prétendaient-ils, de tirer un grand nombre de flèches pendant le temps
nécessaire pour charger les fusils.
«Les pointes des flèches, dit Gaimard, étaient ou en bois dur, ou
en os, ou même en fer. Ces flèches, étalées en éventail, étaient
assujetties, au côté gauche du guerrier, à la ceinture de son sabre
ou de son kris. La plupart des habitants portaient, fixées à la
cuisse droite et à la ceinture, une multitude de feuilles de latanier
tailladées pour laisser passer des bandes des mêmes feuilles, teintes,
soit en rouge, soit en noir. Le bruissement continuel produit par les
mouvements de ceux qui étaient accoutrés de cette singulière parure,
augmenté par le contact de la cuirasse et du bouclier; le tintement
des petits grelots, qui sont aussi des accessoires de leur toilette
guerrière, tout cela faisait un tel vacarme, que nous ne pouvions nous
empêcher d'en rire. Loin de s'en offenser, nos Ombayens n'hésitaient
pas à suivre notre exemple. M. Arago[2] fit devant eux quelques tours
d'escamotage qui les étonnèrent beaucoup. Nous nous acheminâmes
enfin directement vers le village de Boutika, situé sur une hauteur.
Ayant aperçu, en passant devant une de leurs cases, une vingtaine de
mâchoires d'hommes suspendues à la voûte, je témoignai le désir d'en
avoir quelques-unes, offrant, en retour, mes plus précieux objets
d'échange. Mais on me répondit: Palami (cela est sacré). Il paraîtrait,
dès lors, que ces os étaient des trophées destinés à perpétuer le
souvenir des victoires remportées sur les ennemis!»
[2] Jacques Arago, frère de l'illustre astronome.
Cette promenade était d'autant plus intéressante que l'île Ombay
n'avait été jusqu'alors que rarement visitée par les Européens.
Encore les quelques bâtiments qui y avaient abordé avaient-ils eu à
se plaindre des tribus belliqueuses et féroces, quelques-unes même
anthropophages, qui l'habitent.
C'est ainsi qu'en 1802, une embarcation du navire la -Rose- avait
été enlevée et l'équipage retenu prisonnier. Dix ans plus tard, le
capitaine de l'-Inacho-, descendu seul à terre, était blessé à coups de
flèches. Enfin, en 1817, une frégate anglaise, ayant envoyé un canot
faire du bois, tous les hommes de cette embarcation furent, à la suite
d'une rixe, tués et mangés par les naturels. Le lendemain, une chaloupe
armée, envoyée à la recherche des absents, n'avait trouvé que les
débris sanglants, et les fragments du canot qui avait été mis en pièces.
Ces faits étant connus, les Français n'avaient qu'à se féliciter
d'avoir échappé au guet-apens que leur auraient sans doute tendu ces
sauvages cannibales, si le séjour de l'Uranie eût été plus long.
Le 17 novembre, l'ancre tombait devant Dillé. Après les compliments
d'usage au gouverneur portugais, Freycinet exposa les besoins de son
bâtiment et reçut une réponse empressée du gouverneur, qui lui promit
de réunir rapidement les vivres nécessaires. L'accueil fait à tout
l'équipage fut aussi somptueux que cordial, et, lorsque Freycinet prit
congé, le gouverneur, voulant lui donner une marque de souvenir, lui
envoya deux petits garçons et deux petites filles, âgés de six ou sept
ans, nés au royaume de Failacor, dans l'intérieur de Timor. «Cette race
est inconnue en Europe,» disait D. José Pinto Alcofarado d'Azevedo
e Souza, pour faire accepter son présent. Freycinet eut beau donner
les raisons les plus fortes et les plus concluantes pour motiver son
refus, il fut obligé de garder un des deux petits garçons, qui fut
baptisé, sous le nom de Joseph Antonio, et qui mourut à Paris, à l'âge
de seize ans, d'une maladie scrofuleuse.
La population de Timor paraît, au premier examen, tout entière
asiatique; mais, pour peu que l'on se livre à des recherches un
peu étendues, on ne tarde pas à apprendre qu'il existe, dans les
montagnes les plus centrales et les moins fréquentées, une race de
nègres à cheveux crépus, aux mœurs féroces, rappelant les indigènes
de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Irlande, et qui doit être la
population primitive. Cet ordre de recherches, qui avait été inauguré
à la fin du XVIIIe siècle par l'Anglais Crawfurd, a pris, de nos
jours, grâce aux travaux des savants docteurs Broca et E. Hamy, un
développement tout particulier. C'est au second de ces savants que
l'on doit, sur ces populations primitives, de curieuses études que la
-Nature- et le -Bulletin de la Société de Géographie- insèrent toujours
pour le plaisir et l'instruction de leurs lecteurs.
Partie de Timor, l'-Uranie- s'achemina vers le détroit de Bourou, en
passant entre les îles Wetter et Roma, aperçut l'île Gasses, à la forme
pittoresque, revêtue du plus beau massif de verdure qu'il soit possible
de voir; puis, elle fut entraînée par les courants jusqu'à l'île
Pisang, dans le voisinage de laquelle on rencontra trois «corocores»
montés par les indigènes de l'île Guébé.
Ceux-ci ont le teint noir olivâtre, le nez épaté, les lèvres épaisses;
ils sont tantôt forts, robustes et d'apparence athlétique, tantôt
grêles et d'une faible complexion, tantôt trapus et d'un aspect
repoussant. La plupart n'avaient pour tout costume qu'un pantalon fixé
par un mouchoir autour de la ceinture.
Une incursion fut faite sur la petite île Pisang, de formation
volcanique, et dont les laves trachitiques se décomposent en une terre
végétale dont tout annonçait la fertilité.
Puis on continua, dans le voisinage d'îles jusqu'alors peu connues, à
faire route pour Rawak, où la corvette jeta l'ancre le 16 décembre à
midi.
L'île Rawak est petite, inhabitée, et bien que nos marins reçussent
fréquemment la visite d'habitants de Waigiou, les occasions d'étudier
l'espèce humaine furent assez rares. Encore faut-il dire que
l'ignorance de la langue de ces indigènes et la difficulté de se faire
comprendre à l'aide du malais, dont ils ne savaient que peu de mots, ne
les rendirent pas très profitables.
Dès qu'on eut trouvé un emplacement favorable, on installa les
instruments, et l'on procéda aux observations de physique et
d'astronomie, en même temps qu'aux travaux géographiques.
Rawak, Boni, Waigiou et Manouaroa, que Freycinet appelle îles des
Papous, sont situées presque exactement sous l'équateur. Waigiou, la
plus grande, n'a pas moins de soixante-douze milles de diamètre. Les
terres basses qui en forment le littoral sont couvertes de marécages;
le rivage abrupt est lui-même entouré de madrépores et troué de grottes
creusées par les eaux.
[Illustration: Personnage des danses de Montezuma, île Guani.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
La végétation qui recouvre tous ces îlots est vraiment surprenante.
Ce sont des arbres magnifiques, parmi lesquels on rencontre le
«barringtonia», dont le tronc volumineux est toujours incliné vers la
mer, au point d'y baigner l'extrémité de ses branches, le «scœvola
lobelia», des figuiers, des palétuviers, des casuarinas à la tige
droite et élancée qui s'élèvent jusqu'à quarante pieds, le «rima», le
«takamahaka», avec son tronc de plus de vingt pieds de circonférence,
le cynomètre, de la famille des légumineuses, garni, du sommet à la
base, de fleurs rosées et de fruits dorés; en outre, les palmiers, le
muscadier, le jambosier et les bananiers se plaisent dans les lieux bas
et humides.
[Illustration: La flore a pris là un développement exceptionnel.
(Page 257.)]
Si la flore a pris là un développement exceptionnel, il n'en est pas
de même de la faune. On ne rencontre à Rawak aucun autre quadrupède
que le phalanger et le chien de berger, qui vit à l'état sauvage.
Waigiou posséderait cependant aussi le babi-roussa et une petite
espèce de sanglier. Quant à la gent emplumée, elle n'est pas aussi
nombreuse qu'on pourrait le supposer, les plantes à graines qui lui
servent de nourriture ne pouvant se multiplier sous l'ombre épaisse
des forêts. Ce sont les «calaos», dont les ailes garnies de grandes
plumes séparées aux extrémités font, lorsqu'ils volent, entendre un
bruit très fort, les perroquets, dont la famille est fort nombreuse,
les martins-pêcheurs, les tourterelles, des cassicans, des éperviers
fauves, des pigeons couronnés et peut-être, bien que les voyageurs n'en
aient pas vu, des oiseaux de paradis.
Quant aux êtres humains, les Papouas, ils sont laids, hideux et
effrayants.
«Le front aplati, dit Odet-Pellion, le crâne peu proéminent, l'angle
facial de 75°, la bouche grande, les yeux petits et enfoncés, les
pommettes saillantes, le nez gros, écrasé du bout et se rabattant sur
la lèvre supérieure, la barbe rare, particularité déjà remarquée chez
d'autres habitants de ces régions, les épaules d'une largeur moyenne,
le ventre très gros et les membres inférieurs grêles, tels sont les
caractères distinctifs de ce peuple. Leur chevelure est de nature et
de forme très variées; le plus communément, c'est une volumineuse
crinière composée d'une couche de cheveux lanugineux ou lisses,
frisant naturellement et n'ayant pas moins de huit pouces d'épaisseur;
peignée avec soin, crêpée, hérissée en tous sens, elle décrit, à
l'aide d'un enduit graisseux qui la soutient, une circonférence à peu
près sphérique autour de la tête. Souvent ils y joignent, plutôt pour
l'orner que pour ajouter à sa consistance, un fort long peigne en bois
de cinq ou six dents.»
Ces malheureux indigènes sont en proie à un fléau terrible; la lèpre
sévit parmi eux avec une telle intensité, qu'on peut dire que le
dixième de la population en est infecté. Il faut attribuer cette
horrible maladie à l'insalubrité du climat, aux effluves délétères des
marais, dans lesquels pénètre la mer à la marée montante, à l'humidité
qu'occasionnent des bois épais, au voisinage et au mauvais entretien
des tombeaux,--peut-être aussi à la consommation prodigieuse de
coquillages dont ces naturels se repaissent avidement.
Toutes les habitations sont construites sur pilotis, soit à terre, soit
en mer, près du rivage. Ces maisons, en plus grand nombre dans les
lieux d'un abord très difficile ou impraticable, se composent de pieux
enfoncés dans le sol auxquels sont fixées, par des cordes d'écorce, des
traverses sur lesquelles repose un plancher fait des côtes de feuilles
de palmier, taillées et serrées les unes contre les autres. Ces
feuilles, artistement imbriquées, forment le toit de l'habitation, qui
n'a qu'une seule porte. Si ces cases sont bâties au-dessus de l'eau,
elles communiquent avec la terre par une sorte de pont de chevalets,
dont le tablier mobile peut être enlevé rapidement. Une sorte de
balcon, garni d'une rampe, entoure la maison de tous côtés.
Les voyageurs ne purent se procurer aucun renseignement sur la
sociabilité de ces naturels. Qu'ils vivent réunis en grandes peuplades
sous l'autorité d'un ou de plusieurs chefs, que chaque communauté
n'obéisse qu'à son propre chef, que la population soit nombreuse ou
non, ce sont là des données qui ne peuvent être recueillies. Ces
naturels se donnent le nom d'Alfourous. Ils paraissent parler plusieurs
idiomes particuliers, qui diffèrent singulièrement du papou et du
malais.
Les indigènes de ce groupe semblent fort industrieux; ils exécutent de
très ingénieux instruments de pêche; ils savent très bien travailler le
bois, préparer la moelle du sagoutier, tourner des poteries et faire
des fours à cuire le sagou; ils tissent des nattes, des tapis, des
paniers; ils sculptent des statues et des idoles. MM. Quoy et Gaimard
ont observé sur la côte de Waigiou, dans le havre Boni, une statue
en argile blanche, remisée sous un hangar, près d'un tombeau. Elle
représentait un homme debout, de grandeur naturelle, les mains levées
vers le ciel; la tête était en bois et avait les joues et les yeux
incrustés de coquillages blancs.
Le 6 janvier 1819, l'-Uranie-, après avoir appareillé de Rawak, aperçut
bientôt les îles Ayou, basses et entourées de récifs, qui étaient
fort peu connues et dont la géographie laissait considérablement à
désirer. Les travaux d'hydrographie furent contrariés par les fièvres
contractées à Rawak et qui attaquèrent plus de quarante personnes.
Le 12 février, furent aperçues les îles des Anachorètes, et, le
lendemain, celles de l'Amirauté, sans que l'-Uranie- cherchât à les
rallier.
Bientôt la corvette fut en vue de San-Bartholomé, que ses habitants
nomment Poulousouk et qui appartient à l'archipel des Carolines. Un
commerce actif, mais surtout fort bruyant, ne tarda pas à s'établir
avec ces indigènes, qu'il fut impossible de décider à monter à bord.
Les échanges se firent avec une bonne foi touchante, et l'on ne
s'aperçut pas du moindre larcin.
Poulouhat, Alet, Tamatam, Allap, Fanadik, et bien d'autres îles de
cet archipel, défilèrent tour à tour devant les yeux émerveillés des
Français.
Enfin, le 17 mars 1819, c'est-à-dire dix-huit mois après son départ de
France, Freycinet aperçut les îles Mariannes, et fit jeter l'ancre dans
la rade d'Umata, sur la côte de Guaham.
Au moment où les Français se disposaient à se rendre à terre, ils
reçurent la visite du gouverneur D. Medinilla y Pineda, accompagné du
major D. Luis de Torrès, seconde autorité de la colonie. Ces officiers
s'informèrent des besoins des explorateurs avec la plus grande
sollicitude et promirent de satisfaire à toutes leurs demandes dans le
plus bref délai.
Sans tarder, Freycinet s'occupa de chercher un local propre à
l'établissement d'un hôpital provisoire, et, l'ayant trouvé, dès le
lendemain, il y fit installer ses malades, au nombre de vingt.
Tout l'état-major avait été invité à dîner par le gouverneur. On se
rendit chez lui à l'heure convenue. Là se trouvait une table chargée
de pâtisseries légères et de fruits, au milieu desquels fumaient deux
bols de punch. Les convives firent aussitôt en aparté leurs réflexions
sur cette singulière mode. Était-ce jour de maigre? Pourquoi ne
s'asseyait-on pas? Mais comme il n'y avait personne pour répondre à ces
questions, qui auraient été indiscrètes, ils les gardèrent pour eux,
tout en faisant honneur au repas.
Nouveau sujet d'étonnement: la table fut débarrassée et chargée de
viandes préparées de diverses manières, en un mot, d'un véritable et
somptueux dîner. La collation, qu'on avait prise tout d'abord, qui
porte dans le pays le nom de «refresco», n'était destinée qu'à mettre
les convives en appétit.
A cette époque, le luxe de la table paraissait faire fureur à Guaham.
Deux jours plus tard, les officiers assistaient à un nouveau repas de
cinquante convives, où ne parurent pas moins de quarante-quatre plats
de viande à chaque service, et il n'y en eut pas moins de trois.
«Le même observateur, raconte Freycinet, dit que ce dîner coûta la vie
à deux bœufs et à trois gros porcs, sans parler du menu peuple des
forêts, de la basse-cour et de la mer. Depuis les noces de Gamache,
il ne s'était pas vu, je pense, une telle tuerie. Notre hôte crut,
sans doute, que des gens qui avaient souffert longtemps les privations
d'un voyage maritime devaient être traités avec profusion. Le dessert
n'offrit ni moins d'abondance, ni moins de variété, et fit bientôt
place au thé, au café, à la crème, aux liqueurs de toute sorte; comme
le -refresco- n'avait pas manqué d'être servi une heure auparavant,
suivant l'usage, on conviendra sans peine que, là, le plus intrépide
gastronome eût eu seulement à regretter l'insuffisante capacité de son
estomac.»
Mais ces repas et ces fêtes ne portèrent point préjudice à l'objet
de la mission. Des excursions qui avaient pour but des recherches
d'histoire naturelle, les observations de l'aiguille aimantée, la
géographie du littoral de Guaham, confiée à Duperrey, s'opéraient en
même temps.
Cependant, la corvette était venue s'amarrer au fond du port San-Luis,
et l'état-major, ainsi que les malades, s'étaient installés à Agagna,
capitale de l'île et siège du gouvernement. Là se donnèrent, en
l'honneur des étrangers, des combats de coqs, jeu très en honneur
dans toutes les possessions espagnoles de l'Océanie, et des danses,
dont toutes les figures font, dit-on, allusion à des événements de
l'histoire du Mexique. Les danseurs, écoliers du collège d'Agagna,
étaient revêtus de riches costumes de soie, jadis importés de la
Nouvelle-Espagne par les Jésuites. Puis vinrent des passes aux
bâtons, exécutées par des Carolins, et d'autres divertissements qui
se succédaient presque sans interruption. Mais ce qui eut le plus de
prix aux yeux de Freycinet, ce furent les très nombreux renseignements
relatifs aux usages et aux mœurs des anciens habitants qu'il
recueillit auprès du major D. Luis Torrès, lequel, né dans le pays,
avait fait de ces choses le sujet de ses constantes études.
Nous utiliserons et nous résumerons tout à l'heure ces très
intéressantes informations, mais il faut parler d'abord d'une excursion
aux îles Rota et Tinian, dont la seconde nous est déjà connue par les
récits des anciens voyageurs.
Le 22 avril, une petite escadre, composée de huit pros, transporta
MM. Bérard, Gaudichaud et Jacques Arago à Rota, où leur arrivée causa
une surprise et une frayeur qui s'expliquent. Le bruit courait que la
corvette était montée par des insurgés de l'Amérique.
De Rota, les pros gagnèrent Tinian, dont les plaines arides rappelèrent
aux voyageurs les rivages désolés de la Terre d'Endracht, et qui
doivent être bien changées depuis l'époque où le lord Anson s'y
trouvait comme dans un paradis terrestre.
Découvert, le 6 mars 1521, par Magellan, l'archipel des Mariannes
reçut d'abord les noms de -Islas de las Velas latinas- (des voiles
latines), puis de -los Ladrones- (des larrons). A en croire Pigafetta,
l'illustre amiral n'aurait vu que Tinian, Saypan et Agoignan. Visitées,
cinq ans plus tard, par l'Espagnol Loyasa, qui, au contraire de
Magellan, y trouva un très bon accueil, ces îles furent déclarées
possession espagnole par Miguel Lopez de Legaspi, en 1565. Elles ne
furent cependant colonisées et évangélisées qu'en 1669, par le père
Sanvitores. On comprend que nous ne suivions pas Freycinet dans les
récits des événements qui marquent l'histoire de cet archipel, bien
que les manuscrits et les ouvrages de toute sorte qu'il eut entre les
mains, lui aient permis de renouveler complètement ce sujet et de
l'éclairer des lumières de la véritable science.
L'admiration qu'avait laissée dans tous les esprits l'incroyable
fertilité des îles des Papous et des Moluques, dut sans doute affaiblir
l'impression produite par la richesse de quelques-unes des îles
Mariannes. Les forêts de Guaham, quoique bien fournies, n'offrent pas
cet aspect gigantesque des pays tropicaux; elles couvrent la plus
grande partie de l'île, où l'on trouve cependant d'immenses pâturages
qui ne produisent ni arbres à pain ni cocotiers.
Dans l'intérieur des forêts, des savanes factices furent créées par les
conquérants pour que les nombreuses bêtes à cornes, dont on leur doit
l'introduction, pussent y trouver leur nourriture à l'abri du soleil.
Agoigan, île aux flancs rocailleux, paraît de loin sèche et stérile,
tandis qu'elle est en réalité recouverte de bois épais, qui grimpent
jusqu'à ses sommets les plus élevés.
Quant à Rota, c'est un véritable hallier, un fouillis presque
impénétrable de broussailles que dominent les bouquets des rimas, des
tamariniers, des figuiers et des cocotiers.
Enfin Tinian offre un aspect qui n'est rien moins qu'agréable. Bien que
les Français n'aient nulle part rencontré les sites dépeints avec une
si grande richesse de tons par leurs prédécesseurs, l'aspect du sol, la
grande quantité d'arbres morts, leur donnèrent à penser que les anciens
récits n'avaient pas tout à fait exagéré, d'autant plus que toute la
partie sud-est de cette île est rendue inaccessible par des forêts
épaisses.
Quant à la population, elle était, à l'époque du voyage de Freycinet,
excessivement mêlée, et la race aborigène n'en formait déjà plus la
moitié.
Les Mariannais de la classe noble étaient tous autrefois plus grands,
plus forts et plus gros que les Européens; mais la race dégénère, et ce
n'est plus guère qu'à Rota qu'on retrouve le type primitif dans toute
sa pureté.
Nageurs infatigables, plongeurs habiles, marcheurs intrépides, chacun
devait faire preuve de son adresse dans ces divers exercices au moment
de son mariage. Les Mariannais ont en partie conservé ces qualités,
bien que la paresse, ou plutôt la nonchalance, soit le fond de leur
caractère.
Les unions, qui se font de bonne heure, entre quinze et dix-huit ans
pour les garçons, et douze à quinze pour les filles, sont généralement
fécondes, et l'on cite des exemples de familles de vingt-deux enfants
nés de la même mère.
Si l'on rencontre à Guaham bien des maladies apportées par les
Européens, telles que les maladies de poitrine, la variole, etc., il
en est beaucoup d'autres qui paraissent indigènes, ou qui ont pris, du
moins, un développement tout particulier et complètement anormal. Parmi
ces dernières, on cite l'éléphantiasis et la lèpre, dont on rencontre
à Guaham trois variétés aussi différentes par leurs symptômes que par
leurs effets.
Avant la conquête, les Mariannais vivaient de poissons, des fruits
de l'arbre à pain ou rima, de riz, de sagou et d'autres plantes
féculentes. Si leur cuisine était simple, leurs vêtements l'étaient
plus encore; ces indigènes allaient complètement nus. Même encore
aujourd'hui, les enfants vont nus jusqu'à l'âge de dix ans.
Un voyageur de la fin du XVIIIe siècle, le capitaine de vaisseau Pagès,
raconte, à ce propos, que le hasard le fit un jour approcher d'une
maison «devant laquelle se trouvait une Indienne d'environ dix à onze
ans, assise au grand soleil. Elle était nue et accroupie, ayant sa
chemise pliée auprès d'elle. Dès qu'elle me vit, ajoute le voyageur,
elle se leva promptement et la remit. Quoi qu'elle ne fût pas vêtue
décemment, elle croyait être bien mise, parce qu'elle avait les épaules
couvertes; elle n'était plus embarrassée de paraître devant moi.»
La population devait être autrefois considérable, ainsi qu'en
témoignent les ruines qu'on rencontre un peu partout, ruines
d'habitations qui étaient supportées par des piliers en maçonnerie. Le
premier voyageur qui en fasse mention est le lord Anson. Il en a même
donné une vue un peu fantaisiste, que les explorateurs de l'-Uranie-
purent cependant reconnaître, ainsi qu'en témoigne le passage suivant:
«La description qu'on en trouve dans le voyage d'Anson est exacte; mais
les ruines et les branches d'arbres qui sont aujourd'hui incorporées
en quelque sorte avec la maçonnerie, donnent à ces monuments un aspect
tout autre que celui qu'ils avaient alors; les angles des piliers se
sont aussi émoussés et les demi-sphères qui les couronnent n'ont plus
la même rondeur.»
Quant aux habitations modernes, un sixième seulement est en pierre,
et l'on compte à Agagna des monuments qui sont relativement très
intéressants par leur grandeur, sinon par l'élégance, la majesté ou la
finesse de leurs proportions; ce sont le collège Saint-Jean-de-Latran,
l'église, le presbytère, le palais du gouverneur, les casernes.
Avant leur assujettissement aux Espagnols, les Mariannais étaient
partagés en trois classes, les nobles, les demi-nobles et les
plébéiens. Ces derniers, les parias du pays, avaient, dit Freycinet,
sans citer l'autorité sur laquelle il s'appuie, une taille moins élevée
que celle des autres habitants. Ce seul fait suffirait-il à indiquer
une différence de race, ou ne faudrait-il voir dans cette exiguïté de
taille que le résultat de l'état d'abaissement auquel était soumise
toute cette caste?
Ces plébéiens ne pouvaient jamais s'élever à la caste supérieure, et la
navigation leur était interdite. On trouvait encore, dans chacune de
ces castes bien définies, les sorcières, prêtresses ou «guérisseuses»,
qui ne se livraient à la cure que d'une seule maladie,--ce qui n'était
pas une raison absolue de la mieux connaître.
[Illustration: Ruines de piliers antiques à Tinian.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
La profession de constructeur des pirogues appartenait aux nobles;
ils permettaient seulement aux demi-nobles de les seconder dans ce
travail, qui était pour eux d'une grande importance et l'une de leurs
prérogatives les plus chères. Quant au langage, bien qu'il ressemble au
malais et au tagal que l'on parle aux Philippines, il possède cependant
son caractère propre. La relation de Freycinet renferme encore un
grand nombre de remarques sur les très singuliers usages des anciens
Mariannais, mais ce serait s'engager trop loin que de reproduire ces
passages, si curieux qu'ils soient pour le philosophe et l'historien.
Il y avait déjà deux mois que l'-Uranie- était à l'ancre. Il était
temps de reprendre le cours des travaux et des explorations. Freycinet
et son état-major passèrent donc leurs dernières journées en visites de
remerciement pour l'accueil cordial qui leur avait été prodigué.
[Illustration: Ferme australienne près des Montagnes Bleues.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Non seulement le gouverneur ne voulut pas agréer de remerciements
pour les attentions dont il n'avait cessé de combler les Français
depuis deux mois, mais il refusa de recevoir le payement de toutes
les fournitures qui avaient été faites pour le ravitaillement de la
corvette. Bien plus, par une lettre touchante, il s'excusa de la rareté
des denrées, causée par une sécheresse qui désolait Guaham depuis six
mois, et qui l'empêchait de faire les choses comme il l'eût désiré.
Les adieux se firent devant Agagna.
«Ce n'est pas sans un profond attendrissement, dit Freycinet, que nous
prîmes congé de l'homme aimable qui nous avait comblés de tant de
marques de bienveillance. J'étais trop ému pour lui exprimer tous les
sentiments dont mon âme était remplie; mais les larmes qui roulaient
dans mes yeux ont dû être, pour lui, un témoignage plus certain que des
paroles, de mon émotion et de mes regrets.»
Du 5 au 16 juin, l'-Uranie- procéda à l'exploration de la partie nord
des Mariannes et donna lieu aux différentes observations qui ont été
résumées plus haut.
Puis, désirant accélérer sa navigation vers les Sandwich, le commandant
mit à profit une brise qui lui permit de s'élever en latitude et de
chercher les vents favorables. A mesure que les explorateurs avançaient
dans cette partie de l'océan Pacifique, ils rencontraient des brumes
épaisses et froides, qui pénétraient le navire entier d'une humidité
aussi désagréable que nuisible à la santé. Cependant, sauf des
rhumes, l'équipage n'en ressentit aucun inconvénient. Ce fut même, au
contraire, une sorte de détente pour ces constitutions exposées, depuis
si longtemps déjà, aux chaleurs absorbantes du tropique.
Le 6 août, fut doublée la pointe méridionale d'Hawaï, afin de gagner la
côte occidentale, où Freycinet espérait trouver un mouillage commode
et sûr. Cette journée et la suivante furent consacrées, le calme étant
complet, à entamer des relations avec les indigènes, dont les femmes,
venues en grand nombre, espéraient prendre le bâtiment à l'abordage et
se livrer à leur commerce habituel; mais le commandant leur interdit
l'accès de son bord.
Le roi Kamehameha était mort, et son jeune fils Riorio lui avait
succédé; telle fut la nouvelle qu'un des «arii» s'empressa d'apprendre
au capitaine.
Dès que la brise fut revenue, l'-Uranie- s'avança vers la baie de
Karakakoua, et Freycinet allait envoyer un officier pour sonder ce
mouillage, lorsqu'une pirogue, se détachant du rivage, amena à bord
le gouverneur de l'île. Ce prince Kouakini, surnommé John Adams,
promit au commandant qu'il trouverait des bateaux propres à assurer le
ravitaillement de son navire.
Ce jeune homme, qui pouvait avoir vingt-neuf ans et dont la taille bien
proportionnée était gigantesque, surprit le commandant par l'étendue de
son instruction. Ayant entendu dire que l'-Uranie- faisait un voyage de
découvertes:
«Avez-vous doublé le cap Horn, ou êtes-vous venu par le sud du cap de
Bonne-Espérance?» demanda-t-il.
Puis il s'informa des nouvelles de Napoléon et voulut savoir s'il
était vrai que l'île de Sainte-Hélène se fût engloutie avec toute sa
population. Plaisanterie de quelque baleinier en goguette, qui n'avait
obtenu créance qu'à demi!
Kouakini apprit encore à Freycinet que, si la paix n'avait pas été
troublée à la mort de Kamehameha, cependant plusieurs chefs ayant
élevé des prétentions d'indépendance, l'unité de la monarchie était
menacée. De là certain trouble dans les relations politiques et une
indécision dans le gouvernement qu'on avait tout lieu de voir bientôt
cesser, surtout si le commandant consentait à faire quelque déclaration
d'amitié en faveur du jeune souverain.
Freycinet descendit à terre avec le prince pour lui rendre sa visite,
et pénétra dans sa demeure, où la princesse, grande femme surchargée
d'obésité, était étendue sur un bois de lit européen recouvert de
nattes. Puis, tous deux allèrent voir les sœurs de Kouakini, veuves de
Kamehameha, qu'ils ne rencontrèrent pas, et ils se dirigèrent vers les
chantiers et les principaux ateliers du roi défunt.
Quatre hangars étaient destinés à la construction de grandes pirogues
de guerre; d'autres abritaient des embarcations européennes; plus
loin, on rencontrait des bois de construction, des lingots de cuivre,
quantité de filets de pêche, puis une forge, un atelier de tonnellerie,
et enfin, dans des cases appartenant au premier ministre Kraïmokou, des
instruments de navigation, boussoles, sextants, thermomètres, montres
et jusqu'à un chronomètre.
On refusa aux étrangers l'entrée de deux autres magasins où étaient
renfermés la poudre, les munitions de guerre, les liqueurs fortes, le
fer et les étoffes.
Mais ces lieux étaient maintenant abandonnés par le nouveau souverain,
qui tenait sa cour dans la baie de Koaïhaï.
Freycinet, sur l'invitation du roi, appareilla pour cet endroit, et fut
guidé par un pilote, qui se montra attentif et particulièrement habile
à prévoir les changements de temps.
«Le monarque m'attendait sur la plage, dit le commandant, vêtu d'un
grand costume de capitaine de vaisseau anglais et entouré de toute
sa cour. Malgré l'aridité épouvantable de cette partie de l'île, le
spectacle qu'offrit cette réunion bizarre d'hommes et de femmes nous
parut majestueux et vraiment pittoresque. Le roi, posté en avant, avait
ses principaux officiers à quelque distance derrière lui; les uns
portaient de magnifiques manteaux de plumes rouges et jaunes ou bien
en drap écarlate, d'autres de simples pèlerines dans le même genre,
mais où les deux couleurs tranchantes étaient parfois nuancées de noir;
quelques-uns étaient coiffés de casques.
«Un nombre assez considérable de soldats, çà et là dispersés,
répandaient, par la bizarrerie et l'irrégularité de leur costume, une
grande diversité sur cet étrange tableau.»
C'est ce même souverain qui devait plus tard venir avec sa jeune
et charmante femme en Angleterre où ils moururent, et d'où leurs
dépouilles furent ramenées à Hawaï, par le capitaine Byron, sur la
frégate la -Blonde-.
Freycinet lui renouvela ses demandes de ravitaillement, et le roi lui
promit que deux jours ne se passeraient pas avant que satisfaction
ne fût accordée à ses désirs. Mais, si la bonne volonté de ce jeune
souverain ne pouvait être suspectée, le commandant allait bientôt juger
par lui-même que la plupart des principaux chefs n'étaient pas résolus
à lui montrer une extrême obéissance.
Quelque temps après, les principaux officiers de l'état-major allèrent
faire visite aux veuves de Kamehameha. Voici, d'après M. Quoy, le
piquant tableau de cette réjouissante réception.
«C'était, dit-il, un spectacle vraiment étrange que de voir, dans un
appartement resserré, huit ou dix masses de chair à forme humaine,
demi-nues, dont la moindre pesait au moins trois cents livres,
couchées par terre sur le ventre. Ce ne fut pas sans peine que nous
parvînmes à trouver une place où nous nous étendîmes aussi pour nous
conformer à l'usage. Des serviteurs avaient continuellement en main,
soit des émouchoirs en plumes, soit une pipe allumée, qu'ils faisaient
circuler de bouche en bouche et dont chacun prenait quelques bouffées;
d'autres massaient les princesses.... Il est facile d'imaginer que
notre conversation ne fut pas très soutenue, mais d'excellentes
pastèques qu'on nous servit nous fournirent le moyen d'en dissimuler la
langueur....»
Freycinet alla ensuite voir le fameux John Young, qui avait été si
longtemps l'ami fidèle et le sage conseiller du roi Kamehameha. Bien
qu'il fût alors malade et vieux, il n'en donna pas moins à Freycinet de
précieux renseignements sur cet archipel, où il résidait depuis trente
ans, et à l'histoire duquel il avait été profondément mêlé.
Le ministre Kraïmokou, durant une visite qu'il avait faite à
l'-Uranie-, avait aperçu l'aumônier, l'abbé de Quelen, dont le costume
l'avait fort intrigué. Aussitôt qu'il eut appris que c'était un
prêtre, il manifesta au commandant le désir d'être baptisé. Sa mère,
dit-il, avait reçu ce sacrement à son lit de mort et lui avait fait
promettre de se soumettre lui-même à cette cérémonie, aussitôt qu'il en
trouverait l'occasion.
Freycinet y consentit et voulut donner à cet acte une certaine
solennité, d'autant plus que Riorio demandait à y assister avec toute
sa cour.
Tout ce monde se tint avec beaucoup de respect et de déférence pendant
la cérémonie; mais, aussitôt qu'elle fut achevée, la cour se rua sur la
collation que le commandant avait fait préparer.
C'était merveille de voir se vider les bouteilles de vin et les flacons
de rhum et d'eau-de-vie, de voir disparaître les provisions de toute
sorte dont la table était couverte. Par bonheur, la nuit approchait,
sans quoi Riorio aurait été hors d'état de regagner la terre, ainsi que
la plupart de ses courtisans et de ses officiers. Il fallut cependant
lui donner encore deux bouteilles d'eau-de-vie pour boire, disait-il, à
la santé du commandant et à son heureux voyage, et tous les assistants
se crurent obligés d'en demander autant.
«Ce n'est pas trop avancer de dire, raconte Freycinet, que cette royale
compagnie but ou emporta, dans l'espace de deux heures, ce qui aurait
suffi à l'approvisionnement d'une table de dix personnes pendant trois
mois.»
Divers cadeaux avaient été échangés entre le couple royal et le
commandant. Parmi les objets qui avaient été offerts à ce dernier par
la jeune reine, se trouvait un manteau de plumes, vêtement devenu fort
rare aux Sandwich.
Freycinet allait remettre à la voile, lorsqu'il apprit, par un
capitaine américain, la présence à l'île Mowi d'un bâtiment marchand
qui avait une assez grande quantité de biscuit et de riz, et qui
consentirait sans doute à lui en céder. Il se détermina d'abord
à mouiller devant Raheina. D'ailleurs, c'était là que Kraïmokou
devait livrer le nombre de cochons nécessaire au ravitaillement de
l'équipage. Mais le ministre fit preuve d'une si insigne mauvaise
foi, il exigea des prix si élevés, il offrit des cochons si maigres,
qu'il fallut en venir aux menaces pour conclure. Kraïmokou était,
en cette circonstance, circonvenu par un Anglais, qui n'était autre
qu'un convict échappé de Port-Jackson, et très vraisemblablement, si
l'indigène eût été livré à lui-même et aux impulsions de son cœur, il
se serait comporté, en cette occasion, avec la noblesse et la bonne foi
qui lui étaient habituelles.
A Waihou, Freycinet mouilla à Honolulu. L'accueil empressé qu'il y
reçut de plusieurs Européens lui fit regretter de n'y être pas venu
directement. Il s'y serait immédiatement procuré toutes les ressources
qu'il avait eu tant de difficulté à réunir dans les deux autres îles.
Le gouverneur de cette île, Boki, se fit baptiser par l'aumônier de
l'-Uranie-; il ne parut d'ailleurs désirer ce sacrement que parce que
son frère l'avait reçu. Il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'air
intelligent des Sandwichiens qu'on avait fréquentés jusqu'alors.
Quelques observations sur les naturels sont assez intéressantes pour
qu'elles soient sommairement rapportées.
Tous les navigateurs sont d'accord pour reconnaître que la classe des
chefs forme une race supérieure aux autres habitants par la taille et
l'intelligence. Il n'est pas rare d'en voir qui atteignent six pieds
de hauteur. L'obésité est chez eux fréquente, mais surtout chez les
femmes qui, très jeunes, parviennent, le plus souvent, à un embonpoint
véritablement monstrueux.
Le type est remarquable, et les femmes sont souvent assez jolies. La
durée de la vie n'est pas très longue, et il est rare de rencontrer un
vieillard de soixante-dix ans. Il faut attribuer la rapide décrépitude
et la fin prématurée des habitants à leurs habitudes invétérées de
libertinage.
En quittant l'archipel des Sandwich, Freycinet avait à étudier dans
cette partie du grand Océan les principales inflexions de l'équateur
magnétique par de petites latitudes. Aussi fit-il force de voiles dans
l'est.
Le 7 octobre, l'-Uranie- entrait dans l'hémisphère sud et, le 19 du
même mois, se trouvait en vue des îles du Danger. A l'est de l'archipel
des Navigateurs, on découvrit un îlot, non marqué sur les cartes, qui
fut appelé île Rose, du nom de madame Freycinet. Ce fut, d'ailleurs, la
seule découverte du voyage.
La position des îles Pylstaart et Howe fut rectifiée, et enfin, le 13
novembre, on aperçut les feux de l'entrée de Port-Jackson ou Sydney.
Freycinet s'attendait bien à trouver cette ville agrandie, depuis seize
ans qu'il ne l'avait vue, mais il fut profondément étonné à l'aspect
d'une cité européenne, prospérant au milieu d'une nature presque
sauvage.
Plusieurs excursions dans les environs firent éclater aux yeux des
Français tous les progrès accomplis par la colonie. De belles routes
soigneusement entretenues, bordées de ces eucalyptus que Péron qualifie
de «géants des forêts australes», des ponts bien construits, des bornes
en pierre indiquant les distances, tout annonçait une voirie bien
organisée. De jolis cottages, de nombreux troupeaux de bœufs, des
champs soigneusement tenus, attestaient l'industrie et la persévérance
des nouveaux colons.
Le gouverneur Macquarie et les principales autorités du pays luttèrent
de prévenances envers les officiers, qui durent refuser plus d'une
invitation pour ne pas négliger leurs travaux. C'est ainsi qu'ils
se rendirent par mer à Paramatta, maison de campagne du gouverneur,
aux accents de la musique militaire. Plusieurs officiers allèrent
aussi visiter la petite ville de Liverpool, bâtie dans une situation
agréable, sur les bords de la rivière George, ainsi que les bourgades
de Windsor et de Richmond, qui s'élèvent près de la rivière Hawkesbury.
Pendant ce temps, une partie de l'état-major assistait à une chasse au
kanguroo et, franchissant les montagnes Bleues, s'avançait au delà de
l'établissement de Bathurst.
Grâce aux excellentes relations qu'il s'était créées pendant ses
deux séjours, Freycinet fut à même de recueillir nombre de données
intéressantes sur la colonie australienne. Aussi le chapitre qu'il
consacre à la Nouvelle-Galles du Sud, enregistrant les progrès
merveilleux et rapides de la colonisation, excita-t-il un vif
intérêt en France, où l'on ne connaissait que trop imparfaitement le
développement et la prospérité croissante de l'Australie. C'étaient
là des documents nouveaux, bien faits pour intéresser, et qui ont
l'avantage de donner l'état précis de la colonie en 1825.
La chaîne de montagnes, connue sous le nom d'Alpes australiennes,
sépare, à quelque distance de la côte, la Nouvelle-Galles du Sud de
l'intérieur du continent australien. Pendant vingt-cinq ans, ce fut un
obstacle aux communications avec l'intérieur, qui, grâce au gouverneur
Macquarie, disparut. Un chemin, formé de rampes multipliées, avait
été taillé dans le roc, et permettait de coloniser d'immenses plaines
fertiles, arrosées par des rivières importantes.
Les plus hauts sommets de cette chaîne, couverts de neige au milieu de
l'été, n'ont pas moins de trois mille mètres de hauteur.
En même temps qu'on en mesurait les principaux pics, les monts Exmouth,
Cunningham, etc., on découvrait que l'Australie, loin de n'avoir
qu'un seul grand cours d'eau, la rivière des Cygnes, en possédait au
contraire un certain nombre, au premier rang desquels il convient de
citer la rivière Hawkesbury, formée des eaux réunies de la Nepean et de
la Grose, et la Brisbane, le Murray n'étant pas encore reconnu.
A cette époque, on avait déjà commencé à exploiter des mines de
houille, des couches d'ardoise, des gisements de fer carbonaté compact,
de grès, de pierre calcaire, de porphyre, de jaspe, mais on n'avait pas
encore constaté la présence de l'or, ce métal qui devait transformer si
rapidement la jeune colonie.
Quant au sol, sur les bords de la mer, il est stérile et ne nourrit que
quelques arbustes rabougris. Mais, si l'on s'enfonce dans l'intérieur,
on découvre des champs revêtus d'une riche parure, d'immenses pâturages
à peine dominés par quelques grands végétaux, ou des forêts dont les
arbres gigantesques, enlacés par un fouillis inextricable de lianes,
forment des massifs impénétrables.
Une des choses qui surprirent le plus vivement les explorateurs,
c'est l'identité de la race sur cet immense continent. En effet, que
l'on observe les aborigènes à la baie des Chiens-Marins, à la Terre
d'Endracht, à la rivière des Cygnes ou à Port-Jackson, la couleur de la
peau, les cheveux, les traits du visage, tout le physique, ne laissent
aucun doute sur leur communauté d'origine.
Le poisson et les coquillages forment la base de l'alimentation des
populations maritimes ou fluviatiles. Celles de l'intérieur vivent du
produit de leur chasse et se nourrissent de l'opossum, du kanguroo,
des lézards, des serpents, des vers, des fourmis, qu'ils mélangent avec
leurs œufs dans une pâte de racines de fougère.
[Illustration: Carte des Carolines.]
Partout, l'habitude des naturels est d'aller absolument nus; ils ne
dédaignent cependant pas de se couvrir des quelques vêtements européens
qu'ils peuvent se procurer. En 1820, on voyait à Port-Jackson,
paraît-il, une vieille négresse enveloppée dans les fragments d'une
couverture de laine et coiffée d'un petit chapeau de femme en soie
verte. Il était impossible d'imaginer une plus grotesque caricature.
Il est quelques-uns de ces indigènes, cependant, qui se fabriquent
des manteaux de peaux d'opossum ou de kanguroo, dont ils cousent les
pièces avec des nerfs de casoar, mais ce genre de vêtement est rare.
[Illustration: Naturels australiens. (Page 273.)]
Leurs cheveux lisses sont tressés en mèches, après avoir été
barbouillés de graisse. En mettant au milieu une touffe d'herbe, ils
élèvent un édifice singulier et bizarre, d'où partent quelques plumes
de kakatoès, à moins qu'ils n'y collent, avec de la résine, des dents
humaines, des morceaux de bois, des queues de chien ou des os de
poisson.
Bien que le tatouage ne soit pas en honneur à la Nouvelle-Hollande, on
rencontre cependant assez souvent des naturels qui se sont fait, avec
des coquilles tranchantes, des incisions assez symétriques. Un usage
non moins général est celui de se barioler le corps de raies rouges ou
blanches et de figures singulières, qui donnent à ces peaux noires une
apparence diabolique.
Ces sauvages étaient autrefois persuadés qu'après leur mort, ils
étaient transportés dans les nuages ou au sommet des plus grands
arbres, sous la forme de petits enfants, et qu'ils jouissaient dans
ces paradis aériens d'une grande abondance de nourriture. Mais, depuis
l'arrivée des Européens, leurs croyances se sont modifiées, et ils
pensent maintenant qu'ils deviendront blancs et iront habiter des pays
éloignés. Aussi, à les en croire, tous les blancs sont-ils autant
d'ancêtres qui, morts dans les combats, ont pris cette forme nouvelle.
Le recensement de 1819,--l'un des plus détaillés qui aient été
constitués pour cette période,--accuse une population coloniale de
25,425 habitants, non compris, bien entendu, les militaires. Le nombre
des femmes étant sensiblement inférieur à celui des hommes, il en
était résulté des inconvénients, auxquels la métropole avait essayé
de remédier par l'envoi de jeunes filles, qui avaient trouvé très
rapidement, à se marier, formant ainsi des familles dont le niveau
moral n'avait par tardé à dépasser celui des convicts.
Un fort long chapitre est consacré, dans la relation de Freycinet,
à tout ce qui touche l'économie politique. Les différentes espèces
de terre et les semences qui leur conviennent, l'industrie, l'élève
des bestiaux, l'économie rurale, les manufactures, le commerce, les
moyens de communication, l'administration, toutes ces questions
sont traitées, en grand détail, sur des documents alors récents, et
avec une compétence qu'on est loin d'attendre d'un homme qui n'en a
pas fait l'objet de ses recherches habituelles. Enfin, on y trouve
une étude très approfondie sur le régime auquel étaient soumis les
convicts dès leur arrivée dans la colonie, sur les châtiments qui les
attendaient, ainsi que sur les encouragements et les récompenses qu'on
leur accordait avec une certaine facilité, aussitôt que leur conduite
devenait régulière. En même temps, on y remarque des considérations
aussi sages que judicieuses sur l'avenir de la colonie australienne et
sa prospérité future.
Le 25 décembre 1819, après cette longue et fructueuse relâche,
l'-Uranie- reprenait la mer et se dirigeait de manière à passer au
sud de la Nouvelle-Zélande et de l'île Campbell pour gagner le cap
Horn. Quelques jours plus tard, une dizaine de déportés fugitifs
étaient découverts à bord, mais on était déjà trop éloigné de la
Nouvelle-Hollande pour les y réintégrer.
Les côtes de la Terre de Feu furent atteintes, sans qu'aucun fait
saillant soit à noter dans cette navigation constamment favorisée par
le vent d'ouest. Le 5 février, fut aperçu le cap de la Désolation. Le
cap Horn doublé sans entrave l'-Uranie- jeta l'ancre dans la baie de
Bon-Succès, dont les bords, garnis d'arbres de haute futaie, arrosés
de cascades, n'offraient pas cette aridité et cette désolation qui
marquent en général ces tristes parages.
D'ailleurs, la station ne fut pas longue, et la corvette, reprenant sa
route, ne tarda pas à embouquer le détroit de Lemaire au milieu d'une
brume épaisse. Là elle fut accueillie par une grosse houle, un vent
violent et une brume opaque qui confondait dans une même teinte la
terre, la mer et le ciel.
La pluie et les embruns soulevés par le vent, la nuit qui tomba sur ces
entrefaites, forcèrent l'-Uranie- à tenir la cape avec le grand hunier
au bas ris et le petit foc, voilure sous laquelle elle se comporta fort
bien.
Il fallut courir vent arrière, et déjà l'on se félicitait d'être
entraîné par l'ouragan loin des côtes, lorsque retentit ce cri: «Terre
devant nous et fort près!»
Une terrible angoisse étreignit alors tous les cœurs. Le naufrage
était inévitable.
Seul, Freycinet, après un moment d'hésitation, redevint maître de
lui-même. La terre ne pouvait être devant; il fit continuer à courir
au nord en tirant un peu vers l'est, et l'expérience ne tarda pas à
prouver l'exactitude de ses calculs.
Le surlendemain, le temps s'étant rasséréné, le point fut fait, et
comme on était trop éloigné de la baie de Bon-Succès, le commandant
avait à choisir entre une relâche sur la côte d'Amérique et une aux
îles Malouines. Il se décida pour la dernière.
L'île Conti, la baie Marville et le cap Duras furent tour à tour
relevés à travers la brume, tandis qu'une brise favorable poussait le
navire vers la baie Française, lieu fixé de la prochaine relâche. Déjà
on se félicitait d'avoir accompli tant de travaux périlleux, d'avoir
mené une si rude campagne sans accident grave. Pour les matelots, comme
dit Byron:
The worst was over, and the rest seemed sure[3].
[3] Le plus fort était fait et le reste semblait sûr.
Mais une rude épreuve attendait encore les navigateurs.
En entrant dans la baie Française, tout le monde était à son poste pour
le mouillage. Des vigies veillaient, on sondait de dessus les grands
porte-haubans, lorsqu'à vingt brasses, puis à dix-huit, des roches
furent signalées. On était à une demi-lieue de terre.
Par prudence, Freycinet laissa porter de deux quarts, et c'est cette
précaution qui lui devint funeste. La corvette donna tout à coup avec
violence contre une roche sous-marine. La sonde accusait à cet instant
même, de chaque bord, quinze et douze brasses. L'écueil contre lequel
le navire venait de toucher était donc moins large que la corvette
elle-même. En effet, c'était la pointe aiguë d'un roc.
Des fragments de bois qui remontèrent à la surface firent aussitôt
craindre que l'accident ne fût grave. On se jeta aux pompes. L'eau
pénétrait avec violence dans la cale. Freycinet fit aussitôt «larder
une bonnette», opération qui consiste à passer une voile sous la quille
de manière qu'en s'introduisant dans l'avarie, elle diminue l'ouverture
par laquelle l'eau se précipite. Rien n'y fit. Bien que tout le monde,
officiers et matelots, fût aux pompes, on ne parvenait qu'à «étaler»,
c'est-à-dire à ne pas être gagné par la mer. Il fallait mettre le
navire à la côte.
Mais ce n'était pas tout que prendre cette résolution, si pénible
qu'elle fût, il fallait l'exécuter. Or, partout la terre était bordée
de roches, et ce n'est qu'au fond de la baie qu'on pouvait trouver une
plage de sable propice à un échouage. La brise était devenue contraire,
la nuit arrivait, et le navire était à moitié plein d'eau. On peut
juger des angoisses du commandant! L'échouage se fit cependant sur la
côte de l'île aux Pingouins.
«A cet instant, dit Freycinet, la fatigue de nos hommes était telle,
qu'il fallut discontinuer toute espèce de travaux et donner à
l'équipage un repos d'autant plus indispensable que notre situation
allait nous obliger à une foule d'opérations très pénibles. Mais
pouvais-je moi-même me livrer au repos! Agité de mille pensées
pénibles, mon existence me paraissait un songe! Ce passage subit d'une
position où tout paraissait me sourire, à celle où je me trouvais
en ce moment, m'oppressait comme un affreux cauchemar; mes idées
étaient bouleversées, et il m'était difficile de retrouver le calme
dont j'avais besoin et qui devait être mis à une si pénible épreuve!
Tous mes compagnons de voyage avaient fait leur devoir dans l'affreux
sinistre dont nous avions failli devenir les victimes, et je me plais à
rendre justice à tous.»
Lorsque le jour vint éclairer le paysage, une morne tristesse s'empara
de tous les hommes. Pas un arbre, pas un brin d'herbe, sur ces plages
désolées. Rien qu'une solitude silencieuse, de tout point semblable à
celle de la baie des Chiens-Marins.
Mais ce n'était pas le moment de s'attendrir. D'ailleurs on n'en avait
pas le temps. Les journaux, les observations et tous ces documents
précieux, recueillis au milieu de tant de fatigues et de dangers,
fallait-il les laisser s'engloutir?
Tous furent sauvés. Par malheur, il n'en fut pas de même des
collections. Plusieurs caisses d'échantillons, qui étaient à fond de
cale, furent entièrement perdues, d'autres avariées par l'eau de mer.
Les collections qui eurent le plus à souffrir du désastre furent celles
d'histoire naturelle et l'herbier que Gaudichaud s'était donné tant de
mal à réunir. Les béliers mérinos, qu'on devait à la générosité de M.
Mac-Arthur de Sidney et qu'on espérait acclimater en France, furent
débarqués, ainsi que les bestiaux, encore vivants.
Des tentes furent dressées, en premier lieu pour les quelques malades
du bord, puis pour les officiers et pour l'équipage. Les vivres, les
munitions, extraits du bâtiment, furent mis avec soin à l'abri des
intempéries de la saison. On réserva les liqueurs fortes pour l'époque
où l'on quitterait le lieu du naufrage, et, pendant les trois mois que
les Français durent rester en cet endroit, il n'y eut pas un seul vol
de rhum ou d'eau-de-vie à constater, bien que tout le monde fût réduit
à l'eau pure.
Tandis qu'on essayait, non sans peine, de réparer les avaries majeures
de l'-Uranie-, quelques matelots étaient chargés de pourvoir à la
subsistance commune par la chasse et la pêche. Lions marins, oies,
canards, sarcelles, bécassines, étaient en grand nombre sur les
étangs, mais il était difficile de s'en procurer à la fois un assez
grand nombre pour nourrir tout l'équipage, et la dépense de poudre eût
été trop considérable. Heureusement on rencontra des manchots assez
stupides pour se laisser assommer au bâton, et leur nombre était si
considérable, qu'ils auraient suffi pour alimenter cent vingt hommes
pendant quatre ou cinq mois. On parvint également à tuer quelques
chevaux, qui étaient redevenus sauvages depuis le départ de la colonie
fondée par Bougainville.
Le 28 février, on dut reconnaître qu'avec les faibles moyens dont on
disposait, il était impossible de réparer les avaries de la corvette,
d'autant plus que les chocs répétés du bâtiment sur le sol avaient
considérablement aggravé l'état des choses.
Que faire cependant?
Devait-on attendre qu'un bâtiment vînt relâcher à la baie Française?
C'était laisser les matelots dans l'oisiveté, et, par conséquent,
ouvrir la porte au désordre.
Ne valait-il pas mieux, avec les débris de l'-Uranie-, essayer de
construire un bâtiment plus petit?
Justement, on possédait une grande chaloupe. Une fois pontée et
exhaussée, ne pourrait-elle pas gagner Montevideo et en ramener un
bâtiment capable de sauver le matériel et le personnel de l'expédition?
C'est à ce dernier parti que Freycinet s'arrêta, et dès ce moment on ne
perdit pas une minute. Une énergie toute nouvelle sembla s'être emparée
des matelots, et les travaux furent menés rapidement. C'est alors que
le commandant dut s'applaudir d'avoir embarqué à Toulon des marins
appartenant à divers corps de métier. Forgerons, voiliers, cordiers,
scieurs de long, tous s'occupèrent avec activité de la tâche qui leur
incombait.
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