Quant au voyage à entreprendre, personne ne doutait de sa réussite. Trois cent cinquante lieues seulement séparent les Malouines de Montevideo, et les vents qui règnent dans ces parages, à cette époque de l'année, permettraient à l'-Espérance---ainsi se nommait la chaloupe transformée--de faire ce trajet en quelques jours. Il fallait cependant prévoir le cas où cette frêle embarcation ne pourrait atteindre la Plata. Aussi Freycinet était-il décidé à mettre sur chantier, immédiatement après son départ, une goëlette de cent tonneaux. Bien que l'on fût très absorbé par ces travaux si variés et si multiples, on n'en procédait pas moins aux observations ordinaires d'astronomie, de physique, d'histoire naturelle et d'hydrographie. Il semblait qu'on fût seulement en relâche. Enfin le bâtiment fut achevé et mis à l'eau. Les instructions pour son commandant, le capitaine Duperrey, étaient rédigées, son équipage était choisi, on embarquait ses provisions, le départ était fixé au surlendemain, lorsque, le 19 mars 1820, des cris se font entendre: «Un navire! un navire!» Un sloop sous voiles était à l'entrée de la baie. Plusieurs coups de canon furent tirés pour attirer son attention, et le patron s'empressa de venir à terre. En peu de mots, Freycinet eut exposé à ce dernier par suite de quelles circonstances il se trouvait établi sur cette côte. Le patron répondit qu'il était aux ordres d'un bâtiment américain, le -Général-Knox-, employé à la pêche aux phoques, à l'île West, pointe la plus occidentale des Malouines. Un officier fut aussitôt chargé d'aller s'entendre avec le capitaine de ce navire, sur la nature des secours qu'il pourrait donner aux Français. Mais celui-ci demanda 135,750 francs pour conduire les naufragés à Rio. C'était étrangement abuser des circonstances. Aussi l'officier français ne voulut-il rien conclure sans l'assentiment de son commandant et pria-t-il l'Américain de se rendre à la baie des Français. Pendant ces négociations, un nouveau navire, le -Mercury-, capitaine Galvin, était entré dans la baie. Parti de Buenos-Ayres pour porter des canons à Valparaiso, le -Mercury-, sur le point de doubler le cap Horn, avait fait une voie d'eau considérable qui le forçait à se radouber aux Malouines. Ce fut un heureux événement pour les Français, et la concurrence qui allait en résulter ne pouvait tourner qu'à leur avantage. Freycinet offrit immédiatement au capitaine Galvin, pour réparer ses avaries, les secours en matériaux et en hommes dont il disposait, ajoutant que si ses charpentiers pouvaient radouber le navire, il lui demanderait de le transporter avec ses compagnons à Rio-de-Janeiro. Au bout de quinze jours, les réparations étaient terminées. Pendant ce temps, la négociation avec le -Général Knox- s'était terminée par un refus absolu, de la part de Freycinet, d'en passer par les exigences du capitaine américain. Quant au capitaine Galvin, il fallut plusieurs jours pour arriver à une solution avec lui et l'amener au traité que voici: 1º Le capitaine Galvin s'engageait à conduire à Rio les naufragés, leurs papiers, collections et instruments, ainsi que tout ce que l'on pourrait embarquer des objets sauvés de l'-Uranie-. 2º Les naufragés devaient se nourrir pendant la traversée avec les vivres mis en réserve pour eux. 3º Arrivés à destination, les Français devaient lui payer, dans les dix jours, une somme de 97,740 francs. Ainsi se termina cette laborieuse négociation par l'acceptation de conditions vraiment léonines. Avant de quitter les Malouines, le naturaliste Gaudichaud enrichit cette terre misérable de plusieurs sortes de plantes, qui lui parurent pouvoir être utiles aux navigateurs en relâche. Quelques détails sur cet archipel ne seront pas sans intérêt. Composé d'un grand nombre d'îlots et de deux îles principales, Conti et Maidenland, ce groupe est compris entre 50° 57´ et 52° 45´ sud et 60° 4´ et 63° 48´ à l'ouest du méridien de Paris. La baie Française, située à l'extrémité orientale de l'île Conti, est une vaste ouverture, plus profonde que large, aux côtes accores et rocheuses. La température est douce, malgré la latitude élevée de ces îles. La neige n'est pas abondante et ne persiste pas plus de deux mois au sommet des plus hautes montagnes. Les ruisseaux ne gèlent point, et jamais lac ou marais glacé n'a pu porter un homme plus de vingt-quatre heures de suite. D'après les observations de Weddell, qui a fréquenté ces parages de 1822 à 1824, la température s'y serait considérablement relevée depuis une quarantaine d'années, par suite du changement de direction des grands bancs de glace, qui vont se perdre au milieu de l'Atlantique. [Illustration: La baie Française aux îles Malouines. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Au dire du naturaliste Quoy, il semblerait que les Malouines, à considérer le peu de profondeur de la mer qui les sépare de l'Amérique et la ressemblance qui existe entre leurs plaines herbeuses et les pampas de Buenos-Ayres, aient fait partie autrefois du continent. Ces plaines sont basses, marécageuses, couvertes de hautes herbes et noyées l'hiver. On y rencontre de larges espaces d'une tourbe noire, qui forme un excellent combustible. Cette nature particulière du sol a empêché la végétation des arbres que Bougainville avait voulu y acclimater et dont il ne restait plus trace à l'époque du séjour de Freycinet. La plante la plus grande et la plus commune est une sorte de glaïeul,--excellente pour la nourriture des bestiaux,--qui sert de refuge à un grand nombre de phoques et à des légions de manchots. C'est elle que de loin les premiers voyageurs avaient prise pour des buissons élevés. [Illustration: Le -Mercury- au mouillage dans la baie Française. (Page 287.)] Le céleri, le cochléaria, le cresson, le pissenlit, le framboisier, l'oseille, la pimprenelle, sont les seules plantes utiles à l'homme qu'on rencontre sur cet archipel. Quant aux animaux, les bœufs, les porcs et les chevaux, importés par les colons français et espagnols, s'étaient singulièrement multipliés sur l'île Conti; mais la chasse que les baleiniers leur faisaient devait bientôt en diminuer sensiblement le nombre. Le seul quadrupède qui soit véritablement indigène aux Malouines est le chien antarctique, dont le museau rappelle tout à fait celui du renard. Aussi est-il appelé chien-renard ou loup-renard par quelques baleiniers. Ces animaux féroces se jetèrent à l'eau pour attaquer les marins de Byron. Ils se contentent maintenant des lapins,--qui n'ont pas tardé à pulluler,--quand les phoques, qu'ils ne craignent pas de combattre, parviennent à leur échapper. Le 28 avril 1820, le -Mercury- prenait la mer, emportant vers Rio-de-Janeiro Freycinet et son équipage. Mais le capitaine Galvin n'avait pas réfléchi à ceci: c'est que, armé sous le pavillon des indépendants de Buenos-Ayres, alors en guerre avec les Portugais, son navire serait saisi en entrant à Rio, que ses matelots et lui-même seraient faits prisonniers. Il essaya donc de faire revenir Freycinet sur ses engagements, espérant le décider à débarquer à Montevideo. Mais, celui-ci ne voulut y consentir sous aucun prétexte, et un nouveau contrat fut substitué au premier. Par ce dernier acte, Freycinet devenait, pour le compte de la marine française, propriétaire du -Mercury-, moyennant la somme stipulée au premier contrat. Le 8 mai, on arrivait devant Montevideo, où Freycinet prit le commandement du navire, auquel il donna le nom de la -Physicienne-. On profita de cette relâche pour procéder à l'armement, à l'arrimage, à la révision du gréement, à l'embarquement de l'eau et des provisions nécessaires pour gagner Rio-de-Janeiro, que la -Physicienne- n'atteignit pas sans avoir éprouvé des avaries assez importantes. La -Physicienne- avait l'air si peu belliqueux, que, malgré la flamme de bâtiment de guerre qui flottait en tête du grand mât, les douaniers y furent trompés et voulurent la visiter comme un navire de commerce. Des réparations très sérieuses étaient indispensables. Elles forcèrent Freycinet à rester à Rio jusqu'au 18 septembre. Il prit alors définitivement la route de France, et mouilla, le 13 novembre 1820, au Havre, après une navigation de trois ans et deux mois, pendant laquelle il avait parcouru 18,802 lieues marines ou 23,577 lieues moyennes de France. Quelques jours plus tard, Freycinet rentrait à Paris assez gravement malade, et remettait au secrétariat de l'Académie des Sciences les manuscrits scientifiques du voyage, qui ne formaient pas moins de trente et un volumes in-4º. En même temps, les naturalistes de l'expédition, Quoy, Gaimard et Gaudichaud déposaient les échantillons qu'ils avaient réunis. On y comptait quatre espèces nouvelles de mammifères, quarante-cinq de poissons, trente de reptiles, des mollusques, des annélides, des polypes, etc., etc. Traduit, suivant les lois militaires, devant un conseil de guerre, pour y répondre de la perte de son bâtiment, Freycinet fut non seulement acquitté à l'unanimité, mais encore chaudement félicité pour son énergie, sa capacité et les mesures habiles et vigilantes qu'il avait prises dans cette triste circonstance. Reçu quelque temps après par le roi Louis XVIII, celui-ci le reconduisit en lui disant: «Vous êtes entré ici capitaine de frégate, vous en sortirez capitaine de vaisseau. Ne m'en remerciez pas et dites-moi seulement ce que Jean Bart répondit à Louis XIV: «Sire, vous avez bien fait!» Depuis ce moment, Freycinet consacra tout son temps à la publication des résultats de son expédition. Le peu que nous en avons dit fait comprendre qu'ils étaient immenses. Mais, consciencieux à l'excès, l'explorateur ne voulait rien laisser paraître qui ne fût parfait, et il tenait à mettre ses travaux à la hauteur des connaissances acquises. On peut juger combien de temps il dut dépenser à classer les nombreux matériaux qu'il avait rapportés. Aussi, lorsque la mort vint le surprendre, le 18 août 1842, il n'avait pas encore mis la dernière main à l'une des parties les plus curieuses et des plus neuves de son travail, celle qui était relative aux langues de l'Océanie et à celle des Mariannes en particulier. A la fin de l'année 1821, le ministre de la marine, le marquis de Clermont-Tonnerre, recevait un nouveau plan de voyage que lui présentaient deux jeunes officiers, MM. Duperrey et Dumont d'Urville. Le premier était à peine rentré en France depuis un an; second de Freycinet sur l'-Uranie-, il avait, par ses connaissances scientifiques et hydrographiques, rendu des services importants à l'expédition. Le second, collaborateur du capitaine Gauttier, s'était fait remarquer pendant les campagne hydrographiques que ce dernier venait de terminer dans la Méditerranée et la mer Noire. Il avait le goût de la botanique et des arts, et il avait été l'un des premiers à signaler la valeur artistique de la -Vénus de Milo-, que l'on venait de découvrir. Les objectifs que ces jeunes savants se proposaient étaient l'étude des trois règnes de la nature, le magnétisme, la météorologie et la détermination de la figure de la Terre. «Quant à la géographie, dit Duperrey, nous nous proposions de constater ou de rectifier, soit par des observations directes, soit par le transport du temps, la position d'un grand nombre de points dans différentes parties du globe, notamment dans les nombreux archipels du Grand Océan, si féconds en naufrages et si remarquables par la nature et la forme des îles basses, des bancs et des récifs qui les composent; de tracer de nouvelles routes dans l'archipel Dangereux et dans les îles de la Société, à côté des routes de Quiros, de Wallis, de Bougainville et de Cook; de lier nos travaux hydrographiques à ceux des voyages de d'Entrecasteaux et de M. de Freycinet dans la Polynésie, à la Nouvelle-Hollande et dans les îles Moluques, et de visiter particulièrement ces îles Carolines, découvertes par Magellan, sur lesquelles, à l'exception de la partie orientale, examinée de nos jours par le capitaine Kotzebue, nous n'avions que des descriptions bien vagues, transmises par les missionnaires d'après le récit de quelques sauvages égarés dans leurs pirogues et jetés par le vent sur les îles Mariannes. Le langage, le caractère, les mœurs et la physionomie des insulaires devaient être aussi l'objet d'observations particulières et non moins curieuses.» Les médecins de la marine Garnot et Lesson furent chargés des observations d'histoire naturelle, tandis que l'état-major était recruté parmi les officiers les plus instruits. On comptait, parmi ces derniers, MM. Lesage, Jacquinot, Bérard, Lottin, de Blois et de Blosseville. L'Académie des sciences, très enthousiaste du plan de recherches présenté par les promoteurs de cette campagne, mit à leur disposition des instructions détaillées, dans lesquelles étaient exposés avec soin les -desiderata- de la science. En même temps, les instruments les plus perfectionnés étaient remis aux explorateurs. Le bâtiment choisi fut un petit trois-mâts, ne tirant que douze à treize pieds d'eau, la -Coquille-, qui était en réserve dans le port de Toulon. Le temps du radoub, de l'arrimage, de l'armement, ne permit pas à l'expédition de partir avant le 11 août 1822. Elle arriva le 28 du même mois à Ténériffe, où les officiers espéraient encore glaner quelques épis, après les riches moissons d'observations que leurs devanciers y avaient recueillies; mais le Conseil sanitaire, informé de l'apparition de la fièvre jaune sur les bords de la Méditerranée, soumit la -Coquille- à une quarantaine de quinze jours. A cette époque, les opinions politiques étaient si surexcitées, une telle fermentation régnait à Ténériffe, que les habitants étaient chaque jour sur le point d'en venir aux mains. On comprend que, dans ces circonstances, les regrets que durent éprouver les Français aient été modérés. Aussi, les huit jours qu'ils passèrent à cette relâche furent-ils entièrement consacrés au ravitaillement de la corvette ainsi qu'à des observations astronomiques et magnétiques. Le 1er septembre, l'ancre fut levée, et, le 6 octobre, on procéda à la reconnaiscance des îlots de Martin-Vaz et de la Trinidad. Les premiers sont des rochers élevés, d'une nudité repoussante. La Trinidad est une terre haute, rocailleuse, stérile, dont quelques arbres couronnent la partie méridionale. Cette île n'est autre que la fameuse Ascençao, qui, pendant trois siècles, a été le but des recherches des explorateurs. Le célèbre Halley, en 1700, avait pris possession de cet îlot au nom de son gouvernement, qui dut le céder aux Portugais lorsque ceux-ci s'y établirent à l'endroit où La Pérouse les trouva encore en 1785. Cet établissement, inutile et coûteux, fut abandonné peu après, et l'île n'a plus d'autres habitants fixes que des chiens, des cochons et des chèvres, descendants des animaux autrefois importés. En s'éloignant de la Trinidad, Duperrey avait le projet de se rendre directement aux Malouines; mais une avarie, qu'il s'agissait de réparer au plus tôt, lui fit prendre la résolution de s'arrêter à l'île Sainte-Catherine. Là seulement il pouvait trouver à la fois le bois nécessaire à la réparation de sa mâture et les rafraîchissements qui, en raison de leur abondance, devaient être à bon marché. Lorsqu'on approche de cette île, on est agréablement frappé de l'aspect imposant et pittoresque de ses forêts épaisses, où les sassafras, les lauriers, les cèdres, les orangers, les palétuviers se mêlent aux bananiers et aux palmiers, dont les panaches élégants se balancent au gré de la brise. Au moment où la corvette jetait l'ancre, quatre jours seulement s'étaient écoulés depuis que le Brésil, secouant le joug de la métropole, avait déclaré son indépendance et proclamé comme empereur le prince DomPedro d'Alcantara. Aussi le commandant, désirant obtenir quelques renseignements sur ce changement politique et s'assurer des dispositions des nouvelles autorités, envoya-t-il à Nossa-Senhora-del-Desterro, capitale de l'île, une mission composée de MM. d'Urville, de Blosseville, Gabert et Garnot. Le gouvernement de la province était entre les mains d'une junte, qui autorisa immédiatement les Français à couper les bois dont ils auraient besoin, et invita le gouverneur du fort de Santa-Cruz à faciliter de tous ses moyens leurs travaux scientifiques. Quant aux vivres, on eut assez de peine à s'en procurer, les négociants ayant fait passer leurs fonds à Rio dans la crainte des événements. C'est vraisemblablement ce qui explique les difficultés que rencontra le commandant de la -Coquille- dans un port qui avait été chaudement recommandé par les capitaines Krusenstern et Kotzebue. «Les habitants, dit la relation, étaient dans la persuasion de voir bientôt des troupes ennemies descendre sur cette terre pour les recoloniser, c'est-à-dire, selon eux, pour les rendre esclaves. Le décret lancé le 1er août 1822, qui appelait tous les Brésiliens aux armes pour la défense des côtes, et leur commandait de faire, dans tout état de choses, une guerre de partisans, avait donné lieu à ces craintes. Les résolutions, à la fois généreuses et pleines de vigueur, qu'y déployait le prince DomPedro, avaient donné une haute idée de son caractère et de ses projets d'émancipation. Pleins de confiance en ses desseins, les partisans nombreux de l'indépendance étaient inspirés d'un enthousiasme dont l'expansion était d'autant plus bruyante, que leur esprit ardent avait été depuis longtemps comprimé. Dans l'excès de leur joie, ils avaient couvert d'illuminations les villes de Nossa-Senhora-del-Desterro, de Laguna, de San-Francisco, dont ils avaient parcouru les rues en chantant des couplets en l'honneur de DomPedro.» Mais cet enthousiasme, dont toutes les villes faisaient preuve, n'était pas partagé par les habitants de la campagne, gens paisibles, étrangers aux émotions de la politique. Et si le Portugal avait été en état d'appuyer ses décrets par l'envoi d'une escadre, nul doute que cette province n'eût été facilement reconquise. Ce fut le 30 octobre que la -Coquille- remit à la voile. Éprouvée dans l'est du Rio-de-la-Plata par un de ces coups de vent redoutables, connus sous le nom de «pampero», elle eut la fortune de s'en tirer sans avarie. Duperrey fit en cet endroit de très curieuses observations sur le courant de la Plata. Déjà, Freycinet avait constaté que le cours de ce fleuve, à cent lieues dans l'est de Montevideo, a encore une vitesse de deux milles et demi à l'heure. Mais le commandant de la -Coquille- reconnut que ce courant se fait sentir beaucoup plus loin; il établit encore que, pressées par l'Océan, ces eaux sont contraintes de se diviser en deux branches dans la direction prolongée des rives à son embouchure; enfin, il attribue aux immenses résidus terreux, tenus en suspension dans les eaux de la Plata, et qui, grâce au ralentissement de la vitesse, se précipitent journellement au long des côtes de l'Amérique, le peu de profondeur de la mer jusqu'aux terres magellaniques. Avant d'entrer dans la baie Française, la -Coquille-, poussée par un vent favorable, avait croisé d'immenses troupeaux de baleines et de dauphins, de manchots et de gorfous sauteurs, habitants ordinaires de ces régions tempétueuses. Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien naturel que Duperrey et quelques-uns de ses compagnons revirent les Malouines, cette terre qui, pendant trois mois, leur avait servi de refuge après le naufrage de l'-Uranie-. Ils visitèrent la plage où leur camp avait été dressé; les restes de la corvette étaient presque entièrement ensevelis dans le sable, et ce qu'on en apercevait portait la trace des mutilations faites par les avides baleiniers qui s'étaient succédés en cet endroit. Partout, ce n'étaient que débris de toutes sortes, caronades aux boutons de culasse fracassés, fragments de manœuvres, lambeaux de vêtements, morceaux de voiles, loques informes et méconnaissables, auxquelles se mêlaient les ossements des animaux qui avaient servi à la nourriture des naufragés. «Ce théâtre d'une infortune récente, dit la relation, avait une teinte de désolation que rembrunissaient, à nos yeux, l'aridité du site et l'état du ciel, qui était sombre et pluvieux au moment où nous le visitâmes. Toutefois, il avait pour nous un attrait indéfinissable, et il laissa dans notre âme une impression de vague mélancolie que nous conservâmes longtemps après notre départ des Malouines.» Le séjour de Duperrey aux Malouines se prolongea jusqu'au 17 décembre. On s'était installé au milieu des ruines de l'établissement fondé par Bougainville, pour exécuter les diverses réparations que nécessitait l'état de la corvette. La chasse et la pêche avaient abondamment fourni aux besoins des équipages; sauf les fruits et les légumes, tout se trouvait en quantité, et c'est au sein de l'abondance que l'équipage se préparait à affronter les dangers des mers du cap Horn. Il fallut tout d'abord lutter contre des vents du sud-ouest et des courants assez forts; puis les rafales et les brumes se succédèrent jusqu'à ce que les navigateurs eussent atteint, le 19 janvier 1823, l'île de la Mocha, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler brièvement. Duperrey la place par 38° 20´ 30´´ de latitude sud et 76° 21´ 55´´ de longitude ouest, et lui donne vingt-quatre milles de circonférence. Formée d'une chaîne de montagnes d'une hauteur médiocre, qui s'abaissent jusqu'à la mer, cette île fut le rendez-vous des premiers explorateurs de l'océan Pacifique. Là, les boucaniers et les navires marchands trouvaient des chevaux et des cochons sauvages, dont la viande était d'une délicatesse proverbiale. On y rencontrait aussi une eau pure et limpide, ainsi que quelques fruits européens, pommes, pêches et cerises, provenant des arbres importés par les conquérants. Mais, en 1823, toutes ces ressources avaient presque disparu, gaspillées par les imprévoyants baleiniers. Un peu plus loin, apparurent les deux «mamelles», qui marquent l'embouchure du Bio-Bio, l'îlot de Quebra-Ollas, l'île Quiriquina; puis, se déroula la baie de la Conception, où il ne se trouvait qu'un seul baleinier anglais, qui allait doubler le cap Horn et auquel on remit la correspondance et le résultat des travaux exécutés jusqu'à cette époque. [Illustration: Partout ce n'étaient que débris. (Page 287.)] Le lendemain de l'arrivée, dès que le soleil vint éclairer la baie, l'aspect de tristesse et de désolation qui, la veille, avait surpris nos marins, leur parut encore plus frappant. Les maisons en ruines et les rues silencieuses de la ville, sur la plage, quelques misérables pirogues à demi défoncées, près desquelles errait un petit nombre de pêcheurs aux vêtements sordides, des masures et des huttes béantes devant lesquelles des femmes en haillons se peignaient mutuellement, tel est le tableau lamentable qu'offrait le bourg de Talcahuano. [Illustration: Cascade de Port-Praslin. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Pour contraster plus amèrement avec la misère des habitants, la nature avait revêtu de ses plus opulentes parures les collines et les bois, les jardins et les vergers; partout des fleurs éclatantes et des fruits, dont la brillante couleur annonçait la maturité. Un soleil implacable, un ciel sans nuage, ajoutaient encore à l'amertume de cette scène. Ces ruines, cette désolation, cette misère, étaient les résultats les plus clairs des révolutions qui s'étaient succédées. A Sainte-Catherine, les Français avaient été témoins de la déclaration d'indépendance du Brésil; ils assistèrent ici à la chute du directeur O'Higgins. Éludant la convocation d'un congrès, sacrifiant les agriculteurs aux commerçants par l'augmentation des impôts directs et la diminution des douanes, accusé de concussion ainsi que ses ministres, O'Higgins avait soulevé contre lui la plus grande partie de la population. A la tête du mouvement qui se préparait contre lui était le général D. Ramon Freire y Serrano, qui donna aux explorateurs l'assurance la plus formelle que les événements n'entraveraient en rien l'approvisionnement de la -Coquille-. Le 26 janvier, deux corvettes entraient à la Concepcion; elles portaient un Français, le colonel Beauchef, qui venait se joindre au général Freire avec un régiment organisé par ses soins, et qui était, par sa tenue, sa discipline, son instruction, l'un des plus beaux de l'armée chilienne. Le 2 février, les officiers de la -Coquille- allèrent visiter le général Freire à la Concepcion. Plus on approchait de la ville, plus étaient nombreux les champs dévastés, les maisons brûlées, plus rares les habitants, à peine couverts de haillons. A l'entrée de la Concepcion, sur un mât, était plantée la tête d'un bandit fameux, une véritable bête féroce, Benavidez, qui avait commis toutes les horreurs imaginables et dont le nom fut longtemps en exécration au Chili. L'aspect de la ville était encore plus triste. Tour à tour brûlée par les partis victorieux, la Concepcion n'était plus qu'un amas de décombres, au milieu desquelles erraient à demi nus quelques rares habitants, misérables restes d'une population opulente. L'herbe poussait dans les rues; le palais de l'évêque, la cathédrale, seuls édifices encore debout, mais béants, éventrés, ne devaient pas résister longtemps aux intempéries des saisons. Le général Freire, avant de se déclarer contre O'Higgins, avait imposé la paix aux Araucaniens, braves indigènes qui avaient su conserver leur indépendance et se montraient toujours prêts à envahir le territoire espagnol. Quelques-uns étaient même employés comme auxiliaires dans les troupes chiliennes. Duperrey, qui les vit et recueillit sur eux, du général Freire et du colonel Beauchef, des informations véridiques, en trace un portrait peu flatteur, dont voici le résumé: Montés sur des chevaux rapides, les Araucaniens portent une longue lance, un long coutelas, en forme de sabre, appelé «machete», et le lasso, qu'ils sont si habiles à manier. De taille ordinaire, de teint cuivré, leurs yeux sont petits, noirs et vifs, leur nez un peu aplati, leurs lèvres épaisses, ce qui leur donne une expression de férocité bestiale. Divisés en tribus jalouses les unes des autres, amateurs effrénés de pillage, remuants, ils sont entre eux en guerre perpétuelle. «Si on les a vus quelquefois recevoir sous leurs -toldos- les vaincus et prendre leur défense, dit la relation, ils ont toujours été portés à cette action généreuse par un esprit de vengeance particulière; c'est que, dans le parti opposé, se trouvait, comme alliée, une tribu qu'ils voulaient exterminer. Chez eux, la haine domine toutes les autres passions, et c'est elle seule qui est la garantie la plus durable de leur fidélité. Ils sont tous d'une bravoure éprouvée, ardents, impétueux, sans pitié pour leurs ennemis, qu'ils massacrent avec une horrible impassibilité. Impérieux et vindicatifs, ils sont d'une méfiance extrême à l'égard de tous ceux qu'ils ne connaissent point, mais hospitaliers et généreux envers ceux qu'ils ont pris pour amis. Véhéments dans toutes leurs passions, ils se montrent jaloux à l'excès de leur liberté et de leurs droits et sont toujours prêts à les maintenir les armes à la main. Ils gardent éternellement le souvenir de la moindre injure, ne pardonnent jamais et ont une soif inextinguible du sang de leurs ennemis.» Tel est le portrait, ressemblance garantie, que Duperrey trace de ces sauvages enfants des Andes, qui ont eu, du moins, le mérite de résister, depuis le XVIe siècle, à tous les efforts des envahisseurs et de conserver intacte leur indépendance. Après le départ du général Freire et des troupes qu'il emmenait avec lui, Duperrey mit à profit les instants pour activer l'approvisionnement de son navire. L'eau et le biscuit furent bientôt embarqués, mais il fallut un peu plus de temps pour le charbon de terre, qu'on se procura sans dépense, en allant le ramasser dans une mine à fleur de terre; on n'eut à payer que les muletiers, dont les mules le transportèrent au bord de la mer. Bien que les circonstances au milieu desquelles la -Coquille- relâchait à la Concepcion fussent loin d'être gaies, la tristesse générale ne put tenir contre les joies traditionnelles du carnaval. Les dîners, les réceptions et les bals recommencèrent, et l'on ne s'aperçut du départ de l'armée que par l'absence des cavaliers. Les officiers français, pour reconnaître l'excellent accueil qui leur avait été fait, donnèrent deux bals à Talcahuano, et plusieurs familles de la Concepcion firent exprès le voyage pour y assister. Par malheur, la relation de Duperrey s'interrompt au moment où il va quitter le Chili, et nous n'avons plus de document officiel pour raconter en détail cette intéressante et fructueuse campagne. Loin de pouvoir suivre pas à pas l'original comme nous l'avons fait pour les autres voyageurs, nous sommes obligés de faire à notre tour un résumé des résumés que nous avons sous les yeux. Tâche ingrate, peu agréable pour le lecteur, mais difficile pour l'écrivain, qui doit respecter les faits et ne peut égayer son récit par des observations personnelles et des anecdotes, parfois piquantes, de voyageurs. Cependant, quelques-unes des lettres du navigateur au ministre de la marine ont été publiées, et nous pouvons en extraire les détails qui vont suivre. Le 15 février 1823, la -Coquille- partit de la Concepcion pour Payta, où s'étaient embarqués, en 1595, Alvarez de Mendana et Fernandez de Quiros, pour le voyage de découvertes qui a illustré leurs noms; mais, une quinzaine plus tard, le calme ayant surpris la corvette dans les environs de l'île Laurenzo, Duperrey prit le parti de relâcher à Callao pour y prendre quelques vivres frais. On sait que Callao est le port de Lima. Aussi les officiers ne pouvaient-ils se dispenser de faire une visite à la capitale du Pérou. Ils ne furent pas favorisés par les circonstances. Les dames étaient aux bains de mer de Miraflores, et les hommes les plus éminents du pays les y avaient accompagnées. Ils durent donc se contenter de visiter les habitations et les édifices les plus importants de la ville, et ils rentrèrent le 4 mars à Callao. Le 9 du même mois, la -Coquille- jetait l'ancre à Payta. La position de cette place, entre l'équateur terrestre et l'équateur magnétique, permit de se livrer à des observations sur la variation diurne de l'aiguille aimantée. Les naturalistes y firent également quelques excursions dans le désert de Piura; ils y récoltèrent de très curieuses pétrifications coquillières dans un terrain tertiaire tout à fait analogue à celui des environs de Paris. Aussitôt qu'on eut épuisé à Payta tout ce qui pouvait offrir quelque intérêt pour la science, la -Coquille- reprit sa route et fit voile pour Taïti. La navigation fut marquée par un incident qui aurait pu, sinon amener la perte totale de l'expédition, du moins entraver sensiblement ses progrès. Dans la nuit du 22 avril, la -Coquille- se trouvait dans les parages de l'archipel Dangereux, lorsque l'officier de quart entendit tout à coup le bruit des vagues déferlant sur les récifs. Il fit aussitôt mettre en panne et, dès que le jour parut, on vit à quel danger on venait d'échapper. Un mille et demi, à peine, séparait la corvette d'une île basse, bien boisée et bordée de rochers dans toute son étendue. Elle nourrissait quelques habitants, et une pirogue vint près du bâtiment; mais son équipage ne voulut jamais monter à bord. Duperrey dut renoncer à visiter cette terre, qui reçut le nom de Clermont-Tonnerre; partout la lame brisait avec violence sur les rochers, et il ne put que la prolonger de bout en bout à une très petite distance. Le lendemain et les jours suivants furent reconnus quelques îlots sans grande importance, auxquels on imposa les noms d'Augier, de Freycinet et de Lostanges. Au lever du soleil, le 3 mai, on découvrit enfin les plages verdoyantes et les montagnes boisées de Taïti. Comme ses prédécesseurs, Duperrey ne peut s'empêcher de noter le changement radical qui s'est opéré dans les mœurs et dans les habitudes des indigènes. Pas une pirogue ne vint au-devant de la -Coquille-. C'était l'heure du sermon lorsqu'elle entra dans la baie de Matavaï, et les missionnaires avaient réuni la population entière de l'île, au nombre de sept mille individus, dans la principale église de Papahoa pour y discuter les articles d'un nouveau code de lois. Les orateurs taïtiens ne le cédaient pas aux nôtres, paraît-il. Un grand nombre d'entre eux possédaient le talent apprécié de parler pendant plusieurs heures pour ne rien dire et d'enterrer les plus beaux projets sous les fleurs de leur éloquence. Voici comment d'Urville rend compte de l'une de ces séances: «Le dessinateur de l'expédition, M. Lejeune, assistait seul à la séance du lendemain, où des questions politiques furent soumises à l'Assemblée populaire. Elle dura plusieurs heures, pendant lesquelles les chefs prirent tour à tour la parole. Le plus brillant orateur de cette foule était le chef Tati: la principale question agitée fut une capitation annuelle à établir, à raison de cinq bambous d'huile par homme. Ensuite on traita des impôts qui devaient être perçus, soit pour le compte du roi, soit pour le compte des missionnaires. Nous sûmes plus tard que la première question avait été résolue dans le sens affirmatif, mais que la seconde, celle qui concernait les missionnaires, avait été ajournée par eux, dans la prévision d'un échec. Quatre mille personnes environ assistaient à cette espèce de congrès national.» Depuis deux mois, Taïti avait abandonné le pavillon anglais pour en adopter un qui lui fût personnel, et cette révolution pacifique n'avait en rien altéré la confiance que le peuple manifestait envers les missionnaires. Ceux-ci accueillirent parfaitement les Français et leur fournirent, à des prix ordinaires, les rafraîchissements dont ils avaient besoin. Ce qu'il y avait de particulièrement curieux dans les réformes accomplies par ces hommes, c'était la transformation complète de la conduite des femmes. D'une facilité inouïe, au dire de Cook, de Bougainville et des autres explorateurs contemporains, elles étaient devenues d'une modestie, d'une retenue, d'une décence extrêmes, et l'île tout entière avait pris un air de couvent aussi réjouissant qu'invraisemblable. De Taïti, la -Coquille- alla visiter l'île voisine, Borabora, qui fait partie du même groupe et qui avait également adopté les mœurs européennes. Le 9 juin, la corvette, se dirigeant vers l'ouest, relevait tour à tour les îles Salvage, Eoa, Santa-Cruz, Bougainville et Bouka; puis, elle jetait enfin l'ancre, le 12 août, dans le port Praslin, fameux par sa belle cascade sur la côte de la Nouvelle-Irlande. «Les relations amicales qui s'établirent avec les naturels permettront d'ajouter encore à l'histoire de l'homme quelques traits singuliers que les précédents voyageurs n'avaient point eu l'occasion de noter.» C'est ici que nous regrettons que la relation originale du voyage n'ait pas été publiée en son entier, car la phrase précédente, qui se trouve dans la notice abrégée parue dans les -Annales des Voyages-, ne fait qu'exciter la curiosité sans la satisfaire. L'élève Poret de Blosseville,--celui-là même qui devait se perdre avec la -Lilloise- dans les glaces du pôle,--fit, bien que les sauvages eussent tout mis en œuvre pour l'en dissuader, une course jusqu'à leur village. Là, ils lui montrèrent une sorte de temple où se dressaient plusieurs idoles informes et bizarres, placées sur une plate-forme entourée de murs. La carte du canal Saint-Georges fut levée avec soin; puis, Duperrey alla visiter les îles autrefois reconnues par Schouten au N.-E. de la Nouvelle-Guinée. Les trois journées des 26, 27 et 28 août furent consacrées à leur relèvement. L'explorateur chercha ensuite sans les trouver les îles Stephens, de Carteret, et, comparant sa route avec celle qu'avait suivie d'Entrecasteaux, en 1792, il arriva à cette conclusion, que ce groupe ne pouvait être que celui de la Providence, anciennement découvert par Dampier. Le 3 septembre fut reconnu le cap septentrional de la Nouvelle-Guinée. Trois jours plus tard, la -Coquille- pénétrait dans le havre étroit et rocailleux d'Offak, sur la côte nord-ouest de Waigiou, l'une des îles des Papous. Forest était le seul navigateur qui eût parlé de ce havre. Aussi Duperrey se montra-t-il particulièrement satisfait d'explorer ce coin de terre presque vierge des pas de l'Européen. Il était en même temps très intéressant pour la géographie de constater l'existence d'une baie méridionale que séparait d'Offak un isthme très étroit. Deux officiers, MM. d'Urville et de Blosseville, se livrèrent à ce travail, que MM. Bérard, Lottin et de Blois de la Calande relièrent à celui que Duperrey avait eu l'occasion de faire sur la côte, pendant la campagne de l'-Uranie-. Cette terre se montra particulièrement riche en productions végétales, et d'Urville put y réunir les éléments d'une collection aussi précieuse par la nouveauté que par la beauté des types. D'Urville et Lesson, curieux d'observer les habitants, qui appartiennent à la race papoua, s'étaient embarqués, aussitôt leur arrivée, sur un canot armé de sept hommes. Par une pluie diluvienne, ils avaient déjà parcouru un long espace, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en face d'une case élevée sur pilotis et recouverte de feuilles de latanier. A quelque distance se tenait, blotti dans les buissons, un jeune sauvage qui semblait les épier; un peu plus loin, un tas d'une douzaine de cocos fraîchement cueillis, placé bien en vue, semblait inviter les promeneurs à se rafraîchir. Les Français comprirent que c'était une offrande du jeune sauvage qu'ils avaient entrevu et firent fête à ce présent venu si à propos. Bientôt l'indigène, rassuré par le maintien paisible de nos compatriotes, s'avança en disant -Bongous!- «bon» et en indiquant que les cocos avaient été offerts par lui-même. Son attention délicate fut récompensée par le don d'un collier et de pendants d'oreilles. Au moment où d'Urville rejoignait son embarcation, il y trouva une douzaine de Papous, qui jouaient, mangeaient et semblaient dans les meilleurs termes avec ses canotiers. «Ils m'eurent bientôt environné, dit-il, en répétant: -Capitan, bongous!- et en me faisant toute sorte d'amitiés. Ces hommes sont en général de petite stature, d'une complexion grêle et débile, sujets à la lèpre; leurs traits ne sont pourtant point disgracieux; leur organe est doux, leur maintien grave, poli et même empreint d'une certaine mélancolie habituelle bien caractérisée.» Parmi les statues antiques dont le Louvre est si riche, il en est une, la -Polymnie-, qui est célèbre entre toutes par une expression de rêverie mélancolique qu'on n'est pas habitué à rencontrer chez les anciens. Il est assez singulier que d'Urville ait trouvé chez les Papous, à l'état habituel, cet air de physionomie si bien caractérisé dans la statue antique. A bord, une autre troupe de naturels s'était conduite avec calme et réserve, contrastant ainsi d'une façon bien marquée avec la plupart des indigènes de l'Océanie. La même impression fut ressentie par les Français dans leur visite au rajah de l'île et dans celle qu'il leur rendit à bord de la -Coquille-. Dans un des villages de la baie du sud, on vit une sorte de temple où l'on remarqua plusieurs effigies grossières, peintes de diverses couleurs et ornées de plumes et de nattes. Il fut impossible de se procurer le moindre renseignement sur le culte que les naturels rendent à ces idoles. [Illustration: Naturels de la Nouvelle-Guinée. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Le 16 septembre, la Coquille remit sous voile, prolongea la bande septentrionale des îles comprises entre Een et Yang, fit une courte station à Cayeli et gagna Amboine, où l'accueil particulièrement gracieux du gouverneur des Moluques, M. Merkus, reposa l'état-major des nombreuses fatigues qu'il avait essuyées pendant cette rude campagne. Le 27 octobre, la corvette reprenait sa course, se dirigeant vers Timor en passant à l'ouest des îles Turtle et Lucepara. Puis, Duperrey détermina la position de l'île du Volcan, reconnut les îles Wetter, Babé, Dog, Cambing, et, donnant dans le détroit d'Ombay, releva un grand nombre de points de cette chaîne d'îles qui, de Panter et d'Ombay, se dirige vers Java. [Illustration: Deux chefs vinrent prendre les voyageurs. (Page 299.)] Après avoir dressé la carte de Java et vainement cherché les Trial sur l'emplacement qu'on leur assigne, Duperrey se dirigea vers la Nouvelle-Hollande, dont les vents contraires ne lui permirent pas de longer la côte occidentale. Le 10 janvier 1824, il doublait enfin l'île de Van-Diémen. Six jours plus tard, il apercevait les feux de Port-Jackson et laissait tomber l'ancre le lendemain devant la ville de Sydney. Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, qui avait été prévenu de l'arrivée de l'expédition, lui fit un accueil empressé, aida de toutes ses forces au ravitaillement, facilita avec la plus grande amabilité toutes les réparations que nécessitait l'état de délabrement de la corvette, et procura à MM. d'Urville et Lesson les moyens de faire une excursion fructueuse au delà des montagnes Bleues, dans la plaine de Bathurst, dont les Européens ne connaissaient encore que trop imparfaitement toutes les ressources. Ce fut seulement le 20 mars que Duperrey quitta l'Australie. Cette fois, il dirigea sa course vers la Nouvelle-Zélande, qui avait été un peu laissée de côté par ses prédécesseurs, et s'arrêta dans la baie de Manawa, au fond de la vaste Baie des Iles. Des observations de physique, de géographie, des recherches d'histoire naturelle, occupèrent les loisirs des officiers. En même temps, les rapports fréquents de l'équipage avec les naturels jetaient un jour nouveau sur les mœurs, sur les idées religieuses, sur la langue, sur l'état d'hostilité d'un peuple jusqu'alors rebelle à l'enseignement des missionnaires. Ce que ces indigènes avaient apprécié dans la civilisation, c'étaient les armes perfectionnées, qui leur permettaient de donner plus facilement satisfaction à leurs goûts sanguinaires, et, à cette époque, ils en possédaient déjà une grande quantité. Le 17 avril, la -Coquille- abandonnait cette relâche, remontait vers la ligne jusqu'à Rotuma, découverte, mais non visitée, par le capitaine Wilson, en 1797. Les habitants, doux et hospitaliers, s'empressèrent de fournir aux navigateurs tous les rafraîchissements dont ils avaient besoin. Mais on ne fut pas longtemps à s'apercevoir que ces naturels, profitant de la confiance qu'ils avaient su inspirer, dérobaient une quantité d'objets, qu'on avait ensuite toutes les peines du monde à leur faire restituer. Des ordres sévères furent donnés, et les voleurs, surpris en flagrant délit, furent fustigés en présence de leurs camarades, qui ne firent que rire plus franchement que les fustigés eux-mêmes. Parmi ces sauvages se trouvaient quatre Européens, qui avaient, quelque temps auparavant, déserté le baleinier le -Rochester-. Aussi peu vêtus que les naturels, tatoués et couverts comme eux de poudre jaune, ils n'étaient reconnaissables qu'à leur peau plus blanche et à leur mine plus éveillée. Satisfaits de leur sort, ils s'étaient créé une famille à Rotouma, où ils comptaient bien finir leurs jours à l'abri des soucis, des inquiétudes et des difficultés de la vie civilisée. Un seul d'entre eux demanda à rester sur la -Coquille-, ce qui lui fut accordé sans difficulté par Freycinet, mais ce que le chef de l'île ne permit qu'en apprenant que deux convicts de Port-Jackson demandaient à débarquer. Malgré tout l'intérêt qu'offrait aux naturalistes cette population peu connue, il fallait partir. La -Coquille- releva tout d'abord les îles Coral et Saint-Augustin, découvertes par Maurelle en 1781. Ensuite, ce furent l'île Drummond, dont les habitants, au teint très foncé, aux membres grêles, à la physionomie peu intelligente, vinrent échanger quelques coquilles tridacnes, vulgairement appelées bénitiers, contre des couteaux et des hameçons, puis, les îles Sydenham et Henderville, aux habitants entièrement nus; puis, Woolde, Hupper, Hall, Knox, Charlotte, Matthews qui forment l'archipel Gilbert, enfin les groupes des Mulgraves et de Marshall. Le 3 juin, Duperrey reconnut l'île Ualan, qui avait été découverte en 1804 par le capitaine américain Croser. Comme elle ne figurait pas sur les cartes, le commandant résolut d'en prendre une connaissance précise et détaillée. L'ancre n'eut pas plus tôt mordu le fond, que Duperrey et quelques-uns de ses officiers se faisaient descendre à terre. Ils y trouvèrent un peuple doux et bienveillant, qui, leur offrant des cocos et des fruits de l'arbre à pain, les conduisirent, à travers les sites les plus pittoresques, jusqu'à la demeure de leur chef principal, leur «uross-tôn», comme ils l'appelaient. Voici, d'après Dumont d'Urville, la peinture des sites qu'ils durent traverser avant d'arriver en présence de ce haut personnage: «Nous flottions paisiblement au milieu d'un spacieux bassin que ceignaient les verdoyantes forêts du rivage. Derrière nous s'élevaient les hautes sommités de l'île, couvertes de tapis épais de verdure, au-dessus desquels s'élançaient les tiges élégantes et mobiles des cocotiers. Devant nous surgissait, au milieu des flots, la petite île de Leilei, entourée des jolies cabanes des insulaires et couronnée par un monticule de verdure... Qu'on joigne à cela une journée magnifique, une température délicieuse, et l'on pourra se faire une idée des sentiments qui remplissaient nos âmes, dans cette sorte de marche triomphale, au milieu d'un peuple simple, paisible et généreux.» Une foule, que d'Urville évalue à huit cents personnes, attendait les embarcations devant un village propre et coquet, aux rues bien pavées. Tout ce monde, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, gardait un silence vraiment imposant. Deux chefs vinrent prendre les voyageurs par la main et les guidèrent vers la demeure de l'uross-tôn. La foule, toujours silencieuse, demeura dehors, tandis que les Français entraient dans la case. Bientôt parut l'uross-tôn, vieillard hâve et défait, affaissé par les années, et qui devait avoir quatre-vingts ans. Par politesse, les Français se levèrent à son entrée dans la salle, mais un murmure des assistants leur apprit qu'ils venaient de manquer aux usages. Ils jetèrent un regard autour d'eux. Tout le monde était prosterné le front dans la poussière. Les chefs eux-mêmes n'avaient pu se dérober à cette marque de respect. Le vieillard, un moment interdit de l'audace des étrangers, imposa cependant silence à ses sujets, et vint s'asseoir auprès d'eux. De petites tapes sur les joues, les épaules et les cuisses, telles furent les marques d'amitié qu'il prodigua pour les petits présents qui lui avaient été faits ainsi qu'à sa femme. Mais la reconnaissance de ces souverains ne se traduisit que par le don de sept «tots», dont cinq étaient du tissu le plus fin. A la sortie de cette audience, les Français visitèrent le village et furent tout étonnés d'y rencontrer deux colossales murailles de corail, dont certains blocs pesaient plusieurs milliers. Malgré quelques vols commis par les chefs, les dix jours de relâche se passèrent paisiblement, et l'accord, qui avait si bien inauguré les rapports entre les Français et les Ualanais, ne fut pas un seul instant troublé. «Il est facile, dit Duperrey, de se convaincre de quelle importance l'île d'Ualan peut devenir un jour. Placée au milieu des îles Carolines, sur la route des navires qui vont de la Nouvelle-Hollande en Chine, elle leur présente à la fois des ports de carénage, de l'eau en abondance et des rafraîchissements de différentes espèces. Ses peuples sont généreux et pacifiques, et ils seront bientôt en état d'offrir aux navigateurs un aliment indispensable à la mer, celui qui résultera, sans doute, de deux truies pleines que nous leur avons laissées et qu'ils ont reçues avec la plus vive reconnaissance.» Les réflexions de Duperrey n'ont pas été justifiées par les événements, et l'île d'Ualan, bien qu'une route d'Europe en Chine, par le sud de Van-Diémen, passe dans ses parages, n'a guère plus d'importance aujourd'hui qu'il y a cinquante ans. La vapeur a tellement bouleversé les conditions de la navigation, elle a produit des changements si radicaux, que les navigateurs du commencement du siècle ne pouvaient les prévoir. La -Coquille- n'avait quitté Ualan que depuis deux jours, lorsqu'elle découvrit, les 17, 18 et 23 juin, de nouveaux îlots, dont les noms, Pelelap, Takai, Aoura, Ougai, Mongoul, lui furent désignés par les indigènes. Ce sont les groupes Mac-Askyll et Duperrey, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais, et qui, de même qu'aux îles Radak, désignaient leurs chefs sous le nom de «tamons». Le 24 du même mois, la -Coquille- donnait au milieu du groupe Hogoleu, que Kotzebue avait cherché sous une latitude trop élevée, et dont le commandant reconnut le gisement à quelques noms, donnés par les naturels, qui se trouvent inscrits sur la carte du père Cantova. La reconnaissance hydrographique de ce groupe, qui n'embrasse pas moins de trente lieues de circonférence, fut faite par M. de Blois du 24 au 27 juin. Ces îles sont pour la plupart hautes et terminées par des pitons volcaniques; certaines autres accusent, par la disposition de leur lagon, une origine madréporique. Quant aux habitants, ils sont petits, mal conformés, atteints d'infirmités répugnantes. Si jamais le dicton -mens sana in corpore sano- peut trouver son application par antiphrase, c'est bien ici, car ces naturels ne paraissent pas avoir une intelligence développée et sont bien au-dessous des Ualanais. Déjà les modes étrangères semblaient s'être implantées dans ces îles. Quelques-uns des indigènes portaient des chapeaux pointus, à l'instar des Chinois; d'autres étaient revêtus de nattes tressées, au milieu desquelles un trou permettait de passer la tête; on aurait dit le «poncho» de l'Amérique du Sud; mais tous méprisaient les miroirs, les colliers et les sonnettes; ils demandaient des haches et du fer, ce qui annonçait de fréquents rapports avec les Européens. Après avoir reconnu les îles Tamatan, Fanendik et Ollap, les Martyres des anciennes cartes, après avoir vainement cherché les îles Namoureck et Ifelouk autour de la position que leur assignaient Arrowsmith et Malaspina, la -Coquille-, le 26 juillet, à la suite d'une exploration du nord de la Nouvelle-Guinée, s'arrêta au havre Doreï, sur la côte S.-E., et y resta jusqu'au 9 août. Cette relâche fut on ne peut plus fructueuse au point de vue de l'histoire naturelle et de la géographie, de l'astronomie et de la physique. Les indigènes de cette île appartiennent à la race des Papous la plus pure. Leurs habitations sont des cases élevées sur des pieux, et on y monte au moyen d'une pièce de bois entaillée qu'on rentre tous les soirs à l'intérieur. Ces naturels des côtes sont, paraît-il, toujours en guerre avec ceux de l'intérieur, les nègres Harfous ou Arfakis. D'Urville, sous la conduite d'un jeune Papou, put pénétrer jusqu'aux habitations de ces derniers. C'étaient des êtres doux, hospitaliers et polis, qui ne ressemblaient guère au portrait que leurs ennemis en avaient tracé. La -Coquille-, après cette station, traversa de nouveau les Moluques, stationna fort peu de temps à Sourabaya, sur la côte de Java, et, le 30 octobre, arriva aux îles de France et de Bourbon. Enfin, à la suite d'une station à Sainte-Hélène, où les officiers français allèrent visiter le tombeau de Napoléon, et à l'Ascension, où une colonie anglaise s'était établie depuis 1815, la corvette entrait à Marseille, le 24 avril 1825, après avoir fait trente et un mois et treize jours de campagne, et franchi 24,894 lieues, sans perte d'homme, sans malade, sans avarie. Le succès tout à fait remarquable de cette expédition fit le plus grand honneur à son jeune commandant et à tous les officiers qui, avec un zèle infatigable, avaient procédé à toutes les observations scientifiques. Aussi la moisson était-elle des plus riches. Cinquante-deux cartes et des plans avaient été dressés, des collections des trois règnes de la nature, aussi nombreuses que nouvelles, avaient été réunies. Vocabulaires très nombreux, à l'aide desquels on espérait reconstituer l'histoire des migrations des peuplades océaniennes, renseignements curieux sur les productions des endroits visités, sur l'état du commerce et de l'industrie des habitants, observations relatives à la figure de la terre, recherches de magnétisme, de météorologie et de botanique, tel était le bagage scientifique considérable que la -Coquille- rapportait et dont la publication était vivement attendue du monde savant. II Expédition du baron de Bougainville.--Relâche à Pondichéry.--La ville blanche et la ville noire.--La main droite et la main gauche.--Malacca.--Singapour et sa récente prospérité.--Relâche à Manille.--La baie de Tourane.--Les singes et les habitants.--Les rochers de marbre de Fay-Foë.--Diplomatie cochinchinoise.--Les Anambas.--Le sultan de Madura.--Les détroits de Madura et d'Allass.--Cloates et les Trials.--Van-Diémen.--Botany-Bay et la Nouvelle-Galles du Sud.--Santiago et Valparaiso.--Retour par le cap Horn.--Expédition de Dumont d'Urville sur l'Astrolabe.--Le pic de Teyde.--L'Australie.--Relâche à la Nouvelle-Zélande.--Tonga.--Tabou.--Escarmouches.--Nouvelle-Bretagne et Nouvelle-Guinée.--Premières nouvelles du sort de La Pérouse.--Vanikoro et ses habitants.--Relâche à Guaham.--Amboine et Mauado.--Résultats de l'expédition. L'expédition dont le commandement fut confié au baron de Bougainville n'était, à proprement parler, ni un voyage scientifique ni une campagne de découvertes. Son but principal était de montrer notre pavillon dans l'extrême Orient, et de faire sentir à ces gouvernements peu scrupuleux que la France entendait protéger ses nationaux et ses intérêts, partout et en tout temps. Les instructions données à ce capitaine de vaisseau portaient, en outre, qu'il aurait à remettre au souverain de la Cochinchine une lettre du roi, ainsi que des présents qui devaient être embarqués sur la frégate la -Thétis-. M. de Bougainville devait aussi se livrer à des recherches hydrographiques partout où il le pourrait, sans s'exposer à des retards nuisibles à sa navigation, et réunir les notions les plus étendues sur le commerce, les productions et les moyens d'échange des pays où il s'arrêterait. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000