venir de l'Étrurie, du Brutium, d'où il te plaira, et n'importe à quel prix! Entasse et garde! Il faut que je possède, à moi seul, tout le blé de Carthage.» Quand ils furent à l'extrémité du couloir, Abdalonim, avec une des clefs qui pendaient à sa ceinture, ouvrit une grande chambre quadrangulaire, divisée au milieu par des piliers de cèdre. Des monnaies d'or, d'argent et d'airain, disposées sur des tables ou enfoncées dans des niches, montaient le long des quatre murs jusqu'aux lambourdes du toit. D'énormes couffes en peau d'hippopotame supportaient, dans les coins, des rangs entiers de sacs plus petits; des tas de billon faisaient des monticules sur les dalles; et, çà et là, quelque pile trop haute, s'étant écroulée, avait l'air d'une colonne en ruine. Les grandes pièces de Carthage, représentant Tanit avec un cheval sous un palmier, se mêlaient à celles des colonies, marquées d'un taureau, d'une étoile, d'un globe ou d'un croissant. Puis l'on voyait disposées, par sommes inégales, des pièces de toutes les valeurs, de toutes les dimensions, de tous les âges,--depuis les vieilles d'Assyrie, minces comme l'ongle, jusqu'aux vieilles du Latium, plus épaisses que la main, avec les boutons d'Égine, les tablettes de la Bactriane, les courtes tringles de l'ancienne Lacédémone; plusieurs étaient couvertes de rouille, encrassées, verdies par l'eau ou noircies par le feu, ayant été prises dans des filets, ou, après les sièges, parmi les décombres des villes. Le suffète eut bien vite supputé si les sommes présentes correspondaient aux gains et aux dommages qu'on venait de lui lire; et il s'en allait lorsqu'il aperçut trois jarres d'airain complètement vides. Abdalonim détourna la tête en signe d'horreur! Hamilcar résigné ne parla point. Ils traversèrent d'autres couloirs, d'autres salles, et arrivèrent enfin devant une porte où, pour la garder mieux, un homme était attaché par le ventre à une longue chaîne scellée dans le mur, coutume des Romains nouvellement introduite à Carthage. Sa barbe et ses ongles avaient démesurément poussé, et il se balançait de droite et de gauche avec l'oscillation continuelle des bêtes captives. Sitôt qu'il reconnut Hamilcar, il s'élança vers lui en criant: «--Grâce, Œil de Baal! pitié! tue-moi! voilà dix ans que je n'ai vu le soleil! Au nom de ton père, grâce!» Hamilcar, sans lui répondre, frappa dans ses mains; trois hommes parurent; et tous les quatre à la fois, en raidissant leurs bras, ils retirèrent de ses anneaux la barre énorme qui fermait la porte. Hamilcar prit un flambeau et disparut dans les ténèbres. C'était, croyait-on, l'endroit des sépultures de la famille; mais on n'eût trouvé qu'un large puits. Il était creusé seulement pour dérouter les voleurs et ne cachait rien. Hamilcar passa auprès; puis, en se baissant, il fit tourner sur ses rouleaux une meule très lourde, et par cette ouverture il entra dans un appartement bâti en forme de cône. Des écailles d'airain couvraient les murs; au milieu, sur un piédestal de granit, s'élevait la statue d'un Kabyre avec le nom d'Alètes, inventeur des mines dans la Celtibérie. Contre sa base, par terre, étaient disposés en croix de larges boucliers d'or et des vases d'argent monstrueux, à goulot fermé, d'une forme extravagante et qui ne pouvaient servir; car on avait coutume de fondre ainsi des quantités de métal pour que les dilapidations et même les déplacements fussent presque impossibles. Avec son flambeau, il alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l'idole; des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout à coup illuminèrent la salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes à coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx, des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum, des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de lait, à des glaçons bleus, à de la poussière d'argent, et jetaient leurs lumières en nappes, en rayons, en étoiles. Les céraunies engendrées par le tonnerre étincelaient près des calcédoines qui guérissent des poisons. Il y avait des topazes du mont Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la Bactriane qui empêchent les avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place sous les lits afin d'avoir des songes. Les feux des pierres et les flammes de la lampe se miraient dans les grands boucliers d'or. Hamilcar debout souriait, les bras croisés;--et il se délectait moins dans le spectacle que dans la conscience de ses richesses. Elles étaient inaccessibles, inépuisables, infinies. Ses aïeux, dormant sous ses pas, envoyaient à son cœur quelque chose de leur éternité. Il se sentait tout près des génies souterrains. C'était comme la joie d'un Kabyre; et les grands rayons lumineux frappant son visage lui semblaient l'extrémité d'un invisible réseau, qui, à travers des abîmes, l'attachaient au centre du monde. Une idée le fit tressaillir, et, s'étant placé derrière l'idole, il marcha droit vers le mur. Puis il examina parmi les tatouages de son bras une ligne horizontale avec deux autres perpendiculaires, ce qui exprimait, en chiffres chananéens, le nombre treize. Alors il compta jusqu'à la treizième des plaques d'airain, releva encore une fois sa large manche; et la main droite étendue, il lisait à une autre place de son bras d'autres lignes plus compliquées, tandis qu'il promenait ses doigts délicatement, à la façon d'un joueur de lyre. Enfin, avec son pouce, il frappa sept coups; et d'un seul bloc, toute une partie de la muraille tourna. Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient enfermées des choses mystérieuses, qui n'avaient pas de nom, et d'une incalculable valeur. Hamilcar descendit les trois marches; il prit dans une cuve d'argent une peau de lama flottant sur un liquide noir, puis il remonta. Abdalonim se remit alors à marcher devant lui. Il frappait les pavés avec sa haute canne garnie de sonnettes au pommeau, et, devant chaque appartement, criait le nom d'Hamilcar, entouré de louanges et de bénédictions. Dans la galerie circulaire où aboutissaient tous les couloirs, on avait accumulé le long des murs des poutrelles d'algummin, des sacs de lausonia, des gâteaux en terre de Lemnos, et des carapaces de tortue toutes pleines de perles. Le suffète, en passant, les effleurait avec sa robe, sans même regarder de gigantesques morceaux d'ambre, matière presque divine formée par les rayons du soleil. Un nuage de vapeur odorante s'échappa. «--Pousse la porte!» Ils entrèrent. Des hommes nus pétrissaient des pâtes, broyaient des herbes, agitaient des charbons, versaient de l'huile dans des jarres, ouvraient et fermaient les petites cellules ovoïdes creusées tout autour de la muraille, et si nombreuses que l'appartement ressemblait à l'intérieur d'une ruche. Du myrobalon, du bdellium, du safran et des violettes en débordaient. Partout étaient éparpillées des gommes, des poudres, des racines, des fioles de verre, des branches de filipendule, des pétales de roses; et l'on étouffait dans les senteurs, malgré les tourbillons du styrax qui grésillait au milieu sur un trépied d'airain. Le chef des odeurs suaves, pâle et long comme un flambeau de cire, s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des feuilles de baccaris. Il les repoussa: c'étaient des Cyrénéens de mœurs infâmes, mais que l'on considérait à cause de leurs secrets. Afin de montrer sa vigilance, le chef des odeurs offrit au suffète, sur une cuiller d'électrum, un peu de malobathre à goûter; puis avec une alêne il perça trois besoars indiens. Le maître, qui savait les artifices, prit une corne pleine de baume, et, l'ayant approchée des charbons, il la pencha sur sa robe: une tache brune y parut, c'était une fraude. Alors il considéra le chef des odeurs fixement et, sans rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage. Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice, en apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays d'outre-mer, il ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre plus lourd. Puis il demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à son usage. Le chef des odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient venus avec des couteaux, en hurlant; il leur avait ouvert les cases. «--Tu les crains donc plus que moi!» s'écria le suffète; et à travers la fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand homme pâle qui commençait à comprendre. «Abdalonim! avant le coucher du soleil tu le feras passer par les verges: déchire-le!» Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré; car, malgré ses efforts pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement les Barbares. Leurs débordements se confondaient avec la honte de sa fille, et il en voulait à toute la maison de la connaître et de ne pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait à s'enfoncer dans son malheur; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars, derrière la maison de commerce, les provisions de bitume, de bois, d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes, les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du silphium. Il alla de l'autre côté des jardins, inspecter, dans leurs cabanes, les artisans domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs brodaient des manteaux, d'autres tressaient des filets, d'autres peignaient des coussins, découpaient des sandales, des ouvriers d'Égypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la navette des tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient. Hamilcar leur dit: «--Battez des glaives! battez toujours! il m'en faudra.» Et il tira de sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait inattaquable au fer et à la flamme. Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa colère, tâchait de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par des murmures.--«Quelle besogne! c'est une honte! Vraiment le maître est trop bon.» Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait. Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout à l'autre, comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient les chemins; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se perdait, des éclats de verre, des ossements de singes apparaissaient au milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait aux buissons; sous les citronniers les fleurs pourries faisaient un fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant que le maître ne reviendrait plus. A chaque pas il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant qu'il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices; et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une catapulte, pour les faire voler en éclats! Il se sentait humilié de les avoir défendus; c'était une duperie, une trahison; et comme il ne pouvait se venger ni des soldats ni des anciens, ni de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna aux mines, d'un seul coup, tous les esclaves des jardins. Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait sortir une mélopée lugubre. Au milieu de la poussière les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir, virait sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d'autres, attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins, en pendant par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, et toutes leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher d'en prendre. A l'entrée du maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux; les autres, continuant, passaient par-dessus. Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves; et ce personnage parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume; car sa tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d'étoffes qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un serpent autour d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait dans ses doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour reconnaître les hommes sujets au mal sacré. Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en s'enfonçant le visage dans les tas. «--Tu les exténues!» dit le suffète. Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter. «--Ce n'était guère la peine de t'envoyer à Syracuse dans l'école des esclaves. Fais venir les autres!» Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs, les porteurs de litières, les hommes des étuves et les femmes avec leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne, depuis la maison de commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait. «--Qu'ai-je à faire de ces vieux? dit-il;--vends-les! C'est trop de Gaulois, ils sont ivrognes! et trop de Crétois, ils sont menteurs! Achète-moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres.» Il s'étonna du petit nombre des enfants.--«Chaque année, Giddenem, la maison doit avoir des naissances! Tu laisseras toutes les nuits les cases ouvertes, pour qu'ils se mêlent en liberté.» Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il distribuait des châtiments, avec des reproches à Giddenem; et Giddenem, comme un taureau, baissait son front bas, où s'entre-croisaient deux larges sourcils. «--Tiens, Œil de Baal, dit-il, en désignant un Libyen robuste,--en voilà un que l'on a surpris la corde au cou.» «--Ah! tu veux mourir, fit dédaigneusement le suffète. Et l'esclave d'un ton intrépide: «--Oui!» Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar dit aux valets: «--Emportez-le!» Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice? C'était un malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles. Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les aperçut. «--Qui t'a coupé le bras, à toi?» «--Les soldats, Œil de Baal.» Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé: «--Et toi, qui t'a fait cela?» C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer. Cette atrocité imbécile indigna le suffète; et, arrachant des mains de Giddenem son collier de gagates: «--Malédictions au chien qui blesse le troupeau! Estropier des esclaves, bonté de Tanit! Ah! tu ruines ton maître! Qu'on l'étouffe dans le fumier. Et ceux qui manquent? Où sont-ils? Les as-tu assassinés avec les soldats?» Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les esclaves se reculant faisaient un grand cercle autour d'eux; Giddenem baisait frénétiquement ses sandales; Hamilcar, debout, restait les bras levés sur lui. Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était détourné; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d'un orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres à la fois. Les gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par connivence peut-être; tous le trompaient, depuis trop longtemps il se contenait. «--Qu'on les amène, cria-t-il, et marquez-les au front avec des fers rouges, comme des lâches!» Alors on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves, des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines, des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des griffes en airain. Tous furent placés la face vers le soleil, du côté du Moloch dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes auprès d'eux, un qui comptait les coups, et un autre qui frappait. Il frappait à deux bras; les lanières en sifflant faisaient voler l'écorce des platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le visage avec les ongles. On entendait les vis de bois craquer; des heurts sourds retentissaient; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l'air. Du côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent à crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin, s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses. On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar l'aperçut. Il lui sembla qu'elle levait les bras de son côté pour demander grâce; avec un geste d'horreur il s'enfonça dans le parc des éléphants. Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait comme favoris du Soleil. Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de partir, avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait. Mais ils étaient morts de leurs mutilations; et trois seulement restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les débris de leur mangeoire. Ils le reconnurent et vinrent à lui. L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une large plaie, et le troisième la trompe coupée. Cependant ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes raisonnables, et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec l'extrémité hideuse de son moignon. A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il bondit sur Abdalonim. «--Ah! misérable! la croix! la croix!» Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse. Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit; Hamilcar s'arrêta. La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout à coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation indéfinie de sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne comprenaient pas d'où lui était venu cet apaisement. En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant l'ergastule, longue maison de pierre noire, bâtie dans une fosse carrée avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles. Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien ne presse encore, songeait Hamilcar; et il descendit dans la prison. Quelques-uns lui crièrent: «Retourne»; les plus hardis le suivirent. La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes brisées pendant aux murs. Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre! Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur pour ne pas tomber. Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête; il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals; et le soir, à l'assemblée des riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit en entrant: «--Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques contre l'armée des Barbares!» VIII LA BATAILLE DU MACAR Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille kikar d'or, il décréta un impôt de quatorze shekels sur les riches. Les femmes mêmes contribuèrent; on payait pour les enfants, et,--chose monstrueuse dans les habitudes carthaginoises,--il força les collègues des prêtres à fournir de l'argent. Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes. Quelques-uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs biens; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante armures et quinze cents gommor de farine, autant à lui seul que la Compagnie de l'ivoire. Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards habitués à combattre des ours; d'avance on leur paya six lunes, à quatre mines par jour. Cependant il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon, tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect pusillanime; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua, des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit à des Carthaginois nouveaux le droit de cité complet. Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes, qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers; il les traitait rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d'une haleine la pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps à corps, coucher la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les plaignaient. Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa le nombre des valets et réduisit les bagages; et comme on gardait dans le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations du pontife il les prit. Avec ceux qui étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d'un maillet et d'un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s'ils s'emportaient. Il ne permit point que leurs généraux fussent nommés par le Grand-Conseil. Les anciens tâchaient de lui objecter les lois, il passait au travers; on n'osait plus murmurer, tout pliait sous la violence de son génie. A lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des finances; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme examinateur de ses comptes le suffète Hannon. Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir les vieilles murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants; aussi les patriciens virent d'un œil irrité la destruction de ces ruines, tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s'en réjouissait. Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient dans les rues; à chaque moment on entendait sonner les trompettes; sur des chariots passaient des boucliers, des tentes, des piques; les cours étaient pleines de femmes qui déchiraient de la toile; l'ardeur de l'un à l'autre se communiquait; l'âme d'Hamilcar emplissait la République. Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et les meilleurs de Carthage, il ne put former qu'une phalange simple de quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze coudées. Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un bouclier rond et d'un glaive à la romaine. La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers à cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares, devaient courir auprès des étalons en s'appuyant d'une main sur la crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas. Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s'enfonçait plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il se joindre aux Mercenaires? Les Ligures campant sur les Mappales entouraient sa maison. Les appréhensions des riches parurent justifiées quand on vit, un jour, trois cents Barbares s'approcher des murs. Le suffète leur ouvrit les portes; c'étaient des transfuges; ils accouraient vers leur maître, attirés par la crainte ou par la fidélité. Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires; cet homme, dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses promesses: espérance qui n'avait rien d'absurde, tant l'abîme était profond entre la patrie et l'armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient point coupables; on avait oublié le festin. Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour les acharnés; les tièdes même devinrent furieux. Puis les deux sièges les accablaient d'ennui; rien n'avançait; mieux valait une bataille! Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la nouvelle des armements ils revinrent; Mâtho en bondit de joie: «Enfin! enfin!» s'écria-t-il. Le ressentiment qu'il gardait à Salammbô se tourna contre Hamilcar. Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée; et comme la vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la tenir et déjà s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête de suffète, puis dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras, couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux noirs; et cette imagination, qu'il savait irréalisable, le suppliciait. Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient nommé schalischim, de conduire la guerre; la certitude qu'il n'en reviendrait pas le poussait à la rendre impitoyable. Il arriva chez Spendius et lui dit: «--Tu vas prendre tes hommes! J'amènerai les miens! Avertis Autharite! Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque! M'entends-tu? Lève-toi!» Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho, d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus étaient vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus calme et plus terrible; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux, pareille à la flamme d'un sacrifice. Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure, et conduisait le siège avec lenteur. Du reste il avait pratiqué des intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant peu de jours elle s'ouvrirait. Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise. «--Va-t'en, si tu as peur!--s'écria Mâtho;--tu nous avais promis de la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux! où sont-ils?» Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes d'Hannon;--quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il armait les fantassins, les chevaux étaient en marche; et le Numide, en caressant la plume d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait ses yeux comme une femme et souriait d'une manière irritante. Mâtho, devant lui, ne trouvait rien à répondre. Un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré, les pieds saignants, la ceinture dénouée; sa respiration secouait ses flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers. Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui. Narr'Havas, à cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin il sépara ses hommes en deux moitiés, dit à la première de l'attendre; puis, d'un geste impérieux enlevant les autres au galop, il disparut dans l'horizon, du côté des montagnes. «--Maître, murmura Spendius,--je n'aime pas ces hasards extraordinaires, le suffète qui revient, Narr'Havas qui s'en va...» «--Eh? qu'importe!» fit dédaigneusement Mâtho. C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs habitants sortiraient, les attaqueraient par derrière, et l'on aurait en face les Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures suivantes furent résolues et immédiatement exécutées. Spendius avec quinze mille hommes se porta jusqu'au pont bâti sur le Macar, à trois milles d'Utique; on en fortifia les angles par quatre tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d'arbres, des pans de roches, des entre-lacs d'épines et des murs de pierres, on boucha dans les montagnes tous les sentiers, toutes les gorges; sur leurs sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux, et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent postés. Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maître de l'intérieur, lui fermerait la route. Puis, un échec au début de la campagne le perdrait, tandis que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et de là marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les deux armées, imprudence dont il n'était pas capable avec des forces peu nombreuses. Donc, il devait longer la base de l'Ariana, puis tourner à gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont. C'est là que Mâtho l'attendait. La nuit, à la lueur des torches, il surveillait les pionniers. Il courait à Hippo-Zaryte, aux ouvrages des montagnes, revenait, ne se reposait pas. Spendius enviait sa force; mais pour la conduite des espions, le choix des sentinelles, l'art des machines et tous les moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon; et ils ne parlaient plus de Salammbô,--l'un n'y songeant pas, l'autre empêché par une pudeur. Souvent il s'en allait du côté de Carthage pour tâcher d'apercevoir les troupes d'Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l'horizon; il se couchait à plat ventre, et dans le bourdonnement de ses artères croyait entendre une armée. Il dit à Spendius que si, avant trois jours, Hamilcar n'arrivait pas, il irait avec tous ses hommes à sa rencontre lui offrir la bataille. Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait; le matin du sixième, il partit. Les Carthaginois n'étaient pas moins que les Barbares impatients de la guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c'était le même désir, la même angoisse; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar. De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d'Eschmoûn, près de l'annonciateur des lunes, et il regardait le vent. Un jour, c'était le troisième du mois de tibby, on le vit descendre de l'Acropole à pas précipités. Dans les Mappales une grande clameur s'éleva. Bientôt les rues s'agitèrent, et partout les soldats commençaient à s'armer au milieu des femmes en pleurs qui se jetaient contre leur poitrine; puis ils couraient vite sur la place de Khamon prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur parler, ni s'approcher des remparts; pendant quelques minutes, la ville entière fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés sur leurs lances; et les autres, dans les maisons, soupiraient. Au coucher du soleil, l'armée sortit par la porte occidentale; mais, au lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d'Utique, on continua par le bord de la mer; et bientôt ils atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats d'argent, oubliés sur le rivage. Puis les flaques d'eau se multiplièrent. Le sol, peu à peu, devenait plus mou; les pieds s'enfonçaient; Hamilcar ne se retourna pas. Il allait toujours en tête; et son cheval, couvert de macules jaunes comme un dragon, en jetant de l'écume autour de lui, avançait dans la fange à grands coups de reins. La nuit tomba, une nuit sans lune. Quelques-uns crièrent qu'on allait périr; il arracha leurs armes, qui furent données aux valets. La boue était de plus en plus profonde. Il fallut monter sur les bêtes de somme; d'autres se cramponnaient à la queue des chevaux; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures poussait l'infanterie avec la pointe des piques. L'obscurité redoubla. On avait perdu la route. Tous s'arrêtèrent. Les esclaves du suffète partirent en avant, pour chercher les balises plantées par son ordre de distance en distance. Ils criaient dans les ténèbres, et de loin l'armée les suivait. On sentit la résistance du sol. Une courbe blanchâtre se dessina vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar. Malgré le froid, on n'alluma pas de feux. Au milieu de la nuit, des rafales de vent s'élevèrent. Hamilcar fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna; leurs capitaines les frappaient doucement sur l'épaule. Un homme d'une haute taille descendit dans l'eau. Elle ne venait pas à la ceinture; on pouvait passer. Le suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas, arrêteraient les lignes d'hommes emportées par le courant; et tous, en tenant leurs armes au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar comme entre deux murailles. Il avait remarqué que le vent d'ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa longueur une chaussée naturelle. Maintenant il était sur la rive gauche, en face d'Utique, et dans une vaste plaine,--avantage pour ses éléphants, qui faisaient la force de son armée. Ce tour de génie enthousiasma les soldats. Ils voulaient tout de suite courir aux Barbares; le suffète les fit se reposer pendant deux heures. Dès que le soleil parut, on s'ébranla dans la plaine sur trois lignes: les éléphants d'abord, l'infanterie légère avec la cavalerie derrière elle, la phalange marchait ensuite. Les Barbares campés à Utique et les quinze mille autour du pont furent surpris de voir au loin la terre onduler. Le vent, qui soufflait très fort, chassait des tourbillons de sable; ils se levaient comme arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires l'armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques, les uns croyaient apercevoir un troupeau de bœufs; d'autres, trompés par l'agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et ceux qui avaient beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient tout par les illusions du mirage. Cependant quelque chose d'énorme continuait à s'avancer. De petites vapeurs, subtiles comme des haleines, couraient sur la surface du désert; une lumière âpre, et qui semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant les objets, rendait la distance incalculable. L'immense plaine se développait de tous les côtés à perte de vue; et les ondulations du terrain, presque insensibles, se prolongeaient jusqu'à l'extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu'on savait être la mer. Les deux armées, sorties des tentes, regardaient; les gens d'Utique, pour mieux voir, se tassaient sur les remparts. Ils distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points égaux. Elles devinrent plus épaisses, grandirent; des monticules noirs se balançaient; tout à coup des buissons carrés parurent; c'étaient des éléphants et des lances; un seul cri s'éleva: «--Les Carthaginois!» Sans signal, sans commandement, les soldats d'Utique et ceux du pont coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar. A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant: «Hamilcar! Hamilcar!» et Mâtho n'était pas là! Que faire? Nul moyen de fuir! La surprise de l'événement, sa terreur du suffète et surtout l'urgence d'une résolution immédiate le bouleversaient; il se voyait traversé de mille glaives, décapité, mort. Cependant on l'appelait; trente mille hommes allaient le suivre; une fureur contre lui-même le saisit; pour cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après sa troupe, qui se hâtait vers celle d'Utique. Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le suffète n'eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se ralentissait. Les éléphants s'arrêtèrent; ils balançaient leurs lourdes têtes chargées de plumes d'autruche, tout en se frappant les épaules avec leur trompe. Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches, des étendards agités. L'armée carthaginoise, grosse de onze mille trois cent quatre-vingt-seize hommes, semblait à peine les contenir, car elle formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même. En les voyant si faibles, les Barbares furent pris d'une joie désordonnée; on n'apercevait pas Hamilcar. Il était resté là-bas, peut-être? Qu'importait, d'ailleurs! Le dédain qu'ils avaient de ces marchands renforçait leur courage; avant que Spendius eût commandé la manœuvre, tous l'avaient comprise et déjà l'exécutaient. Ils se développèrent sur une grande ligne droite qui débordait les ailes de l'armée punique, afin de l'envelopper complètement. Mais, quand on fut à trois cents pas d'intervalle, les éléphants, au lieu d'avancer, se retournèrent; puis voilà que les Clinabares, faisant volte-face, les suivirent; et la surprise des Mercenaires redoubla, en apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour les rejoindre. Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient! Une huée formidable éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire, Spendius s'écriait: «--Ah! je le savais bien! En avant! en avant!» Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent à la fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à galoper plus vite; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des ombres dans un nuage, ils s'évanouirent. On entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme un gouffre; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes d'infanterie apparurent; elles se refermaient; et, en même temps, tous les autres voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop. Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien la distance des Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui, l'armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite. Au milieu, se hérissait la phalange, formée par des syntagmes ou carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant eux. Les figures disparaissaient à moitié sous la visière des casques; des cnémides en bronze couvraient les jambes droites; les larges boucliers cylindriques descendaient jusqu'aux genoux; et cette horrible masse quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la bordaient régulièrement; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les éclats des flèches attachés à leur peau noire. Les Indiens accroupis sur leur grarot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient avec la cuillère du harpon, tandis que, dans les tours, des hommes, cachés jusqu'aux épaules, promenaient, au bord de grands arcs tendus, des quenouilles en fer garnies d'étoupes allumées. A la droite et à la gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde autour des reins, une seconde sur la tête, une troisième à la main droite. Les Clinabares, chacun flanqué d'un nègre, tendaient leurs lances entre les oreilles de leurs chevaux, couverts d'or comme eux. Ensuite, s'espaçaient les soldats armés à la légère avec des boucliers en peau de lynx, d'où dépassaient les pointes des javelots qu'ils tenaient dans leur main gauche; et les Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés, relevaient aux deux bouts cette muraille de soldats. L'armée des Barbares, au contraire, n'avait pu maintenir son alignement. Sur sa longueur exorbitante, il s'était fait des ondulations, des vides; ils haletaient, essoufflés d'avoir couru. La phalange s'ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses; sous ce poids énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, plia par le milieu. Les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir; les éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la phalange coupa les Barbares; deux tronçons énormes s'agitèrent; les ailes, à coups de fronde et de flèche, les rabattaient sur les phalangites. Pour s'en débarrasser, la cavalerie manquait, sauf deux cents Numides qui se portèrent contre l'escadron droit des Clinabares. Les autres se trouvaient enfermés, ne pouvaient sortir de ces lignes. Le péril était imminent et une résolution urgente. Spendius ordonna d'attaquer la phalange simultanément par les deux flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits glissèrent sous les plus longs, revinrent à leur place; et elle se retourna contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu'elle l'était de front, tout à l'heure. Ils frappaient sur la hampe des sarisses; la cavalerie, par derrière, gênait leur attaque; et la phalange, appuyée aux éléphants, se resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait continuellement de sa tête à sa queue; car ceux qui étaient au bas des files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou à cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent foulés sur la phalange. Il lui était impossible de s'avancer; on aurait dit un océan où bondissaient des aigrettes rouges avec des écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme une écume d'argent. Quelquefois, d'un bout à l'autre, de larges courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde masse se tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient, alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles en tourbillonnant. Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile, passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse, le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer; les lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps; les poitrines craquaient contre les cuirasses, et les cadavres pendaient la tête en arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux, inébranlables et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des Clinabares, saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer leurs bâtons; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés; ils revenaient; la victoire était pour eux. Mais un cri--un cri épouvantable--éclata, un rugissement de douleur et de colère: c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux; les Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur leurs oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient droites en l'air, pareilles à des serpents rouges; leurs poitrines étaient garnies d'un épieu, leurs dos d'une cuirasse, leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres,--et pour les rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots, criaient; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des phalariques, qui commençaient à voler du haut des tours. Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte; les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navires, fendaient les cohortes; elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils les livraient aux soldats dans les tours; avec leurs défenses ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets, ou, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la garde et périssaient écrasés; les plus intrépides se cramponnaient à leurs courroies; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches, ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur le second rang; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau, et l'appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un grand coup. Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les autres. Ce fut comme une montagne;--et sur ce tas de cadavres et d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait -Fureur de Baal-, pris par la jambe entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, avec une flèche dans l'œil. Les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrées en couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière, dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur et la bataille recommença. Les Barbares faiblissaient; des hoplites grecs jetèrent leurs armes. On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes et coururent vers Utique. Les Clinabares, dont les chevaux n'en pouvaient plus, n'essayèrent pas de les atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour se porter sur le fleuve. Mais les Carthaginois, placés au milieu des syntagmes, et qui avaient moins souffert, trépignaient de désir devant leur vengeance qui fuyait; déjà ils s'élançaient à la poursuite des Mercenaires; Hamilcar parut. Il retenait avec des rênes d'argent son cheval tigré tout couvert de sueur. Les bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au vent derrière lui, et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier ovale. D'un mouvement de sa pique à trois pointes, il arrêta l'armée. Les Tarentins sautèrent vite de leur cheval sur le second, et partirent à droite et à gauche vers le fleuve et vers la ville. La phalange extermina commodément tout ce qui restait de Barbares. Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les paupières. D'autres se défendirent à outrance; on les assomma de loin, sous des cailloux, comme des chiens enragés. Hamilcar avait recommandé de faire des captifs; mais les Carthaginois lui obéissaient avec rancune, tant ils sentaient de plaisir à enfoncer leurs glaives dans les corps des Barbares. Comme ils avaient trop chaud, ils se mirent à travailler nu-bras, à la manière des faucheurs; et lorsqu'ils s'interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient des yeux, dans la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait; il parvenait à le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps, puis l'abattait d'un coup de hache. La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les éléphants, qui s'étaient enfuis, vagabondaient à l'horizon avec leurs tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là, comme des phares à demi perdus dans la brume;--et l'on n'apercevait d'autre mouvement sur la plaine que l'ondulation du fleuve, exhaussé par les cadavres et qui les charriait à la mer. Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit, à la clarté des étoiles, de longs tas inégaux, couchés par terre. C'étaient des files de Barbares. Il se baissa; tous étaient morts. Il appela; personne ne répondit. Le matin même, il avait quitté Hippo-Zaryte avec ses soldats pour marcher sur Carthage. A Utique, l'armée de Spendius venait de partir, et les habitants commençaient à incendier les machines. Tous s'étaient battus avec acharnement. Mais le tumulte qui se faisait vers le pont redoublant d'une façon incompréhensible, Mâtho s'était jeté, par le plus court chemin, à travers la montagne; et comme les Barbares s'enfuyaient par la plaine, il n'avait rencontré personne. En face de lui, de petites masses pyramidales se dressaient dans l'ombre, et en deçà du fleuve, plus près, il y avait à ras du sol des lumières immobiles. En effet, les Carthaginois s'étaient repliés derrière le pont, et, pour tromper les Barbares, le suffète avait établi des postes nombreux sur l'autre rive. Mâtho, s'avançant toujours, crut distinguer des enseignes puniques, car des têtes de cheval qui ne bougeaient pas apparaissaient dans l'air, fixées au sommet des hampes en faisceau que l'on ne pouvait voir; et il entendit plus loin une grande rumeur, un bruit de chansons et de coupes heurtées. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000