Les Grecs alignèrent sur des rangs parallèles leurs tentes de peaux;
les Ibériens disposèrent en cercle leurs pavillons de toile; les
Gaulois se firent des baraques de planches, les Libyens des cabanes
de pierres sèches, et les Nègres creusèrent dans le sable avec leurs
ongles des fosses pour dormir. Beaucoup, ne sachant où se mettre,
erraient au milieu des bagages et, la nuit, couchaient par terre dans
leurs manteaux troués.
La plaine se développait autour d'eux, toute bordée de montagnes. Çà
et là un palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et
des chênes tachetaient les flancs des précipices. Quelquefois la pluie
d'un orage, telle qu'une longue écharpe, pendait du ciel, tandis que la
campagne restait partout couverte d'azur et de sérénité; puis un vent
tiède chassait des tourbillons de poussière;--et un ruisseau descendait
en cascades des hauteurs de Sicca où se dressait, avec sa toiture
d'or sur des colonnes d'airain, le temple de la Vénus carthaginoise,
dominatrice de la contrée. Elle semblait l'emplir de son âme. Par ces
convulsions des terrains, ces alternatives de la température et ces
jeux de la lumière, elle manifestait l'extravagance de sa force avec la
beauté de son éternel sourire. Les montagnes, à leur sommet, avaient la
forme d'un croissant; d'autres ressemblaient à des poitrines de femmes
tendant leurs seins gonflés, et les Barbares sentaient peser par-dessus
leurs fatigues un accablement qui était plein de délices.
Spendius, avec l'argent de son dromadaire, s'était acheté un esclave.
Il dormait tout le long du jour devant la tente de Mâtho. Souvent il
se réveillait, croyant, dans son rêve, entendre siffler les lanières;
alors il passait les mains sur les cicatrices de ses jambes, à la place
où les fers avaient longtemps porté; puis il se rendormait.
Mâtho acceptait sa compagnie; Spendius, avec un long glaive sur la
cuisse, l'escortait comme un licteur; ou bien Mâtho nonchalamment
s'appuyait du bras sur son épaule, car Spendius était petit.
Un soir qu'ils traversaient ensemble les rues du camp, ils aperçurent
des hommes couverts de manteaux blancs; parmi eux se trouvait
Narr'Havas, le prince des Numides. Mâtho tressaillit.
«--Ton épée! s'écria-t-il; je vais le tuer.
«--Pas encore!» fit Spendius en l'arrêtant. Déjà Narr'Havas s'avançait
vers lui.
Il baisa ses deux pouces en signe d'alliance, rejetant la colère qu'il
avait eue sur l'ivresse du festin; puis il parla longuement contre
Carthage, mais il ne dit pas ce qui l'amenait chez les Barbares.
Était-ce pour les trahir, ou bien la République? se demandait Spendius;
et comme il comptait faire son profit de tous les désordres, il savait
gré à Narr'Havas des futures perfidies dont il le soupçonnait.
Le chef des Numides resta parmi les Mercenaires. Il paraissait vouloir
s'attacher Mâtho. Il lui envoyait des chèvres grasses, de la poudre
d'or et des plumes d'autruche. Le Libyen, ébahi de ces caresses,
hésitait à y répondre ou à s'en exaspérer. Mais Spendius l'apaisait,
et Mâtho se laissait gouverner par l'esclave,--toujours irrésolu et
dans une invincible torpeur, comme ceux qui ont pris autrefois quelque
breuvage dont ils doivent mourir.
Un matin qu'ils partaient tous les trois pour la chasse au lion,
Narr'Havas cacha un poignard dans son manteau. Spendius marcha
continuellement derrière lui, et ils revinrent sans qu'on eût tiré le
poignard.
Une autre fois, Narr'Havas les entraîna fort loin, jusqu'aux limites de
son royaume. Ils arrivèrent dans une gorge étroite; Narr'Havas sourit
en leur déclarant qu'il ne connaissait plus la route; Spendius la
retrouva.
Mais le plus souvent Mâtho, mélancolique comme un augure, s'en allait
dès le soleil levant pour vagabonder dans la campagne. Il s'étendait
sur le sable, et jusqu'au soir y restait immobile.
Il consulta l'un après l'autre tous les devins de l'armée, ceux qui
observent la marche des serpents, ceux qui lisent dans les étoiles,
ceux qui soufflent sur la cendre des morts. Il avala du galbanum, du
seseli et du venin de vipère qui glace le cœur; des femmes nègres,
en chantant au clair de lune des paroles barbares, lui piquèrent la
peau du front avec des stylets d'or; il se chargeait de colliers et
d'amulettes; il invoqua tour à tour Baal, Khamon, Moloch, les sept
Cabires, Tanit et la Vénus des Grecs. Il grava un nom sur une plaque de
cuivre, et il l'enfouit dans le sable au seuil de sa tente. Spendius
l'entendait gémir et parler tout seul.
Une nuit il entra.
Mâtho, nu comme un cadavre, était couché à plat ventre sur une peau de
lion, la face dans les deux mains; une lampe suspendue éclairait ses
armes, accrochées contre le mât de la tente.
«--Tu souffres?--lui dit l'esclave.--Que te faut-il? réponds-moi!»
Et il le secoua par l'épaule en l'appelant plusieurs fois: «Maître!
maître!...»
Mâtho leva vers lui de grands yeux troubles.
«--Écoute!--fit-il à voix basse, avec un doigt sur les lèvres,--c'est
une colère des Dieux! la fille d'Hamilcar me poursuit! J'en ai peur,
Spendius!» Il se serrait contre sa poitrine, comme un enfant épouvanté
par un fantôme.--«Parle-moi! je suis malade! je veux guérir! j'ai tout
essayé! Mais toi, tu sais peut-être des Dieux plus forts, ou quelque
invocation irrésistible?
«--Pourquoi faire?» demanda Spendius.
Il répondit, en se frappant la tête avec ses deux poings:
«--Pour m'en débarrasser!»
Puis il disait, se parlant à lui-même, avec de longs intervalles:
«--Je suis sans doute la victime de quelque holocauste qu'elle aura
promis aux Dieux?... Elle me tient attaché par une chaîne que l'on
n'aperçoit pas. Si je marche, c'est qu'elle s'avance; quand je
m'arrête, elle se repose! Ses yeux me brûlent, j'entends sa voix. Elle
m'environne, elle me pénètre. Il me semble qu'elle est devenue mon âme!
«Et pourtant, il y a entre nous deux comme les flots invisibles
d'un océan sans bornes! Elle est lointaine et tout inaccessible! La
splendeur de sa beauté fait autour d'elle un nuage de lumière; et je
crois, par moments, ne l'avoir jamais vue... qu'elle n'existe pas... et
que tout cela est un songe!»
Mâtho pleurait ainsi dans les ténèbres; les Barbares dormaient.
Spendius, en le regardant, se rappelait les jeunes hommes qui, avec des
vases d'or dans les mains, le suppliaient autrefois, quand il promenait
par les villes son troupeau de courtisanes; une pitié l'émut et il dit:
«--Sois fort, mon maître! Appelle ta volonté et n'implore plus les
Dieux; ils ne se détournent pas aux cris des hommes! Te voilà pleurant
comme un lâche! Tu n'es donc pas humilié qu'une femme te fasse tant
souffrir!
«--Suis-je un enfant?--dit Mâtho.--Crois-tu que je m'attendrisse encore
à leur visage et à leurs chansons? Nous en avions à Drepanum pour
balayer nos écuries. J'en ai possédé au milieu des assauts, sous les
plafonds qui croulaient et quand la catapulte vibrait encore!... Mais
celle-là, Spendius, celle-là!...»
L'esclave l'interrompit:
«--Si elle n'était pas la fille d'Hamilcar...
«--Non!--s'écria Mâtho.--Elle n'a rien d'une autre fille des hommes!
As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils, comme des soleils
sous des arcs de triomphe? Rappelle-toi: quand elle a paru, tous les
flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur
sa poitrine resplendissaient; on sentait derrière elle comme l'odeur
d'un temple, et quelque chose s'échappait de tout son être qui était
plus suave que le vin et plus terrible que la mort. Elle marchait
cependant, et puis elle s'est arrêtée.»
Il resta béant, la tête basse, les prunelles fixes.
«--Mais je le veux! il me la faut! j'en meurs! A l'idée de l'étreindre
dans mes bras, une fureur de joie m'emporte, et cependant je la hais,
Spendius! je voudrais la battre! Que faire? J'ai envie de me vendre
pour devenir son esclave. Tu l'as été, toi! Tu pouvais l'apercevoir;
parle-moi d'elle! Toutes les nuits, n'est-ce pas, elle monte sur
la terrasse de son palais? Ah! les pierres doivent frémir sous ses
sandales et les étoiles se pencher pour la voir!»
Il retomba tout en fureur, et râlant comme un taureau blessé.
Puis Mâtho chanta: «Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle
dont la queue ondulait sur les feuilles mortes, comme un ruisseau
d'argent.» Et en traînant sa voix, il imitait la voix de Salammbô,
tandis que ses mains étendues faisaient comme deux mains légères sur
les cordes d'une lyre.
A toutes les consolations de Spendius, il lui répétait les mêmes
discours; leurs nuits se passaient dans ces gémissements et ces
exhortations.
Mâtho voulut s'étourdir avec du vin. Après ses ivresses il était plus
triste encore. Il essaya de se distraire aux osselets, et il perdit une
à une les plaques d'or de son collier. Il se laissa conduire chez les
servantes de la Déesse; mais il descendit la colline en sanglotant,
comme ceux qui s'en reviennent des funérailles.
Spendius, au contraire, devenait plus hardi et plus gai. On le voyait,
dans les cabarets de feuillages, discourant au milieu des soldats. Il
raccommodait les vieilles cuirasses. Il jonglait avec des poignards.
Il allait pour les malades cueillir des herbes dans les champs. Il
était facétieux, subtil, plein d'inventions et de paroles: les Barbares
s'accoutumaient à ses services; il s'en faisait aimer.
Cependant ils attendaient un ambassadeur de Carthage qui leur
apporterait, sur des mulets, des corbeilles chargées d'or; et toujours
recommençant le même calcul, ils dessinaient avec leurs doigts des
chiffres sur le sable. Chacun, d'avance, arrangeait sa vie; ils
auraient des concubines, des esclaves, des terres; d'autres voulaient
enfouir leur trésor ou le risquer sur un vaisseau. Mais dans ce
désœuvrement les caractères s'irritaient; il y avait de continuelles
disputes entre les cavaliers et les fantassins, les Barbares et les
Grecs, et l'on était sans cesse étourdi par la voix aigre des femmes.
Tous les jours, il survenait des troupeaux d'hommes presque nus,
avec des herbes sur la tête pour se garantir du soleil; c'étaient
les débiteurs des riches Carthaginois, contraints de labourer leurs
terres, et qui s'étaient échappés. Des Libyens affluaient, des paysans
ruinés par les impôts, des bannis, des malfaiteurs. Puis la horde des
marchands, tous les vendeurs de vin et d'huile, furieux de n'être pas
payés, s'en prenaient à la République; Spendius déclamait contre elle.
Bientôt les vivres diminuèrent. On parlait de se porter en masse sur
Carthage et d'appeler les Romains.
Un soir, à l'heure du souper, on entendit des sons lourds et fêlés qui
se rapprochaient, et au loin, quelque chose de rouge apparut dans les
ondulations du terrain.
C'était une grande litière de pourpre, ornée aux angles par des
bouquets de plumes d'autruche. Des chaînes de cristal, avec des
guirlandes de perles, battaient sur sa tenture fermée. Des chameaux la
suivaient en faisant sonner la grosse cloche suspendue à leur poitrail,
et l'on apercevait autour d'eux des cavaliers ayant une armure en
écailles d'or depuis les talons jusqu'aux épaules.
Ils s'arrêtèrent à trois cents pas du camp, pour retirer des étuis
qu'ils portaient en croupe, leur bouclier rond, leur large glaive et
leur casque à la béotienne. Quelques-uns restèrent avec les chameaux;
les autres se remirent en marche. Enfin les enseignes de la République
parurent, c'est-à-dire des bâtons de bois bleu, terminés par des têtes
de cheval ou des pommes de pin. Les Barbares se levèrent tous, en
applaudissant; les femmes se précipitaient vers les gardes de la Légion
et leur baisaient les pieds.
La litière s'avançait sur les épaules de douze Nègres, qui marchaient
d'accord à petits pas rapides. Ils allaient de droite et de gauche, au
hasard, embarrassés par les cordes des tentes, par les bestiaux qui
erraient et les trépieds où cuisaient les viandes. Quelquefois une main
grasse, chargée de bagues, entr'ouvrait la litière; une voix rauque
criait des injures; alors les porteurs s'arrêtaient, puis ils prenaient
une autre route à travers le camp.
Les courtines de pourpre se relevèrent; et l'on découvrit sur un large
oreiller une tête humaine tout impassible et boursouflée; les sourcils
formaient comme deux arcs d'ébène se rejoignant par les pointes; des
paillettes d'or étincelaient dans les cheveux crépus, et la face était
si blême qu'elle semblait saupoudrée avec de la râpure de marbre. Le
reste du corps disparaissait sous les toisons qui emplissaient la
litière.
Les soldats reconnurent dans cet homme ainsi couché le suffète Hannon,
celui qui avait contribué par sa lenteur à faire perdre la bataille des
îles Ægates; et, quant à sa victoire d'Hécatompyle sur les Libyens,
s'il s'était conduit avec clémence, c'était par cupidité, pensaient les
Barbares, car il avait vendu à son compte tous les captifs, bien qu'il
eût déclaré leur mort à la République.
Lorsqu'il eut, pendant quelque temps, cherché une place commode pour
haranguer les soldats, il fit un signe; la litière s'arrêta, et Hannon,
soutenu par deux esclaves, posa ses pieds par terre, en chancelant.
Il avait des bottines en feutre noir, semées de lunes d'argent. Des
bandelettes, comme autour d'une momie, s'enroulaient à ses jambes,
et la chair passait entre les linges croisés. Son ventre débordait
sur la jaquette écarlate qui lui couvrait les cuisses; les plis de
son cou retombaient jusqu'à sa poitrine comme des fanons de bœuf; sa
tunique, où des fleurs étaient peintes, craquait aux aisselles; il
portait une écharpe, une ceinture et un large manteau noir à doubles
manches lacées. L'abondance de ses vêtements, son grand collier de
pierres bleues, ses agrafes d'or et ses lourds pendants d'oreilles ne
rendaient que plus hideuse sa difformité. On aurait dit quelque grosse
idole ébauchée dans un bloc de pierre, car une lèpre pâle, étendue sur
tout son corps, lui donnait l'apparence d'une chose inerte. Cependant
son nez, crochu comme un bec de vautour, se dilatait violemment, afin
d'aspirer l'air, et ses petits yeux, aux cils collés, brillaient d'un
éclat dur et métallique. Il tenait à la main une spatule d'aloès, pour
se gratter la peau.
Enfin, deux hérauts sonnèrent dans leurs cornes d'argent; le tumulte
s'apaisa, et Hannon se mit à parler.
Il commença par faire l'éloge des Dieux et de la République; les
Barbares devaient se féliciter de l'avoir servie. Mais il fallait se
montrer plus raisonnables, les temps étaient durs,--«et si un maître
n'a que trois olives, n'est-il pas juste qu'il en garde deux pour lui»?
Ainsi le vieux suffète entremêlait son discours de proverbes et
d'apologues, tout en faisant des signes de tête pour solliciter quelque
approbation.
Il parlait punique, et ceux qui l'entouraient (les plus alertes
accourus sans leurs armes) étaient des Campaniens, des Gaulois et des
Grecs, si bien que personne dans cette foule ne le comprenait. Hannon
s'en aperçut, il s'arrêta, et il se balançait lourdement, d'une jambe
sur l'autre, en réfléchissant.
L'idée lui vint de convoquer les capitaines; alors ses hérauts
crièrent cet ordre en grec, langage qui, depuis Xanthippe, servait aux
commandements dans les armées carthaginoises.
Les gardes, à coups de fouet, écartèrent la tourbe des soldats, et
bientôt les capitaines des phalanges à la spartiate et les chefs
des cohortes barbares arrivèrent, avec les insignes de leur grade
et l'armure de leur nation. La nuit était tombée, une grande rumeur
circulait par la plaine; çà et là des feux brûlaient; on allait de l'un
à l'autre, on se demandait: «Qu'y a-t-il?» et pourquoi le suffète ne
distribuait pas l'argent.
Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son
trésor était vide. Le tribut des Romains l'accablait. «Nous ne savons
plus que faire!... Elle est bien à plaindre!»
De temps à autre, il se frottait les membres avec sa spatule d'aloès,
ou bien il s'interrompait pour boire dans une coupe d'argent, que lui
tendait un esclave; une tisane faite avec de la cendre de belette et
des asperges bouillies dans du vinaigre; puis il s'essuyait les lèvres
à une serviette d'écarlate et reprenait:
«--Ce qui valait un sicle d'argent vaut aujourd'hui trois shekels d'or,
et les cultures abandonnées pendant la guerre ne rapportent rien!
Nos pêcheries de pourpre sont à peu près perdues, les perles même
deviennent exorbitantes; à peine si nous avons assez d'onguents pour
le service des Dieux! Quant aux choses de la table, je n'en parle pas,
c'est une calamité! Faute de galères, nous manquons d'épices, et l'on
a bien du mal à se fournir de silphium, à cause des rébellions sur
la frontière de Cyrène. La Sicile, où l'on trouvait tant d'esclaves,
nous est maintenant fermée! Hier encore, pour un baigneur et quatre
valets de cuisine, j'ai donné plus d'argent qu'autrefois pour une paire
d'éléphants!»
Il déroula un long morceau de papyrus, et il lut, sans passer un seul
chiffre, toutes les dépenses que le gouvernement avait faites: tant
pour les réparations des temples, pour le dallage des rues, pour
la construction des vaisseaux, pour les pêcheries de corail, pour
l'agrandissement des Syssites, et pour des engins dans les mines, au
pays des Cantabres.
Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n'entendaient le
punique, bien que les Mercenaires se saluassent en cette langue. On
plaçait ordinairement dans les armées des Barbares quelques officiers
carthaginois pour servir d'interprètes; après la guerre ils s'étaient
cachés de peur des vengeances; Hannon n'avait pas songé à les prendre
avec lui; d'ailleurs, sa voix trop sourde se perdait au vent.
Les Grecs, sanglés dans leur ceinturon de fer, tendaient l'oreille,
en s'efforçant à deviner ses paroles, tandis que des montagnards,
couverts de fourrures comme des ours, le regardaient avec défiance
ou bâillaient, appuyés sur leur massue à clous d'airain. Les Gaulois
inattentifs secouaient, en ricanant, leur haute chevelure, et les
hommes du désert écoutaient immobiles, tout encapuchonnés dans leurs
vêtements de laine grise; d'autres arrivaient par derrière; les gardes,
que la cohue poussait, chancelaient sur leurs chevaux; les Nègres
tenaient au bout de leurs bras des branches de sapin enflammées; et le
gros Carthaginois continuait sa harangue, monté sur un tertre de gazon.
Cependant les Barbares s'impatientaient, des murmures s'élevèrent,
chacun l'apostropha. Hannon gesticulait avec sa spatule; ceux qui
voulaient faire taire les autres, criant plus fort, ajoutaient au
tapage.
Tout à coup, un homme d'apparence chétive bondit aux pieds d'Hannon,
arracha la trompette d'un héraut, souffla dedans, et Spendius (car
c'était lui) annonça qu'il allait dire quelque chose d'important. A
cette déclaration, rapidement débitée en cinq langues diverses, grec,
latin, gaulois, libyque et baléare, les capitaines, moitié riant,
moitié surpris, répondirent:--«Parle! parle!»
Spendius hésita; il tremblait; enfin, s'adressant aux Libyens, qui
étaient les plus nombreux, il leur dit:
«--Vous avez tous entendu les horribles menaces de cet homme!»
Hannon ne se récria pas, donc il ne comprenait point le libyque; et,
pour continuer l'expérience, Spendius répéta la même phrase dans les
autres idiomes des Barbares.
Ils se regardèrent étonnés; puis tous, comme d'un accord tacite,
croyant peut-être avoir compris, baissèrent la tête en signe
d'assentiment.
Alors, Spendius commença d'une voix véhémente:
«--Il a d'abord dit que tous les Dieux des autres peuples n'étaient
que des songes près des Dieux de Carthage! Il vous a appelés lâches,
voleurs, menteurs, chiens et fils de chiennes! La République, sans
vous (il a dit cela!), ne serait pas contrainte à payer le tribut
des Romains, et par vos débordements vous l'avez épuisée de parfums,
d'aromates, d'esclaves et de silphium, car vous vous entendez avec les
nomades sur la frontière de Cyrène! Mais les coupables seront punis!
Il a lu l'énumération de leurs supplices; on les fera travailler au
dallage des rues, à l'armement des vaisseaux, à l'embellissement des
Syssites, et l'on enverra les autres gratter la terre dans les mines,
au pays des Cantabres.»
Spendius redit les mêmes choses aux Gaulois, aux Grecs, aux Campaniens,
aux Baléares. En reconnaissant plusieurs des noms propres qui
avaient frappé leurs oreilles, les Mercenaires furent convaincus
qu'il rapportait exactement le discours du suffète. Quelques-uns lui
crièrent:--«Tu mens!» Leurs voix se perdirent dans le tumulte des
autres; Spendius ajouta:
«--N'avez-vous pas vu qu'il a laissé en dehors du camp une réserve de
ses cavaliers? A un signal, ils vont accourir pour vous égorger tous.
Les Barbares se tournèrent de ce côté, et comme la foule s'écartait,
il apparut au milieu d'elle, s'avançant avec la lenteur d'un fantôme,
un être humain tout courbé, maigre, entièrement nu, et caché jusqu'aux
flancs par de longs cheveux hérissés de feuilles sèches, de poussière
et d'épines. Il avait autour des reins et autour des genoux des torchis
de paille, des lambeaux de toile; sa peau molle et terreuse pendait
à ses membres décharnés, comme des haillons sur des branches sèches;
ses mains tremblaient d'un frémissement continu, et il marchait en
s'appuyant sur un bâton d'olivier.
Il arriva auprès des Nègres, qui portaient les flambeaux. Une sorte de
ricanement idiot découvrait ses gencives pâles; ses grands yeux effarés
considéraient la foule des Barbares autour de lui.
Mais, poussant un cri d'effroi, il se jeta derrière eux, et il
s'abritait de leurs corps; il bégayait: «Les voilà! les voilà!» en
montrant les gardes du suffète, immobiles dans leurs armures luisantes.
Leurs chevaux piaffaient, éblouis par la lueur des torches: elles
pétillaient dans les ténèbres; le spectre humain se débattait et
hurlait:
«--Ils les ont tués!»
A ces mots qu'il criait en baléare, des Baléares arrivèrent et le
reconnurent; sans leur répondre il répétait:
«--Oui, tués tous, tous! écrasés comme des raisins! Les beaux jeunes
hommes! les frondeurs! mes compagnons, les vôtres!»
On lui fit boire du vin, et il pleura; puis il se répandit en paroles.
Spendius avait peine à contenir sa joie,--tout en expliquant aux
Grecs et aux Libyens les choses horribles que racontait Zarxas; il
n'y pouvait croire, tant elles survenaient à propos. Les Baléares
pâlissaient, en apprenant comment avaient péri leurs compagnons.
C'était une troupe de trois cents frondeurs, débarqués la veille, et
qui, ce jour-là, avaient dormi trop tard. Quand ils arrivèrent sur la
place de Khamon, les Barbares étaient partis, et ils se trouvaient sans
défense, leurs balles d'argile ayant été mises sur les chameaux avec
le reste des bagages. On les laissa s'engager dans la rue de Satheb,
jusqu'à la porte de chêne doublée de plaques d'airain; et le peuple,
d'un seul mouvement, s'était poussé contre eux.
En effet, les soldats se rappelèrent un grand cri; Spendius, qui fuyait
en tête des colonnes, ne l'avait pas entendu.
Puis, les cadavres furent placés dans les bras des Dieux Patæques
qui bordaient le temple de Khamon. On leur reprocha tous les crimes
des Mercenaires: leur gourmandise, leurs vols, leurs impiétés, leurs
dédains, et le meurtre des poissons dans le jardin de Salammbô. On
fit à leurs corps d'infâmes mutilations; les prêtres brûlèrent leurs
cheveux pour tourmenter leur âme; on les suspendit par morceaux chez
les marchands de viande; quelques-uns même y enfoncèrent les dents, et
le soir, pour en finir, on alluma des bûchers dans les carrefours.
C'étaient là ces flammes qui luisaient de loin sur le lac. Quelques
maisons ayant pris feu, on avait jeté vite par-dessus les murs ce
qui restait de cadavres et d'agonisants; Zarxas jusqu'au lendemain
s'était tenu dans les roseaux, au bord du lac; puis il avait erré
dans la campagne, cherchant l'armée d'après les traces des pas sur la
poussière. Le matin, il se cachait dans les cavernes; le soir, il se
remettait en marche, avec ses plaies saignantes, affamé, malade, vivant
de racines et de charognes; un jour enfin, il aperçut des lances à
l'horizon et il les avait suivies. Sa raison était troublée à force de
terreurs et de misères.
L'indignation des soldats, contenue tant qu'il parlait, éclata comme un
orage; ils voulaient massacrer les gardes avec le suffète. Quelques-uns
s'interposèrent disant qu'il fallait l'entendre, et savoir au moins
s'ils seraient payés. Tous crièrent: «Notre argent!» Hannon leur
répondit qu'il l'avait apporté.
On courut aux avant-postes, et les bagages du suffète arrivèrent
au milieu des tentes, poussés par les Barbares. Sans attendre les
esclaves, ils dénouèrent les corbeilles; ils y trouvèrent des robes
d'hyacinthe, des éponges, des grattoirs, des brosses, des parfums,
et des poinçons en antimoine pour se peindre les yeux;--le tout
appartenant aux gardes, hommes riches accoutumés à ces délicatesses.
Ensuite, on découvrit sur un chameau une grande cuve de bronze:
c'était au suffète pour se donner des bains pendant la route; car il
avait pris toutes sortes de précautions, jusqu'à emporter, dans des
cages, des belettes d'Hécatompyle que l'on brûlait vivantes pour faire
sa tisane. Comme sa maladie lui donnait un grand appétit, il y avait,
de plus, force comestibles et force vins, de la saumure, des viandes
et des poissons au miel, avec des petits pots de Commagène, graisse
d'oie fondue recouverte de neige et de paille hachée. La provision
en était considérable; à mesure que l'on ouvrait les corbeilles,
il en apparaissait: et des rires s'élevaient comme des flots qui
s'entre-choquent.
Quant à la solde des Mercenaires, elle emplissait, à peu près, deux
couffes de sparterie; on voyait même, dans l'une, de ces rondelles en
cuir dont la République se servait pour ménager le numéraire; et comme
les Barbares paraissaient fort surpris, Hannon leur déclara que, leurs
comptes étant trop difficiles, les Anciens n'avaient pas eu le loisir
de les examiner. On leur envoyait cela en attendant.
Alors tout fut renversé, bouleversé: les mulets, les valets, la
litière, les provisions, les bagages. Les soldats prirent la monnaie
dans les sacs pour lapider Hannon. A grand'peine il put monter sur un
âne; il s'enfuyait en se cramponnant aux poils, hurlant, pleurant,
secoué, meurtri, et appelant sur l'armée la malédiction de tous
les Dieux. Son large collier de pierreries rebondissait jusqu'à
ses oreilles. Il retenait avec ses dents son manteau trop long qui
traînait, et de loin les Barbares lui criaient:--«Va-t'en, lâche!
pourceau! égout de Moloch! sue ton or et ta peste! plus vite! plus
vite!» L'escorte en déroute galopait à ses côtés.
La fureur des Barbares ne s'apaisa pas. Ils se rappelèrent que
plusieurs d'entre eux, partis pour Carthage, n'en étaient pas revenus;
on les avait tués sans doute? Tant d'injustice les exaspéra, et ils se
mirent à arracher les piquets des tentes, à rouler leurs manteaux, à
brider leurs chevaux; chacun prit son casque et son épée, en un instant
tout fut prêt. Ceux qui n'avaient pas d'armes s'élancèrent dans les
bois pour se couper des bâtons.
Le jour se levait; les gens de Sicca réveillés s'agitaient dans les
rues. «Ils vont à Carthage», disait-on, et cette rumeur bientôt
s'étendit par la contrée.
De chaque sentier, de chaque ravin, il surgissait des hommes. On
apercevait les pasteurs, qui descendaient les montagnes en courant.
Quand les Barbares furent partis, Spendius fit le tour de la plaine,
monté sur un étalon punique, et avec son esclave qui menait un
troisième cheval.
Une seule tente était restée. Spendius y entra.
«--Debout, maître! lève-toi! nous partons!»
«--Où donc allez-vous?» demanda Mâtho.
«--A Carthage!» cria Spendius.
Mâtho bondit sur le cheval que l'esclave tenait à la porte.
III
SALAMMBÔ
La lune se levait à ras des flots; et, sur la ville encore couverte
de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient: le timon
d'un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l'angle
d'un mur, un collier d'or à la poitrine d'un dieu. Les boules de verre
sur les toits des temples rayonnaient çà et là comme de gros diamants.
Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient
des masses plus sombres dans l'obscurité; et au bas de Malqua, des
filets de pêcheurs s'étendaient d'une maison à l'autre, comme de
gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n'entendait plus
le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l'eau au dernier
étage des palais; et au milieu des terrasses les chameaux reposaient
tranquillement couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les
portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons; l'ombre
des colosses s'allongeait sur les places désertes; au loin quelquefois
la fumée d'un sacrifice brûlant encore s'échappait par les tuiles de
bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d'aromates les
senteurs de la marine et l'exhalaison des murailles, chauffées par
le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient,
car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné
de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les
bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu'au delà,
sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau
d'argent. La voûte du ciel bleu s'enfonçait à l'horizon, d'un côté dans
le poudroiement des plaines, de l'autre dans les brumes de la mer, et
sur le sommet de l'Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple
d'Eschmoûn se balançaient, et faisaient un murmure, comme les flots
réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.
Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave
qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.
Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d'ivoire, couvert
de peaux de lynx avec des coussins en plumes de perroquet, animal
fatidique consacré aux Dieux, et dans les quatre coins s'élevaient
quatre longues cassolettes remplies de nard, d'encens, de cinnamome
et de myrrhe. L'esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l'étoile
polaire; elle salua lentement les quatre points du ciel et s'agenouilla
sur le sol parmi la poudre d'azur qui était semée d'étoiles d'or à
l'imitation du firmament. Puis, les deux coudes contre les flancs, les
avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête
sous les rayons de la lune, elle dit:
«--O Rabbetna!... Baalet!... Tanit!» et sa voix se traînait
d'une façon plaintive, comme pour appeler quelqu'un.--«Anaïtis!
Astarté! Derceto! Astoreth! Mylitta! Athara! Elissa! Tiratha!...
Par les symboles cachés,--par les cistres résonnants,--par les
sillons de la terre,--par l'éternel silence et par l'éternelle
fécondité,--dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô
Reine des choses humides, salut!»
Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front
dans la poussière, les bras allongés.
Son esclave la releva lestement, car il fallait, d'après les rites, que
quelqu'un vînt arracher le suppliant à sa prosternation: c'était lui
dire que les Dieux l'agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait
jamais à ce devoir de piété.
Des marchands de la Gétulie Darytienne l'avaient toute petite apportée
à Carthage; et après son affranchissement elle n'avait pas voulu
abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée
d'un large trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les
hanches, descendait sur ses chevilles, où s'entre-choquaient deux
cercles d'étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique.
Des aiguilles d'argent très longues faisaient un soleil derrière sa
tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait
auprès du lit, plus droite qu'un hermès et les paupières baissées.
Salammbô s'avança jusqu'au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant,
parcoururent l'horizon; puis ils s'abaissèrent sur la ville endormie,
et le soupir qu'elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler
d'un bout à l'autre la longue simarre blanche qui pendait autour
d'elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées
disparaissaient sous un amas d'émeraudes, ses cheveux à l'abandon
emplissaient un réseau en fils de pourpre.
Elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles
des fragments d'hymne, elle murmura:
«--Que tu tournes légèrement, soutenue par l'éther impalpable! Il
se polit autour de toi, et c'est le mouvement de ton agitation qui
distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et
décroîs, s'allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les
taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des
enfantements! Tu gonfles les coquillages! Tu fais bouillonner les vins!
Tu putréfies les cadavres! Tu formes les perles au fond de la mer!
«Et tous les germes, ô Déesse! fermentent dans les obscures profondeurs
de ton humidité.
«Quand tu parais, il s'épand une quiétude sur la terre; les fleurs
se ferment, les flots s'apaisent, les hommes fatigués s'étendent la
poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes,
comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce,
lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine!»
Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes,
dans l'échancrure de ses deux sommets, de l'autre côté du golfe. Il
y avait en dessous une petite étoile et tout autour un cercle pâle.
Salammbô reprit:
«--Mais tu es terrible maîtresse!... C'est par toi que se produisent
les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs; tes yeux
dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes
les fois que tu rajeunis.
«Où donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpétuellement? Tantôt
mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans
mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui
garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts
comme la roue d'un char.
«O Tanit! tu m'aimes, n'est-ce pas? Je t'ai tant regardée! Mais non! tu
cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile.
«Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d'argent, car
mon cœur est triste!»
L'esclave souleva une sorte de harpe en bois d'ébène plus haute
qu'elle, et triangulaire comme un delta; elle en fixa la pointe dans un
globe de cristal, et des deux bras se mit à jouer.
Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement
d'abeilles, et, de plus en plus sonores, ils s'envolaient dans la nuit
avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au
sommet de l'Acropole.
«--Tais-toi!» s'écria Salammbô.
«-Qu'as-tu donc, maîtresse? La brise qui souffle, un nuage qui passe,
tout à présent t'inquiète et t'agite!
«--Je ne sais», dit-elle.
«--Tu te fatigues à des prières trop longues!
«--Oh! Taanach, je voudrais m'y dissoudre comme une fleur dans du vin!
«--C'est peut-être la fumée de tes parfums?
«--Non!--dit Salammbô;--l'esprit des Dieux habite dans les bonnes
odeurs.»
Alors l'esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la
contrée de l'ambre, derrière les colonnes de Melkarth.--«Mais s'il ne
revient pas,--disait-elle,--il te faudra, puisque c'était sa volonté,
choisir un époux parmi les fils des Anciens; et ton chagrin s'en ira
dans les bras d'un homme.»
«--Pourquoi?» demanda la jeune fille. Tous ceux qu'elle avait aperçus
lui faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres
grossiers.
«--Quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de
chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix
m'appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il
m'étouffe, je vais mourir; et puis, quelque chose de suave, coulant de
mon front jusqu'à mes pieds, passe dans ma chair... c'est une caresse
qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur
moi. Oh! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot
des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être
qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère!»
Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille,
pâle et légère comme la lune avec son blanc vêtement. Puis elle
retomba sur la couche d'ivoire, haletante; mais Taanach lui passa
autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir
les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte:--«Va me
chercher Schahabarim.»
Son père n'avait pas voulu qu'elle entrât dans le collège des
prêtresses, ni même qu'on lui fît rien connaître de la Tanit populaire.
Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si
bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais; sa mère depuis
longtemps était morte.
Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les
purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps
saturé de parfums, l'âme pleine de prières. Jamais elle n'avait goûté
de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses
talons dans la maison d'un mort.
Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant
par des formes différentes, des cultes souvent contradictoires
témoignaient à la fois du même principe, et Salammbô adorait la Déesse
en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur
la vierge; quand l'astre allait en diminuant, Salammbô s'affaiblissait.
Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une
éclipse, elle avait manqué mourir.
Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses
sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d'obsessions d'autant plus
fortes qu'elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées
par elle.
Sans cesse la fille d'Hamilcar s'inquiétait de Tanit. Elle avait
appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu'elle répétait
sans qu'ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de
pénétrer dans les profondeurs de son dogme, elle voulait connaître
au plus secret du temple la vieille idole avec le manteau magnifique
d'où dépendaient les destinées de Carthage,--car l'idée d'un dieu ne
se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir
son simulacre, c'était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque
sorte, le dominer.
Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d'or
que Schahabarim portait au bas de son vêtement.
Il monta les escaliers; puis, dès le seuil de la terrasse, il s'arrêta
en croisant les bras.
Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d'un sépulcre; son long
corps maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots
qui alternaient sur ses talons avec des pommes d'émeraude. Il avait
les membres débiles, le crâne oblique, le menton pointu; sa peau
semblait froide à toucher, et sa face jaune, que des rides profondes
labouraient, comme contractée dans un désir, dans un chagrin éternel.
C'était le grand-prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.
«--Parle! dit-il. Que veux-tu?
«--J'espérais... tu m'avais presque promis...» Elle balbutiait, elle
se troubla; puis tout à coup:--«Pourquoi me méprises-tu? qu'ai-je donc
oublié dans les rites? Tu es mon maître, et tu m'as dit que personne
comme moi ne s'entendait aux choses de la Déesse: mais il y en a que tu
ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père?»
Schahabarim se rappela les ordres d'Hamilcar; il répondit:
«--Non, je n'ai plus rien à t'apprendre!
«--Un génie--reprit-elle--me pousse à cet amour. J'ai gravi les marches
d'Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences; j'ai dormi sous
l'olivier d'or de Melkarth, patron des colonies tyriennes; j'ai poussé
les portes de Baal Khamon, éclaireur et fertilisateur; sacrifié aux
Cabires souterrains, aux dieux des bois, des vents, des fleuves et
des montagnes; mais tous sont trop loin, trop haut, trop insensibles,
comprends-tu? tandis qu'Elle, je la sens mêlée à ma vie; elle emplit
mon âme, et je tressaille à des élancements intérieurs comme si elle
bondissait pour s'échapper. Il me semble que je vais entendre sa voix,
apercevoir sa figure, des éclairs m'éblouissent; puis je retombe dans
les ténèbres.»
Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.
Enfin, il fit signe d'écarter l'esclave, qui n'était pas de race
chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans
l'air, commença:
«--Avant les Dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle
flottait, lourd et indistinct comme la conscience d'un homme dans un
rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la
Nue sortit la Matière primitive. C'était une eau bourbeuse, noire,
glacée, profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties
incohérentes des formes à naître et qui sont peintes sur la paroi des
sanctuaires.
Puis la Matière se condensa. Elle devint un œuf. Il se rompit. Une
moitié forma la terre, l'autre le firmament. Le soleil, la lune, les
vents, les nuages parurent; et, au fracas de la foudre, les animaux
intelligents s'éveillèrent. Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère
étoilée; Khamon rayonna dans le soleil; Melkarth, avec ses bras, le
poussa derrière Gadès; les Cabirim descendirent sous les volcans, et
Rabbetna telle qu'une nourrice, se pencha sur le monde, versant sa
lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau.
«--Et après?» dit-elle.
Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des
perspectives plus hautes; mais le désir de la vierge se ralluma sous
ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant à moitié, reprit:
«Elle inspire et gouverne les amours des hommes.
«--Les amours des hommes!» répéta Salammbô, rêvant.
«--Elle est l'âme de Carthage,--continua le prêtre; et bien qu'elle
soit partout épandue, c'est ici qu'elle demeure, sous le voile sacré.
«--O père!--s'écria Salammbô,--je la verrai, n'est-ce pas? tu m'y
conduiras! Depuis longtemps j'hésitais; la curiosité de sa forme me
dévore. Pitié! secours-moi! partons!»
Il la repoussa d'un geste véhément et plein d'orgueil.
«--Jamais! ne sais-tu pas qu'on en meurt? Les Baals hermaphrodites ne
se dévoilent que pour nous seuls, hommes par l'esprit et femmes par la
faiblesse. Ton désir est un sacrilège; satisfais-toi avec la science
que tu possèdes!»
Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles
en signe de repentir; et elle sanglotait, écrasée par la parole
du prêtre, pleine à la fois de colère contre lui, de terreur et
d'humiliation. Schahabarim, debout, restait insensible. Il la regardait
de haut en bas frémissante à ses pieds; et il éprouvait une sorte de
joie en la voyant souffrir pour sa divinité, qu'il ne pouvait, lui non
plus, étreindre tout entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent
froid soufflait, de petits nuages couraient dans le ciel plus pâle.
Tout à coup, il aperçut à l'horizon, derrière Tunis, comme des
brouillards légers, qui se traînaient contre le sol; puis ce fut un
grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans les
tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des
lances, des boucliers parurent. C'était l'armée des Barbares qui
s'avançait sur Carthage.
IV
SOUS LES MURS DE CARTHAGE.
Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant à pied, pâles,
essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant
l'armée. En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca, pour venir
à Carthage et tout exterminer.
On ferma les portes. Les Barbares presque aussitôt parurent; mais ils
s'arrêtèrent au milieu de l'isthme, sur le bord du lac.
D'abord ils n'annoncèrent rien d'hostile. Plusieurs s'approchèrent avec
des palmes à la main. Ils furent repoussés à coups de flèches, tant la
terreur était grande.
Le matin et à la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois erraient
le long des murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé
soigneusement d'un manteau, et dont la figure disparaissait sous
une visière très basse. Il restait pendant des heures à regarder
l'aqueduc, et avec une telle persistance, qu'il voulait sans doute
égarer les Carthaginois sur ses véritables desseins. Un autre homme
l'accompagnait, une sorte de géant qui marchait tête nue.
Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l'isthme:
d'abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, enfin par un
mur, haut de trente coudées, en pierres de taille, et à double étage.
Il contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins
pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d'autres
écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions d'orge et les
harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats avec les
armures et tout le matériel de guerre. Des tours s'élevaient sur le
second étage, toutes garnies de créneaux, et qui portaient en dehors
des boucliers de bronze, suspendus à des crampons.
Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le
quartier des gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des
mâts où séchaient des voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses
des fourneaux d'argile pour cuire la saumure.
Par derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons
de forme cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets,
en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des temples
faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs,
diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient à des
distances inégales; d'innombrables ruelles, s'entre-croisant, la
coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux
quartiers, maintenant confondues; elles se levaient çà et là comme de
grands écueils, ou allongeaient des pans énormes,--à demi couverts de
fleurs, noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des
rues passaient dans leurs ouvertures béantes comme des fleuves sous des
ponts.
La colline de l'Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un
désordre de monuments. C'étaient des temples à colonnes torses avec
des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres
sèches à bandes d'azur, des coupoles de cuivre, des architraves de
marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur
pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient
aux frontons; les volutes se déroulaient entre les colonnades; des
murailles de granit supportaient des cloisons de tuile; tout cela
montait l'un sur l'autre en se cachant à demi, d'une façon merveilleuse
et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des
souvenirs de patries oubliées.
Derrière l'Acropole, dans des terrains rouges, le chemin des
Mappales, bordé de tombeaux, s'allongeait en ligne droite du rivage
aux catacombes; de larges habitations s'espaçaient ensuite dans des
jardins, et ce troisième quartier, Mégara, la ville neuve, allait
jusqu'au bord de la falaise, où se dressait un phare géant qui flambait
toutes les nuits.
Carthage se déployait ainsi devant les soldats établis dans la plaine.
De loin ils reconnaissaient les marchés, les carrefours; ils se
disputaient sur l'emplacement des temples. Celui de Khamon, en face
des Syssites, avait des tuiles d'or; Melkarth, à la gauche d'Eschmoûn,
portait sur sa toiture des branches de corail; Tanit, au delà,
arrondissait dans les palmiers sa coupole de cuivre; le noir Moloch
était au bas des citernes, du côté du phare. L'on voyait à l'angle
des frontons, sur le sommet des murs, au coin des places, partout,
des divinités à tête hideuse, colossales ou trapues, avec des ventres
énormes, ou démesurément aplaties, ouvrant la gueule, écartant les
bras, tenant à la main des fourches, des chaînes ou des javelots; et le
bleu de la mer s'étalait au fond des rues, que la perspective rendait
encore plus escarpées.
Un peuple tumultueux du matin au soir les emplissait; de jeunes
garçons, agitant des sonnettes, criaient à la porte des bains; les
boutiques de boissons chaudes fumaient, l'air retentissait du tapage
des enclumes, les coqs blancs consacrés au soleil chantaient sur les
terrasses, les bœufs que l'on égorgeait mugissaient dans les temples,
des esclaves couraient avec des corbeilles sur leur tête; et, dans
l'enfoncement des portiques, quelque prêtre apparaissait, drapé d'un
manteau sombre, nu-pieds et en bonnet pointu.
Ce spectacle de Carthage irritait les Barbares. Ils l'admiraient,
ils l'exécraient, ils auraient voulu tout à la fois l'anéantir et
l'habiter. Mais qu'y avait-il dans le port militaire, défendu par une
triple muraille? Puis, derrière la ville, au fond de Mégara, plus haut
que l'Acropole, apparaissait le palais d'Hamilcar.
Les yeux de Mâtho à chaque instant s'y portaient. Il montait dans les
oliviers, et il se penchait, la main étendue au bord des sourcils.
Les jardins étaient vides, et la porte rouge à croix noire restait
constamment fermée.
Plus de vingt fois il fit le tour des remparts, cherchant quelque
brèche pour entrer. Une nuit, il se jeta dans le golfe, et, pendant
trois heures, il nagea tout d'une haleine. Il arriva au bas des
Mappales, voulut grimper contre la falaise. Il ensanglanta ses genoux,
brisa ses ongles, puis retomba dans les flots et s'en revint.
Son impuissance l'exaspérait. Il était jaloux de cette Carthage
enfermant Salammbô, comme de quelqu'un qui l'aurait possédée. Ses
énervements l'abandonnèrent et ce fut une ardeur d'action folle et
continuelle. La joue en feu, les yeux irrités, la voix rauque, il
se promenait d'un pas rapide à travers le camp; ou bien, assis sur
le rivage, il frottait avec du sable sa grande épée. Il lançait des
flèches aux vautours qui passaient. Son cœur débordait en paroles
furieuses.
«--Laisse aller ta colère comme un char qui s'emporte,--disait
Spendius.--Crie, blasphème, ravage et tue. La douleur s'apaise avec du
sang, et puisque tu ne peux assouvir ton amour, gorge ta haine; elle te
soutiendra!»
Mâtho reprit le commandement de ses soldats. Il les faisait
impitoyablement manœuvrer. On le respectait pour son courage, pour sa
force surtout. D'ailleurs, il inspirait comme une crainte mystique; on
croyait qu'il parlait, la nuit, à des fantômes. Les autres capitaines
s'animèrent de son exemple. L'armée, bientôt, se disciplina. Les
Carthaginois entendaient de leurs maisons la fanfare des buccines qui
réglait les exercices. Enfin, les Barbares se rapprochèrent.
Il aurait fallu pour les écraser dans l'isthme que deux armées pussent
les prendre à la fois par derrière, l'une débarquant au fond du golfe
d'Utique, la seconde à la montagne des Eaux-Chaudes. Mais que faire
avec la seule Légion sacrée, grosse de six mille hommes tout au plus?
S'ils s'inclinaient vers l'Orient, ils allaient se joindre aux Nomades,
intercepter la route de Cyrène et le commerce du désert. S'ils se
repliaient sur l'Occident, la Numidie se soulèverait. Enfin le manque
de vivres les ferait tôt ou tard dévaster, comme des sauterelles,
les campagnes environnantes; les riches tremblaient pour leurs beaux
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