles.
On doit regretter que le baleinier n'ait pas cru devoir profiter de
cet état si favorable de la mer pour s'avancer vers le nord; il n'est
pas douteux qu'il eût fait quelque découverte importante, s'il n'eût
atteint le pôle lui-même.
Ce que les exigences de sa profession de baleinier avaient empêché
Scoresby d'accomplir, Parry résolut de le tenter.
Il partit de Londres sur l'-Hécla-, le 27 mars 1827, gagna la Laponie
norvégienne, embarqua à Hammerfest des chiens, des rennes, des canots,
et continua sa route pour le Spitzberg.
Le port Smeerenburg, où il voulait entrer, était encore encombré par
les glaces, et l'-Hécla- continua à lutter contre elles jusqu'au 27
mai. Parry, abandonnant alors son navire dans le détroit de Hinlopen,
s'avança vers le nord dans deux canots, qui portaient, avec Ross et
Crozier, chacun douze hommes et soixante et onze jours de vivres.
Après avoir installé un dépôt de vivres aux Sept-Iles, il chargea ses
provisions et ses embarcations sur des traîneaux, qui avaient été
confectionnés d'une manière toute spéciale. Il espérait ainsi pouvoir
franchir la barrière des glaces solides et trouver au delà une mer,
sinon entièrement libre, du moins navigable.
Mais la banquise ne formait pas, comme Parry s'y attendait, un tout
homogène. C'étaient tantôt de larges flaques d'eau à traverser, tantôt
des collines abruptes qu'il fallait faire gravir aux traîneaux. Aussi
ne s'avança-t-on en quatre jours que de quatorze kilomètres vers le
nord.
Le 2 juillet, par un épais brouillard, le thermomètre accusait 1°7
au-dessus de zéro à l'ombre, et 8°3 au soleil.
La marche sur cette surface raboteuse, à chaque instant coupée de
bras de mer, était excessivement pénible, et la vue des voyageurs se
fatiguait à l'éclatante réverbération de la lumière.
Malgré ces nombreux obstacles, Parry et ses compagnons s'avançaient
toujours avec courage, lorsqu'ils s'aperçurent, le 20 juillet, qu'ils
n'étaient parvenus qu'à 82° 37´, c'est-à-dire à neuf kilomètres
seulement plus au nord que trois jours avant. Il fallait donc que la
banquise fût entraînée par un fort courant vers le sud, car ils étaient
certains d'avoir fait depuis ce temps au moins vingt-deux kilomètres
sur la glace.
Parry cacha d'abord ce résultat décourageant à l'équipage, mais il fut
bientôt évident pour tout le monde qu'on ne s'élevait vers le nord que
de la différence de deux vitesses opposées: celle que les voyageurs
mettaient à franchir tous les obstacles accumulés sous leurs pas, et
celle qui entraînait l'«ice-field» en sens contraire.
L'expédition atteignit cependant un endroit où la banquise à demi
rompue ne pouvait plus porter ni les hommes ni les traîneaux.
C'était un amas prodigieux de glaces qui, soulevées par les flots,
s'entre-choquaient avec un bruit effrayant. Les vivres étaient épuisés,
les matelots découragés; Ross était blessé, Parry souffrait cruellement
d'une inflammation des yeux, enfin le vent, devenu contraire, poussait
les Anglais vers le sud; il fallut revenir.
Cette course hardie, pendant laquelle le thermomètre ne descendit pas
au-dessous de 2° 2, aurait pu réussir, si elle avait été entreprise
dans une saison moins avancée. Les voyageurs, partis plus tôt, auraient
pu s'élever au delà de 82° 40´; ils n'auraient assurément pas été
arrêtés par la pluie, la neige et l'humidité, symptômes évidents de la
débâcle estivale.
Lorsque Parry regagna l'-Hécla-, il apprit que ce bâtiment avait couru
les plus grands dangers. Poussés par un vent violent, les glaçons
avaient rompu les chaînes et jeté à la côte le navire qui s'était
échoué. Relevé, il avait été conduit à l'entrée du détroit de Waygat.
Parry acheva sa route heureusement jusqu'aux Orcades, débarqua dans ces
îles, et rentra à Londres le 30 septembre.
Tandis que Parry cherchait un passage par les baies de Baffin ou
d'Hudson afin de gagner le Pacifique, plusieurs expéditions avaient été
organisées pour compléter les découvertes de Mackenzie et déterminer la
direction de la côte septentrionale de l'Amérique.
Il semblait que ces voyages ne présenteraient pas de très grandes
difficultés, tandis que leurs résultats pouvaient être considérables
pour le géographe et fort avantageux pour le marin. Le commandement
en fut confié à un officier de mérite, Franklin, dont le nom est
devenu justement célèbre. Le docteur Richarson et Georges Back, alors
midshipman dans la marine, l'accompagnaient avec deux matelots.
Arrivés le 30 août 1819 à la factorerie d'York, sur les rivages de
la baie d'Hudson, après avoir recueilli auprès des chasseurs de
fourrures tous les renseignements qui pouvaient leur être utiles, les
explorateurs partirent le 9 septembre et entrèrent, le 22 octobre, à
Cumberland-House, située à six cent quatre-vingt-dix milles. La saison
touchait à sa fin. Franklin se rendit cependant, avec Georges Back,
au fort Chippewayan, à l'extrémité occidentale du lac Athabasca, afin
de veiller aux préparatifs de l'expédition qui devait se faire l'été
suivant. Ce voyage de huit cent cinquante-sept milles fut accompli au
cœur de l'hiver, par des températures de 40 à 50 degrés au-dessous de
zéro.
Au commencement du printemps, le docteur Richardson rejoignit au fort
Chippewayan le reste de l'expédition, qui partit le 18 juillet 1820,
avec l'espoir d'atteindre, avant la mauvaise saison, un hivernage
confortable à l'embouchure de la Coppermine. Mais il fallut compter,
plus que ne l'avaient fait Franklin et ses compagnons, sur les
difficultés de la route, aussi bien que sur les obstacles qu'apporta la
rigueur de la saison.
Les chutes d'eau, les bas-fonds des lacs et des rivières, les portages,
la rareté du gibier, retardèrent si bien les voyageurs, que le 20 août,
lorsque les étangs commencèrent à se couvrir de glace, les guides
canadiens firent entendre des plaintes, et quand ils virent fuir vers
le sud les bandes d'oies sauvages, ils se refusèrent à aller plus loin.
Franklin, malgré tout le dépit que lui causa autant de mauvais vouloir,
dut renoncer à ses projets et construire à l'endroit où il se trouvait,
c'est-à-dire à cinq cent cinquante milles du fort Chippewayan, sur les
bords de la rivière Winter, une maison de bois, qui reçut le nom de
fort Entreprise. Elle était située par 64° 28´ de latitude et 118° 6´
de longitude.
Aussitôt installés, les voyageurs s'occupèrent à réunir le plus de
provisions qu'il leur fut possible, et avec la chair de renne ils
confectionnèrent ce mets qui est connu dans toute l'Amérique du Nord
sous le nom de «pemmican». Tout d'abord, le nombre de rennes qu'on
aperçut fut considérable; on n'en compta pas moins de deux mille en
un seul jour, mais cela prouvait que ces animaux émigraient vers des
régions plus clémentes. Aussi, bien qu'on eût préparé la chair de cent
quatre-vingts de ces quadrupèdes, bien qu'on trouvât un surcroît de
nourriture dans les produits de la rivière voisine, ces provisions,
quoique considérables, furent-elles insuffisantes.
Des tribus entières d'Indiens, à la nouvelle de l'arrivée des blancs
dans le pays, étaient venues s'établir aux portes du fort et passaient
leur vie à mendier et à exploiter les nouveaux venus. Aussi les balles
de couvertures, de tabac et d'autres objets d'échange ne tardèrent pas
à s'épuiser.
Franklin, inquiet de ne pas voir arriver l'expédition qui devait le
réapprovisionner, se détermina à expédier, le 18 octobre, Georges Back
avec une escorte de Canadiens, au fort Chippewayan.
Un tel voyage, à pied, au milieu de l'hiver, demandait un dévouement
merveilleux, dont les quelques lignes suivantes peuvent donner une idée.
«J'eus, dit Back à son retour, le plaisir de retrouver mes amis tous
bien portants, après une absence d'environ cinq mois, durant lesquels
j'avais fait onze cent quatre milles avec des souliers à neige et
sans autre abri la nuit, dans les bois, qu'une couverture et une peau
de daim, le thermomètre descendant souvent à 40° et une fois à 57°
au-dessous de zéro; il m'arrivait parfois de passer deux ou trois jours
sans prendre de nourriture.»
Ceux qui étaient restés au fort eurent également à souffrir d'un froid
qui descendit de trois degrés au-dessous de celui dont Parry avait
souffert à l'île Melville, située cependant neuf degrés plus près du
pôle. Les effets de cette température rigoureuse ne se faisaient pas
sentir sur les hommes seulement; les arbres furent gelés jusqu'au
cœur, au point que la hache se brisait sans pouvoir y creuser une
entaille.
Deux interprètes de la baie d'Hudson avaient accompagné Back au fort
Entreprise. L'un d'eux possédait une fille qui passait pour la plus
belle créature qu'on eût vue. Aussi, bien qu'elle n'eût encore que
seize ans, avait-elle eu déjà deux maris. L'un des officiers anglais
fit son portrait, au grand désespoir de la mère, qui craignait que le
grand chef d'Angleterre, en contemplant cette froide image, ne devînt
amoureux de l'original.
Le 14 juin 1821, la Coppermine fut assez dégelée pour être navigable.
On s'y embarqua aussitôt, bien que les vivres fussent presque
complètement épuisés. Par bonheur, le gibier était nombreux sur les
rives verdoyantes de la rivière, et l'on tua assez de bœufs musqués
pour nourrir tout le monde.
L'embouchure de la Coppermine fut atteinte le 18 juillet. Les Indiens,
dans la crainte de rencontrer leurs ennemis les Esquimaux, reprirent
aussitôt la route du fort Entreprise, tandis que les Canadiens osaient
à peine lancer leurs frêles embarcations sur cette mer courroucée.
Franklin les détermina cependant à se risquer, mais il ne put aller
au delà de la pointe du Retour, par 68° 30´ de latitude, promontoire
qui formait l'ouverture d'un golfe profond semé d'îles nombreuses, et
auquel Franklin donna le nom de golfe du Couronnement de Georges IV.
Franklin avait commencé de remonter la rivière Hood, lorsqu'il se vit
arrêté par une cascade de deux cent cinquante pieds; il dut donc faire
le reste de la route par terre, au milieu des neiges épaisses de plus
de deux pieds, dans un pays stérile et complètement inconnu. Il est
plus facile d'imaginer que de décrire les fatigues et les souffrances
de ce voyage de retour. Franklin rentra au fort Entreprise, le 11
octobre, dans un état d'épuisement complet, n'ayant rien mangé depuis
cinq jours. Le fort était abandonné. Sans provisions, malade, il
semblait que Franklin n'eût plus qu'à se laisser mourir. Le lendemain,
il se mit cependant à la recherche des Indiens et de ceux de ses
compagnons qui l'avaient précédé; mais la neige était si épaisse
qu'il dut rebrousser chemin et rentrer au fort. Pendant dix-huit
jours, il ne vécut que d'une sorte de bouillie faite avec les os et
les peaux du gibier tué l'année précédente. Le 29 octobre, le docteur
Richardson arrivait enfin avec John Hepburn, sans les autres membres de
l'expédition. En se revoyant, tous furent douloureusement frappés de
leur maigreur, de l'altération de leur voix et d'un affaiblissement qui
semblait le signe le moins douteux d'une fin prochaine.
«M. le docteur Richardson, dit Cooley, rapportait du reste de tristes
nouvelles. Pendant les deux premiers jours qui avaient suivi la
séparation en trois parties de la colonne, son détachement n'avait rien
trouvé à manger; le troisième, Michel était revenu avec un lièvre et
une perdrix qu'ils s'étaient partagés. Le lendemain se passa encore
dans une disette absolue. Le 11, Michel offrit à ses compagnons un
quartier de viande qu'il leur dit avoir été coupé sur un loup; mais,
ensuite, ils acquirent la conviction que c'était la chair d'un des
malheureux qui avaient quitté le capitaine Franklin pour revenir auprès
du docteur Richardson. Michel devenait tous les jours plus insolent et
plus froid. On le soupçonna fortement d'avoir quelque part un dépôt
d'aliments qu'il se réservait pour lui seul. Hepburn, étant occupé à
couper du bois, entendit la détonation d'un fusil, et, regardant du
côté où partait le bruit, il vit Michel se précipiter vers la tente;
bientôt après, on trouva M. Hood mort, il avait une balle dans le
derrière de la tête, et l'on ne put douter que son assassin ne fût
Michel. Dès ce moment, il devint plus méfiant, plus effronté que
jamais; et, comme sa force était supérieure à celle des Anglais qui
avaient survécu, comme d'ailleurs il était bien armé, ils virent qu'il
n'y avait plus pour eux de salut que dans sa mort. Je me déterminai,
dit Richardson, dès que je fus convaincu que cet acte horrible était
nécessaire, à en prendre sur moi toute la responsabilité, et, au moment
où Michel revenait vers nous, je mis fin à ses jours en lui faisant
sauter la cervelle.»
[Illustration: CARTE DES REGIONS POLAIRES du Nord.
-Gravé par E. Morieu.-]
Plusieurs des Indiens qui avaient accompagné Franklin et Richardson
étaient morts de faim, et les deux chefs allaient les suivre à bref
délai dans la tombe, lorsque, enfin, le 7 novembre, trois Indiens,
envoyés par Back, apportèrent les premiers secours. Aussitôt qu'ils
se sentirent un peu plus vigoureux, les deux Anglais gagnèrent
l'établissement de la Compagnie, où ils trouvèrent Georges Back, à qui,
par deux fois dans la même expédition, ils devaient la vie.
[Illustration: Husson découvrit la terre Victoria. (Page 421.)]
Les résultats de ce voyage, qui embrasse cinq mille cinq cents milles,
étaient de la plus haute importance pour la géographie, les expériences
de magnétisme, les études de météorologie, et la côte d'Amérique, sur
une immense étendue, avait été suivie jusqu'au cap Turn-again.
Malgré tant de fatigues et de souffrances si bravement endurées, les
explorateurs étaient prêts à recommencer leur voyage et à essayer
encore une fois d'atteindre les rivages de la mer polaire.
A la fin de 1823, Franklin reçut l'ordre de reconnaître la côte à
l'ouest de la rivière Mackenzie. Tous les agents de la Compagnie durent
préparer des provisions, des canots, des guides, et se mettre, eux et
leurs ressources, à la disposition des explorateurs.
Reçu avec bienveillance à New-York, Franklin gagna Albany par le
fleuve Hudson, remonta le Niagara depuis Lewinston jusqu'à la fameuse
chute, atteignit le fort Saint-Georges sur l'Ontario, traversa le lac,
débarqua à Yorck, capitale du haut Canada; puis, passant par les lacs
Simcoe, Huron, Supérieur, où il fut rejoint par vingt-quatre Canadiens,
le 29 juin 1825, il rencontra les embarcations sur la rivière Methye.
Tandis que le docteur Richardson relevait la côte orientale du lac du
Grand-Ours et que Back surveillait les préparatifs de l'hivernage,
Franklin gagna l'embouchure de la Mackenzie. La navigation fut très
facile, et le voyageur ne trouva d'obstacles qu'au delta du fleuve.
L'Océan était libre de glaces; des baleines noires et blanches, des
phoques se jouaient à la surface des flots. Franklin débarqua dans
la petite île Garry, dont la position fut déterminée par 69° 2´ de
latitude et 135° 41´ de longitude, observation précieuse qui prouvait
quel degré de confiance on devait accorder aux relèvements de Mackenzie.
Le retour se fit sans difficulté, et le 5 septembre, les voyageurs
rentrèrent dans le fort, auquel le docteur Richardson avait donné le
nom de fort Franklin. L'hiver se passa en amusements, en réjouissances,
en bals, auxquels prenaient part des Canadiens, des Anglais, des
Écossais, des Esquimaux et des Indiens de quatre tribus différentes.
Le 22 juin eut lieu le départ, et, le 4 juillet, fut atteinte la
fourche où les bras de la Mackenzie se séparent. Là, l'expédition se
divisa en deux détachements, qui allèrent à l'est et à l'ouest explorer
les rivages polaires. A peine Franklin fut-il sorti de la rivière que,
dans une grande baie, il rencontra une troupe nombreuse d'Esquimaux.
Ceux-ci montrèrent d'abord une joie exubérante, mais ils ne tardèrent
pas à devenir bruyants et cherchèrent à s'emparer des embarcations. Les
Anglais firent en cette circonstance preuve d'une patience extrême et
parvinrent à éviter toute effusion de sang.
Franklin reconnut et nomma Clarence la rivière qui sépare les
possessions de la Russie de celles de l'Angleterre. Un peu plus
loin, un nouveau cours d'eau reçut le nom de Canning. Le 16 août,
ne se trouvant encore qu'à moitié chemin du cap Glacé et l'hiver
avançant rapidement, Franklin revint en arrière et pénétra dans la
belle rivière de Peel, qu'il prit pour la Mackenzie. Il ne reconnut
son erreur qu'en voyant dans l'est une chaîne de montagnes. Le 21
septembre, il rentrait au fort, après avoir, en trois mois, parcouru
deux mille quarante-huit milles et relevé trois cent soixante-quatorze
milles de la côte américaine.
Quant à Richardson, il s'était avancé sur une mer plus profonde, moins
encombrée de glaces, au milieu d'Esquimaux doux et hospitaliers.
Il reconnut les baies Liverpool et Franklin, découvrit en face de
l'embouchure de la Coppermine une terre qui n'est séparée du continent
que par un canal d'une vingtaine de milles de largeur, à laquelle il
donna le nom de Wollaston. Le 7 août, les embarcations étant parvenues
dans le golfe du Couronnement, déjà exploré dans une course précédente,
revinrent en arrière, et rentrèrent, le 1er septembre, au fort
Franklin, sans avoir éprouvé le moindre accident.
Entraînés par l'exposition des voyages de Parry, il nous a fallu
laisser pour un moment de côté ceux que faisait à la même époque John
Ross, à qui son étrange exploration de la baie de Baffin avait fait le
plus grand tort aux yeux de l'Amirauté.
John Ross désirait vivement réhabiliter sa réputation d'intrépidité
et d'habileté. Si le gouvernement n'avait plus confiance en lui, il
rencontra du moins en Félix Booth, un riche armateur, qui ne craignit
pas de lui confier le commandement du bâtiment à vapeur la -Victoire-,
sur lequel il partit, le 25 mai 1829, pour la baie de Baffin.
On fut quatre ans sans nouvelles de ce courageux navigateur, et
lorsqu'il fut de retour, on apprit que la moisson de ses découvertes
était aussi riche que celle qu'avait faite Parry dans sa première
expédition.
Entré par les détroits de Barrow et de Lancastre dans celui du
Prince-Régent, John Ross avait retrouvé l'endroit où, quatre ans
auparavant, la -Fury- avait été abandonnée.
Continuant sa route au sud, John Ross hiverna au havre Félix,--ainsi
appelé en l'honneur du promoteur de l'expédition,--et là, il apprit que
les terres qu'il venait de reconnaître formaient une immense presqu'île
rattachée dans le sud à l'Amérique.
Au mois d'avril 1830, James Ross, neveu du chef de l'expédition, partit
en canot pour reconnaître ces côtes, ainsi que celles de la Terre du
Roi-Guillaume.
En novembre, il fallut hiverner de nouveau, car on n'avait pu faire
remonter le navire que de quelques milles vers le nord, et l'on
s'établit dans le havre Shériff. Le froid fut excessif, et de tous
ceux que les marins de la -Victoire- passèrent dans les glaces, ce fut
l'hiver le plus rigoureux.
L'été de 1831 fut consacré à diverses reconnaissances, qui démontrèrent
l'absence de communication entre les deux mers. On ne parvint encore
cette fois qu'à faire avancer le navire de quelques milles dans le
nord, jusqu'au havre de la Découverte. Mais, à la suite d'un nouvel
hiver très froid, il fallut renoncer à le tirer de sa prison glacée.
Bien heureux d'avoir trouvé les provisions de la -Fury-, sans
lesquelles ils seraient morts de faim, les Anglais attendirent, au
milieu d'un abattement chaque jour plus grand, de privations, de
souffrances incroyables, le retour du nouvel été. Au mois de juillet
1833, les quartiers d'hiver furent définitivement abandonnés, l'on
gagna par terre le détroit du Prince-Régent, celui de Barrow, et
l'on débouchait sur le rivage de la baie de Baffin, lorsqu'un navire
apparut. C'était l'-Isabelle-, que Ross avait commandée lui-même
autrefois, et qui recueillit les naufragés de la -Victoire-.
Pendant ce temps, l'Angleterre n'avait pas abandonné ses enfants, et
chaque année elle avait envoyé une expédition à leur recherche. En
1833, c'est Georges Back, le compagnon de Franklin. Parti du fort
Révolution, sur les rives du lac de l'Esclave, il s'avance vers le
nord, et, après avoir découvert la rivière Thloni-Tcho-Déseth, il
prend ses quartiers d'hiver et se dispose à gagner l'année suivante
la mer polaire, où l'on suppose Ross prisonnier, lorsqu'il apprend
l'incroyable retour de celui-ci.
L'année suivante, le même explorateur reconnaît à fond la belle rivière
aux Poissons, qu'il avait découverte l'année précédente, et aperçoit
les montagnes de la Reine Adélaïde, ainsi que les pointes Booth et
James Ross.
En 1836, il est à la tête d'une nouvelle expédition qui, cette fois,
se fait par mer, et il essaye vainement de relier entre elles les
découvertes de Ross et de Franklin.
Cette tâche était réservée à trois officiers de la Compagnie de la baie
d'Hudson, MM. Peter William, Dease et Thomas Simpson.
Ils partirent le 1er juin 1837 du fort Chippewayan, et, descendant
la Mackenzie, ils arrivèrent le 9 juillet aux bords de la mer, sur
laquelle ils purent s'avancer par 71° 3´ de latitude et 156° 46´ de
longitude ouest jusqu'à un cap qui reçut le nom de Georges-Simpson, le
gouverneur de la Compagnie.
Thomas Simpson continua à s'avancer dans l'ouest, par terre, avec cinq
hommes, jusqu'à la pointe Barrow, qu'un des officiers de Beechey avait
déjà vue en venant du détroit de Behring.
La reconnaissance de la côte américaine depuis le cap Turn-again
jusqu'au détroit de Behring était donc complète. Il ne restait plus
d'inconnu que l'espace compris entre la pointe Ogle et le cap
Turn-again: ce fut la tâche que se donnèrent les explorateurs pour la
campagne suivante.
Partant en 1838 de la Coppermine, ils suivirent la côte à l'est,
arrivèrent le 9 août au cap Turn-again; mais, les glaces ne permettant
pas aux canots de le doubler, Thomas Simpson hiverna, découvrit la
Terre Victoria, et le 12 août 1839, arrivé à la rivière de Back, il
continua jusqu'à la fin du mois à explorer la Boothia.
La ligne de côtes était donc définitivement déterminée. Au prix
de quels efforts, de quelles fatigues, de quels sacrifices et
de quel dévouement! Mais combien peu compte la vie humaine,
lorsqu'elle entre en balance avec les progrès de la science! Qu'il
faut de désintéressement, de passion à ces savants, ces marins,
ces explorateurs, qui abandonnent tout ce qui fait le bonheur de
l'existence, pour contribuer, dans la mesure de leurs forces, aux
progrès des connaissances humaines et au développement scientifique et
moral de l'humanité!
Avec le récit de ces derniers voyages dans lesquels s'achève la
découverte de la Terre, se termine cette œuvre, qui s'est ouverte avec
l'histoire des tentatives des premiers explorateurs.
La configuration du globe est maintenant connue, la tâche des
explorateurs est finie. La terre que l'homme habite lui est désormais
familière. Il ne lui reste plus qu'à utiliser les immenses ressources
des contrées dont l'accès lui est devenu facile ou dont il a su
s'emparer.
Qu'elle est fertile en enseignements de tout genre, cette histoire de
vingt siècles de découvertes!
Jetons un coup d'œil en arrière, et résumons à grands traits les
progrès accomplis durant cette longue suite d'années.
Si nous prenons la mappemonde d'Hécatée, qui vivait cinq cents ans
avant l'ère chrétienne, que verrons-nous?
Le monde connu n'embrasse guère que le bassin de la Méditerranée. La
Terre, si profondément défigurée dans ses contours, n'est représentée
que par une minime partie de l'Europe méridionale, de l'Asie antérieure
et de l'Afrique septentrionale. Autour de ces terres tourne un fleuve
sans commencement ni fin, qui porte le nom d'Océan.
Plaçons maintenant à côté de cette carte, vénérable monument de la
science antique, un planisphère qui nous représente le monde de 1840.
Sur l'immensité du globe, ce que connaissait Hécatée, encore bien
qu'imparfaitement, ne constitue plus qu'une tache presque imperceptible.
Avec ces points de départ et d'arrivée, vous pouvez juger de
l'immensité des découvertes.
Imaginez maintenant ce que suppose d'informations de tout genre la
connaissance du globe tout entier, vous resterez émerveillé devant
le résultat des efforts de tant d'explorateurs et de martyrs; vous
embrasserez l'utilité de ces découvertes et les rapports intimes
qui unissent la Géographie à toutes les autres sciences. Tel est le
point de vue auquel il faut se placer pour saisir toute la portée
philosophique d'une œuvre à laquelle se sont dévouées tant de
générations.
Assurément, ce sont des motifs d'ordres bien différents qui ont fait
agir tous ces découvreurs.
C'est d'abord la curiosité naturelle au propriétaire, qui tient à
connaître dans toute son étendue le domaine qu'il possède, à en mesurer
les portions habitables, à en délimiter les mers; puis, ce sont les
exigences d'un commerce encore dans l'enfance, qui ont cependant permis
de transporter jusqu'en Norwège les produits de l'industrie asiatique.
Avec Hérodote, le but s'élève, et c'est déjà le désir de connaître
l'histoire, les mœurs, la religion des peuples étrangers.
Plus tard, avec les croisades, dont le résultat le plus certain fut de
vulgariser l'étude de l'Orient, c'est, pour un petit nombre, le désir
d'arracher aux mains des infidèles le théâtre de la passion d'un Dieu;
pour la plupart, c'est la soif du pillage et l'attrait de l'inconnu.
Si Colomb, cherchant une nouvelle route pour se rendre au pays des
Épices, rencontre l'Amérique sur son chemin, ses successeurs ne sont
plus animés que du désir de faire rapidement fortune. Combien ils
diffèrent de ces nobles Portugais, qui sacrifient leurs intérêts privés
à la gloire et à la prospérité coloniale de leur patrie, et meurent
plus pauvres qu'ils n'étaient au moment où ils ont été investis de ces
fonctions qu'ils devaient honorer.
Au XVIe siècle, le désir d'échapper à la persécution religieuse et la
guerre civile jettent dans le Nouveau Monde ces huguenots et surtout
ces quakers qui, en posant les bases de la prospérité coloniale de
l'Angleterre, devaient transformer l'Amérique.
Le siècle suivant est par excellence colonisateur. En Amérique les
Français, aux Indes les Anglais, en Océanie les Hollandais, établissent
des comptoirs et des loges, tandis que les missionnaires s'efforcent de
conquérir à la foi du Christ et aux idées modernes l'immuable empire du
Milieu.
Le XVIIIe siècle, préparant la voie à notre époque, rectifie les
erreurs accréditées; il relève en détail et par le menu les continents
et les archipels, il perfectionne en un mot les découvertes de ses
devanciers. C'est à la même tâche que se dévouent les explorateurs
modernes, qui tiennent à ne pas laisser échapper à leurs relèvements le
moindre coin de terre, le plus petit îlot. C'est à cette préoccupation
qu'obéissent aussi ces intrépides navigateurs, qui vont explorer les
solitudes glacées des deux pôles et déchirent le dernier lambeau du
voile qui avait si longtemps dérobé le globe à nos regards.
Ainsi donc, tout est connu, classé, catalogué, étiqueté! Mais le
résultat de tant de nobles travaux va-t-il être enterré dans quelque
atlas soigneusement dressé, où n'iront le chercher que les savants de
profession?
Non! Ce globe conquis par nos pères, au prix de tant de fatigues et
de dangers, c'est à nous qu'il appartient de l'utiliser, de le faire
valoir. L'héritage est trop beau pour n'en point tirer parti!
A nous, par tous les moyens que le progrès des sciences met à notre
disposition, d'étudier, de défricher, d'exploiter! Plus de terrains
en jachère, plus de déserts infranchissables, plus de cours d'eau
inutiles, plus de mers insondables, plus de montagnes inaccessibles!
Les obstacles que la nature nous oppose, nous les supprimons. Les
isthmes de Suez et de Panama nous gênent: nous les coupons. Le Sahara
nous empêche de relier l'Algérie au Sénégal: nous y jetons un railway.
L'Océan nous sépare de l'Amérique: un câble électrique nous y relie. Le
Pas de Calais empêche deux peuples, si bien faits pour s'entendre, de
se serrer cordialement la main: nous y percerons un chemin de fer!
Voilà notre tâche, à nous autres contemporains. Est-elle donc moins
belle que celle de nos devanciers, qu'elle n'ait encore tenté quelque
écrivain de renom?
Pour nous, si attrayant qu'il soit, ce sujet sortirait du cadre que
nous nous étions d'abord tracé. Nous avons voulu écrire l'-Histoire de
la découverte de la Terre-, nous l'avons écrite, notre œuvre est donc
finie.
FIN
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