châteaux, pour leurs vignobles, pour leurs cultures.
Hannon proposa des mesures atroces et impraticables, comme de promettre
une forte somme pour chaque tête de Barbare, ou, qu'avec des vaisseaux
et des machines, on incendiât leur camp. Son collègue Giscon voulait,
au contraire, qu'ils fussent payés. A cause de sa popularité, les
anciens le détestaient; car ils redoutaient le hasard d'un maître,
et, par terreur de la monarchie, s'efforçaient d'atténuer ce qui en
subsistait ou la pouvait rétablir.
Il y avait en dehors des fortifications des gens d'une autre race et
d'une origine inconnue,--tous chasseurs de porc-épic, mangeurs de
mollusques et de serpents. Ils allaient dans les cavernes prendre des
hyènes vivantes, qu'ils s'amusaient à faire courir le soir sur les
sables de Mégara, entre les stèles des tombeaux. Leurs cabanes, de
fange et de varech, s'accrochaient contre la falaise comme des nids
d'hirondelles. Ils vivaient là, sans gouvernement et sans dieux,
pêle-mêle, complètement nus, à la fois débiles et farouches et, depuis
des siècles, exécrés par le peuple, à cause de leurs nourritures
immondes. Les sentinelles s'aperçurent un matin qu'ils étaient tous
partis.
Enfin des membres du Grand-Conseil se décidèrent. Ils vinrent au camp,
sans colliers ni ceintures, en sandales découvertes, comme des voisins.
Ils s'avançaient d'un pas tranquille, jetant des saluts aux capitaines,
ou bien ils s'arrêtaient pour parler aux soldats, disant que tout était
fini et qu'on allait faire justice à leurs réclamations.
Beaucoup d'entre eux voyaient pour la première fois un camp de
Mercenaires. Au lieu de la confusion qu'ils avaient imaginée, c'était
un ordre et un silence effrayants. Un rempart de gazon enfermait
l'armée dans une haute muraille, inébranlable au choc des catapultes.
Le sol des rues était aspergé d'eau fraîche; par les trous des tentes,
ils apercevaient des prunelles fauves qui luisaient dans l'ombre. Les
faisceaux de piques et les panoplies suspendues les éblouissaient comme
des miroirs. Ils se parlaient à voix basse. Ils avaient peur avec leurs
longues robes de renverser quelque chose.
Les soldats demandèrent des vivres, en s'engageant à les payer sur
l'argent qu'on leur devait.
On leur envoya des bœufs, des moutons, des pintades, des fruits secs
et des lupins, avec des scombres fumés, de ces scombres excellents
que Carthage expédiait dans tous les ports. Mais ils tournaient
dédaigneusement autour des bestiaux magnifiques; et, dénigrant ce
qu'ils convoitaient, offraient pour un bélier la valeur d'un pigeon,
pour trois chèvres le prix d'une grenade. Les mangeurs de choses
immondes, se portant pour arbitres, affirmaient qu'on les dupait. Alors
ils tiraient leur glaive, menaçaient de tuer.
Des commissaires du Grand-Conseil écrivirent le nombre d'années que
l'on devait à chaque soldat. Mais il était impossible maintenant de
savoir combien on avait engagé de Mercenaires, et les anciens furent
effrayés de la somme exorbitante qu'ils auraient à payer. Il fallait
vendre la réserve du silphium, imposer les villes marchandes; les
Mercenaires s'impatienteraient, déjà Tunis était avec eux; et les
riches, étourdis par les fureurs d'Hannon et les reproches de son
collègue, recommandèrent aux citoyens qui pouvaient connaître quelque
Barbare d'aller le voir immédiatement pour reconquérir son amitié, lui
dire de bonnes paroles. Cette confiance les calmerait.
Des marchands, des scribes, des ouvriers de l'arsenal, des familles
entières se rendirent chez les Barbares.
Les soldats laissaient entrer chez eux tous les Carthaginois, mais
par un seul passage tellement étroit que quatre hommes de front
s'y coudoyaient. Spendius, debout contre la barrière, les faisait
attentivement fouiller; Mâtho, en face de lui, examinait cette
multitude, cherchant à retrouver quelqu'un qu'il pouvait avoir vu chez
Salammbô.
Le camp ressemblait à une ville, tant il était rempli de monde et
d'agitation. Les deux foules distinctes se mêlaient sans se confondre,
l'une habillée de toile ou de laine avec des bonnets de feutre pareils
à des pommes de pin, l'autre vêtue de fer et portant des casques. Au
milieu des valets et des vendeurs ambulants circulaient des femmes de
toutes nations, brunes comme des dattes mûres, verdâtres comme des
olives, jaunes comme des oranges, vendues par des matelots, choisies
dans les bouges, volées à des caravanes, prises dans le sac de villes,
que l'on fatiguait d'amour tant qu'elles étaient jeunes, qu'on
accablait de coups lorsqu'elles étaient vieilles, et qui mouraient dans
les déroutes au bord des chemins, parmi les bagages, avec les bêtes
de somme abandonnées. Les épouses des nomades balançaient sur leurs
talons des robes en poil de dromadaire, carrées, et de couleur fauve;
des musiciennes de la Cyrénaïque, enveloppées de gazes violettes et
les sourcils peints, chantaient accroupies sur des nattes; de vieilles
Négresses aux mamelles pendantes ramassaient, pour faire du feu, des
fientes d'animal que l'on desséchait au soleil; les Syracusaines
avaient des plaques d'or dans la chevelure, les femmes des Lusitaniens
des colliers de coquillages, les Gauloises des peaux de loup sur leur
poitrine blanche; et des enfants robustes couverts de vermine, nus,
incirconcis, donnaient aux passants des coups dans le ventre avec leur
tête, ou venaient par derrière, comme de jeunes tigres, les mordre aux
mains.
Les Carthaginois se promenaient à travers le camp, surpris par la
quantité de choses dont il regorgeait. Les plus misérables étaient
tristes, les autres dissimulaient leur inquiétude.
Les soldats leur frappaient sur l'épaule, en les excitant à la gaieté.
Dès qu'ils apercevaient quelque personnage, ils l'invitaient à leurs
divertissements. Quand on jouait au disque, ils s'arrangeaient pour
lui écraser les pieds, et au pugilat, dès la première passe, lui
fracassaient la mâchoire. Les frondeurs effrayaient les Carthaginois
avec leurs frondes, les psylles avec des vipères, les cavaliers avec
leurs chevaux. Ces gens d'occupations paisibles, à tous les outrages,
baissaient la tête et s'efforçaient de sourire. Quelques-uns, pour se
montrer braves, faisaient signe qu'ils voulaient devenir des soldats.
On leur donnait à fendre du bois et à étriller des mulets. On les
bouclait dans une armure et on les roulait comme des tonneaux par les
rues du camp. Puis, quand ils se disposaient à partir, les Mercenaires
s'arrachaient les cheveux avec des contorsions grotesques.
Beaucoup, par sottise ou préjugé, croyaient naïvement tous les
Carthaginois très riches, et ils marchaient derrière eux en les
suppliant de leur accorder quelque chose. Ils demandaient tout ce qui
leur semblait beau: une bague, une ceinture, des sandales, la frange
d'une robe, et quand le Carthaginois dépouillé s'écriait:--«Mais je
n'ai plus rien. Que veux-tu?» ils répondaient:--«Ta femme!» D'autres
disaient:--«Ta vie!»
Les comptes militaires furent remis aux capitaines, lus aux soldats,
définitivement approuvés. Alors ils réclamèrent des tentes; on leur
donna des tentes. Les polémarques des Grecs demandèrent quelques-unes
de ces belles armures que l'on fabriquait à Carthage; le Grand-Conseil
vota des sommes pour cette acquisition. Mais il était juste,
prétendaient les cavaliers, que la République les indemnisât de leurs
chevaux; l'un affirmait en avoir perdu trois à tel siège, un autre
cinq dans telle marche, un autre quatorze dans les précipices. On leur
offrit des étalons d'Hécatompyle; ils aimèrent mieux de l'argent.
Puis ils demandèrent qu'on leur payât en argent (en pièces d'argent et
non en monnaie de cuir) tout le blé qu'on leur devait, et au plus haut
prix où il s'était vendu pendant la guerre, si bien qu'ils exigeaient
pour une mesure de farine quatre cents fois plus qu'ils n'avaient donné
pour un sac de froment. Cette injustice exaspéra; il fallut céder,
pourtant.
Les délégués des soldats et ceux du Grand-Conseil se réconcilièrent,
en jurant par le Génie de Carthage et par les Dieux des Barbares.
Avec les démonstrations et la verbosité orientales ils se firent des
excuses et des caresses. Puis les soldats réclamèrent, comme une preuve
d'amitié, la punition des traîtres qui les avaient indisposés contre la
République.
On feignit de ne pas les comprendre. Ils s'expliquèrent plus nettement,
disant qu'il leur fallait la tête d'Hannon.
Plusieurs fois par jour ils sortaient de leur camp. Ils se promenaient
au pied des murs. Ils criaient qu'on leur jetât la tête du suffète, et
ils tendaient leurs robes pour la recevoir.
Le Grand-Conseil aurait faibli, peut-être, sans une dernière exigence
plus injurieuse que les autres: ils demandèrent en mariage, pour leurs
chefs, des vierges choisies dans les grandes familles. C'était une idée
de Spendius, que plusieurs trouvaient toute simple et fort exécutable.
Cette prétention de vouloir se mêler au sang punique indigna le peuple;
on leur signifia brutalement qu'ils n'avaient plus rien à recevoir.
Alors ils s'écrièrent qu'on les avait trompés: si avant trois jours
leur solde n'arrivait pas, ils iraient eux-mêmes la prendre dans
Carthage.
La mauvaise foi des Mercenaires n'était point aussi complète que
le pensaient leurs ennemis. Hamilcar leur avait fait des promesses
exorbitantes, vagues, il est vrai, mais solennelles et réitérées. Ils
avaient pu croire, en débarquant à Carthage, qu'on leur abandonnerait
la ville, qu'ils se partageraient des trésors; et quand ils virent
que leur solde à peine serait payée, ce fut une désillusion pour leur
orgueil comme pour leur cupidité.
Denys, Pyrrhus, Agathoclès et les généraux d'Alexandre n'avaient-ils
pas fourni l'exemple de merveilleuses fortunes? L'idéal d'Hercule,
que les Chananéens confondaient avec le soleil, resplendissait à
l'horizon des armées. On savait que de simples soldats avaient porté
des diadèmes, et le retentissement des empires qui s'écroulaient
faisait rêver le Gaulois dans sa forêt de chênes, l'Éthiopien dans
ses sables. Mais il y avait un peuple toujours prêt à utiliser les
courages; et le voleur chassé de sa tribu, le parricide errant sur les
chemins, le sacrilège poursuivi par les dieux, tous les affamés, tous
les désespérés tâchaient d'atteindre au port où le courtier de Carthage
recrutait des soldats. Ordinairement elle tenait ses promesses.
Cette fois pourtant, l'ardeur de son avarice l'avait entraînée
dans une infamie périlleuse. Les Numides, les Libyens, l'Afrique
entière s'allaient jeter sur Carthage. La mer seule était libre.
Elle y rencontrait les Romains; et, comme un homme assailli par des
meurtriers, elle sentait la mort tout autour d'elle.
Il fallut bien recourir à Giscon; les Barbares acceptèrent son
entremise. Un matin, ils virent les chaînes du port s'abaisser, et
trois bateaux plats, passant par le canal de la Tænia, entrèrent dans
le lac.
Sur le premier, à la proue, on apercevait Giscon. Derrière lui, et plus
haut qu'un catafalque, s'élevait une caisse énorme, garnie d'anneaux
pareils à des couronnes qui pendaient. Apparaissait ensuite la légion
des interprètes, coiffés comme des sphinx, et portant un perroquet
tatoué sur la poitrine. Des amis et des esclaves suivaient, tous sans
armes, et si nombreux qu'ils se touchaient des épaules. Les trois
longues barques, pleines à sombrer, s'avançaient aux acclamations de
l'armée, qui les regardait.
Dès que Giscon débarqua, les soldats coururent à sa rencontre. Avec des
sacs il fit dresser une sorte de tribune et déclara qu'il ne s'en irait
pas avant de les avoir tous intégralement payés.
Des applaudissements éclatèrent. Il fut longtemps sans pouvoir parler.
Puis il blâma les torts de la République et ceux des Barbares; la faute
en était à quelques mutins, qui par leur violence avaient effrayé
Carthage. La meilleure preuve de ses bonnes intentions, c'était qu'on
l'envoyait vers eux, lui, l'éternel adversaire du suffète Hannon! Ils
ne devaient point supposer au peuple l'ineptie de vouloir irriter des
braves, ni assez d'ingratitude pour méconnaître leurs services; et
Giscon se mit à la paye des soldats en commençant par les Libyens.
Comme ils avaient déclaré les listes mensongères, il ne s'en servit
point.
Ils défilaient devant lui, par nations, en ouvrant leurs doigts pour
dire le nombre des années; on les marquait successivement au bras
gauche avec de la peinture verte; les scribes puisaient dans le coffre
béant, et d'autres, avec un stylet, faisaient des trous sur une lame de
plomb.
Un homme passa, qui marchait lourdement, à la manière des bœufs.
«--Monte près de moi,--dit le suffète, suspectant quelque
fraude;--combien d'années as-tu servi?»
«--Douze ans», répondit le Libyen.
Giscon lui glissa les doigts sous la mâchoire, car la mentonnière du
casque y produisait à la longue deux callosités; on les appelait des
carroubes, et -avoir les carroubes- était une locution pour dire un
vétéran.
«--Voleur!--s'écria le suffète,--ce qui te manque au visage, tu dois le
porter sur les épaules!» et lui déchirant sa tunique, il découvrit son
dos couvert de gales saignantes; c'était un laboureur d'Hippo-zaryte.
Des huées s'élevèrent; on le décapita.
Dès qu'il fut nuit, Spendius alla réveiller les Libyens. Il leur dit:
«--Quand les Ligures, les Grecs, les Baléares et les hommes d'Italie
seront payés, ils s'en retourneront. Mais vous autres, vous resterez
en Afrique, épars dans vos tribus, et sans aucune défense! C'est alors
que la République se vengera! Méfiez-vous du voyage! Allez-vous croire
à toutes les paroles? Les deux suffètes sont d'accord! Celui-là vous
abuse! Rappelez-vous l'Ile des Ossements, et Xantippe, qu'ils ont
renvoyé à Sparte sur une galère pourrie!
«--Comment nous y prendre? demandaient-ils.
«--Réfléchissez!» disait Spendius.
Les deux jours suivants se passèrent à payer les gens de Magdala, de
Leptis, d'Hécatompyle; Spendius se répandait chez les Gaulois.
«--On solde les Libyens, ensuite on payera les Grecs, puis les
Baléares, les Asiatiques, et tous les autres! Mais vous, qui n'êtes pas
nombreux, on ne vous donnera rien! Vous ne reverrez plus vos patries!
Vous n'aurez point de vaisseaux! Ils vous tueront, pour épargner la
nourriture.»
Les Gaulois vinrent trouver le suffète. Autharite, celui qu'il avait
blessé chez Hamilcar, l'interpella. Il disparut repoussé par les
esclaves, mais en jurant qu'il se vengerait.
Les réclamations, les plaintes se multiplièrent. Les plus obstinés
pénétraient dans la tente du suffète; pour l'attendrir ils prenaient
ses mains, lui faisaient palper leurs bouches sans dents, leurs bras
tout maigres et les cicatrices de leurs blessures. Ceux qui n'étaient
point encore payés s'irritaient, ceux qui avaient reçu leur solde en
demandaient une autre pour leurs chevaux; et les vagabonds, les bannis,
prenant les armes des soldats, affirmaient qu'on les oubliait. A
chaque minute, il arrivait comme des tourbillons d'hommes; les tentes
craquaient, s'abattaient; la multitude serrée entre les remparts
du camp oscillait à grands cris depuis les portes jusqu'au centre.
Quand le tumulte se faisait trop fort, Giscon posait un coude sur son
sceptre d'ivoire, et, regardant la mer, il restait immobile, les doigts
enfoncés dans sa barbe.
Souvent Mâtho s'écartait pour s'entretenir avec Spendius; puis il
se replaçait en face du suffète, et Giscon sentait perpétuellement
ses prunelles comme deux phalariques en flammes dardées vers lui.
Par-dessus la foule, plusieurs fois, ils se lancèrent des injures, mais
qu'ils n'entendirent pas. Cependant la distribution continuait, et le
Suffète à tous les obstacles trouvait des expédients.
Les Grecs voulurent élever des chicanes sur la différence des monnaies.
Il leur fournit de telles explications qu'ils se retirèrent sans
murmures. Les Nègres réclamèrent de ces coquilles blanches usitées
pour le commerce dans l'intérieur de l'Afrique. Il leur offrit d'en
envoyer prendre à Carthage; alors, comme les autres, ils acceptèrent de
l'argent.
On avait promis aux Baléares quelque chose de meilleur, à savoir des
femmes. Le suffète répondit que l'on attendait pour eux toute une
caravane de vierges; la route était longue, il fallait encore six
lunes. Quand elles seraient grasses et bien frottées de benjoin, on les
enverrait sur des vaisseaux dans les ports des Baléares.
Tout à coup, Zarxas, beau maintenant et vigoureux, sauta comme un
bateleur sur les épaules de ses amis, et il cria:
«--En as-tu réservé pour les cadavres?» tandis qu'il montrait dans
Carthage la porte de Khamon.
Aux derniers feux du soleil, les plaques d'airain la garnissant de haut
en bas resplendissaient; les Barbares crurent apercevoir sur elle une
traînée sanglante. Chaque fois que Giscon voulait parler, leurs cris
recommençaient. Enfin, il descendit à pas graves et s'enferma dans sa
tente.
Quand il en sortit au lever du soleil, ses interprètes, qui couchaient
en dehors, ne bougèrent point; ils se tenaient sur le dos, les yeux
fixes, la langue au bord des dents et la face bleuâtre. Des mucosités
blanches coulaient de leurs narines, et leurs membres étaient raides,
comme si le froid pendant la nuit les eût tous gelés. Chacun portait
autour du cou un petit lacet de joncs.
La rébellion dès lors ne s'arrêta plus. Ce meurtre des Baléares rappelé
par Zarxas confirmait les défiances de Spendius. Ils s'imaginaient que
la République cherchait toujours à les tromper. Il fallait en finir!
On se passerait des interprètes! Zarxas, avec une fronde autour de la
tête, chantait des chansons de guerre; Autharite brandissait sa grande
épée; Spendius soufflait à l'un quelque parole, fournissait à l'autre
un poignard. Les plus forts tâchaient de se payer eux-mêmes, les moins
furieux demandaient que la distribution continuât. Personne maintenant
ne quittait ses armes, et toutes les colères se réunissaient contre
Giscon dans une haine tumultueuse.
Quelques-uns montaient à ses côtés. Tant qu'ils vociféraient des
injures, on les écoutait avec patience, mais s'ils tentaient pour lui
le moindre mot, ils étaient immédiatement lapidés, ou par derrière d'un
coup de sabre on leur abattait la tête. L'amoncellement des sacs était
plus rouge qu'un autel.
Ils devenaient terribles après le repas, quand ils avaient bu du vin!
C'était une joie défendue sous peine de mort dans les armées puniques,
et ils levaient leur coupe du côté de Carthage par dérision pour sa
discipline. Puis ils revenaient vers les esclaves des finances et ils
recommençaient à tuer. Le mot -frappe-, différent dans chaque langue,
était compris de tous.
Giscon savait bien que la patrie l'abandonnait, mais ne voulait point
la déshonorer. Quand ils lui rappelèrent qu'on leur avait promis des
vaisseaux, il jura par Moloch de leur en fournir lui-même, à ses frais,
et, arrachant son collier de pierres bleues, il le jeta dans la foule
en gage de serment.
Alors les Africains réclamèrent le blé, d'après les engagements du
Grand-Conseil. Giscon étala les comptes des Syssites, tracés avec de
la peinture violette sur des peaux de brebis; il lisait tout ce qui
était entré dans Carthage, mois par mois et jour par jour.
Soudain il s'arrêta, les yeux béants, comme s'il eût découvert entre
les chiffres sa sentence de mort.
Les anciens les avaient frauduleusement réduits, et le blé, vendu
pendant l'époque la plus calamiteuse de la guerre, se trouvait à un
taux si bas, qu'à moins d'aveuglement on n'y pouvait croire.
«--Parle!--crièrent-ils,--plus haut! Ah! c'est qu'il cherche à mentir,
le lâche! méfions-nous.»
Pendant quelque temps il hésita. Enfin il reprit sa besogne.
Les soldats, sans se douter qu'on les trompait, acceptèrent comme vrais
les comptes des Syssites. L'abondance où s'était trouvée Carthage les
jeta dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore;
elle était vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en
sortir qu'ils la jugeaient inépuisable; Giscon en avait enfoui dans sa
tente. Ils escaladèrent les sacs. Mâtho les conduisait; et comme ils
criaient: «L'argent! l'argent!» Giscon à la fin répondit:
«--Que votre général vous en donne!»
Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et
sa longue figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les
plumes, se tenait à son oreille dans son large anneau d'or, et un filet
de sang coulait de sa tiare sur son épaule.
A un geste de Mâtho, tous s'avancèrent. Il écarta les bras; Spendius,
avec un nœud coulant, l'étreignit aux poignets; un autre le renversa
et il disparut dans le désordre de la foule qui s'écroulait sur les
sacs.
Ils saccagèrent sa tente. On n'y trouva que les choses indispensables
à la vie; puis, en cherchant mieux, trois images de Tanit, et dans
une peau de singe, une pierre noire tombée de la lune. Beaucoup
de Carthaginois avaient voulu l'accompagner; c'étaient des hommes
considérables et tous du parti de la guerre.
On les entraîna en dehors des tentes, et on les précipita dans la
fosse aux immondices. Avec des chaînes de fer ils furent attachés par
le ventre à des pieux solides, et on leur tendait la nourriture à la
pointe d'un javelot.
Autharite, tout en les surveillant, les accablait d'invectives: comme
ils ne comprenaient point sa langue, ils ne répondaient pas; le
Gaulois, de temps à autre, leur jetait des cailloux au visage pour les
faire crier.
Dès le lendemain, une sorte de langueur envahit l'armée. A présent que
leur colère était finie, des inquiétudes les prenaient. Mâtho souffrait
d'une tristesse vague. Il lui semblait avoir indirectement outragé
Salammbô; ces riches étaient comme une dépendance de sa personne. Il
s'asseyait la nuit au bord de leur fosse, et il retrouvait dans leurs
gémissements quelque chose de la voix dont son cœur était plein.
Cependant ils accusaient, tous, les Libyens, qui seuls étaient payés.
Mais, en même temps que se ravivaient les antipathies nationales avec
les haines particulières, on sentait le péril de s'y abandonner. Les
représailles, après un attentat pareil, seraient formidables. Donc
il fallait prévenir la vengeance de Carthage. Les conciliabules, les
harangues n'en finissaient pas. Chacun parlait, on n'écoutait personne,
et Spendius, ordinairement si loquace, à toutes les propositions
secouait la tête.
Un soir il demanda négligemment à Mâtho s'il n'y avait pas des sources
dans l'intérieur de la ville.
«--Pas une!» répondit Mâtho.
Le lendemain, Spendius l'entraîna sur la berge du lac.
«--Maître!--dit l'ancien esclave,--si ton cœur est intrépide, je te
conduirai dans Carthage.»
«--Comment?» répétait l'autre en haletant.
«--Jure d'exécuter tous mes ordres, de me suivre comme une ombre!»
Mâtho, levant son bras vers la planète de Chabar, s'écria:
«--Par Tanit, je le jure!»
Spendius reprit:
«--Demain après le coucher du soleil, tu m'attendras au pied de
l'aqueduc, entre la neuvième et la dixième arcade. Emporte avec toi un
pic de fer, un casque sans aigrette et des sandales de cuir.»
L'aqueduc dont il parlait traversait obliquement l'isthme
entier,--ouvrage considérable, agrandi plus tard par les Romains.
Malgré son dédain des autres peuples, Carthage leur avait pris
gauchement cette invention nouvelle, comme Rome elle-même avait fait de
la galère punique; et cinq rangs d'arcs superposés, d'une architecture
trapue, avec des contreforts à la base et des têtes de lion au
sommet, aboutissaient à la partie occidentale de l'Acropole, où ils
s'enfonçaient sous la ville pour déverser presque une rivière dans les
citernes de Mégara.
A l'heure convenue, Spendius y trouva Mâtho. Il attacha une sorte de
harpon au bout d'une corde, le fit tourner rapidement comme une fronde,
l'engin de fer s'accrocha; et ils se mirent, l'un derrière l'autre, à
grimper le long du mur.
Mais quand ils furent montés sur le premier étage, le crampon, chaque
fois qu'ils le jetaient, retombait; il leur fallait, pour découvrir
quelque fissure, marcher sur le bord de la corniche; à chaque rang
des arcs, ils la trouvaient plus étroite. Puis la corde se relâcha.
Plusieurs fois, elle faillit se rompre.
Enfin ils arrivèrent à la plate-forme supérieure. Spendius, de temps à
autre, se penchait pour tâter les pierres avec sa main.
«--C'est là,--dit-il,--commençons!» Et pesant sur l'épieu qu'avait
apporté Mâtho, ils parvinrent à disjoindre une des dalles.
Ils aperçurent, au loin, une troupe de cavaliers galopant sur des
chevaux sans brides. Leurs bracelets d'or sautaient dans les vagues
draperies de leurs manteaux. On distinguait en avant un homme couronné
de plumes d'autruche et qui galopait avec une lance à chaque main.
«--Narr'Havas!» s'écria Mâtho.
«--Qu'importe!» reprit Spendius; et il sauta dans le trou qu'ils
venaient de faire en découvrant la dalle.
Mâtho, par son ordre, essaya de pousser un des blocs. Mais, faute de
place, il ne pouvait remuer les coudes.
«--Nous reviendrons,--dit Spendius;--mets-toi devant.» Alors ils
s'aventurèrent dans le conduit des eaux.
Ils en avaient jusqu'au ventre. Bientôt ils chancelèrent et il leur
fallut nager. Leurs membres se heurtaient contre les parois du canal
trop étroit. L'eau coulait presque immédiatement sous la dalle
supérieure; ils se déchiraient le visage. Puis le courant les entraîna.
Un air plus lourd qu'un sépulcre leur écrasait la poitrine; et la tête
sous les bras, les genoux l'un contre l'autre, allongés tant qu'ils
pouvaient, ils passaient comme des flèches dans l'obscurité, étouffant,
râlant, presque morts. Soudain, tout fut noir devant eux, et la
vélocité des eaux redoublait. Ils tombèrent.
Quand ils furent remontés à la surface, ils se tinrent pendant quelques
minutes étendus sur le dos, à humer l'air délicieusement. Des arcades,
les unes derrière les autres, s'ouvraient au milieu de larges murailles
séparant des bassins. Tous étaient remplis, et l'eau se continuait en
une seule nappe dans la longueur des citernes. Les coupoles du plafond
laissaient descendre par leur soupirail une clarté pâle qui étalait
sur les ondes comme des disques de lumière; les ténèbres à l'entour,
s'épaississant vers les murs, les reculaient indéfiniment; le moindre
bruit faisait un grand écho.
Spendius et Mâtho se remirent à nager, et, passant par l'ouverture des
arcs, ils traversèrent plusieurs chambres à la file. Deux autres rangs
de bassins plus petits s'étendaient parallèlement de chaque côté. Ils
se perdirent; ils tournaient, revenaient. Quelque chose résista sous
leurs talons. C'était le pavé de la galerie qui longeait les citernes.
Alors, s'avançant avec de grandes précautions, ils palpèrent la
muraille pour trouver une issue. Mais leurs pieds glissaient; ils
tombaient dans les vasques profondes. Ils avaient à remonter, puis ils
retombaient encore; et ils sentaient une épouvantable fatigue, comme si
leurs membres en nageant se fussent dissous dans l'eau. Leurs yeux se
fermèrent; ils agonisaient.
Spendius se frappa la main contre les barreaux d'une grille. Ils la
secouèrent, elle céda, et ils se trouvèrent sur les marches d'un
escalier. Une porte de bronze le fermait en haut. Avec la pointe d'un
poignard, ils écartèrent la barre que l'on ouvrait du dehors; tout à
coup le grand air pur les enveloppa.
La nuit était pleine de silence, et le ciel avait une hauteur
démesurée. Des bouquets d'arbres débordaient sur les longues lignes des
murs. La ville entière dormait. Les feux des avant-postes brillaient
comme des étoiles perdues.
Spendius, qui avait passé trois ans dans l'ergastule, connaissait
imparfaitement les quartiers. Mâtho conjectura que, pour se rendre au
palais d'Hamilcar, ils devaient prendre sur la gauche, en traversant
les Mappales.
«--Non,--dit Spendius, conduis-moi au temple de Tanit.»
Mâtho voulut parler.
«--Rappelle-toi!» fit l'ancien esclave; et, levant son bras, il lui
montra la planète de Chabar qui resplendissait.
Mâtho se tourna silencieusement vers l'Acropole.
Ils rampaient le long des clôtures de nopals qui bordaient les
sentiers. L'eau coulait de leurs membres sur la poussière. Leurs
sandales humides ne faisaient aucun bruit; Spendius, avec ses yeux plus
flamboyants que des torches, à chaque pas fouillait les buissons;--et
il marchait derrière Mâtho, les mains posées sur les deux poignards
qu'il portait aux bras, tenus au-dessous de l'aisselle par un cercle de
cuir.
V
TANIT
Quand ils furent sortis des jardins, ils se trouvèrent arrêtés par
l'enceinte de Mégara. Mais ils découvrirent une brèche dans la haute
muraille et passèrent.
Le terrain descendait, formant une sorte de vallon très large. C'était
une place découverte.
«--Écoute,--dit Spendius,--et d'abord ne crains rien!... j'exécuterai
ma promesse...»
Il s'interrompit; il avait l'air de réfléchir, comme pour chercher
ses paroles.--«Te rappelles-tu cette fois, au soleil levant, où,
sur la terrasse de Salammbô, je t'ai montré Carthage? Nous étions
forts ce jour-là, mais tu n'as voulu rien entendre!» Puis d'une
voix grave:--«Maître, il y a dans le sanctuaire de Tanit un voile
mystérieux, tombé du ciel, et qui recouvre la Déesse.
«--Je le sais», dit Mâtho.
Spendius reprit:
«--Il est divin lui-même, car il fait partie d'elle. Les dieux résident
où se trouvent leurs simulacres. C'est parce que Carthage le possède,
que Carthage est puissante.» Alors se penchant à son oreille: «Je t'ai
emmené avec moi pour le ravir!»
Mâtho recula d'horreur.
«--Va-t'en! cherche quelque autre! Je ne veux pas t'aider dans cet
exécrable forfait.
«--Mais Tanit est ton ennemie, répliqua Spendius: elle te persécute, et
tu meurs de sa colère. Tu t'en vengeras. Elle t'obéira. Tu deviendras
presque immortel et invincible.»
Mâtho baissa la tête; il continua:
«--Nous succomberions; l'armée d'elle-même s'anéantirait. Nous n'avons
ni fuite à espérer, ni secours, ni pardon! Quel châtiment des Dieux
peux-tu craindre, puisque tu vas avoir leur force dans les mains?
Aimes-tu mieux périr le soir d'une défaite, misérablement, à l'abri
d'un buisson, ou parmi l'outrage de la populace, dans la flamme des
bûchers? Maître, un jour, tu entreras à Carthage, entre les collèges
des pontifes, qui baiseront tes sandales; et si le voile de Tanit te
pèse encore, tu le rétabliras dans son temple. Suis-moi! viens le
prendre.»
Une envie terrible dévorait Mâtho. Il aurait voulu, en s'abstenant du
sacrilège, posséder le voile. Il se disait que, peut-être, on n'aurait
pas besoin de le prendre pour en accaparer la vertu. Il n'allait
point jusqu'au fond de sa pensée, s'arrêtant sur la limite où elle
l'épouvantait.
«--Marchons!» dit-il; et ils s'éloignèrent d'un pas rapide, côte à
côte, sans parler.
Le terrain remonta, et les habitations se rapprochèrent. Ils
tournaient dans les rues étroites, au milieu des ténèbres. Des lambeaux
de sparterie fermant les portes battaient contre les murs. Sur une
place, des chameaux ruminaient devant des tas d'herbes coupées. Puis
ils passèrent sous une galerie que recouvraient des feuillages; un
troupeau de chiens aboya. L'espace tout à coup s'élargit, et ils
reconnurent la façade occidentale de l'Acropole. Au bas de Byrsa
s'étalait une longue masse noire: c'était le temple de Tanit, ensemble
de monuments et de jardins, de cours et d'avant-cours, bordé par un
petit mur de pierres sèches. Spendius et Mâtho le franchirent.
Cette première enceinte renfermait un bois de platanes, par précaution
contre la peste et l'infection de l'air. Çà et là étaient disséminées
des tentes où l'on vendait pendant le jour des pâtes épilatoires, des
parfums, des vêtements, des gâteaux en forme de lune, et des images de
la Déesse avec des représentations du temple, creusées dans un bloc
d'albâtre.
Ils n'avaient rien à craindre, car les nuits où l'astre ne paraissait
pas on suspendait tous les rites; cependant Mâtho se ralentissait; il
s'arrêta devant les trois marches d'ébène qui conduisaient à la seconde
enceinte.
«--Avance!» dit Spendius.
Des grenadiers, des amandiers, des cyprès et des myrtes, immobiles
comme des feuillages de bronze, alternaient régulièrement; le chemin,
pavé de cailloux bleus, craquait sous les pas, et des roses épanouies
pendaient en berceau sur toute la longueur de l'allée. Ils arrivèrent
devant un trou ovale, abrité par une grille. Mâtho, que ce silence
effrayait, dit à Spendius:
«--C'est ici qu'on mélange les eaux douces avec les eaux amères.»
«--J'ai vu tout cela--reprit l'ancien esclave--en Syrie, dans la ville
de Maphug»; et, par un escalier de six marches d'argent, ils montèrent
dans la troisième enceinte.
Un cèdre énorme en occupait le milieu. Ses branches les plus basses
disparaissaient sous des bribes d'étoffes et des colliers qu'y avaient
appendus les fidèles. Ils firent encore quelques pas, et la façade du
temple se déploya.
Deux longs portiques, dont les architraves reposaient sur des piliers
trapus, flanquaient une tour quadrangulaire, ornée à sa plate-forme
par un croissant de lune. Sur les angles des portiques et aux quatre
coins de la tour s'élevaient des vases pleins d'aromates allumés. Des
grenades et des coloquintes chargeaient les chapiteaux. Des entrelacs,
des losanges, des lignes de perles alternaient sur les murs, et
une haie en filigrane d'argent formait un large demi-cercle devant
l'escalier d'airain qui descendait du vestibule.
Il y avait à l'entrée, entre une stèle d'or et une stèle d'émeraude, un
cône de pierre; Mâtho, en passant à côté, se baisa la main droite.
La première chambre était très haute; d'innombrables ouvertures
perçaient sa voûte; en levant la tête on pouvait voir les étoiles. Tout
autour de la muraille, dans des corbeilles de roseau, s'amoncelaient
des barbes et des chevelures, prémices des adolescences; et, au milieu
de l'appartement circulaire, le corps d'une femme sortait d'une gaine
couverte de mamelles. Grasse, barbue et les paupières baissées, elle
avait l'air de sourire, en croisant ses mains sur le bas de son gros
ventre,--poli par les baisers de la foule.
Puis ils se retrouvèrent à l'air libre, dans un corridor transversal,
où un autel de proportions exiguës s'appuyait contre une porte
d'ivoire. On n'allait point au delà; les prêtres seuls pouvaient
l'ouvrir, car un temple n'était pas un lieu de réunion pour la
multitude, mais la demeure particulière de la divinité.
«--L'entreprise est impossible, disait Mâtho. Tu n'y avais pas songé!
Retournons!» Spendius examinait les murs.
Il voulait le voile, non qu'il eût confiance en sa vertu (Spendius ne
croyait qu'à l'Oracle), mais persuadé que les Carthaginois, s'en voyant
privés, tomberaient dans un grand abattement. Pour trouver quelque
issue, ils firent le tour par derrière.
On apercevait, sous des bosquets de térébinthe, des édicules de forme
différente. Çà et là un phallus de pierre se dressait, et de grands
cerfs erraient tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des
pommes de pin tombées.
Ils revinrent sur leurs pas entre deux longues galeries qui
s'avançaient parallèlement. De petites cellules s'ouvraient au bord.
Des tambourins et des cymbales étaient accrochés à leurs colonnes
de cèdre. Des femmes dormaient en dehors des cellules, étendues sur
des nattes. Leurs corps, tout gras d'onguents, exhalaient une odeur
d'épices et de cassolettes éteintes; elles étaient si couvertes de
tatouage, de colliers, d'anneaux, de vermillon et d'antimoine, qu'on
les eût prises, sans le mouvement de leur poitrine, pour des idoles
ainsi couchées par terre. Des lotus entouraient une fontaine, où
nageaient des poissons pareils à ceux de Salammbô; puis au fond, contre
la muraille du temple, s'étalait une vigne dont les sarments étaient
de verre et les grappes d'émeraude; les rayons des pierres précieuses
faisaient des jeux de lumière, entre les colonnes peintes, sur les
visages endormis.
Mâtho suffoquait dans la chaude atmosphère que rabattaient sur lui
les cloisons de cèdre. Tous ces symboles de la fécondation, ces
parfums, ces rayonnements, ces haleines l'accablaient. A travers les
éblouissements mystiques, il songeait à Salammbô. Elle se confondait
avec la Déesse elle-même; et son amour s'en dégageait plus fort, comme
les grands lotus qui s'épanouissaient sur la profondeur des eaux.
Spendius calculait quelle somme d'argent il aurait autrefois gagnée à
vendre ces femmes; et, d'un coup d'œil rapide, en passant, il pesait
les colliers d'or.
Le temple était, de ce côté comme de l'autre, impénétrable. Ils
revinrent derrière la première chambre. Pendant que Spendius cherchait,
furetait, Mâtho, prosterné devant la porte, implorait Tanit. Il la
suppliait de ne point permettre ce sacrilège. Il tâchait de l'adoucir
avec des mots caressants, comme on fait à une personne irritée.
Spendius remarqua au-dessus de la porte une ouverture étroite.
«--Lève-toi!» dit-il à Mâtho, et il le fit s'adosser contre le mur,
tout debout. Alors, posant un pied dans ses mains, puis un autre sur
sa tête, il parvint jusqu'à la hauteur du soupirail, s'y engagea
et disparut. Puis Mâtho sentit tomber sur son épaule une corde à
nœuds, celle que Spendius avait enroulée autour de son corps avant de
s'engager dans les citernes; et, s'y appuyant des deux mains, bientôt
il se trouva près de lui dans une grande salle pleine d'ombre.
De pareils attentats étaient une chose extraordinaire. L'insuffisance
des moyens pour les prévenir témoignait assez qu'on les jugeait
impossibles. La terreur, plus que les murs, défendait les sanctuaires.
Mâtho, à chaque pas, s'attendait à mourir.
Une lueur vacillait au fond des ténèbres; ils s'en rapprochèrent.
C'était une lampe qui brûlait dans une coquille sur le piédestal
d'une statue, coiffée du bonnet des Cabires. Des disques en diamant
parsemaient sa longue robe bleue; et des chaînes, qui s'enfonçaient
sous les dalles, l'attachaient au sol par les talons. Mâtho retint un
cri. Il balbutiait:--«Ah! la voilà! la voilà!» Spendius prit la lampe,
afin de s'éclairer.
«--Quel impie tu es!» murmura Mâtho. Il le suivait pourtant.
L'appartement où ils entrèrent n'avait rien qu'une peinture noire
représentant une autre femme. Ses jambes montaient jusqu'au haut de la
muraille. Son corps occupait le plafond tout entier. De son nombril
pendait à un fil un œuf énorme, et elle retombait sur l'autre mur,
la tête en bas, jusqu'au niveau des dalles, où atteignaient ses doigts
pointus.
Pour passer plus loin, ils écartèrent une tapisserie; mais le vent
souffla, et la lumière s'éteignit.
Alors ils errèrent, perdus dans les complications de l'architecture.
Tout à coup, ils sentirent sous leurs pieds quelque chose d'une douceur
étrange. Des étincelles pétillaient, jaillissaient; ils marchaient dans
du feu. Spendius tâta le sol et reconnut qu'il était soigneusement
tapissé avec des peaux de lynx; puis il leur sembla qu'une grosse
corde mouillée, froide et visqueuse glissait entre leurs jambes. Des
fissures, taillées dans la muraille, laissaient tomber de minces
rayons blancs. Ils s'avançaient à ces lueurs incertaines. Enfin ils
distinguèrent un grand serpent noir. Il s'élança vite et disparut.
«--Fuyons!--s'écria Mâtho.--C'est elle! je la sens; elle vient.
«--Eh non!--répondit Spendius,--le temple est vide.»
Une lumière éblouissante leur fit baisser les yeux. Puis ils aperçurent
tout à l'entour une infinité de bêtes, efflanquées, haletantes,
hérissant leurs griffes, et confondues les unes par-dessus les autres
dans un désordre mystérieux qui épouvantait. Des serpents avaient des
pieds, des taureaux avaient des ailes, des poissons à têtes d'homme
dévoraient des fruits, des fleurs s'épanouissaient dans la mâchoire
des crocodiles, et des éléphants, la trompe levée, passaient en
plein azur, orgueilleusement, comme des aigles. Un effort terrible
distendait leurs membres incomplets ou multipliés. Ils avaient l'air,
en tirant la langue, de vouloir faire sortir leur âme; et toutes les
formes se trouvaient là, comme si le réceptacle des germes, crevant
dans une éclosion soudaine, se fût vidé sur les murs de la salle.
Douze globes de cristal bleu la bordaient circulairement, supportés
par des monstres qui ressemblaient à des tigres. Leurs prunelles
saillissaient comme les yeux des escargots, et courbant leurs reins
trapus, ils se tournaient vers le fond, où resplendissait, sur un char
d'ivoire, la Rabbet suprême, l'Omniféconde, la dernière inventée.
Des écailles, des plumes, des fleurs et des oiseaux lui montaient
jusqu'au ventre. Pour pendants d'oreilles elle avait des cymbales
d'argent qui lui battaient sur les joues. Ses grands yeux fixes vous
regardaient; une pierre lumineuse, enchâssée à son front dans un
symbole obscène, éclairait toute la salle, en se reflétant au-dessus de
la porte, sur des miroirs de cuivre rouge.
Mâtho fit un pas; une dalle fléchit sous ses talons, et voilà que
les sphères se mirent à tourner, les monstres à rugir; une musique
s'éleva, mélodieuse et ronflante comme l'harmonie des planètes; l'âme
tumultueuse de Tanit ruisselait épandue. Elle allait se lever, grande
comme la salle, avec les bras ouverts. Tout à coup les monstres
fermèrent la gueule; les globes de cristal ne tournaient plus.
Puis une modulation lugubre, pendant quelque temps, se traîna dans
l'air et s'éteignit enfin.
«--Le voile?» dit Spendius.
Nulle part on ne l'apercevait. Où donc se trouvait-il? Comment le
découvrir? Et si les prêtres l'avaient caché? Mâtho éprouvait un
déchirement au cœur et comme une déception dans sa foi.
«--Par ici!» chuchota Spendius. Une inspiration le guidait. Il entraîna
Mâtho derrière le char de Tanit, où une fente, large d'une coudée,
coupait la muraille du haut en bas.
Alors ils pénétrèrent dans une petite salle ronde, et si élevée qu'elle
ressemblait à l'intérieur d'une colonne. Il y avait au milieu une
grosse pierre noire à demi sphérique comme un tambourin; des flammes
brûlaient dessus; un cône d'ébène se dressait par derrière, portant une
tête et deux bras.
Au delà on aurait dit un nuage où étincelaient des étoiles; des figures
apparaissaient dans les profondeurs de ses plis; Eschmoûn avec les
Cabires, quelques-uns des monstres déjà vus, les bêtes sacrées des
Babyloniens, puis d'autres, qu'ils ne connaissaient pas. Cela passait
comme un manteau sous le visage de l'idole, et, remontant étalé sur
le mur, s'accrochait par les angles, tout à la fois bleuâtre comme
la nuit, jaune comme l'aurore, pourpre comme le soleil, nombreux,
diaphane, étincelant, léger. C'était le manteau de la Déesse, le zaïmph
saint que l'on ne pouvait voir.
Ils pâlirent l'un et l'autre.
«--Prends-le!» dit enfin Mâtho.
Spendius n'hésita pas; et, s'appuyant sur l'idole, il décrocha le
voile, qui s'affaissa par terre. Mâtho posa la main dessus; puis il
entra sa tête par l'ouverture, puis il s'en enveloppa le corps, et il
écartait les bras pour le mieux contempler.
«--Partons!» dit Spendius.
Mâtho, en haletant, restait les yeux fixés sur les dalles.
Tout à coup il s'écria:
«--Mais si j'allais chez elle? Je n'ai plus peur de sa beauté! Que
pourrait-elle faire contre moi! Me voilà plus qu'un homme, maintenant.
Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer! Un élan
m'emporte? Salammbô! Salammbô! je suis ton maître!»
Sa voix tonnait. Il semblait à Spendius de taille plus haute et
transfiguré.
Un bruit de pas se rapprocha, une porte s'ouvrit, et un homme apparut,
un prêtre, avec son haut bonnet et les yeux écarquillés. Avant qu'il
eût fait un geste, Spendius s'était précipité, et l'étreignant à pleins
bras, lui avait enfoncé dans les flancs ses deux poignards. La tête
sonna sur les dalles.
Puis, immobiles comme le cadavre, ils restèrent pendant quelque
temps à écouter. On n'entendait que le murmure du vent par la porte
entr'ouverte.
Elle donnait sur un passage resserré. Spendius s'y engagea, Mâtho le
suivit, et ils se trouvèrent presque immédiatement dans la troisième
enceinte, entre les portiques latéraux, où étaient les habitations des
prêtres.
Derrière les cellules il devait y avoir, pour sortir, un chemin plus
court. Ils se hâtèrent.
Spendius, s'accroupissant au bord de la fontaine, lava ses mains
sanglantes. Les femmes dormaient. La vigne d'émeraude brillait. Ils se
remirent en marche.
Quelqu'un, sous les arbres, courait derrière eux; et Mâtho, qui portait
le voile, sentit plusieurs fois qu'on le tirait par en bas, tout
doucement. C'était un grand cynocéphale, un de ceux qui vivaient libres
dans l'enceinte de la Déesse. Comme s'il avait eu conscience du vol, il
se cramponnait au manteau. Cependant il n'osait le battre, dans la peur
de faire redoubler ses cris; soudain sa colère s'apaisa, et il trottait
près d'eux, côte à côte, en balançant son corps, avec ses longs bras
qui pendaient. Puis, à la barrière, d'un bond, il s'élança dans un
palmier.
Quand ils furent sortis de la dernière enceinte, ils se dirigèrent
vers le palais d'Hamilcar, Spendius comprenant qu'il était inutile de
vouloir en détourner Mâtho.
Ils prirent par la rue des Tanneurs, la place de Muthumbal, le marché
aux herbes et le carrefour de Cynasyn. A l'angle d'un mur, un homme se
recula, effrayé par cette chose étincelante qui traversait les ténèbres.
«--Cache le zaïmph!» dit Spendius.
D'autres gens les croisèrent; mais ils n'en furent pas aperçus.
Enfin ils reconnurent les maisons de Mégara.
Le phare, bâti par derrière, au sommet de la falaise, illuminait
le ciel d'une grande clarté rouge, et l'ombre du palais, avec ses
terrasses superposées, se projetait sur les jardins comme une
monstrueuse pyramide. Ils entrèrent par la haie de jujubiers, en
abattant les branches à coups de poignard.
Tout gardait les traces du festin des Mercenaires.
Les parcs étaient rompus, les rigoles taries, les portes de l'ergastule
ouvertes. Personne n'apparaissait autour des cuisines ni des celliers.
Ils s'étonnaient de ce silence, interrompu quelquefois par le souffle
rauque des éléphants qui s'agitaient dans leurs entraves, et la
crépitation du phare où flambait un bûcher d'aloès.
Mâtho, cependant, répétait:
«--Où est-elle? je veux la voir! Conduis-moi!
«--C'est une démence! disait Spendius.--Elle appellera, ses esclaves
accourront, et, malgré ta force, tu mourras!»
Ils atteignirent ainsi l'escalier des galères. Mâtho leva la tête, et
il crut apercevoir, tout en haut, une vague clarté rayonnante et douce.
Spendius voulut le retenir; il s'élança sur les marches.
En se retrouvant aux places où il l'avait déjà vue, l'intervalle des
jours écoulés s'effaça dans sa mémoire. Tout à l'heure elle chantait
entre les tables; elle avait disparu, et depuis lors il montait
continuellement cet escalier. Le ciel, sur sa tête, était couvert de
feux; la mer emplissait l'horizon; à chacun de ses pas une immensité
plus large l'entourait, et il continuait à gravir avec l'étrange
facilité que l'on éprouve dans les rêves.
Le bruissement du voile frôlant contre les pierres lui rappela son
pouvoir nouveau; dans l'excès de son espérance, il ne savait plus ce
qu'il devait faire; cette incertitude l'intimida.
De temps à autre, il collait son visage contre les baies
quadrangulaires des appartements fermés, et il crut voir dans plusieurs
des personnes endormies.
Le dernier étage, plus étroit, formait comme un dé sur le sommet des
terrasses. Mâtho en fit le tour lentement.
Une lumière laiteuse emplissait les feuilles de talc qui bouchaient
les petites ouvertures de la muraille; et, symétriquement disposées,
elles ressemblaient dans les ténèbres à des rangs de perles fines. Il
reconnut la porte rouge à croix noire. Les battements de son cœur
redoublèrent. Il aurait voulu s'enfuir. Il poussa la porte, elle
s'ouvrit.
Une lampe en forme de galère brûlait suspendue dans le lointain de la
chambre; et trois rayons, qui s'échappaient de sa carène d'argent,
tremblaient sur les hauts lambris, couverts de peinture rouge à bandes
noires. Le plafond était un assemblage de poutrelles, portant au
milieu de leur dorure des améthystes et des topazes dans les nœuds
du bois. Sur les deux grands côtés de l'appartement, s'allongeait un
lit très bas fait de courroies blanches; et des cintres, pareils à des
coquilles, s'ouvraient au-dessus, dans l'épaisseur de la muraille,
laissant déborder quelque vêtement qui pendait jusqu'à terre.
Une marche d'onyx entourait un bassin ovale; de fines pantoufles en
peau de serpent étaient restées sur le bord avec une buire d'albâtre.
La trace d'un pas humide s'apercevait au delà. Des senteurs exquises
s'évaporaient.
Mâtho effleurait les dalles incrustées d'or, de nacre et de verre; et
malgré la polissure du sol, il lui semblait que ses pieds enfonçaient
comme s'il eût marché dans des sables.
Il avait aperçu derrière la lampe d'argent un grand carré d'azur se
tenant en l'air par quatre cordes qui remontaient, et il s'avançait,
les reins courbés, la bouche ouverte.
Des ailes de phénicoptères, emmanchées à des branches de corail noir,
traînaient parmi les coussins de pourpre et les étrilles d'écaille,
les coffrets de cèdre, les spatules d'ivoire. A des cornes d'antilope
étaient enfilés des bagues, des bracelets; et des vases d'argile
rafraîchissaient au vent, dans la fente du mur, sur un treillage de
roseaux. Plusieurs fois il se heurta les pieds, car le sol avait des
niveaux de hauteur inégale qui faisaient dans la chambre comme une
succession d'appartements. Au fond, des balustres d'argent entouraient
un tapis semé de fleurs peintes. Enfin il arriva contre le lit
suspendu, près d'un escabeau d'ébène servant à y monter.
La lumière s'arrêtait au bord;--et l'ombre, telle qu'un grand rideau,
ne découvrait qu'un angle du matelas rouge avec le bout d'un petit pied
nu posant sur la cheville. Mâtho tira la lampe tout doucement.
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