l'ancienne Espagne), actuellement Cadix.
GAGATES.--Nom donné par les anciens à une pierre noire que l'on croit
être le jais.
GALBANUM.--Gomme-résine très anciennement connue et employée comme
aromate.
GARAMANTES.--Ancien peuple d'Afrique, dans la Libye intérieure.
GARUM.--Espèce de saumure qui se préparait avec des intestins et des
débris de poissons.
H
HADRUMÈTE.--Ancienne ville d'Afrique, au S.-E. de Carthage;
actuellement Souse, en Tunisie.
HAROUSCH-NOIR.--Chaîne de montagnes de l'Afrique septentrionale.
HÉCATOMPYLE (Aux cent portes).--Ancienne ville de l'Asie, dans
l'Hyrcanie.
HOPLITES.--Fantassins de l'armée grecque, pesamment armés.
K
KABYRES (forts).--Dieux planétaires phéniciens, au nombre de sept,
auxquels plus tard on ajouta un huitième, Eschmoun.
KHAMON (Baal-Khamon).--Dieu mâle de Tanit. La force bienfaisante du
Soleil.
KESITAH.--Sorte de monnaie valant 4 sicles (Bible et Talmud).
KICAR.--Monnaie israélite qui avait la valeur de 3,000 sicles,
c'est-à-dire de 42 kilogrammes 480 grammes.
L
LAMAT.--Sorte d'antilope dont la peau, après une préparation, pouvait
résister au fer.
LAUSONIA.--Vulgairement le henneh oriental, arbrisseau dont le suc
sert à teindre en rose vif.
LOTTES.--Poisson de la famille des Gadoïdes, comme le merlan, la
morue, etc.
LUPINS.--Végétal à feuille en éventail et à graine nutritive; employé
comme fourrage.
LUTATIUS.--Consul romain vainqueur des Carthaginois à la bataille des
îles Ægates.
M
MAMERTINS.--Habitants de -Mamertium-, ville de l'Italie ancienne,
dans le -Brutium-, en face de Messine. Assiégés par les
Carthaginois, ils appelèrent les Romains à leur secours, et furent
ainsi la cause occasionnelle de la première guerre punique.
MARAZANA.--Ville de la Byzacène, province carthaginoise.
MASCHALA.--(Mascula, Maxula, Maxala), ville de Numidie.
MASISABAL.--(Myth. phénicienne). Enchanteur que Melkarth cloua à un
arbre et décapita.
MÉDIMNE.--Mesure grecque pour les matières sèches; environ 50 litres.
MELKARTH.--L'Hercule phénicien.
MOGBEDS.--Mot persan moderne. Mages, adorateurs du feu.
MOLOBATHRE OU MALABATHRE.-Laurier des Indes dont on extrayait un
parfum (cannellier).
MOLOCH.--Dieu phénicien qui semble symboliser la force brûlante,
dévoratrice, du Soleil.
MYLITTA.--Déesse babylonienne.
MYROBALAN.--Fruit aromatique.
N
NARR'HAVAS.--Feu du souffle, du nom numide Nar-el-haonah.
NYSSAM.--Mois d'avril chez les Phéniciens.
O
ORIGAN.--Plante herbacée, aromatique, et possédant des propriétés
stimulantes.
ORYNGES.--Probablement Oningis ou Oringis, ancienne ville de la
Bétique.
P
PATÆQUES.--Dieux embryonnaires confondus à une certaine époque avec
les Kabyres.
PHALARIQUES.--Dards entourés de matières incendiaires.
PHAZZANA.--Ancien nom d'une contrée de la Libye intérieure, au nord
des Garamantes.
PILUM.--Arme de jet romaine, d'environ 7 pieds de long.
R
RABBETNA.--Signifie: Notre Dame, Notre Maîtresse.
RUSICADA.--Ancienne ville de Numidie.
S
SARISSES.--Sorte de piques dont s'armaient les hoplites.
SCHABAR.--Probablement Schebat, mois de février.
SCOMBRES.--Genre de poissons de mer qui comprend le maquereau.
SESELI.--Plante aromatique.
SICLE.--Unité de poids israélite qui pesait 14gr,16c.
SILPHIUM.--Plante à laquelle on attribuait une certaine propriété
médicale et dont on extrayait une gomme estimée précieuse. On la
récoltait en Libye, près de Cyrène.
STYRAX.--Substance résineuse et balsamique.
SYNTAGME.--Subdivision de la phalange grecque, comprenant un carré de
16 hommes de côté.
SYRTES.--Ancien nom des deux golfes formés par la méditerranée sur la
côte septentrionale de l'Afrique, entre l'Égypte et le cap Hermæum
(aujourd'hui golfe de Sidre et golfe de Gabès).
T
TAMMOUZ.--Mois de juillet.
TAMRAPANI.--Probablement Tampraparni, surnom aryen de Taprobane
(l'île de Ceylan).
TAORMINE.--Ancienne ville de la Sicile.
TANIT.--La lune, la déesse de Carthage.
TARTESSUS.--Ile d'Hispanie (l'ancienne Espagne), sur la côte de la
Bétique.
THYMIAMATA.--Probablement Thymiatéria, ville sur la côte occidentale
de la Mauritanie,--identifiée avec Mamora de nos jours.
TILBY.--Mois de janvier.
TIRATHA.--A le sens du sexe, symbole de la déesse.
TUBURGO.--Probablement Tuburbo, ville d'Afrique.
Z
ZERET.--Mesure de longueur hébraïque; probablement demi-coudée.
APPENDICE
Sainte-Beuve ayant consacré à -Salammbô- une importante étude[1], M.
Flaubert réfuta ses critiques dans la lettre suivante:
«Décembre 1862.
«Mon cher maître,
«Votre troisième article sur -Salammbô- m'a -radouci- (je n'ai
jamais été bien furieux). Mes amis les plus intimes se sont un peu
irrités des deux autres; mais, moi, à qui vous avez dit franchement
ce que vous pensez de mon gros livre, je vous sais gré d'avoir mis
tant de clémence dans votre critique. Donc, encore une fois, et
bien sincèrement, je vous remercie des marques d'affection que vous
me donnez, et, passant par-dessus les politesses, je commence mons
-Apologie-.
[1] Voir -Nouveaux Lundis-, t. IV, p. 31.
«Êtes-vous bien sûr, d'abord,--dans votre jugement général,--de
n'avoir pas obéi un peu trop à votre impression nerveuse? L'objet
de mon livre, tout ce monde barbare, oriental, molochiste, vous
déplaît -en soi!- Vous commencez par douter de la réalité de ma
reproduction, puis vous me dites: «Après tout, elle peut être vraie»;
et comme conclusion: «Tant pis si elle est vraie!» A chaque minute
vous vous étonnez; et vous m'en voulez d'être étonné. Je n'y peux
rien cependant! Fallait-il embellir, atténuer, fausser, -franciser!-
Mais vous me reprochez vous-même d'avoir fait un poème, d'avoir été
classique dans le mauvais sens du mot, et vous me battez avec -les
Martyrs!-
«Or le système de Chateaubriand me semble diamétralement opposé
au mien. Il partait d'un point de vue tout idéal; il rêvait des
martyrs -typiques-. Moi, j'ai voulu fixer un mirage en appliquant
à l'Antiquité les procédés du roman moderne, et j'ai tâché d'être
simple. Riez tant qu'il vous plaira! Oui, je dis -simple-, et non
pas sobre. Rien de plus compliqué qu'un Barbare. Mais j'arrive à vos
articles, et je me défends, je vous combats pied à pied.
«Dès le début, je vous arrête à propos du -Périple- d'Hannon admiré
par Montesquieu, et que je n'admire point. A qui peut-on faire
croire aujourd'hui que ce soit là un document -original-? C'est
évidemment traduit, raccourci, échenillé et arrangé par un Grec.
Jamais un Oriental, quel qu'il soit, n'a écrit de ce style. J'en
prends à témoin l'inscription d'Eschmounazar, si emphatique et
redondante! Des gens qui se font appeler fils de Dieu, œil de Dieu
(voyez les inscriptions d'Hamaker), ne sont pas simples comme vous
l'entendez.--Et puis vous m'accorderez que les Grecs ne comprenaient
rien au monde barbare. S'ils y avaient compris quelque chose, ils
n'eussent pas été des Grecs. L'Orient répugnait à l'hellénisme. Quels
travestissements n'ont-ils pas fait subir à tout ce qui leur a passé
par les mains, d'étranger!--J'en dirai autant de Polybe. C'est pour
moi une autorité incontestable, quant aux faits; mais tout ce qu'il
n'a pas vu (ou ce qu'il a omis intentionnellement, car, lui aussi,
il avait un cadre et une école), je peux bien aller le chercher
partout ailleurs. Le -Périple- d'Hannon n'est donc pas «un monument
carthaginois», bien loin «d'être le seul», comme vous le dites. Un
vrai monument carthaginois, c'est l'inscription de Marseille, écrite
en vrai punique. Il est simple, celui-là, je l'avoue, car c'est un
tarif, et encore l'est-il moins que ce fameux -Périple- où perce un
petit coin de merveilleux à travers le grec;--ne fût-ce que ces peaux
de gorille prises pour des peaux humaines et qui étaient appendues
dans le temple de Moloch (traduisez Saturne), et dont je vous ai
épargné la description;--et d'une! remerciez-moi. Je vous dirai même
entre nous que le -Périple- d'Hannon m'est complètement odieux pour
l'avoir lu et relu avec les quatre dissertations de Bougainville
(dans les -Mémoires- de l'Académie des inscriptions) sans compter
mainte thèse de doctorat,--le -Périple- d'Hannon étant un sujet de
thèse.
«Quant à mon héroïne, je ne la défends pas. Elle ressemble, selon
vous, à «une Elvire sentimentale», à Velléda, à Mme Bovary. Mais non!
Velléda est active, intelligente, européenne. Mme Bovary est agitée
par des passions multiples; Salammbô, au contraire, demeure clouée
par l'idée fixe. C'est une maniaque, une espèce de sainte Thérèse.
N'importe! Je ne suis pas sûr de sa réalité; car ni moi, ni vous, ni
personne, aucun ancien et aucun moderne, ne peut connaître la femme
orientale, par la raison qu'il est impossible de la fréquenter.
«Vous m'accusez de manquer de logique et vous me demandez: -Pourquoi
les Carthaginois ont-ils massacré les Barbares-? La raison en est
bien simple: ils haïssent les Mercenaires; ceux-là leur tombent sous
la main; ils sont les plus forts et ils les tuent. Mais «la nouvelle,
dites-vous, pouvait arriver d'un moment à l'autre au camp». Par quel
moyen?--Et qui donc l'eût apportée? Les Carthaginois; mais dans quel
but?--Des Barbares? mais il n'en restait plus dans la ville!--Des
étrangers? des indifférents?--mais j'ai eu soin de montrer que les
communications n'existaient pas entre Carthage et l'armée!
«Pour ce qui est d'Hannon (-le lait de chienne-, soit dit en passant,
n'est point une -plaisanterie-; il était et est -encore- un remède
contre la lèpre: voyez le -Dictionnaire des sciences médicales-,
article -Lèpre-; mauvais article d'ailleurs et dont j'ai rectifié
les données d'après mes propres observations faites à Damas et
en Nubie),--Hannon, dis-je, s'échappe, parce que les Mercenaires
le laissent volontairement s'échapper. Ils ne sont pas encore
-déchaînés- contre lui. L'indignation leur vient ensuite avec la
réflexion, car il leur faut beaucoup de temps avant de comprendre
toute la perfidie des anciens (voyez le commencement de mon chapitre
IV). Mâtho -rôde comme un fou- autour de Carthage. Fou est le mot
juste. L'amour tel que le concevaient les anciens n'était-il pas une
folie, une malédiction, une maladie envoyée par les dieux? Polybe
serait bien -étonné-, dites-vous, de voir ainsi son Mâtho. Je ne le
crois pas, et M. de Voltaire n'eût point partagé cet étonnement.
Rappelez-vous ce qu'il dit de la violence des passions en Afrique,
dans -Candide- (récit de la vieille): «C'est du feu, du vitriol, etc.»
«A propos de l'aqueduc: -Ici on est dans l'invraisemblance jusqu'au
cou-. Oui, cher maître, vous avez raison et plus même que vous ne
croyez,--mais pas comme vous le croyez. Je vous dirai plus loin ce
que je pense de cet épisode, amené non pour décrire l'aqueduc, lequel
m'a donné beaucoup de mal, mais pour faire entrer convenablement
dans Carthage mes deux héros. C'est d'ailleurs le ressouvenir d'une
anecdote, rapportée dans Polyen (-Ruses de guerre-), l'histoire de
Théodore, l'ami de Cléon, lors de la prise de Sestos par les gens
d'Abydos.
«-On regrette un lexique.- Voilà un reproche que je trouve
souverainement injuste. J'aurais pu assommer le lecteur avec des
mots techniques. Loin de là! j'ai pris soin de traduire tout en
français. Je n'ai pas employé un seul mot spécial sans le faire
suivre de son explication, immédiatement. J'en excepte les noms de
monnaie, de mesure et de mois que le sens de la phrase indique. Mais
quand vous rencontrez dans une page -kreutzer-, -yard-, -piastre-
ou -penny-, cela vous empêche-t-il de la comprendre? Qu'auriez-vous
dit si j'avais appelé Moloch -Melek-, Hannibal -Han-Baal-, Carthage
-Kartadda-, et si, au lieu de dire que les esclaves au moulin
portaient des muselières, j'avais écrit des -pausicapes!- Quant aux
noms de parfums et de pierreries, j'ai bien été obligé de prendre les
noms qui sont dans Théophraste, Pline et Athénée. Pour les plantes,
j'ai employé les noms latins, les -mots reçus-, au lieu des mots
arabes ou phéniciens. Ainsi j'ai dit -Lawsonia- au lieu de -Henneh-,
et même j'ai eu la complaisance d'écrire -Lausonia- par un -u-, ce
qui est une faute, et de ne pas ajouter -inermis-, qui eût été plus
précis. De même pour -Kok'heul- que j'écris -antimoine-, en vous
épargnant -sulfure-, ingrat! Mais je ne peux pas, par respect pour le
lecteur français, écrire Hannibal et Hamilcar sans -h-, puisqu'il y a
un esprit sur l'α, et m'en tenir à Rollin! Un peu de douceur!
«Quant au -temple de Tanit-, je suis sûr de l'avoir reconstruit tel
qu'il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles
du duc de Luynes, avec ce qu'on sait du temple de Jérusalem, avec un
passage de saint Jérôme, cité par Selden (-De Diis Syriis-), avec
le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que
tout cela, avec les ruines du Temple de Thugga que j'ai vu moi-même,
de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache,
n'a parlé. N'importe, direz-vous, c'est drôle! Soit!--Quant à la
description en elle-même, au point de vue littéraire, je la trouve,
moi, très compréhensible, et le drame n'en est pas embarrassé, car
Spendius et Mâtho restent au premier plan; on ne les perd pas de
vue. Il n'y a point dans mon livre une description isolée gratuite,
toutes -servent- à mes personnages et ont une influence lointaine ou
immédiate sur l'action.
«Je n'accepte pas non plus le mot de -chinoiserie- appliqué à la
chambre de Salammbô, malgré l'épithète d'-exquise- qui le relève
(comme -dévorants- fait à -chiens- dans le fameux Songe), parce que
je n'ai pas mis là un seul détail qui ne soit dans la Bible ou que
l'on ne rencontre encore en Orient. Vous me répétez que la Bible
n'est pas un guide pour Carthage (ce qui est un point à discuter);
mais les Hébreux étaient plus près des Carthaginois que les Chinois,
convenez-en! D'ailleurs il y a des choses de climat qui sont
éternelles. Pour le mobilier et les costumes, je vous renvoie aux
textes réunis dans la 21e dissertation de l'abbé Mignot (-Mémoires de
l'Académie des Inscriptions-, t. XL ou XLI, je ne sais plus).
«Quant à ce goût «d'opéra, de pompe et d'emphase», pourquoi donc
voulez-vous que les choses n'aient pas été ainsi, puisqu'elles sont
telles maintenant! Les cérémonies, les visites, les prosternations,
les invocations, les encensements et tout le reste, n'ont pas été
inventés par Mahomet, je suppose.
«Il en est de même d'Hannibal. Pourquoi trouvez-vous que j'ai fait
son enfance -fabuleuse-? est-ce parce qu'il tue un aigle? beau
miracle dans un pays où les aigles abondent! Si la scène eût été
placée dans les Gaules, j'aurais mis un hibou, un loup ou un renard.
Mais, Français que vous êtes, vous êtes habitué, -malgré vous-, à
considérer l'aigle comme un oiseau noble, et plutôt comme un symbole
que comme un être animé. Les aigles existent cependant.
«Vous me demandez où j'ai pris une -pareille idée du Conseil de
Carthage-? Mais dans tous les milieux analogues par les temps de
révolution, depuis la Convention jusqu'au parlement d'Amérique, où
naguère encore on échangeait des coups de canne et des coups de
revolver, lesquelles cannes et lesquels revolvers étaient apportés
(comme mes poignards) dans la manche des paletots. Et même mes
Carthaginois sont plus décents que les Américains, puisque le public
n'était pas là. Vous me citez, en opposition une grosse autorité,
celle d'Aristote. Mais Aristote, antérieur à mon époque de plus de
quatre-vingts ans, n'est ici d'aucun poids. D'ailleurs il se trompe
grossièrement, le Stagyrique, quand il affirme qu'-on n'a jamais vu
à Carthage d'émeute ni de tyran-. Voulez-vous des dates? en voici:
il y avait eu la conspiration de Carthalon, 530 avant Jésus-Christ;
les empiétements des Magon, 460; la conspiration d'Hannon, 337; la
conspiration de Bomilcar, 307. Mais je dépasse Aristote!--A un autre.
«Vous me reprochez les -escarboucles formées par l'urine des
lynx-. C'est du Théophraste, -Traité des Pierreries-: tant pis
pour lui! J'allais oublier Spendius. Eh bien, non, cher maître,
son stratagème n'est ni -bizarre- ni -étrange-. C'est presque un
poncif. Il m'a été fourni par Élien (-Histoire des animaux-) et par
Polyen (-Stratagèmes-). Cela était même si connu depuis le siège de
Mégare par Antipater (ou Antigone), que l'on nourrissait exprès des
porcs avec les éléphants pour que les grosses bêtes ne fussent pas
effrayées par les petites. C'était, en un mot, une farce usuelle, et
probablement fort usée au temps de Spendius. Je n'ai pas été obligé
de remonter jusqu'à Samson, car j'ai repoussé autant que possible
tout détail appartenant à des époques légendaires.
«J'arrive aux richesses d'Hamilcar. Cette description, quoi que
vous disiez, est au second plan. Hamilcar la domine, et je la crois
très motivée. La colère du Suffète va en augmentant à mesure qu'il
aperçoit les déprédations commises dans sa maison. Loin d'être -à
tout moment hors de lui-, il n'éclate qu'à la fin, quand il se heurte
à une injure personnelle. -Qu'il ne gagne pas à cette visite-, cela
m'est bien égal, n'étant point chargé de faire son panégyrique; mais
je ne pense pas l'avoir -taillé en charge aux dépens du reste du
caractère-. L'homme qui tue plus loin les Mercenaires de la façon
que j'ai montrée (ce qui est un joli trait de son fils Hannibal,
en Italie) est bien le même qui fait falsifier ses marchandises et
fouetter à outrance ses esclaves.
«Vous me chicanez sur les -onze mille trois cent quatre-vingt-seize
hommes- de son armée en me demandant: -d'où le savez-vous- (ce
nombre)? -qui vous l'a dit-? Mais vous venez de le voir vous-même,
puisque j'ai dit le nombre d'hommes qu'il y avait dans les différents
corps de l'armée punique. C'est le total de l'addition tout
bonnement, et non un chiffre jeté au hasard pour reproduire un effet
de précision.
«Il n'y a ni -vice malicieux- ni -bagatelle- dans mon serpent. Ce
chapitre est une espèce de précaution oratoire pour atténuer celui de
la tente qui n'a choqué personne et qui, sans le serpent, eût fait
pousser des cris. J'ai mieux aimé un effet impudique (si impudeur il
y a) avec un serpent qu'avec un homme. Salammbô, avant de quitter
sa maison, s'enlace au génie de sa famille, à la religion même de
sa patrie en son symbole le plus antique. Voilà tout. Que cela soit
-messéant dans une- ILIADE -ou une- PHARSALE, c'est possible; mais je
n'ai pas eu la prétention de faire l'-Iliade- ni la -Pharsale-.
«Ce n'est pas ma faute non plus si les orages sont fréquents dans la
Tunisie à la fin de l'été. Chateaubriand n'a pas plus inventé les
orages que les couchers de soleil, et les uns et les autres, il me
semble, appartiennent à tout le monde. Notez d'ailleurs que l'âme de
cette histoire est Moloch, le Feu, la Foudre. Ici le Dieu lui-même,
sous une de ses formes, agit; il dompte Salammbô. Le tonnerre était
donc bien à sa place: c'est la voix de Moloch resté en dehors. Vous
avouerez de plus que je vous ai épargné la -description classique
de l'orage-. Et puis mon pauvre orage ne tient pas en tout -trois-
lignes, et à des endroits différents! L'incendie qui suit m'a été
inspiré par un épisode de l'histoire de Massinissa, par un autre de
l'histoire d'Agathocle et par un passage d'Hirtius,--tous les trois
dans des circonstances analogues. Je ne sors pas du milieu, du pays
même de mon action, comme vous voyez.
«A propos des parfums de Salammbô, vous m'attribuez plus
d'imagination que je n'en ai. Sentez donc, humez dans la Bible
Judith et Esther! On les pénétrait, on les empoisonnait de parfums
littéralement. C'est ce que j'ai eu soin de dire au commencement, dès
qu'il a été question de la maladie de Salammbô.
«Pourquoi ne voulez-vous pas non plus que -la disparition du Zaïmph-
ait été pour -quelque chose- dans la perte de la bataille, puisque
l'armée des Mercenaires contenait des gens qui croyaient au Zaïmph!
J'indique les causes principales (trois mouvements militaires) de
cette perte; puis j'ajoute celle-là, comme cause secondaire et
dernière.
«Dire que j'ai -inventé des supplices- aux funérailles des Barbares
n'est pas exact. Hendreich (-Carthago, seu Carth. respublica-, 1664)
a réuni des textes pour prouver que les Carthaginois avaient coutume
de mutiler les cadavres de leurs ennemis; et vous vous étonnez que
des barbares qui sont vaincus, désespérés, enragés, ne leur rendent
pas la pareille, n'en fassent pas autant une fois et cette fois-là
seulement? Faut-il vous rappeler Mme de Lamballe, -les Mobiles en
48-, et ce qui se passe actuellement aux États-Unis? J'ai été sobre
et très doux, au contraire.
«Et puisque nous sommes en train de nous dire nos vérités,
franchement je vous avouerai, cher maître, que -la pointe
d'imagination sadique- m'a un peu blessé. Toutes vos paroles sont
graves. Or un tel mot de vous, lorsqu'il est imprimé, devient presque
une flétrissure. Oubliez-vous que je me suis assis sur les bancs
de la Correctionnelle comme prévenu d'outrage aux mœurs, et que
les imbéciles et les méchants se font des armes de tout! Ne soyez
donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans un petit journal
diffamateur, comme il en existe, quelque chose d'analogue à ceci: «M.
G. Flaubert est un disciple de Sade. Son ami, son parrain, un maître
en fait de critique l'a dit lui-même assez clairement, bien qu'avec
cette finesse et cette bonhomie railleuse qui, etc.» Qu'aurais-je à
répondre,--et à faire?
«Je m'incline devant ce qui suit. Vous avez raison, cher maître, j'ai
donné le coup de pouce, j'ai forcé l'histoire, et comme vous le dites
très bien, -j'ai voulu faire un siège-. Mais dans un sujet militaire,
où est le mal?--Et puis je ne l'ai pas complètement inventé, ce
siège, je l'ai seulement un peu chargé. Là est toute ma faute.
«Mais pour -le passage de Montesquieu- relatif aux immolations
d'enfants, je m'insurge. Cette horreur ne fait pas dans mon esprit
un -doute-. (Songez donc que les sacrifices humains n'étaient pas
complètement abolis en Grèce à la bataille de Leuctres? 370 avant
Jésus-Christ). Malgré la condition imposée par Gélon (480), dans la
guerre contre Agathocle (302), on brûla, selon Diodore, 200 enfants,
et quant aux époques postérieures, je m'en rapporte à Silius
Italicus, à Eusèbe, et surtout à saint Augustin, lequel affirme que
la chose se passait encore quelquefois de son temps.
«Vous regrettez que je n'aie point introduit parmi les Grecs un
philosophe, un raisonneur chargé de nous faire un cours de morale
ou commettant de bonnes actions, un monsieur enfin -sentant comme
nous-. Allons donc! était-ce possible? Aratus que vous rappelez est
précisément celui d'après lequel j'ai rêvé Spendius; c'était un homme
d'escalades et de ruses qui tuait très bien la nuit les sentinelles
et qui avait des éblouissements au grand jour. Je me suis refusé un
contraste, c'est vrai; mais un contraste facile, un contraste -voulu-
et faux.
«J'ai fini l'analyse et j'arrive à votre jugement. Vous avez
peut-être raison dans vos considérations sur le roman historique
appliqué à l'antiquité, et il se peut très bien que j'aie échoué.
Cependant, d'après toutes les vraisemblances et mes impressions, à
moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais
là n'est pas la question, je me moque de l'archéologie! Si la couleur
n'est pas une, si les détails détonent, si les mœurs ne dérivent pas
de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont
pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les
architectures au climat, s'il n'y a pas, en un mot, harmonie, je suis
dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.
«Mais le milieu vous agace! Je le sais, ou plutôt je le sens. Au
lieu de rester à votre point de vue personnel, votre point de vue de
lettré, de moderne, de Parisien, pourquoi n'êtes-vous pas venu de mon
côté? -L'âme humaine n'est point partout la même-, bien qu'en dise
M. Levallois[2]. La moindre vue sur le monde est là pour prouver le
contraire. Je crois même avoir été moins dur pour l'humanité dans
-Salammbô- que dans -Madame Bovary-. La curiosité, l'amour qui m'a
poussé vers des religions et des peuples disparus, a quelque chose de
moral en soi et de sympathique, il me semble.
[2] Dans un de ses articles de -l'Opinion nationale- sur -Salammbô-.
«Quant au style, j'ai moins sacrifié dans ce livre-là que dans
l'autre à la rondeur de la phrase et à la période. Les métaphores
y sont rares et les épithètes positives. Si je mets -bleues- après
-pierres-, c'est que -bleues- est le mot juste, croyez-moi, et
soyez également persuadé que l'on distingue très bien la couleur
des pierres à la clarté des étoiles. Interrogez là-dessus tous les
voyageurs en Orient, ou allez-y voir.
«Et puisque vous me blâmez pour certains mots, -énorme- entre autres,
que je ne défends pas (bien qu'un silence excessif fasse l'effet du
vacarme), moi aussi je vous reprocherai quelques expressions.
«Je n'ai pas compris la citation de Désaugiers, ni quel était son
but. J'ai froncé les sourcils à -bibelots- carthaginois,---diable de
manteau-,---ragoût- et -pimenté- pour Salammbô qui -batifole avec le
serpent-,--et devant le -beau drôle de Libyen- qui n'est ni beau ni
drôle,--et à l'imagination -libertine- de Schahabarim.
«Une dernière question, ô maître, une question inconvenante:
pourquoi trouvez-vous Schahabarim presque comique et vos bonshommes
de Port-Royal si sérieux? Pour moi, M. Singlin est funèbre à côté
de mes éléphants. Je regarde des Barbares tatoués comme étant
moins anti-humains, moins spéciaux, moins cocasses, moins rares
que des gens vivant en commun et qui s'appellent jusqu'à la mort
-Monsieur!---Et c'est précisément parce qu'ils sont très loin de moi
que j'admire votre talent à me les faire comprendre.--Car j'y crois,
à Port-Royal, et je souhaite encore moins y vivre qu'à Carthage.
Cela aussi était exclusif, hors nature, forcé, tout d'un morceau, et
cependant vrai. Pourquoi ne voulez-vous pas que deux vrais existent,
deux excès contraires, deux monstruosités différentes?
«Je vais finir.--Un peu de patience!--Êtes-vous curieux de connaître
la faute -énorme- (-énorme- est ici à sa place) que je trouve dans
mon livre? La voici:
«1º Le piédestal est trop grand pour la statue. Or, comme on ne pèche
jamais par -le trop-, mais par -le pas assez-, il aurait fallu cent
pages de plus relatives à Salammbô seulement.
«2º Quelques transitions manquent. Elles existaient; je les ai
retranchées ou trop raccourcies, dans la peur d'être ennuyeux.
«3º Dans le chapitre VI tout ce qui se rapporte à Giscon est -de même
tonalité- que la deuxième partie du chapitre II (Hannon). C'est la
même situation, et il n'y a point progression d'effet.
«4º Tout ce qui s'étend depuis la bataille du Macar jusqu'au serpent,
et tout le chapitre XIII jusqu'au dénombrement des Barbares,
s'enfonce, disparaît dans le souvenir. Ce sont des endroits de second
plan, ternes, transitoires, que je ne pouvais malheureusement éviter
et qui alourdissent le livre, malgré les efforts de prestesse que
j'ai pu faire. Ce sont ceux-là qui m'ont le plus coûté, que j'aime le
moins, et dont je me suis le plus reconnaissant.
«5º L'aqueduc.
«Aveu! mon opinion -secrète- est qu'il n'y avait point d'aqueduc
à Carthage, malgré les ruines actuelles de l'aqueduc. Aussi
ai-je eu soin de prévenir d'avance toutes les objections par une
phrase hypocrite à l'adresse des archéologues. J'ai mis les pieds
dans le plat, lourdement, en rappelant que c'était une invention
romaine, alors nouvelle, et que l'aqueduc d'à présent a été refait
sur l'ancien. Le souvenir de Bélisaire coupant l'aqueduc romain
de Carthage m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée
pour Spendius et Mâtho. N'importe! mon aqueduc est une lâcheté!
-Confiteor.-
«6º Autre et dernière coquinerie: Hannon.
«Par amour de la clarté, j'ai faussé l'histoire quant à sa mort.
Il fut bien, il est vrai, crucifié par les Mercenaires, mais en
Sardaigne. Le général crucifié à Tunis en face de Spendius s'appelait
Hannibal. Mais quelle confusion cela eût fait pour le lecteur!
«Tel est, cher maître, ce qu'il y a, selon moi, de pire dans mon
livre. Je ne vous dis pas ce que j'y trouve de bon. Mais soyez sûr
que je n'ai point fait un Carthage fantastique. Les documents sur
Carthage existent, et ils ne sont pas tous dans Movers. Il faut aller
les chercher un peu loin. Ainsi Ammien Marcellin m'a fourni la forme
-exacte- d'une porte, le poème de Corippus (la -Johannide-), beaucoup
de détails sur les peuplades africaines, etc.
«Et puis mon exemple sera peu suivi. Où donc alors est le danger?
Les Leconte de Lisle et les Baudelaire sont moins à craindre que
les... et les... dans ce doux pays de France où le superficiel est
une qualité, et où le banal, le facile et le niais sont toujours
applaudis, adoptés, adorés. On ne risque de corrompre personne quand
on aspire à la grandeur. Ai-je mon pardon?
«Je termine en vous disant encore une fois merci, mon cher maître. En
me donnant des égratignures, vous m'avez très tendrement serré les
mains, et bien que vous m'ayez quelque peu ri au nez, vous ne m'en
avez pas moins fait trois grands saluts, trois grands articles très
détaillés, très considérables et qui ont dû vous être plus pénibles
qu'à moi. C'est de cela surtout que je vous suis reconnaissant. Les
conseils de la fin ne seront pas perdus, et vous n'aurez eu affaire
ni à un sot ni à un ingrat.
«Tout à vous,
«GUSTAVE FLAUBERT.»
Sainte-Beuve répondit à cette lettre par le billet suivant:
«Ce 25 décembre 1862.
«Mon cher ami,
«J'attendais avec impatience cette lettre promise. Je l'ai lue hier
soir, et je la relis ce matin. Je ne regrette plus d'avoir fait
ces articles, puisque je vous ai amené à -sortir- ainsi toutes vos
raisons. Ce soleil d'Afrique a eu cela de singulier que toutes
nos humeurs à tous, même nos humeurs secrètes, ont fait éruption.
-Salammbô-, indépendamment de la dame, est dès à présent le nom
d'une bataille, de plusieurs batailles. Je compte faire ceci: mes
articles restant ce qu'ils sont, en les réimprimant je mettrai, à la
fin du volume, ce que vous appelez votre -Apologie-, et sans plus de
réplique de ma part. J'avais tout dit; vous répondez: les lecteurs
attentifs jugeront. Ce que j'apprécie surtout, et ce que chacun
sentira, c'est cette élévation d'esprit et de caractère qui vous a
fait supporter tout naturellement mes contradictions et qui oblige
envers vous à plus d'estime. M. Lebrun (de l'Académie), un homme
juste, me disait l'autre jour à propos de vous: «Après tout, il
sort de là un plus gros monsieur qu'auparavant.» Ce sera l'impression
générale et définitive.
«C.-A. SAINTE-BEUVE.»
Dans un article publié dans la -Revue contemporaine-, M. Frœhner avait
très vivement critiqué -Salammbô-. M. Gustave Flaubert, en réponse à
son article, adressa au directeur de la -Revue contemporaine- la lettre
suivante:
A M. FRŒHNER
-Rédacteur de la- REVUE CONTEMPORAINE
«Paris, 21 janvier 1863.
«Monsieur,
«Je viens de lire votre article sur -Salammbô- paru dans la -Revue
contemporaine- le 31 décembre 1862. Malgré l'habitude où je suis de
ne répondre à aucune critique, je ne puis accepter la vôtre. Elle
est pleine de convenance et de choses extrêmement flatteuses pour
moi; mais comme elle met en doute la sincérité de mes études, vous
trouverez bon, s'il vous plaît, que je relève ici plusieurs de vos
assertions.
«Je vous demanderai d'abord, monsieur, pourquoi vous me mêlez si
obstinément à la collection Campana en affirmant qu'elle a été ma
ressource, mon inspiration permanente? Or j'avais fini -Salammbô- au
mois de mars, six semaines avant l'ouverture de ce musée. Voilà une
erreur déjà. Nous en trouverons de plus graves.
«Je n'ai, monsieur, nulle prétention à l'archéologie. J'ai donné
mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m'étonne
qu'un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables,
perde ses loisirs à une littérature si légère! J'en sais cependant
assez, monsieur, pour oser dire que vous errez complètement d'un bout
à l'autre de votre travail, tout le long de vos dix-huit pages, à
chaque paragraphe et à chaque ligne.
«Vous me blâmez «de n'avoir consulté ni Falbe ni Dureau de la Malle,
dont j'aurais pu tirer profit». Mille pardons! je les ai lus, plus
souvent que vous peut-être et sur les ruines mêmes de Carthage.
Que vous ne sachiez «rien de satisfaisant sur la forme ni sur les
principaux quartiers», cela se peut; mais d'autres, mieux informés,
ne partagent pas votre scepticisme. Si l'on ignore où était le
faubourg Aclas, l'endroit appelé Fuscianus, la position exacte des
portes principales dont on a les noms, etc., on connaît assez bien
l'emplacement de la ville, l'appareil architectonique des murailles,
la Tænia, le Môle et le Cothon. On sait que les maisons étaient
enduites de bitume et les rues dallées; on a une idée de l'Ancô
décrit dans mon chapitre XV, on a entendu parler de Malquâ, de Byrsa,
de Mégara, des Mappales et des Catacombes, et du temple d'Eschmoûn
situé sur l'Acropole, et de celui de Tanit, un peu à droite en
tournant le dos à la mer. Tout cela se trouve (sans parler d'Appien,
de Pline et de Procope) dans ce même Dureau de la Malle, que vous
m'accusez d'ignorer. Il est donc regrettable, monsieur, que vous ne
soyez pas «entré dans des détails fastidieux pour montrer» que je
n'ai eu aucune idée de l'emplacement et de la position de l'ancienne
Carthage, «moins encore que Dureau de la Malle», ajoutez-vous. Mais
que faut-il croire? à qui se fier, puisque vous n'avez pas eu jusqu'à
présent l'obligeance de révéler votre système sur la topographie
carthaginoise?
«Je ne possède, il est vrai, aucun texte pour vous prouver qu'il
existait une rue des Tanneurs, des Parfumeurs, des Teinturiers.
C'est en tous cas une hypothèse vraisemblable, convenez-en! Mais je
n'ai point inventé Kinisdo et Cynasyn, «mots, dites-vous, dont la
structure est étrangère à l'esprit des langues sémitiques». Pas si
étrangère cependant, puisqu'ils sont dans Gesenius--presque tous
mes noms puniques, défigurés, selon vous, étant pris dans Gesenius
(-Scripturæ linguæque phœniciæ-, etc.), ou dans Falbe, que j'ai
consulté, je vous assure.
«Un orientaliste de votre érudition, monsieur, aurait dû avoir un
peu plus d'indulgence pour le nom numide de Naravasse que j'écris
Narr'Havas, de -Nar-el-haouah-, feu du souffle. Vous auriez pu
deviner que les deux -m- de Salammbô sont mis exprès pour faire
prononcer Salam et non Salan et supposer charitablement que Egates,
au lieu de Ægates, était une faute typographique, corrigée du reste
dans la seconde édition de mon livre, antérieure de quinze jours à
vos conseils. Il en est de même de -Scissites- pour -Syssites- et
du mot Kabires, que l'on a imprimé sans un -k- (horreur!) jusque
dans les ouvrages les plus sérieux tels que -les Religions de la
Grèce antique-, par Maury. Quant à Schalischim, si je n'ai pas écrit
(comme j'aurais dû le faire) Rosch-eisch-Schalischim, c'était pour
raccourcir un nom déjà trop rébarbatif, ne supposant pas d'ailleurs
que je serais examiné par des philologues. Mais, puisque vous êtes
descendu jusqu'à ces chicanes de mots, j'en reprendrai, chez vous,
deux autres: 1º -Compendieusement-, que vous employez tout au
rebours de la signification pour dire abondamment, prolixement, et
2º -carthachinoiserie-, plaisanterie excellente, bien qu'elle ne
soit pas de vous, et que vous avez ramassée, au commencement du mois
dernier, dans un petit journal. Vous voyez, monsieur, que si vous
ignorez parfois mes auteurs, je sais les vôtres. Mais il eût mieux
valu peut-être négliger «ces minuties qui se refusent», comme vous le
dites fort bien, «à l'examen de la critique».
«Encore une cependant! Pourquoi avez-vous souligné le -et- dans cette
phrase (un peu tronquée) de ma page 156: «Achète-moi des Cappadociens
-et- des Asiatiques.» Est-ce pour briller en voulant faire accroire
aux badauds que je ne distingue pas la Cappadoce de l'Asie Mineure?
Mais je la connais, monsieur, je l'ai vue, je m'y suis promené!
«Vous m'avez lu si négligemment que presque toujours vous me -citez à
faux-. Je n'ai dit nulle part que les prêtres aient formé une caste
particulière; ni, page 109, que les soldats libyens fussent «possédés
de l'envie de boire du fer», mais que les Barbares menaçaient les
Carthaginois de leur faire boire du fer; ni, page 108, que les gardes
de la «légion portaient au milieu du front une corne d'argent pour
les faire ressembler à des rhinocéros», mais, «leurs gros chevaux
avaient», etc.; ni, page 29, que les paysans un jour s'amusèrent à
crucifier deux cents lions. Même observation pour ces malheureuses
Syssites, que j'ai employées, selon vous, «ne sachant pas, sans
doute, que ce mot signifiait des corporations particulières». -Sans
doute- est aimable. Mais, sans doute, je savais ce qu'étaient ces
corporations et l'étymologie du mot, puisque je le traduis en
français la première fois qu'il apparaît dans mon livre, page 7.
«Syssites, compagnies (de commerçants) qui mangeaient en commun.»
Vous avez de même faussé un passage de Plaute, car il n'est pas
démontré dans le -Pœnulus- que «les Carthaginois savaient toutes
les langues», ce qui eût été un curieux privilège pour une nation
entière: il y a tout simplement dans le prologue, v. 112, -Is omnes
linguas scit-; ce qu'il faut traduire: «Celui-là sait toutes les
langues,» le Carthaginois en question, et non tous les Carthaginois.
«Il n'est pas vrai de dire que «Hannon n'a pas été crucifié dans la
guerre des Mercenaires, attendu qu'il commandait des armées longtemps
encore après», car vous trouverez dans Polybe, monsieur, que les
rebelles se saisirent de sa personne et l'attachèrent à une croix (en
Sardaigne, il est vrai, mais à la même époque), livre I, chapitre
XVII. Ce n'est donc pas «ce personnage» qui «aurait à se plaindre
de M. Flaubert», mais plutôt Polybe qui aurait à se plaindre de M.
Frœhner.
«Pour les sacrifices d'enfants, il est si peu -impossible- qu'au
siècle d'Hamilcar on les brûlât vifs, qu'on en brûlait encore au
temps de Jules César et de Tibère, s'il faut s'en rapporter à Cicéron
(-Pro Balbo-) et à Strabon (liv. III). Cependant «la statue de Moloch
ne ressemble pas à la machine infernale décrite dans -Salammbô-.
Cette figure composée de sept cases étagées l'une sur l'autre pour
y enfermer les victimes appartient à la religion gauloise. M.
Flaubert n'a aucun prétexte d'analogie pour justifier son audacieuse
transposition.»
«Non! je n'ai aucun prétexte, c'est vrai! mais j'ai un texte, à
savoir le texte, la description même de Diodore, que vous rappelez,
et qui n'est autre que la mienne, comme vous pourrez vous en
convaincre en daignant lire ou relire le livre XX de Diodore,
chapitre IV, auquel vous joindrez la paraphrase chaldaïque de Paul
Fage, dont vous ne parlez pas, et qui est citée par Selten, -De diis
syriis-, p. 164-170, avec Eusèbe, -Préparation évangélique-, livre I.
«Comment se fait-il aussi que l'histoire ne dise rien du manteau
miraculeux, puisque vous dites vous-même «qu'on le montrait dans
le temple de Vénus, mais bien plus tard, et seulement à l'époque
des empereurs romains» Or? je trouve dans Athénée XII, 58, la
description très minutieuse de ce manteau, -bien que l'histoire n'en
dise rien-. Il fut acheté à Denys l'Ancien 120 talents, porté à Rome
par Scipion-Émilien, reporté à Carthage par Caïus Gracchus, revint à
Rome sous Héliogabale, puis fut vendu à Carthage. Tout cela se trouve
encore dans Dureau de la Malle, dont j'ai tiré profit décidément.
«Trois lignes plus bas, vous affirmez, avec la même... candeur, que
«la plupart des autres dieux invoqués dans Salammbô -sont de pure
invention-», et vous ajoutez: «Qui a entendu parler d'un Aptoukhos?»
Qui? d'Avezac (-Cyrénaïque-), à propos d'un temple dans les environs
de Cyrène; «d'un Schaoûl?» mais c'est un nom que je donne à un
esclave (voyez ma page 91); «ou d'un Matismann?» Il est mentionné
comme Dieu par Corippus. (Voyez Johanneis et -Mém. de l'Académie des
inscript.-, t. XII, p. 181.) «Qui ne sait que Micipsa n'était pas
une divinité, mais un homme?» Or c'est ce que je dis, monsieur, et
très clairement, dans cette même page 91, quand Salammbô appelle ses
esclaves: «A moi Kroum, Enva, Micipsa, Schaoûl!»
«Vous m'accusez de prendre pour deux divinités distinctes Astaroth
et Astarté. Mais au commencement, page 48, lorsque Salammbô invoque
Tanit, elle l'invoque par tous ses noms à la fois: «Anaïtis, Astarté,
Derceto, Astaroth, Tiratha.» Et même j'ai pris soin de dire, un
peu plus bas, page 52, qu'elle répétait «tous ces noms sans qu'ils
eussent pour elle de signification distincte». Seriez-vous comme
Salammbô? Je suis tenté de le croire, puisque vous faites de Tanit la
déesse de la guerre et non de l'amour, de l'élément femelle, humide,
fécond, en dépit de Tertullien, et de ce nom même de Tiratha, dont
vous rencontrez l'explication peu décente, mais claire, dans Movers,
-Phenic.-, livre Ier, p. 574.
«Vous vous ébahissez ensuite des singes consacrés à la lune et
des chevaux consacrés au soleil. «Ces détails, vous en êtes sûr,
ne se trouvent dans aucun auteur ancien, ni dans aucun monument
authentique.» Or je me permettrai, pour les singes, de vous rappeler,
monsieur, que les cynocéphales étaient, en Égypte, consacrés à la
lune, comme on le voit encore sur les murailles des temples, et que
les cultes égyptiens avaient pénétré en Libye et dans les oasis.
Quant aux chevaux, je ne dis pas qu'il y en avait de consacrés à
Esculape, mais à Eschmoûn, assimilé à Esculape, Iolaüs, Apollon, le
Soleil. Or je vois les chevaux consacrés au soleil dans Pausanias
(livre Ier, chap. I), et dans la Bible (-Rois-, livre II, chap.
XXXII). Mais peut-être nierez-vous que les temples d'Égypte soient
des monuments authentiques et la Bible et Pausanias des auteurs
anciens.
«A propos de la Bible je prendrai encore, monsieur, la liberté grande
de vous indiquer le tome II de la traduction de Cahen, page 186, où
vous lirez ceci: «Ils portaient au cou, suspendue à une chaîne d'or,
une petite figure de pierre précieuse qu'ils appelaient la Vérité.
Les débats s'ouvraient lorsque le président mettait devant soi
l'image de la Vérité.» C'est un texte de Diodore. En voici un autre
d'Élien: «Le plus âgé d'entre eux était leur chef et leur juge à
tous; il portait autour du cou une image en saphir. On appelait cette
image la Vérité.» C'est ainsi, monsieur, que «cette Vérité-là est une
jolie invention de l'auteur».
«Mais tout vous étonne: le molobathre, que l'on écrit très bien (ne
vous en déplaise) malobathre ou malabathre, la poudre d'or que l'on
ramasse aujourd'hui, comme autrefois, sur le rivage de Carthage,
les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se
barbouillent de vermillon et mangent de la vermine et des singes, les
Lydiens en robes de femme, les escarboucles des lynx, les mandragores
qui sont dans Hippocrate, la chaînette des chevilles qui est dans
le -Cantique des Cantiques- (Cahen, t. XVI, 37) et les arrosages de
silphium, les barbes enveloppées, les lions en croix, etc., tout!
«Eh bien! non, monsieur, je n'ai point «emprunté tous ces détails
aux nègres de la Sénégambie». Je vous renvoie, pour les éléphants,
à l'ouvrage d'Armandi, p. 256, et aux autorités qu'il indique,
telles que Florus, Diodore, Ammien-Marcellin et autres nègres de la
Sénégambie.
«Quant aux nomades qui mangent des singes, croquent des poux et se
barbouillent de vermillon, comme on pourrait «vous demander à quelle
source l'auteur a puisé ces précieux renseignements», et que «vous
seriez», d'après votre aveu, «-très embarrassé- de le dire», je vais
vous donner humblement quelques indications qui faciliteront vos
recherches.
«Les Maxies... se peignent le corps avec du vermillon. Les Gysantes
se peignent tous avec du vermillon et mangent des singes. Les femmes
(celles des Adrymachydes), si elles sont mordues par un pou, elles le
prennent, le mordent, etc.» Vous verrez tout cela dans le IVe livre
d'Hérodote, aux chapitres CXCIV, CXCI et CLXVIII. Je ne suis pas
embarrassé de le dire.
«Le même Hérodote m'a appris dans la description de l'armée de
Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes; de plus,
Athénée, dans le chapitre des Étrusques et de leur ressemblance avec
les Lydiens, dit qu'ils portaient des robes de femmes; enfin, le
Bacchus lydien est toujours représenté en costume de femme. Est-ce
assez pour les Lydiens et leur costume?
«Les barbes enfermées en signe de deuil sont dans Cahen (Ézéchiel,
chap. XXIV, 17) et au menton des colosses égyptiens, ceux
d'Abou-Simbal, entre autres; les escarboucles formées par l'urine
de lynx, dans Théophraste, -Traité des pierreries-, et dans Pline,
livre VIII, chap. LVII. Et pour ce qui regarde les lions crucifiés
(dont vous portez le nombre à deux cents, afin de me gratifier, sans
doute, d'un ridicule que je n'ai pas), je vous prie de lire dans
le même livre de Pline le chapitre XVIII, où vous apprendrez que
Scipion-Émilien et Polybe, se promenant ensemble dans la campagne
carthaginoise, en virent de suppliciés dans cette position, -Quia
cæteri metu pœnæ similis absterrentur eadem noscia-. Sont-ce là,
monsieur, de ces passages pris sans discernement dans l'-Univers
pittoresque-, «et que la haute critique a employés avec succès contre
moi»? De quelle haute critique parlez-vous? Est-ce de la vôtre?
«Vous vous égayez considérablement sur les grenadiers que l'on
arrosait avec du silphium. Mais ce détail, monsieur, n'est pas de
moi. Il est dans Pline, livre XVII, chap. XLVII. J'en suis bien fâché
pour votre plaisanterie sur «l'ellébore que l'on devrait cultiver à
Charenton»; mais comme vous le dites vous-même, «l'esprit le plus
pénétrant ne saurait suppléer au défaut de connaissances acquises».
«Vous en avez manqué complètement en affirmant que «parmi les pierres
précieuses du trésor d'Hamilcar, plus d'une appartient aux légendes
et aux superstitions chrétiennes». Non! monsieur, elles sont -toutes-
dans Pline et dans Théophraste.
«Les stèles d'émeraude, à l'entrée du temple, qui vous font
rire, car vous êtes gai, sont mentionnées par Philostrate (-Vie
d'Apollonius-) et par Théophraste (-Traité des pierreries-). Heeren
(t. II) cite sa phrase: «La plus grosse émeraude bactrienne se trouve
à Tyr dans le temple d'Hercule. C'est une colonne d'assez forte
dimension.» Autre passage de Théophraste (traduction de Hill): «Il
y avait dans leur temple de Jupiter un obélisque composé de quatre
émeraudes.»
«Malgré «vos connaissances acquises», vous confondez le jade, qui est
une néphrite d'un vert brun et qui vient de Chine, avec le jaspe,
variété de quartz que l'on trouve en Europe et en Sicile. Si vous
aviez ouvert, par hasard, le -Dictionnaire de l'Académie française-,
au mot -jaspe-, vous eussiez appris, sans aller plus loin, qu'il
y en a de noir, de rouge et de blanc. Il fallait donc, monsieur,
modérer les transports de votre indomptable verve et ne pas reprocher
folâtrement à mon maître et ami Théophile Gautier d'avoir prêté à une
femme (dans son -Roman de la Momie-) des pieds verts quand il lui a
donné des pieds blancs. Ainsi, ce n'est point lui, mais vous, qui
avez fait -une erreur ridicule-.
«Si vous dédaigniez un peu moins les voyages, vous auriez pu voir
au musée de Turin le propre bras de sa momie, rapporté d'Égypte
par M. Passalacqua, et dans la pose même que décrit Th. Gautier,
-cette pose- qui, d'après vous, -n'est certainement pas égyptienne-.
Sans être ingénieur non plus, vous auriez appris ce que sont les
Sakiehs pour amener l'eau dans les maisons, et vous seriez convaincu
que je n'ai point abusé des vêtements noirs en les mettant dans
des pays où ils foisonnent et où les femmes de la haute classe ne
sortent que vêtues de manteaux noirs. Mais comme vous préférez les
témoignages écrits, je vous recommanderai, pour tout ce qui concerne
la toilette des femmes, Isaïe, III, 3; la Mischna, tit. -De Sabbato-;
Samuel, XIII, 18; saint Clément d'Alexandrie, -pæd-. II, 13, et les
dissertations de l'abbé Mignot dans les -Mémoires de l'Académie des
Inscriptions-, t. XLII. Et quant à cette abondance d'ornementation
qui vous ébahit si fort, j'étais bien en droit d'en prodiguer à
des peuples qui incrustaient dans le sol de leurs appartements des
pierreries. (Voy. Cahen Ézéchiel, 28, 14.) Mais vous n'êtes pas
heureux, en fait de pierreries.
«Je termine, monsieur, en vous remerciant des formes amères que
vous avez employées, chose rare maintenant. Je n'ai relevé parmi
vos inexactitudes que les plus grossières, qui touchaient à des
points spéciaux. Quant aux critiques vagues, aux appréciations
personnelles et à l'examen littéraire de mon livre, je n'y ai pas
même fait allusion. Je me suis tenu tout le temps sur votre terrain,
celui de la science, et je vous répète encore une fois que j'y
suis médiocrement solide. Je ne sais ni l'hébreu, ni l'arabe, ni
l'allemand, ni le grec, ni le latin, et je ne me vante pas de savoir
le français. J'ai usé souvent des traductions, mais quelquefois
aussi des originaux. J'ai consulté, dans mes incertitudes, les
hommes qui passent en France pour les plus compétents, et si je
n'ai pas été -mieux guidé-, c'est que je n'avais point l'honneur,
l'avantage de vous connaître: Excusez-moi! Si j'avais pris vos
conseils, aurais-je -mieux réussi-? J'en doute. En tout cas, j'eusse
été privé des marques de bienveillance que vous me donnez çà et là
dans votre article et je vous aurais épargné l'espèce de remords qui
le termine. Mais rassurez-vous, monsieur, bien que vous paraissiez
effrayé vous-même de votre force et que vous pensiez sérieusement
«avoir déchiqueté mon livre «pièce à pièce», n'ayez aucune -peur-,
tranquillisez-vous! car vous n'avez pas été -cruel-, mais... léger.
«J'ai l'honneur d'être, etc.
«GUSTAVE FLAUBERT.»
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