SALAMMBÔ
DE
GUSTAVE FLAUBERT
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE SAINT-BENOIT, 7
1885
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I
LE FESTIN
C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.
Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand
festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Éryx, et
comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils
mangeaient et ils buvaient en pleine liberté.
Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans
le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui
s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du
palais; le commun des soldats était répandu sous les arbres, où l'on
distinguait quantité de bâtiments à toit plat, pressoirs, celliers,
magasins, boulangeries et arsenaux, avec une cour pour les éléphants,
des fosses pour les bêtes féroces, une prison pour les esclaves.
Des figuiers entouraient les cuisines; un bois de sycomores
se prolongeait jusqu'à des masses de verdure, où des grenades
resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers; des vignes,
chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins; un champ
de roses s'épanouissait sous des platanes; de place en place sur des
gazons se balançaient des lis; un sable noir, mêlé à de la poudre de
corail, parsemait les sentiers; et, au milieu, l'avenue des cyprès
faisait d'un bout à l'autre comme une double colonnade d'obélisques
verts.
Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout
au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec
son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque
marche la proue d'une galère vaincue, ses portes rouges écartelées
d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des
scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut
ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche,
aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar.
Le Conseil leur avait désigné sa maison pour y tenir ce festin; les
convalescents, qui couchaient dans le temple d'Eschmoûn, se mettant en
marche dès l'aurore, s'y étaient traînés sur leurs béquilles. A chaque
minute, d'autres arrivaient. Par tous les sentiers, il en débouchait
incessamment, comme des torrents qui se précipitent dans un lac. On
voyait entre les arbres courir les esclaves des cuisines, effarés et
à demi nus; les gazelles sur les pelouses s'enfuyaient en bêlant; le
soleil se couchait, et le parfum des citronniers rendait encore plus
lourde l'exhalaison de cette foule en sueur.
Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des
Lusitaniens, des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On
entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes
celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons
ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris
de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l'Égyptien à
ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens
balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque; des archers de
Cappadoce s'étaient peint de larges fleurs sur le corps, et quelques
Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des
boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de
vermillon, ressemblaient à des statues de corail.
Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour
de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux
les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes,
dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les
derniers venus, debout contre les arbres, regardaient les tables basses
disparaissant à moitié sous des tapis d'écarlate, et attendaient leur
tour.
Les cuisines d'Hamilcar n'étant pas suffisantes, le Conseil leur avait
envoyé des esclaves, de la vaisselle, des lits; et l'on voyait au
milieu du jardin, comme sur un champ de bataille quand on brûle les
morts, de grands feux clairs où rôtissaient des bœufs. Les pains
saupoudrés d'anis alternaient avec les gros fromages plus lourds que
des disques, et les cratères pleins de vin, et les canthares pleins
d'eau auprès des corbeilles en filigrane d'or qui contenaient des
fleurs. La joie de pouvoir enfin se gorger à l'aise dilatait tous les
yeux; çà et là, les chansons commençaient.
D'abord on leur servit des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes
d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de
coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de
froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin, sur des plats
d'ambre jaune.
Ensuite les tables furent couvertes de viandes: antilopes avec leurs
cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux,
gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites
et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient,
au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait
de saumure, de truffes et d'assa fœtida. Les pyramides de fruits
s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait pas oublié
quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses
que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en
abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles
excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux
retroussés sur le sommet de la tête s'arrachaient les pastèques et les
limons qu'ils croquaient avec l'écorce. Des nègres n'ayant jamais vu
de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants rouges. Les
Grecs, rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les
épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de
peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.
La nuit tombait. On retira le velarium étalé sur l'avenue de cyprès, et
l'on apporta des flambeaux.
Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de
porphyre effrayèrent, au haut des cèdres, les singes consacrés à la
lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaieté.
Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain.
Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés
de pierres précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes,
multipliaient l'image élargie des choses; les soldats, se pressant
autour, s'y regardaient avec ébahissement et grimaçaient pour se
faire rire. Ils se lançaient, par-dessus les tables, les escabeaux
d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine gorge tous les
vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés
dans des amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des
tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en
avait des flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes
montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait
à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des
chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s'écroulaient
en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent. A
mesure qu'augmentait leur ivresse, ils se rappelaient de plus en plus
l'injustice de Carthage.
La République, épuisée par la guerre, avait laissé s'accumuler dans la
ville toutes les bandes qui revenaient. Giscon, leur général, avait eu
la prudence de les renvoyer les uns après les autres, pour faciliter
l'acquittement de leur solde, et le Conseil avait cru qu'ils finiraient
par consentir à quelque diminution. Mais on leur en voulait aujourd'hui
de ne pouvoir les payer. Cette dette se confondait dans l'esprit du
peuple avec les trois mille deux cents talents euboïques exigés par
Lutatius; et ils étaient, comme Rome, un ennemi pour Carthage. Les
Mercenaires le comprenaient; aussi leur indignation éclatait en menaces
et en débordements. Enfin, ils demandèrent à se réunir pour célébrer
une de leurs victoires, et le parti de la paix céda, en se vengeant
d'Hamilcar qui avait tant soutenu la guerre. Elle s'était terminée
contre tous ses efforts, si bien que, désespérant de Carthage, il avait
remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires. Désigner son palais
pour les recevoir, c'était attirer sur lui quelque chose de la haine
qu'on leur portait. D'ailleurs, la dépense devait être excessive; il la
subirait presque toute.
Fiers d'avoir fait plier la République, les Mercenaires croyaient
qu'ils allaient enfin s'en retourner chez eux, avec la solde de leur
sang dans le capuchon de leur manteau. Mais leurs fatigues, revues à
travers les vapeurs de l'ivresse, leur semblaient prodigieuses et trop
peu récompensées. Ils se montraient leurs blessures, ils racontaient
leurs combats, leurs voyages et les chasses de leur pays. Ils imitaient
le cri des bêtes féroces, leurs bonds. Puis vinrent les immondes
gageures; ils s'enfonçaient la tête dans les amphores et restaient à
boire sans s'interrompre comme des dromadaires altérés. Un Lusitanien,
de taille gigantesque, portant un homme au bout de chaque bras,
parcourait les tables tout en crachant du feu par les narines. Des
Lacédémoniens, qui n'avaient point ôté leurs cuirasses, sautaient d'un
pas lourd. Quelques-uns s'avançaient comme des femmes en faisant des
gestes obscènes; d'autres se mettaient nus pour combattre, au milieu
des coupes, à la façon des gladiateurs; et une compagnie de Grecs
dansait autour d'un vase où l'on voyait des nymphes, pendant qu'un
nègre tapait avec un os de bœuf sur un bouclier d'airain.
Tout à coup, ils entendirent un chant plaintif, un chant fort et doux,
qui s'abaissait et remontait dans les airs comme le battement d'ailes
d'un oiseau blessé.
C'était la voix des esclaves dans l'ergastule. Des soldats, pour les
délivrer, se levèrent d'un bond et disparurent.
Ils revinrent, chassant au milieu des cris, dans la poussière, une
vingtaine d'hommes que l'on distinguait à leur visage plus pâle. Un
petit bonnet de forme conique, en feutre noir, couvrait leur tête
rasée; ils portaient tous des sandales de bois et faisaient un bruit de
ferrailles comme des chariots en marche.
Ils arrivèrent dans l'avenue des cyprès, où ils se perdirent parmi la
foule, qui les interrogeait. L'un d'eux était resté à l'écart, debout.
A travers les déchirures de sa tunique on apercevait ses épaules rayées
par de longues balafres. Baissant le menton, il regardait autour de
lui avec méfiance et fermait un peu ses paupières dans l'éblouissement
des flambeaux. Quand il vit que personne de ces gens armés ne lui en
voulait, un grand soupir s'échappa de sa poitrine; il balbutiait, il
ricanait sous les larmes claires qui lavaient sa figure; puis il saisit
par les anneaux un canthare tout plein, le leva droit en l'air au
bout de ses bras d'où pendaient des chaînes, et, regardant le ciel et
toujours tenant la coupe, il dit:
«--Salut d'abord à toi, Baal-Eschmôun libérateur, que les gens de ma
patrie appellent Esculape! et à vous, Génies des fontaines, de la
lumière et des bois! et à vous, Dieux cachés sous les montagnes et
dans les cavernes de la terre! et à vous, hommes forts aux armures
reluisantes, qui m'avez délivré!»
Il laissa tomber la coupe et conta son histoire. On le nommait
Spendius. Les Carthaginois l'avaient pris à la bataille des Égineuses;
et parlant grec, ligure et punique, il remercia encore une fois les
Mercenaires; il leur baisait les mains; enfin, il les félicita du
banquet, tout en s'étonnant de n'y pas apercevoir les coupes de la
Légion sacrée. Ces coupes, portant une vigne en émeraude sur chacune
de leurs six faces en or, appartenaient à une milice exclusivement
composée des jeunes patriciens, les plus hauts de taille. C'était un
privilège, presque un honneur sacerdotal; aussi rien dans les trésors
de la République n'était plus convoité des Mercenaires. Ils détestaient
la Légion à cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie
pour l'inconcevable plaisir d'y boire.
Donc ils commandèrent d'aller chercher les coupes. Elles étaient en
dépôt chez les Syssites, compagnies de commerçants qui mangeaient en
commun. Les esclaves revinrent. A cette heure, tous les membres des
Syssites dormaient.
«--Qu'on les réveille!» répondirent les Mercenaires.
Après une seconde démarche, on leur expliqua qu'elles étaient enfermées
dans un temple.
«--Qu'on l'ouvre!» répliquèrent-ils.
Et quand les esclaves, en tremblant, eurent avoué qu'elles étaient
entre les mains du général Giscon, ils s'écrièrent:
«--Qu'il les apporte!»
Giscon, bientôt, apparut au fond du jardin dans une escorte de la
Légion sacrée. Son ample manteau noir, retenu sur sa tête à une mitre
d'or constellée de pierres précieuses, et qui pendait tout à l'entour
jusqu'aux sabots de son cheval, se confondait, de loin, avec la couleur
de la nuit. On n'apercevait que sa barbe blanche, les rayonnements
de sa coiffure et son triple collier à larges plaques bleues qui lui
battait sur la poitrine.
Les soldats, quand il entra, le saluèrent d'une grande acclamation,
tous criant:
«--Les coupes! Les coupes!»
Il commença par déclarer que, si l'on considérait leur courage, ils en
étaient dignes. La foule hurla de joie, en applaudissant.
Il le savait bien, lui qui les avait commandés là-bas et qui était
revenu avec la dernière cohorte sur la dernière galère!
«--C'est vrai! c'est vrai!» disaient-ils.
Cependant, continua Giscon, la République avait respecté leurs
divisions par peuples, leurs coutumes, leurs cultes; ils étaient
libres dans Carthage! Quant aux vases de la Légion sacrée, c'était
une propriété particulière. Tout à coup, près de Spendius, un Gaulois
s'élança par-dessus les tables et courut droit à Giscon, qu'il menaçait
en gesticulant avec deux épées nues.
Le général, sans s'interrompre, le frappa sur la tête de son lourd
bâton d'ivoire; le Barbare tomba. Les Gaulois hurlaient, et leur
fureur, se communiquant aux autres, allait emporter les légionnaires.
Giscon haussa les épaules; son courage serait inutile contre ces bêtes
brutes, exaspérées. Mieux valait plus tard s'en venger dans quelque
ruse; donc il fit signe à ses soldats et s'éloigna lentement. Puis sous
la porte, se tournant vers les Mercenaires, il leur cria qu'ils s'en
repentiraient.
Le festin recommença. Mais Giscon pouvait revenir, et, cernant le
faubourg qui touchait aux derniers remparts, les écraser contre les
murs. Alors ils se sentirent seuls malgré leur foule; et la grande
ville qui dormait sous eux, dans l'ombre, leur fit peur, avec ses
entassements d'escaliers, ses hautes maisons noires et ses vagues
dieux, encore plus féroces que son peuple. Au loin, quelques fanaux
glissaient sur le port, et il y avait des lumières dans le temple de
Khamon. Ils se souvinrent d'Hamilcar. Où était-il? Pourquoi les avoir
abandonnés, la paix conclue? Ses dissensions avec le Conseil n'étaient
sans doute qu'un jeu pour les perdre. Leur haine inassouvie retombait
sur lui; et ils le maudissaient, s'exaspérant les uns les autres par
leur propre colère. A ce moment-là il se fit un rassemblement sous les
platanes. C'était pour voir un nègre qui se roulait en battant le sol
avec ses membres, la prunelle fixe, le cou tordu, l'écume aux lèvres.
Quelqu'un cria qu'il était empoisonné. Tous se crurent empoisonnés. Ils
tombèrent sur les esclaves; un vertige de destruction tourbillonna sur
l'armée ivre. Ils frappaient au hasard autour d'eux, ils brisaient,
ils tuaient; quelques-uns lancèrent des flambeaux dans les feuillages;
d'autres, s'accoudant sur la balustrade des lions, les massacrèrent
à coups de flèches; les plus hardis coururent aux éléphants; ils
voulaient leur abattre la trompe et manger de l'ivoire.
Cependant des frondeurs baléares qui, pour piller plus commodément,
avaient tourné l'angle du palais, furent arrêtés par une haute
barrière faite en jonc des Indes. Ils coupèrent avec leurs poignards
les courroies de la serrure et se trouvèrent alors sous la façade
qui regardait Carthage, dans un autre jardin rempli de végétations
taillées. Des lignes de fleurs blanches, toutes se suivant une à une,
décrivaient sur la terre couleur d'azur de longues paraboles, comme des
fusées d'étoiles. Les buissons, pleins de ténèbres, exhalaient des
odeurs chaudes, mielleuses. Il y avait des troncs d'arbres barbouillés
de cinabre qui ressemblaient à des colonnes sanglantes. Au milieu,
douze piédestaux de cuivre portaient chacun une grosse boule de
verre; et des lueurs rougeâtres emplissaient confusément ces globes
creux comme d'énormes prunelles qui palpiteraient encore. Les soldats
s'éclairaient avec des torches, tout en trébuchant sur la pente du
terrain, profondément labouré.
Ils aperçurent un petit lac, divisé en plusieurs bassins par des
murailles de pierres bleues. L'onde était si limpide que les flammes
des torches tremblaient jusqu'au fond, sur un lit de cailloux blancs et
de poussière d'or. Elle se mit à bouillonner, des paillettes lumineuses
glissèrent, et de gros poissons, qui portaient des pierreries à la
gueule, apparurent vers la surface.
Les soldats, en riant beaucoup, leur passèrent les doigts dans les
ouïes et les apportèrent sur les tables.
C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de
ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'œuf mystique où
se cachait la Déesse. L'idée de commettre un sacrilège ranima la
gourmandise des Mercenaires; ils placèrent vite du feu sous des vases
d'airain et s'amusèrent à regarder les beaux poissons se débattre dans
l'eau bouillante.
La houle des soldats se poussait. Ils n'avaient plus peur. Ils
recommençaient à boire. Les parfums qui leur coulaient du front
mouillaient de gouttes larges leurs tuniques en lambeaux, et,
s'appuyant des deux poings sur les tables qui leur semblaient osciller
comme des navires, ils promenaient à l'entour leurs gros yeux ivres,
pour dévorer par la vue ce qu'ils ne pouvaient prendre. D'autres,
marchant tout au milieu des plats sur les nappes de pourpre, cassaient
à coups de pied les escabeaux d'ivoire et les fioles tyriennes en
verre. Les chansons se mêlaient au râle des esclaves agonisant parmi
les coupes brisées. Ils demandaient du vin, des viandes, de l'or.
Ils criaient pour avoir des femmes. Ils déliraient en cent langages.
Quelques-uns se croyaient aux étuves, à cause de la buée qui flottait
autour d'eux, ou bien, apercevant des feuillages, ils s'imaginaient
être à la chasse et couraient sur leurs compagnons comme sur des bêtes
sauvages. L'incendie de l'un à l'autre gagnait tous les arbres; et
les hautes masses de verdure, d'où s'échappaient de longues spirales
blanches, semblaient des volcans qui commencent à fumer. La clameur
redoublait; les lions blessés rugissaient dans l'ombre.
Le palais s'éclaira d'un seul coup à sa plus haute terrasse, la porte
du milieu s'ouvrit; et une femme, la fille d'Hamilcar elle-même,
couverte de vêtements noirs, apparut sur le seuil. Elle descendit
le premier escalier qui longeait obliquement le premier étage, puis
le second, le troisième, et elle s'arrêta sur la dernière terrasse,
au haut de l'escalier des galères. Immobile et la tête basse, elle
regardait les soldats.
Derrière elle, de chaque côté, se tenaient deux longues théories
d'hommes pâles, vêtus de robes blanches à franges rouges, qui tombaient
droit sur leurs pieds. Ils n'avaient pas de barbe, pas de cheveux,
pas de sourcils. Dans leurs mains étincelantes d'anneaux ils portaient
d'énormes lyres et chantaient tous, d'une voix aiguë, un hymne à la
divinité de Carthage. C'étaient les prêtres eunuques du temple de
Tanit, que Salammbô appelait souvent dans sa maison.
Enfin elle descendit l'escalier des galères. Les prêtres la suivirent.
Elle s'avança dans l'avenue des cyprès, et elle marchait lentement
entre les tables des capitaines, qui se reculaient un peu en la
regardant passer.
Sa chevelure, poudrée d'un sable violet et réunie en forme de tour
selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus
grande. Des tresses de perles attachées à ses tempes descendaient
jusqu'aux coins de sa bouche, rose comme une grenade entr'ouverte. Il y
avait sur sa poitrine un assemblage de pierres lumineuses, imitant par
leur bigarrure les écailles d'une murène. Ses bras, garnis de diamants,
sortaient nus de sa tunique sans manches, étoilée de fleurs rouges sur
un fond tout noir. Elle portait entre les chevilles une chaînette d'or
pour régler sa marche, et son grand manteau de pourpre sombre, taillé
dans une étoffe inconnue, traînait derrière elle, faisant à chacun de
ses pas comme une large vague qui la suivait.
Les prêtres, de temps à autre, pinçaient sur leurs lyres des accords
presque étouffés; et dans les intervalles de la musique, on entendait
le petit bruit de la chaînette d'or avec le claquement régulier de ses
sandales en papyrus.
Personne encore ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait
retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la
nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre
les tourbillons des cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait
rendue si pâle, et quelque chose des Dieux l'enveloppait comme une
vapeur subtile. Ses prunelles semblaient regarder tout au loin au delà
des espaces terrestres. Elle marchait en inclinant la tête et tenait à
sa main droite une petite lyre d'ébène.
Ils l'entendaient murmurer.
«--Morts! Tous morts! Vous ne viendrez plus obéissant à ma voix, quand,
assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins
de pastèques! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus
limpides que les globules des fleuves.» Et elle les appelait par leurs
noms, qui étaient les noms des mois.--«Siv, Sivan, Tammouz, Eloul,
Tischri, Schebar!--Ah! pitié pour moi, Déesse.»
Les soldats, sans comprendre ce qu'elle disait, se tassaient autour
d'elle; ils s'ébahissaient de sa parure. Elle promena sur eux un
long regard épouvanté; puis, s'enfonçant la tête dans les épaules en
écartant les bras, elle répéta plusieurs fois:
«--Qu'avez-vous fait! qu'avez-vous fait!
«Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de
l'huile, tout le molobathre des greniers! J'avais fait venir des bœufs
d'Hécatompyle, j'avais envoyé des chasseurs dans le désert!» Sa voix
s'enflait, ses joues s'empourpraient. Elle ajouta: «Où êtes-vous donc,
ici? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d'un maître? Et
quel maître? le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals! Vos
armes, rouges du sang de ses esclaves, c'est lui qui les a refusées
à Lutatius! En connaissez-vous un dans vos patries qui sache mieux
conduire les batailles? Regardez donc! les marches de notre palais
sont encombrées par nos victoires! Continuez! brûlez-le! J'emporterai
avec moi le Génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur
des feuilles de lotus! Je sifflerai, il me suivra; et si je monte en
galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots.»
Ses narines minces palpitaient. Elle écrasait ses ongles contre les
pierreries de sa poitrine. Ses yeux s'alanguirent; elle reprit:
«--Ah! pauvre Carthage! lamentable ville! Tu n'as plus pour te défendre
les hommes forts d'autrefois, qui allaient au delà des océans bâtir des
temples sur les rivages. Tous les pays travaillaient autour de toi,
et les plaines de la mer, labourées par tes rames, balançaient tes
moissons.»
Alors elle se mit à chanter les aventures de Melkarth, dieu des
Sidoniens et père de sa famille.
Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage de
Tartessus, et la guerre contre Masisabal pour venger la reine des
serpents:
«--Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue
ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent; et il
arriva dans une prairie où des femmes, à croupe de dragon, se tenaient
autour d'un grand feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune,
couleur de sang, resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues
écarlates, fendues comme des harpons de pêcheurs, s'allongeaient en se
recourbant jusqu'au bord de la flamme.»
Puis Salammbô, sans s'arrêter, raconta comment Melkarth, après avoir
vaincu Masisabal, mit à la proue du navire sa tête coupée.--«A
chaque battement des flots, elle s'enfonçait sous l'écume; le soleil
l'embaumait: elle se fit plus dure que l'or; les yeux ne cessaient
point de pleurer, et les larmes, continuellement, tombaient dans l'eau.»
Elle chantait tout cela dans un vieil idiome chananéen que
n'entendaient pas les Barbares. Ils se demandaient ce qu'elle pouvait
leur dire avec les gestes effrayants dont elle accompagnait son
discours;--et montés autour d'elle sur les tables, sur les lits, dans
les rameaux des sycomores, la bouche ouverte et allongeant la tête, ils
tâchaient de saisir ces vagues histoires qui se balançaient devant leur
imagination, à travers l'obscurité des théogonies, comme des fantômes
dans les nuages.
Seuls, les prêtres sans barbe comprenaient Salammbô. Leurs mains
ridées, pendant sur les cordes des lyres, frémissaient, et de temps à
autre en tiraient un accord lugubre; car, plus faibles que des vieilles
femmes, ils tremblaient à la fois d'émotion mystique, et de la peur
que leur faisaient les hommes. Les Barbares ne s'en souciaient; ils
écoutaient toujours la vierge chanter.
Aucun ne la regardait comme un jeune chef numide placé aux tables des
capitaines, parmi des soldats de sa nation. Sa ceinture était si
hérissée de dards, qu'elle faisait une bosse dans son large manteau,
noué à ses tempes par un lacet de cuir. L'étoffe, bâillant sur ses
épaules, enveloppait d'ombre son visage, et l'on n'apercevait que les
flammes de ses deux yeux. C'était par hasard qu'il se trouvait au
festin,--son père le faisant vivre chez les Barca, selon la coutume
des rois qui envoyaient leurs enfants dans les grandes familles pour
préparer des alliances. Depuis six mois que Narr'Havas y logeait,
il n'avait point encore aperçu Salammbô; et, assis sur les talons,
la barbe baissée vers les hampes de ses javelots, il la considérait
en écartant les narines, comme un léopard qui est accroupi dans les
bambous.
De l'autre côté des tables se tenait un Libyen de taille colossale
et à courts cheveux noirs frisés. Il n'avait gardé que sa jaquette
militaire, dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit. Un
collier à lunes d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine.
Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face, il s'appuyait sur le
coude gauche; et, la bouche grande ouverte, il souriait.
Salammbô n'en était plus au rythme sacré. Elle employait simultanément
tous les idiomes des Barbares, délicatesse de femme pour attendrir
leur colère. Aux Grecs elle parlait grec; puis elle se tourna vers les
Ligures, vers les Campaniens, vers les Nègres; et chacun en l'écoutant
retrouvait dans cette voix la douceur de sa patrie. Emportée par
les souvenirs de Carthage, elle chantait maintenant les anciennes
batailles contre Rome; ils applaudissaient. Elle s'enflammait à la
lueur des épées nues; elle criait les bras ouverts. Sa lyre tomba,
elle se tut;--et, pressant son cœur à deux mains, elle resta quelques
minutes les paupières closes à savourer l'agitation de tous ces hommes.
Mâtho le Libyen se penchait vers elle. Involontairement elle s'en
approcha, et, poussée par la reconnaissance de son orgueil, elle lui
versa dans une coupe d'or un long jet de vin, pour se réconcilier avec
l'armée.
«--Bois!» dit-elle.
Il prit la coupe et la portait à ses lèvres quand un Gaulois, le même
que Giscon avait blessé, le frappa sur l'épaule, tout en débitant d'un
air jovial des plaisanteries dans la langue de son pays. Spendius
n'était pas loin; il s'offrit à les expliquer.
«--Parle! dit Mâtho.
«--Les Dieux te protègent, tu vas devenir riche. A quand les noces?
«--Quelles noces?
«Les tiennes! car chez nous, dit le Gaulois, lorsqu'une femme fait
boire un soldat, c'est qu'elle lui offre sa couche.
Il n'avait pas fini que Narr'Havas, en bondissant, tira un javelot de
sa ceinture et, appuyé du pied droit, sur le bord de la table, il le
lança contre Mâtho.
Le javelot siffla entre les coupes, et, traversant le bras du Libyen,
le cloua sur la nappe si fortement, que la poignée en tremblait dans
l'air.
Mâtho l'arracha vite; mais il n'avait pas d'armes, il était nu; enfin,
levant à deux bras la table surchargée, il la jeta contre Narr'Havas
tout au milieu de la foule qui se précipitait entre eux. Les soldats
et les Numides se serraient à ne pouvoir tirer leurs glaives. Mâtho
avançait en donnant de grands coups avec sa tête. Quand il la releva,
Narr'Havas avait disparu. Il le chercha des yeux. Salammbô aussi était
partie.
Alors sa vue se tournant vers le palais, il aperçut tout en haut la
porte rouge à croix noire qui se refermait. Il s'élança.
On le vit courir entre les proues des galères, puis réapparaître le
long des trois escaliers jusqu'à la porte rouge qu'il heurta de tout
son corps. En haletant, il s'appuya contre le mur pour ne pas tomber.
Un homme l'avait suivi, et à travers les ténèbres, car les lueurs du
festin étaient cachées par l'angle du palais, il reconnut Spendius.
«--Va-t'en!» dit-il.
L'esclave, sans répondre, se mit avec ses dents à déchirer sa tunique;
puis, s'agenouillant auprès de Mâtho, il lui prit le bras délicatement,
et il le palpait dans l'ombre pour découvrir la blessure.
Sous un rayon de la lune qui glissait entre les nuages, Spendius
aperçut au milieu du bras une plaie béante. Il roula tout autour le
morceau d'étoffe; mais l'autre, s'irritant, disait: «Laisse-moi!
laisse-moi!»
«--Non! reprit l'esclave. Tu m'as délivré de l'ergastule. Je suis à
toi! tu es mon maître! ordonne!»
Mâtho, en frôlant les murs, fit le tour de la terrasse.
Il tendait l'oreille à chaque pas, et par l'intervalle des roseaux
dorés, plongeait ses regards dans les appartements silencieux. Enfin il
s'arrêta d'un air désespéré.
«--Écoute! lui dit L'esclave. Oh! ne me méprise pas pour ma faiblesse!
J'ai vécu dans le palais. Je peux, comme une vipère, me couler entre
les murs. Viens! il y a dans la Chambre des Ancêtres un lingot d'or
sous chaque dalle; une voie souterraine conduit à leurs tombeaux!»
«--Eh! qu'importe!» dit Mâtho.
Spendius se tut.
Ils étaient sur la dernière terrasse. Une masse d'ombre énorme
s'étalait devant eux, et qui semblait contenir de vagues
amoncellements, pareils aux flots d'un océan noir pétrifié.
Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient.
A gauche, tout en bas, les canaux de Mégara commençaient à rayer de
leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits coniques
des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts,
peu à peu, se découpaient sur la pâleur de l'aube; et tout autour de
la péninsule carthaginoise une ceinture d'écume blanche oscillait,
tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la
fraîcheur du matin. A mesure que le ciel rose allait s'élargissant,
les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient,
se tassaient, telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend
des montagnes. Les rues désertes s'allongeaient; les palmiers, çà
et là sortant des murs, ne bougeaient pas; les citernes remplies
avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours; le phare du
promontoire Hermæum commençait à pâlir. Tout au haut de l'Acropole,
dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la
lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient
du côté du soleil.
Il parut; Spendius, levant les bras, poussa un cri.
Tout s'agitait dans une rougeur épandue, car le Dieu, comme se
déchirant, versait à pleins rayons sur Carthage la pluie d'or de
ses veines. Les éperons des galères étincelaient, le toit de Khamon
paraissait tout en flammes, et l'on apercevait des lueurs au fond des
temples dont les portes s'ouvraient. Les grands chariots arrivant de
la campagne faisaient tourner leurs roues sur les dalles des rues. Des
dromadaires chargés de bagages descendaient les rampes. Les changeurs
dans les carrefours relevaient les auvents de leurs boutiques.
Des cigognes s'envolèrent, des voiles blanches palpitaient. On
entendait dans le bois de Tanit le tambourin des courtisanes sacrées,
et à la pointe des Mappales, les fourneaux pour cuire les cercueils
d'argile commençaient à fumer.
Spendius se penchait en dehors de la terrasse; ses dents claquaient, il
répétait:
«--Ah! oui... oui... maître! je comprends pourquoi tu dédaignais tout à
l'heure le pillage de la maison.»
Mâtho fut comme réveillé par le sifflement de sa voix, il semblait ne
pas comprendre; Spendius reprit:
«--Ah! quelles richesses! et les hommes qui les possèdent n'ont pas
même de fer pour les défendre!»
Alors, lui faisant voir de sa main droite étendue quelques-uns de la
populace qui rampaient en dehors du môle, sur le sable, pour chercher
des paillettes d'or:
«--Tiens! lui dit-il, la République est comme ces misérables: courbée
au bord des océans, elle enfonce dans tous les rivages ses bras avides,
et le bruit des flots emplit tellement son oreille qu'elle n'entendrait
pas venir par derrière le talon d'un maître!»
Il entraîna Mâtho tout à l'autre bout de la terrasse, et lui montrant
le jardin où miroitaient au soleil les épées des soldats suspendues
dans les arbres:
«--Mais ici il y a des hommes forts dont la haine est exaspérée! et
rien ne les attache à Carthage, ni leurs familles, ni leurs serments,
ni leurs dieux!»
Mâtho restait appuyé contre le mur; Spendius, se rapprochant,
poursuivit à voix basse:
«--Me comprends-tu, soldat? Nous nous promènerions couverts de pourpre
comme des satrapes. On nous laverait dans les parfums; j'aurais des
esclaves à mon tour! N'es-tu pas las de dormir sur la terre dure, de
boire le vinaigre des camps, et toujours d'entendre la trompette? Tu
te reposeras plus tard, n'est-ce pas? quand on arrachera ta cuirasse
pour jeter ton cadavre aux vautours! ou peut-être, t'appuyant sur
un bâton, aveugle, boiteux, débile, tu t'en iras de porte en porte
raconter ta jeunesse aux petits enfants et aux vendeurs de saumure.
Rappelle-toi toutes les injustices de tes chefs, les campements dans
la neige, les courses au soleil, les tyrannies de la discipline et
l'éternelle menace de la croix! Après tant de misères on t'a donné un
collier d'honneur, comme on suspend au poitrail des ânes une ceinture
de grelots pour les étourdir dans la marche, et faire qu'ils ne
sentent pas la fatigue. Un homme comme toi, plus brave que Pyrrhus!
Si tu l'avais voulu, pourtant! Ah! comme tu seras heureux dans les
grandes salles fraîches, au son des lyres, couché sur des fleurs,
avec des bouffons et avec des femmes! Ne me dis pas que l'entreprise
est impossible! Est-ce que les Mercenaires, déjà, n'ont pas possédé
Rheggium et d'autres places fortes en Italie! Qui t'empêche? Hamilcar
est absent; le peuple exècre les Riches; Giscon ne peut rien sur
les lâches qui l'entourent. Mais tu es brave, toi! ils t'obéiront.
Commande-les; Carthage est à nous; jetons-nous-y!»
«--Non! dit Mâtho, la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l'ai senti
à ses yeux, et tout à l'heure j'ai vu dans un temple un bélier noir qui
reculait.»
Il ajouta, en regardant autour de lui: «Où est-elle?»
Spendius comprit qu'une inquiétude immense l'occupait; il n'osa plus
parler.
Les arbres derrière eux fumaient encore; de leurs branches noircies,
des carcasses de singes à demi brûlées tombaient de temps à autre au
milieu des plats.
Les soldats ivres ronflaient, la bouche ouverte, à côté des cadavres;
et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour.
Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants
balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes.
On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus,
et sous la porte une ligne épaisse de chariots amoncelés par les
Barbares; les paons juchés dans les cèdres déployaient leur queue et se
mettaient à crier.
L'immobilité de Mâtho étonnait Spendius; il était encore plus pâle que
tout à l'heure, et les prunelles fixes, il suivait quelque chose à
l'horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius,
en se courbant, finit par découvrir ce qu'il contemplait. Un point d'or
tournait au loin dans la poussière sur la route d'Utique; c'était le
moyeu d'un char attelé de deux mulets; un esclave courait à la tête du
timon, en les tenant par la bride. Il y avait dans le char deux femmes
assises. Les crinières des bêtes bouffaient entre leurs oreilles à la
mode persique, sous un réseau de perles bleues. Spendius les reconnut;
il retint un cri.
Un grand voile, par derrière, flottait au vent.
II
A SICCA
Deux jours après, les Mercenaires sortirent de Carthage.
On leur avait donné à chacun une pièce d'or, sous la condition qu'ils
iraient camper à Sicca, et on leur avait dit avec toutes sortes de
caresses:
«--Vous êtes les sauveurs de Carthage! Mais vous l'affameriez en y
restant; elle deviendrait insolvable. Éloignez-vous! La République vous
saura gré de cette condescendance. Nous allons immédiatement lever des
impôts; votre solde sera complète, et l'on équipera des galères qui
vous reconduiront dans vos patries.»
Ils ne savaient que répondre à tant de discours. Ces hommes, accoutumés
à la guerre, s'ennuyaient dans le séjour d'une ville; on n'eut pas de
mal à les convaincre, et le peuple monta sur les murs pour les voir
s'en aller.
Ils défilèrent par la rue de Khamon et la porte de Cirta, pêle-mêle,
les archers avec les hoplites, les capitaines avec les soldats, les
Lusitaniens avec les Grecs. Ils marchaient d'un pas hardi, faisant
sonner sur les dalles leurs lourds cothurnes. Leurs armures étaient
bosselées par les catapultes et leurs visages noircis par le hâle des
batailles. Des cris rauques sortaient des barbes épaisses; leurs cottes
de mailles déchirées battaient sur les pommeaux des glaives, et l'on
apercevait, aux trous de l'airain, leurs membres nus, effrayants comme
des machines de guerre. Les sarisses, les haches, les épieux, les
bonnets de feutre et les casques de bronze, tout oscillait à la fois
d'un seul mouvement. Ils emplissaient la rue à faire craquer les murs,
et cette longue masse de soldats en armes s'épanchait entre les hautes
maisons à six étages, barbouillées de bitume. Derrière leurs grilles de
fer ou de roseaux, les femmes, la tête couverte d'un voile, regardaient
en silence les Barbares passer.
Les terrasses, les fortifications, les murs disparaissaient sous la
foule des Carthaginois, habillée de vêtements noirs; les tuniques
des matelots faisaient comme des taches de sang parmi cette sombre
multitude; des enfants presque nus gesticulaient dans le feuillage des
colonnes ou entre les branches d'un palmier. Des anciens s'étaient
postés sur la plate-forme des tours; et l'on ne savait pas pourquoi se
tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans
une attitude rêveuse. De loin, il semblait vague comme un fantôme, et
immobile comme des pierres.
Tous étaient oppressés par la même inquiétude; on avait peur que les
Barbares, en se voyant si forts, n'eussent la fantaisie de vouloir
rester. Mais ils partaient avec tant de confiance que les Carthaginois
s'enhardirent et se mêlèrent aux soldats. On les accablait de
serments, d'étreintes. On leur jetait des parfums, des fleurs et des
pièces d'argent. On leur donnait des amulettes contre les maladies;
mais on avait craché dessus trois fois pour attirer la mort, ou enfermé
dedans des poils de chacal qui rendent le cœur lâche. On invoquait
tout haut la faveur de Melkarth et tout bas sa malédiction.
Puis vint la cohue des bagages, des bêtes de somme et des traînards.
Des malades gémissaient sur des dromadaires; d'autres s'appuyaient,
en boitant, sur le tronçon d'une pique. Les ivrognes emportaient des
outres, les voraces des quartiers de viande, des gâteaux, des fruits,
du beurre dans des feuilles de figuier, de la neige dans des sacs de
toile. On en voyait avec des parasols à la main, avec des perroquets
sur l'épaule. Ils se faisaient suivre par des dogues, par des gazelles
ou des panthères. Des femmes de race libyque, montées sur des ânes,
invectivaient les négresses qui avaient abandonné pour les soldats les
lupanars de Malqua; plusieurs allaitaient des enfants suspendus à leur
poitrine dans une lanière en cuir. Les mulets, que l'on aiguillonnait
avec la pointe des glaives, pliaient l'échine sous le fardeau des
tentes; et il y avait une quantité de valets et de porteurs d'eau,
hâves, jaunis par les fièvres et tout sales de vermine, écume de la
plèbe carthaginoise, qui s'attachait aux Barbares.
Quand ils furent passés, on ferma les portes derrière eux, le peuple ne
descendit pas des murs; l'armée se répandit bientôt sur la largeur de
l'isthme.
Elle se divisait par masses inégales. Puis les lances apparurent
comme de hauts brins d'herbe, enfin tout se perdit dans une traînée
de poussière; ceux des soldats qui se retournaient vers Carthage
n'apercevaient plus que ses longues murailles, découpant au bord du
ciel leurs créneaux vide.
Les Barbares entendirent un grand cri. Ils crurent que quelques-uns
d'entre eux, restés dans la ville (car ils ne savaient pas leur
nombre), s'amusaient à piller un temple. Ils rirent beaucoup à cette
idée, puis continuèrent leur chemin.
Ils étaient joyeux de se retrouver, comme autrefois marchant tous
ensemble dans la pleine campagne; et des Grecs chantaient la vieille
chanson des Mamertins:
«--Avec ma lance et mon épée, je laboure et je moissonne; c'est moi
qui suis le maître de la maison! L'homme désarmé tombe à mes genoux et
m'appelle Seigneur et Grand-Roi.»
Ils criaient, sautaient; les plus gais commençaient des histoires;
le temps des misères était fini. En arrivant à Tunis, quelques-uns
remarquèrent qu'il manquait une troupe de frondeurs baléares; ils
n'étaient pas loin, sans doute; on n'y pensa plus.
Les uns allèrent loger dans les maisons, les autres campèrent au pied
des murs, et les gens de la ville vinrent causer avec les soldats.
Pendant toute la nuit, on aperçut des feux qui brûlaient à l'horizon,
du côté de Carthage; ces lueurs, comme des torches géantes,
s'allongeaient sur le lac immobile. Personne, dans l'armée, ne pouvait
dire quelle fête on célébrait.
Les Barbares, le lendemain, traversèrent une campagne toute couverte de
cultures. Les métairies des patriciens se succédaient sur le bord de
la route; des rigoles coulaient dans le bois de palmiers; les oliviers
faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient
dans les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
derrière. Un vent chaud soufflait. Des caméléons rampaient sur les
feuilles larges des cactus.
Les Barbares se ralentirent.
Ils s'en allaient par détachements isolés, ou se traînaient les uns
après les autres à de longs intervalles. Ils mangeaient des raisins au
bord des vignes. Ils se couchaient dans les herbes, et ils regardaient
avec stupéfaction les grandes cornes des bœufs artificiellement
tordues, les brebis revêtues de peaux pour protéger leur laine, les
sillons qui s'entre-croisaient de manière à former des losanges, et les
socs de charrue pareils à des ancres de navires, avec les grenadiers
que l'on arrosait de silphium. Cette opulence de la terre et ces
inventions de la sagesse les éblouissaient.
Le soir ils s'étendirent sur les tentes sans les déplier; et, tout
en s'endormant la figure aux étoiles, ils regrettaient le festin
d'Hamilcar.
Au milieu du jour suivant, on fit halte sur le bord d'une rivière, dans
des touffes de lauriers-roses. Ils jetèrent vite leurs lances, leurs
boucliers, leurs ceintures. Ils se lavaient en criant, ils puisaient
dans leur casque, et d'autres buvaient à plat ventre, tout au milieu
des bêtes de somme, dont les bagages tombaient.
Spendius, assis sur un dromadaire volé dans les parcs d'Hamilcar,
aperçut de loin Mâtho, qui, le bras suspendu contre la poitrine,
nu-tête et la figure basse, laissait boire son mulet, tout en regardant
l'eau couler. Il courut à travers la foule, en l'appelant: «--Maître!
maître!»
A peine si Mâtho le remercia de ses bénédictions. Spendius, n'y prenant
garde, se mit à marcher derrière lui, et, de temps à autre, il tournait
des yeux inquiets du côté de Carthage.
C'était le fils d'un rhéteur grec et d'une prostituée campanienne.
Il s'était d'abord enrichi à vendre des femmes; puis, ruiné par un
naufrage, il avait fait la guerre contre les Romains avec les bergers
du Samnium. On l'avait pris, il s'était échappé. On l'avait repris,
et il avait travaillé dans les carrières, haleté dans les étuves,
crié dans les supplices, passé par bien des maîtres, connu toutes les
fureurs. Un jour par désespoir, il s'était lancé à la mer du haut de
la trirème où il poussait l'aviron. Des matelots l'avaient recueilli
mourant et amené à Carthage dans l'ergastule de Mégara. Comme on devait
rendre leurs transfuges aux Romains, il avait profité du désordre pour
s'enfuir avec les soldats.
Pendant toute la route, il resta près de Mâtho; il lui apportait à
manger, il le soutenait pour descendre, il étendait un tapis, le soir,
sous sa tête. Mâtho finit par s'émouvoir de ces prévenances, et peu à
peu il desserra les lèvres.
Il était né dans le golfe des Syrtes. Son père l'avait conduit en
pèlerinage au temple d'Ammon. Puis il avait chassé les éléphants dans
les forêts des Garamantes. Ensuite, il s'était engagé au service
de Carthage. On l'avait nommé tétrarque à la prise de Drépanum. La
République lui devait quatre chevaux, vingt-trois médines de froment et
la solde d'un hiver. Il craignait les Dieux et souhaitait mourir dans
sa patrie.
Spendius lui parla de ses voyages, des peuples et des temples qu'il
avait visités, et il connaissait beaucoup de choses; il savait faire
des sandales, des épieux, des filets, apprivoiser les bêtes farouches
et cuire des poisons.
Parfois s'interrompant, il tirait du fond de sa gorge un cri rauque;
le mulet de Mâtho pressait son allure; les autres se hâtaient pour les
suivre, puis Spendius recommençait, toujours agité par son angoisse.
Elle se calma, le soir du quatrième jour.
Ils marchaient côte à côte, à la droite de l'armée, sur le flanc d'une
colline; la plaine, en bas, se prolongeait, perdue dans les vapeurs de
la nuit. Les lignes des soldats, défilant au-dessous d'eux, faisaient
dans l'ombre des ondulations. De temps à autre elles passaient sur les
éminences éclairées par la lune; alors une étoile tremblait à la pointe
des piques, les casques un instant miroitaient, tout disparaissait,
et il en survenait d'autres continuellement. Au loin, des troupeaux
réveillés bêlaient, et quelque chose d'une douceur infinie semblait
s'abattre sur la terre.
Spendius, la tête renversée et les yeux à demi clos, aspirait avec de
grands soupirs la fraîcheur du vent; il écartait les bras en remuant
ses doigts pour mieux sentir cette caresse qui lui coulait sur le
corps. Des espoirs de vengeance, revenus, le transportaient. Il colla
sa main contre sa bouche afin d'arrêter ses sanglots; et à demi pâmé
d'ivresse, il abandonnait le licol de son dromadaire qui avançait à
grands pas réguliers. Mâtho était retombé dans sa tristesse; ses jambes
pendaient jusqu'à terre, et les herbes, en fouettant ses cothurnes,
faisaient un sifflement continu.
La route s'allongeait sans jamais en finir. A l'extrémité d'une
plaine, toujours on arrivait sur un plateau de forme ronde; puis on
redescendait dans une vallée, et les montagnes qui semblaient boucher
l'horizon, à mesure que l'on approchait d'elles, se déplaçaient comme
en glissant. De temps à autre, une rivière apparaissait dans la
verdure des tamarix, pour se perdre au tournant des collines. Parfois,
se dressait un énorme rocher, pareil à la proue d'un vaisseau ou au
piédestal de quelque colosse disparu.
On rencontrait, à des intervalles réguliers, de petits temples
quadrangulaires, servant aux pèlerins qui se rendaient à Sicca. Ils
étaient fermés comme des tombeaux. Les Libyens, pour se faire ouvrir,
frappaient de grands coups contre la porte. Personne de l'intérieur ne
répondait.
Puis les cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur
des bandes de sable, hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de
moutons broutaient parmi les pierres; une femme, la taille ceinte
d'une toison bleue, les gardait. Elle s'enfuyait en poussant des cris
dès qu'elle apercevait entre les rochers les piques des soldats.
Ils marchaient dans une sorte de grand couloir, bordé par deux chaînes
de monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper
aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose
d'extraordinaire: une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.
Ils y coururent. C'était un lion, attaché à une croix par les quatre
membres comme un criminel. Son muffle énorme lui retombait sur la
poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sous
l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées comme les
deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une à une, saillissaient sous sa
peau tendue; ses jambes de derrière, clouées l'une contre l'autre,
remontaient un peu et du sang noir, coulant parmi ses poils, avait
amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite, le
long de la croix. Les soldats se divertirent autour; ils l'appelaient
consul et citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les yeux,
pour faire envoler les moucherons.
Cent pas plus loin ils en virent deux autres; puis, tout à coup, parut
une longue file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts
depuis si longtemps qu'il ne restait plus contre le bois que les débris
de leurs squelettes; d'autres à moitié rongés tordaient la gueule en
faisant une horrible grimace; il y en avait d'énormes; l'arbre de la
croix pliait sous eux; et ils se balançaient au vent, tandis que
sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans
jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand
ils avaient pris quelque bête féroce; ils espéraient par cet exemple
terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un
long étonnement. «Quel est ce peuple,--pensaient-ils,--qui s'amuse à
crucifier des lions!»
Ils étaient, d'ailleurs, les hommes du Nord surtout, vaguement
inquiets, troublés, malades déjà. Ils se déchiraient les mains aux
dards des aloès; de grands moustiques bourdonnaient à leurs oreilles,
et les dysenteries commençaient dans l'armée. Ils s'ennuyaient de ne
pas voir Sicca. Ils avaient peur de se perdre et d'atteindre le désert,
la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup même ne voulaient
plus avancer. D'autres reprirent le chemin de Carthage.
Enfin, le septième jour, après avoir suivi pendant longtemps la base
d'une montagne, on tourna brusquement à droite; alors apparut une
ligne de murailles posée sur des roches blanches et se confondant avec
elles. Soudain la ville entière se dressa; des voiles bleus, jaunes et
blancs s'agitaient sur les murs, dans la rougeur du soir. C'étaient
les prêtresses de Tanit, accourues pour recevoir les hommes. Elles se
tenaient rangées sur le long du rempart, en frappant des tambourins,
en pinçant des lyres, en secouant des crotales, et les rayons du
soleil, qui se couchait par derrière, dans les montagnes de la Numidie,
passaient entre les cordes des harpes où s'allongeaient leurs bras nus.
Les instruments, par intervalles, se taisaient tout à coup, et un
cri strident éclatait, précipité, furieux, continu, sorte d'aboiement
qu'elles faisaient en se frappant avec la langue les deux coins de la
bouche. D'autres restaient accoudées, le menton dans la main, et plus
immobiles que des sphinx, elles dardaient leurs grands yeux noirs sur
l'armée qui montait.
Bien que Sicca fût une ville sacrée, elle ne pouvait contenir une telle
multitude; le temple avec ses dépendances en occupait seul la moitié.
Aussi les Barbares s'établirent dans la plaine tout à leur aise, ceux
qui étaient disciplinés par troupes régulières, et les autres, par
nations ou d'après leur fantaisie.
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