te donnerai tout ce que tu veux! Je suis riche! Sauve-moi!» Ils le tiraient; si lourd qu'il fût, ses pieds ne touchaient plus la terre. On avait entraîné les anciens. Sa terreur redoubla. «--Vous m'avez battu! Je suis votre captif! Je me rachète! Écoutez-moi, mes amis!» Et, porté par toutes ces épaules qui le serraient aux flancs, il répétait: «--Qu'allez-vous faire? Que voulez-vous? Je ne m'obstine pas, vous voyez bien! J'ai toujours été bon!» Une croix gigantesque était dressée à la porte. Les Barbares hurlaient: «--Ici! ici!» Il éleva la voix encore plus haut; et, au nom de leurs Dieux, les somma de le mener au Schalischim, parce qu'il avait à lui confier une chose d'où leur salut dépendait. Ils s'arrêtèrent, quelques-uns prétendant qu'il était sage d'appeler Mâtho. On partit à sa recherche. Hannon tomba sur l'herbe; et il voyait autour de lui encore d'autres croix, comme si le supplice dont il allait périr se fût d'avance multiplié; il faisait des efforts pour se convaincre qu'il se trompait, qu'il n'y en avait qu'une seule, et même pour croire qu'il n'y en avait pas du tout. Enfin on le releva. «--Parle!» dit Mâtho. Il offrit de livrer Hamilcar, puis ils entreraient dans Carthage et seraient rois tous les deux. Mâtho s'éloigna, en faisant signe aux autres de se hâter. C'était, pensait-il, une ruse pour gagner du temps. Le Barbare se trompait; Hannon était dans une de ces extrémités où l'on ne considère plus rien, et d'ailleurs il exécrait tellement Hamilcar, que, sur le moindre espoir de salut, il l'aurait sacrifié avec tous ses soldats. A la base des trente croix, les anciens languissaient par terre; déjà des cordes étaient passées sous leurs aisselles. Alors le vieux suffète, comprenant qu'il fallait mourir, pleura. Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements;--et l'horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur un autre visage humain. Son bandeau royal, à demi dénoué, traînait avec ses cheveux blancs dans la poussière. Ils crurent n'avoir pas de cordes assez fortes pour le grimper jusqu'au haut de la croix, et ils le clouèrent dessus, avant qu'elle fût dressée, à la mode punique. Mais son orgueil se réveilla dans la douleur. Il se mit à les accabler d'injures. Il écumait et se tordait, comme un monstre marin que l'on égorge sur un rivage, en leur prédisant qu'ils finiraient tous plus horriblement encore, et qu'il serait vengé. Il l'était. De l'autre côté de la ville, d'où s'échappaient maintenant des jets de flammes avec des colonnes de fumée, les ambassadeurs des Mercenaires agonisaient. Quelques-uns, évanouis d'abord, venaient de se ranimer sous la fraîcheur du vent; mais ils restaient le menton sur la poitrine, et leurs corps descendaient un peu, malgré les clous de leurs bras fixés plus haut que leur tête; de leurs talons et de leurs mains, du sang tombait par grosses gouttes, lentement, comme des branches d'un arbre tombent des fruits mûrs,--et Carthage, le golfe, les montagnes et les plaines, tout leur paraissait tourner, tel qu'une immense roue; quelquefois, un nuage de poussière montant du sol les enveloppait dans ses tourbillons; ils étaient brûlés par une soif horrible, leur langue se retournait dans leur bouche, et ils sentaient sur eux une sueur glaciale couler, avec leur âme qui s'en allait. Cependant, ils entrevoyaient à une profondeur infinie des rues, des soldats en marche, des balancements de glaives; et le tumulte de la bataille leur arrivait vaguement, comme le bruit de la mer à des naufragés qui meurent dans la mâture d'un navire. Les Italiotes, plus robustes que les autres, criaient encore; les Lacédémoniens, se taisant, gardaient leurs paupières fermées; Zarxas, si vigoureux autrefois, penchait comme un roseau brisé! l'Éthiopien, près de lui, avait la tête renversée en arrière par-dessus les bras de la croix; Autharite, immobile, roulait des yeux; sa grande chevelure, prise dans une fente de bois, se tenait droite sur son front, et le râle qu'il poussait semblait plutôt un rugissement de colère. Quant à Spendius, un étrange courage lui était venu; maintenant il méprisait la vie, par la certitude qu'il avait d'un affranchissement presque immédiat et éternel, et il attendait la mort avec impassibilité. Au milieu de leur défaillance, quelquefois ils tressaillaient à un frôlement de plumes, qui leur passait contre la bouche. De grandes ailes balançaient des ombres autour d'eux, des croassements claquaient dans l'air; et comme la croix de Spendius était la plus haute, ce fut sur la sienne que le premier vautour s'abattit. Alors il tourna son visage vers Autharite et lui dit lentement, avec un indéfinissable sourire: «--Te rappelles-tu les lions sur la route de Sicca? «--C'étaient nos frères!» répondit le Gaulois en expirant. Le suffète, pendant ce temps-là, avait troué l'enceinte, et il était parvenu à la citadelle. Sous une rafale de vent, la fumée tout à coup s'envola, découvrant l'horizon jusqu'aux murailles de Carthage; il crut même distinguer des gens qui regardaient sur la plate-forme d'Eschmoûn; puis, en ramenant ses yeux, il aperçut, à gauche, au bord du lac, trente croix démesurées. Pour les rendre plus effroyables, les Barbares les avaient construites avec les mâts de leurs tentes attachés bout à bout; et les trente cadavres des anciens apparaissaient tout en haut dans le ciel. Il y avait sur leurs poitrines comme des papillons blancs; c'étaient les barbes des flèches qu'on leur avait tirées d'en bas. Au faîte de la plus grande, un large ruban d'or brillait; il pendait sur l'épaule, le bras manquait de ce côté-là, et Hamilcar eut de la peine à reconnaître Hannon. Ses os spongieux ne tenant pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées;--et il ne restait à la croix que d'informes débris, pareils à ces fragments d'animaux suspendus contre la porte des chasseurs. Le suffète n'avait rien pu savoir: la ville, devant lui, masquait tout ce qui était au delà, par derrière; et les capitaines envoyés successivement aux généraux n'avaient pas reparu. Des fuyards arrivèrent, racontant la déroute; et l'armée punique s'arrêta. Cette catastrophe tombant au milieu de leur victoire les stupéfiait. Ils n'entendaient plus les ordres d'Hamilcar. Mâtho en profitait pour continuer ses ravages dans les Numides. Le camp d'Hannon bouleversé, il était revenu sur eux. Les éléphants sortirent. Mais les Mercenaires, avec des brandons arrachés aux murs, s'avancèrent par la plaine en agitant des flammes; les grosses bêtes, effrayées, coururent se précipiter dans le golfe, où elles se tuaient les unes les autres en se débattant, et se noyèrent sous le poids de leurs cuirasses. Déjà Narr'Havas avait lâché sa cavalerie; tous se jetèrent la face contre le sol; puis, quand les chevaux furent à trois pas d'eux, ils bondirent sous leur ventre qu'ils ouvraient d'un coup de poignard, et la moitié des Numides avait péri quand Barca survint. Les Mercenaires, épuisés, ne pouvaient tenir contre ses troupes. Ils reculèrent en bon ordre jusqu'à la montagne des Eaux-Chaudes. Le suffète eut la prudence de ne pas les poursuivre. Il se porta vers les embouchures du Macar. Tunis lui appartenait; mais elle ne faisait plus qu'un amoncellement de décombres fumants. Les ruines descendaient par les brèches des murs, jusqu'au milieu de la plaine;--tout au fond, entre les bords du golfe, les cadavres des éléphants, poussés par la brise, s'entre-choquaient, comme un archipel de rochers noirs flottant sur l'eau. Narr'Havas, pour soutenir cette guerre, avait épuisé ses forêts, pris les jeunes et les vieux, les mâles et les femelles, et la force militaire de son royaume ne s'en releva pas. Le peuple, qui les avait vus de loin périr, en fut désolé; des hommes se lamentaient dans les rues en les appelant par leurs noms, comme des amis défunts: «--Ah! l'Invincible! la Victoire! le Foudroyant! l'Hirondelle!» Et même on en parla, le premier jour, plus que des citoyens morts. Le lendemain on aperçut les tentes des Mercenaires sur la montagne des Eaux-Chaudes. Alors le désespoir fut si profond, que beaucoup de gens, des femmes surtout, se précipitèrent, la tête en bas, du haut de l'Acropole. On ignorait les desseins d'Hamilcar. Il vivait seul, dans sa tente, n'ayant près de lui qu'un jeune garçon, et jamais personne ne mangeait avec eux, pas même Narr'Havas. Cependant il lui témoignait des égards extraordinaires depuis la défaite d'Hannon; mais le roi des Numides avait trop d'intérêt à devenir son fils pour ne pas s'en méfier. Cette inertie voilait des manœuvres habiles. Par toutes sortes d'artifices, Hamilcar séduisit les chefs des villages; et les Mercenaires furent chassés, repoussés, traqués comme des bêtes féroces. Dès qu'ils entraient dans un bois, les arbres s'enflammaient autour d'eux; quand ils buvaient à une source, elle était empoisonnée; on murait les cavernes où ils se cachaient pour dormir. Les populations qui les avaient jusque-là défendus, leurs anciens complices, maintenant les poursuivaient; ils reconnaissaient toujours dans ces bandes des armures carthaginoises. Plusieurs étaient rongés au visage par des dartres rouges; cela leur était venu, pensaient-ils, en touchant Hannon. D'autres s'imaginaient que c'était pour avoir mangé les poissons de Salammbô; et, loin de s'en repentir, ils rêvaient des sacrilèges encore plus abominables, afin que l'abaissement des Dieux puniques fût plus grand. Ils auraient voulu les exterminer. Ils se traînèrent ainsi pendant trois mois le long de la côte orientale, puis derrière la montagne de Selloum et jusqu'aux premiers sables du désert. Ils cherchaient une place de refuge, n'importe laquelle. Utique et Hippo-Zaryte seules ne les avaient pas trahis; mais Hamilcar enveloppait ces deux villes. Puis ils remontèrent dans le nord, au hasard, sans même connaître les routes. A force de misères leur tête était troublée. Ils n'avaient plus que le sentiment d'une exaspération qui allait en se développant; et ils se retrouvèrent un jour dans les gorges du Cobus, encore une fois devant Carthage! Alors les engagements se multiplièrent. La fortune se maintenait égale; mais ils étaient, les uns et les autres, tellement excédés, qu'ils souhaitaient, au lieu de ces escarmouches, une grande bataille, pourvu qu'elle fût bien la dernière. Mâtho avait envie d'en porter lui-même la proposition au suffète. Un de ses Libyens se dévoua. Tous, en le voyant partir, étaient convaincus qu'il ne reviendrait pas. Il revint le soir même. Hamilcar acceptait leur défi. On se rencontrerait le lendemain, au soleil levant, dans la plaine de Rhadès. Les Mercenaires voulurent savoir s'il n'avait rien dit de plus; le Libyen ajouta: «--Comme je restais devant lui, il m'a demandé ce que j'attendais; j'ai répondu: «--Qu'on me tue!» Alors il a repris: «-Non! va-t'en! ce sera pour demain, avec les autres.» Cette générosité étonna les Barbares; quelques-uns en furent terrifiés; Mâtho regretta que le parlementaire n'eût pas été tué. Il lui restait encore trois mille Africains, douze cents Grecs, quinze cents Campaniens, deux cents Ibères, quatre cents Étrusques, cinq cents Samnites, quarante Gaulois et une troupe de Naffur, bandits nomades rencontrés dans la région des dattes, en tout, sept mille deux cent dix-neuf soldats, mais pas un syntagme complet. Ils avaient bouché les trous de leurs cuirasses avec des omoplates de quadrupèdes et remplacé leurs cothurnes d'airain par des sandales en chiffons. Des plaques de cuivre ou de fer alourdissaient leurs vêtements; leurs cottes de mailles pendaient en guenilles autour d'eux, et des balafres apparaissaient comme des fils de pourpre, entre les poils de leurs bras et de leurs visages. Les colères de leurs compagnons morts leur revenaient à l'âme et multipliaient leur vigueur; ils sentaient confusément qu'ils étaient les desservants d'un dieu épandu dans les cœurs d'opprimés, et comme les pontifes de la vengeance universelle! Puis la douleur d'une injustice exorbitante les enrageait, et surtout la vue de Carthage à l'horizon. Ils firent le serment de combattre les uns pour les autres jusqu'à la mort. On tua les bêtes de somme et l'on mangea le plus possible, afin de se donner des forces; ensuite ils dormirent. Quelques-uns prièrent, tournés vers des constellations différentes. Les Carthaginois arrivèrent dans la plaine avant eux. Ils frottèrent le bord des boucliers avec de l'huile pour faciliter le glissement des flèches; les fantassins, qui portaient de longues chevelures, se les coupèrent sur le front, par prudence; et Hamilcar, dès la cinquième heure, fit renverser toutes les gamelles, sachant qu'il est désavantageux de combattre l'estomac trop plein. Son armée montait à quatorze mille hommes, le double environ de l'armée barbare. Jamais il n'avait éprouvé une pareille inquiétude; s'il succombait, c'était l'anéantissement de la République et il périrait crucifié; s'il triomphait, au contraire, par les Pyrénées, les Gaules et les Alpes, il gagnerait l'Italie, et l'empire des Barca deviendrait éternel. Vingt fois pendant la nuit il se releva pour surveiller tout lui-même, jusque dans les détails les plus minimes. Quant aux Carthaginois, ils étaient exaspérés par leur longue épouvante. Narr'Havas doutait de la fidélité de ses Numides. D'ailleurs les Barbares pouvaient les vaincre. Une faiblesse étrange l'avait pris; à chaque moment, il buvait de larges coupes d'eau. Mais un homme qu'il ne connaissait pas ouvrit sa tente et déposa par terre une couronne de sel gemme, ornée de dessins hiératiques faits avec du soufre et des losanges de nacre; on envoyait quelquefois au fiancé sa couronne de mariage; c'était une preuve d'amour, une sorte d'invitation. Cependant la fille d'Hamilcar n'avait point de tendresse pour Narr'Havas. Le souvenir de Mâtho la gênait d'une façon intolérable; il lui semblait que la mort de cet homme débarrasserait sa pensée, comme, pour se guérir de la blessure des vipères, on les écrase sur la plaie. Le roi des Numides était dans sa dépendance; il attendait impatiemment les noces, et comme elles devaient suivre la victoire, Salammbô lui faisait ce présent afin d'exciter son courage. Alors ses angoisses disparurent; il ne songea plus qu'au bonheur de posséder une femme si belle. La même vision avait assailli Mâtho; il la rejeta tout de suite, et son amour, qu'il refoulait, se répandit sur ses compagnons d'armes. Il les chérissait comme des portions de sa propre personne, de sa haine,--et il se sentait l'esprit plus haut, les bras plus forts; tout ce qu'il fallait exécuter lui apparut nettement. Si parfois des soupirs lui échappaient c'est qu'il pensait à Spendius. Il rangea les Barbares sur six rangs égaux. Au milieu, il établit les Étrusques, tous attachés par une chaîne de bronze; les hommes de trait se tenaient par derrière, et aux deux ailes il distribua des Naffur, montés sur des chameaux à poils ras, couverts de plumes d'autruche. Le suffète disposa les Carthaginois dans un ordre pareil. En dehors de l'infanterie, près des vélites, il plaça les Clinabares, au delà les Numides; quand le jour parut, ils étaient les uns et les autres ainsi alignés face à face. Tous, de loin, se contemplaient avec leurs grands yeux farouches. Il y eut d'abord une hésitation. Enfin les deux armées s'ébranlèrent. Les Barbares s'avançaient lentement, pour ne point s'essouffler, en battant la terre avec leurs pieds; le centre de l'armée punique formait une courbe convexe. Puis un choc terrible éclata, pareil au craquement de deux flottes qui s'abordent. Le premier rang des Barbares s'était vite entr'ouvert; et les gens de trait, cachés derrière les autres, lançaient leurs balles, leurs flèches, leurs javelots. Cependant la courbe des Carthaginois peu à peu s'aplatissait, elle devint toute droite, puis s'infléchit; alors les deux sections des vélites se rapprochèrent parallèlement, comme les branches d'un compas qui se referme. Les Barbares, acharnés contre la phalange, entraient dans sa crevasse; ils se perdaient. Mâtho les arrêta; et, tandis que les ailes carthaginoises continuaient à s'avancer, il fit écouler les trois rangs inférieurs de sa ligne; bientôt ils débordèrent ses flancs, et son armée apparut sur une triple longueur. Mais les Barbares placés aux deux bouts se trouvaient les plus faibles, ceux de la gauche surtout, qui avaient épuisé leurs carquois, et la troupe des vélites, enfin arrivée contre eux, les entamait largement. Mâtho les tira en arrière. Sa droite contenait des Campaniens armés de haches; il la poussa sur la gauche carthaginoise; le centre attaquait l'ennemi; et ceux de l'autre extrémité, hors de péril, tenaient les vélites en respect. Alors Hamilcar divisa ses cavaliers par escadrons, mit entre eux des hoplites, et il les lâcha sur les Mercenaires. Ces masses en forme de cône présentaient un front de chevaux, et leurs parois plus larges se hérissaient toutes remplies de lances. Il était impossible aux Barbares de résister; seuls, les fantassins grecs avaient des armures d'airain; tous les autres, des coutelas au bout d'une perche, des faux prises dans les métairies, des glaives fabriqués avec la jante d'une roue; les lames trop molles se tordaient en frappant, et pendant qu'ils étaient à les redresser sous leurs talons, les Carthaginois, de droite et de gauche, les massacraient commodément. Les Étrusques, rivés à leur chaîne, ne bougeaient pas; ceux qui étaient morts, ne pouvant tomber, faisaient obstacle avec leurs cadavres; et cette grosse ligne de bronze tour à tour s'écartait et se resserrait, souple comme un serpent, inébranlable comme un mur. Les Barbares venaient se reformer derrière elle, haletaient une minute;--puis ils repartaient, avec les tronçons de leurs armes à la main. Beaucoup déjà n'en avaient plus, et ils sautaient sur les Carthaginois qu'ils mordaient au visage comme des chiens. Les Gaulois, par orgueil, se dépouillèrent de leurs sayons; ils montraient de loin leurs grands corps tout blancs; pour épouvanter l'ennemi, ils élargissaient leurs blessures. Au milieu des syntagmes puniques on n'entendait plus la voix du crieur annonçant les ordres; les étendards au-dessus de la poussière répétaient leurs signaux, et chacun allait, emporté dans l'oscillation de la grande masse qui l'entourait. Hamilcar commanda aux Numides d'avancer. Mais les Naffur se précipitèrent à leur rencontre. Habillés de vastes robes noires avec une houppe de cheveux au sommet du crâne et un bouclier en cuir de rhinocéros, ils manœuvraient un fer sans manche retenu par une corde; et leurs chameaux, tout hérissés de plumes, poussaient de longs gloussements rauques. Les lames tombaient à des places précises, puis remontaient d'un coup sec, avec un membre après elles. Les bêtes furieuses galopaient à travers les syntagmes. Quelques-unes, dont les jambes étaient rompues, allaient en sautillant, comme des autruches blessées. L'infanterie punique tout entière revint sur les Barbares; elle les coupa. Leurs manipules tournoyaient, espacées les unes des autres. Les armes des Carthaginois plus brillantes les encerclaient comme des couronnes d'or; un fourmillement s'agitait au milieu, et le soleil, frappant dessus, mettait aux pointes des glaives des lueurs blanches qui voltigeaient. Cependant des files de Clinabares restaient étendues sur la plaine; des Mercenaires arrachaient leurs armures, s'en revêtaient, puis ils retournaient au combat. Les Carthaginois, trompés, plusieurs fois s'engagèrent au milieu d'eux! Une hébétude les immobilisait, ou bien ils refluaient, et de triomphantes clameurs s'élevant au loin avaient l'air de les pousser comme des épaves dans une tempête. Hamilcar se désespérait; tout allait périr sous le génie de Mâtho et l'invincible courage des Mercenaires! Mais un large bruit de tambourins éclata dans l'horizon. C'était une foule, des vieillards, des malades, des enfants de quinze ans et même des femmes qui, ne résistant plus à leur angoisse, étaient partis de Carthage; et, pour se mettre sous la protection d'une chose formidable, ils avaient pris, chez Hamilcar, le seul éléphant que possédât maintenant la République, celui dont la trompe était coupée. Alors il sembla aux Carthaginois que la patrie, abandonnant ses murailles, venait leur commander de mourir pour elle. Un redoublement de fureur les saisit, et les Numides entraînèrent tous les autres. Les Barbares, au milieu de la plaine, s'étaient adossés contre un monticule. Ils n'avaient aucune chance de vaincre, pas même de survivre; mais c'étaient les meilleurs, les plus intrépides et les plus forts. Les gens de Carthage se mirent à envoyer, par-dessus les Numides, des broches, des lardoires, des marteaux; ceux dont les consuls avaient eu peur mouraient sous des bâtons lancés par des femmes; la populace punique exterminait les Mercenaires. Ils s'étaient réfugiés sur le haut de la colline. Leur cercle, à chaque brèche nouvelle, se refermait; deux fois il descendit, une secousse le repoussait aussitôt; et les Carthaginois, pêle-mêle, étendaient les bras; ils allongeaient leurs piques entre les jambes de leurs compagnons et fouillaient, au hasard, devant eux. Ils glissaient dans le sang; la pente du terrain trop rapide faisait rouler en bas les cadavres. L'éléphant, qui tâchait de gravir le monticule, en avait jusqu'au ventre; on aurait dit qu'il s'étalait dessus avec délices,--et sa trompe, écourtée, large du bout, de temps à autre se levait, comme une énorme sangsue. Tous s'arrêtèrent. Les Carthaginois, en grinçant des dents, contemplaient le haut de la colline, où les Barbares se tenaient debout; enfin, ils s'élancèrent brusquement, et la mêlée recommença. Souvent les Mercenaires les laissaient approcher en leur criant qu'ils voulaient se rendre; puis, avec un ricanement effroyable, d'un coup, ils se tuaient; et à mesure que les morts tombaient, les autres pour se défendre montaient dessus. C'était comme une pyramide, qui peu à peu grandissait. Bientôt ils ne furent que cinquante, puis que vingt, que trois et que deux seulement, un Samnite armé d'une hache, et Mâtho qui avait encore son épée. Le Samnite, courbé sur les jarrets, poussait alternativement sa hache de droite et de gauche, en avertissant Mâtho des coups qu'on lui portait. «--Maître, par-ci! par-là! baisse-toi!» Mâtho avait perdu ses épaulières, son casque, sa cuirasse; il était complètement nu,--plus livide que les morts, les cheveux tout droits, avec deux plaques d'écume aux coins des lèvres; et son épée tournoyait si rapidement, qu'elle faisait une auréole autour de lui. Une pierre la brisa près de la garde; le Samnite était tué et le flot des Carthaginois se resserrait; ils le touchaient. Alors il leva vers le ciel ses deux mains vides, puis il ferma les yeux,--et ouvrant les bras, comme un homme du haut d'un promontoire qui se jette à la mer, il se lança dans les piques. Elles s'écartèrent devant lui. Plusieurs fois il courut contre les Carthaginois. Mais toujours ils reculaient, en détournant leurs armes. Son pied heurta un glaive. Mâtho voulut le saisir. Il se sentit lié par les poings et les genoux, et il tomba. C'était Narr'Havas qui le suivait depuis quelque temps, pas à pas, avec un de ces larges filets à prendre les bêtes farouches; profitant du moment qu'il se baissait, il l'en avait enveloppé. On l'attacha sur l'éléphant, les quatre membres en croix; et tous ceux qui n'étaient pas blessés, l'escortant, se précipitèrent à grand tumulte vers Carthage. La nouvelle de la victoire y était parvenue, chose inexplicable, dès la troisième heure de la nuit; la clepsydre de Khamon avait versé la cinquième comme ils arrivaient à Malqua; alors Mâtho ouvrit les yeux. Il y avait tant de lumières sur les maisons que la ville paraissait tout en flammes. Une immense clameur venait à lui, vaguement; et, couché sur le dos, il regardait les étoiles. Une porte se referma, et des ténèbres l'enveloppèrent. Le lendemain, à la même heure, le dernier des hommes restés dans le défilé de la Hache expirait. Le jour que leurs compagnons étaient partis, des Zuaèces qui s'en retournaient avaient fait ébouler les roches, et ils les avaient nourris quelque temps. Les Barbares s'attendaient toujours à revoir Mâtho;--et ils ne voulaient point quitter la montagne par découragement, par langueur, par cette obstination des malades qui se refusent à changer de place; enfin les provisions épuisées, les Zuaèces s'en allèrent. On savait qu'ils n'étaient plus que treize cents à peine, et l'on n'eut pas besoin, pour en finir, d'employer des soldats. Les bêtes féroces, les lions surtout, depuis trois ans que la guerre durait, s'étaient multipliés. Narr'Havas avait fait une grande battue; puis courant sur eux, après avoir attaché des chèvres de distance en distance, il les avait poussés vers le défilé de la Hache;--et tous maintenant y vivaient, quand arriva l'homme envoyé par les anciens pour savoir ce qui restait des Barbares. Sur l'étendue de la plaine, des lions et des cadavres étaient couchés, et les morts se confondaient avec des vêtements et des armures. A presque tous, le visage ou bien un bras manquait; quelques-uns paraissaient intacts encore; d'autres étaient desséchés complètement et des crânes poudreux emplissaient des casques; des pieds qui n'avaient plus de chair sortaient tout droits des cnémides, des squelettes gardaient leurs manteaux; des ossements, nettoyés par le soleil, faisaient des taches luisantes au milieu du sable. Les lions reposaient la poitrine contre le sol et les deux pattes allongées, tout en clignant leurs paupières sous l'éclat du jour, exagéré par la réverbération des roches blanches. D'autres, assis sur leur croupe, regardaient fixement devant eux, ou bien, à demi perdus dans leurs grosses crinières, ils dormaient roulés en boule, et tous avaient l'air repus, las, ennuyés. Ils étaient immobiles comme la montagne et les morts. La nuit descendait; de larges bandes rouges rayaient le ciel à l'occident. Dans un de ces amas qui bosselaient irrégulièrement la plaine, quelque chose de plus vague qu'un spectre se leva. Alors un des lions se mit à marcher, découpant avec sa forme monstrueuse une ombre noire sur le fond du ciel pourpre;--quand il fut près de l'homme, il le renversa d'un seul coup de patte. Puis, étalé dessus à plat ventre, du bout de ses crocs, lentement, il étirait les entrailles. Ensuite il ouvrit sa gueule toute grande, et durant quelques minutes il poussa un long rugissement, que les échos de la montagne répétèrent, et qui se perdit enfin dans la solitude. Tout à coup, de petits graviers roulèrent d'en haut. On entendit un frôlement de pas rapides;--et du côté de la herse, du côté de la gorge, des museaux pointus, des oreilles droites parurent; des prunelles fauves brillaient. C'étaient les chacals arrivant pour manger les restes. Le Carthaginois, qui regardait penché au haut du précipice, s'en retourna. XV MATHO Carthage était en joie,--une joie profonde, universelle, démesurée, frénétique; on avait bouché les trous des ruines, repeint les statues des Dieux, des branches de myrte parsemaient les rues, au coin des carrefours l'encens fumait, et la multitude sur les terrasses faisait avec ses vêtements bigarrés comme des tas de fleurs qui s'épanouissaient dans l'air. Le continuel glapissement des voix était dominé par le cri des porteurs d'eau arrosant les dalles; des esclaves d'Hamilcar offraient, en son nom, de l'orge grillée et des morceaux de viande crue; on s'abordait; on s'embrassait en pleurant; les villes tyriennes étaient prises, les Nomades dispersés, tous les Barbares anéantis. L'Acropole disparaissait sous des velariums de couleurs; les éperons des trirèmes, alignés en dehors du môle, resplendissaient comme une digue de diamants; partout on sentait l'ordre rétabli, une existence nouvelle qui recommençait, un vaste bonheur épandu: c'était le jour du mariage de Salammbô avec le roi des Numides. Sur la terrasse du temple de Khamon, de gigantesques orfèvreries chargeaient trois longues tables où allaient s'asseoir les prêtres, les anciens et les piches, et il y en avait une quatrième plus haute, pour Hamilcar, pour Narr'Havas et pour elle; car Salammbô par la restitution du voile ayant sauvé la patrie, le peuple faisait de ses noces une réjouissance nationale, et en bas, sur la place, il attendait qu'elle parût. Un autre désir plus âcre, irritait son impatience: la mort de Mâtho était promise pour la cérémonie. On avait proposé d'abord de l'écorcher vif, de lui couler du plomb dans les entrailles, de le faire mourir de faim; on l'attacherait contre un arbre, et un singe, derrière lui, le frapperait sur la tête avec une pierre; il avait offensé Tanit, les cynocéphales de Tanit la vengeraient. D'autres étaient d'avis qu'on le promenât sur un dromadaire, après lui avoir passé en plusieurs endroits du corps des mèches de lin trempées d'huile;--et ils se plaisaient à l'idée du grand animal vagabondant par les rues avec cet homme qui se tordrait sous les feux comme un candélabre agité par le vent. Mais quels citoyens seraient chargés de son supplice et pourquoi en frustrer les autres? On aurait voulu un genre de mort où la ville entière participât, et que toutes les mains, toutes les armes, toutes les choses carthaginoises, et que jusqu'aux dalles des rues et aux flots du golfe pussent le déchirer, l'écraser, l'anéantir. Donc les anciens décidèrent qu'il irait de sa prison à la place de Khamon, sans aucune escorte, les bras attachés dans le dos; et il était défendu de le frapper au cœur pour le faire vivre plus longtemps, de lui crever les yeux, afin qu'il pût voir jusqu'au bout sa torture, de rien lancer contre sa personne et de porter sur elle plus de trois doigts d'un seul coup. Bien qu'il ne dût paraître qu'à la fin du jour, quelquefois on croyait l'apercevoir, et la foule se précipitait vers l'Acropole, les rues se vidaient, puis elle revenait avec un long murmure. Des gens, depuis la veille, se tenaient debout à la même place, et de loin ils s'interpellaient en se montrant leurs ongles, qu'ils avaient laissé croître pour les enfoncer mieux dans sa chair. D'autres se promenaient agités; quelques-uns étaient pâles comme s'ils avaient attendu leur propre exécution. Tout à coup, derrière les Mappales, de hauts éventails de plumes se levèrent au-dessus des têtes. C'était Salammbô qui sortait de son palais; un soupir d'allègement s'exhala. Mais le cortège fut longtemps à venir; il marchait pas à pas. D'abord défilèrent les prêtres des Patæques, puis ceux d'Eschmoûn, ceux de Melkarth et tous les autres collèges successivement, avec les mêmes insignes et dans le même ordre qu'ils avaient observé lors du sacrifice. Les pontifes de Moloch passèrent le front baissé; et la multitude, par une espèce de remords, s'écartait d'eux. Mais les prêtres de la Rabbetna s'avançaient d'un pas fier, avec des lyres à la main; les prêtresses les suivaient dans des robes transparentes de couleur jaune ou noire, en poussant des cris d'oiseau, en se tordant comme des vipères; ou bien au son des flûtes, elles tournaient pour imiter la danse des étoiles, et leurs vêtements légers envoyaient dans les rues des bouffées de senteurs molles. On applaudissait parmi ces femmes les Kedeschim aux paupières peintes, symbolisant l'hermaphrodisme de la Divinité; et parfumés et vêtus comme elles, ils leur ressemblaient malgré leurs seins plats et leurs hanches plus étroites. D'ailleurs le principe femelle, ce jour-là, dominait, confondait tout; une lasciveté mystique circulait dans l'air pesant; déjà les flambeaux s'allumaient au fond des bois sacrés; il devait y avoir pendant la nuit une grande prostitution; trois vaisseaux avaient amené de la Sicile des courtisanes et il en était venu du désert. Les collèges, à mesure qu'ils arrivaient, se rangeaient dans les cours du temple, sur les galeries extérieures et le long des doubles escaliers qui montaient contre les murailles, en se rapprochant par le haut. Des files de robes blanches apparaissaient entre les colonnades, et l'architecture se peuplait de statues humaines,--immobiles comme les statues de pierre. Puis survinrent les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces et tous les riches. Il se fit en bas un large tumulte. Des rues avoisinantes la foule se dégorgeait, des hiérodoules la repoussaient à coups de bâton; et au milieu des anciens, couronnés de tiares d'or, sur une litière que surmontait un dais de pourpre, on aperçut Salammbô. Alors s'éleva un immense cri; les cymbales et les crotales sonnèrent plus fort, les tambourins tonnaient, et le grand dais de pourpre s'enfonça entre les deux pylônes. Il reparut au premier étage. Salammbô marchait dessous, lentement; puis elle traversa la terrasse pour aller s'asseoir au fond, sur une espèce de trône taillé dans une carapace de tortue. On lui avança sous les pieds un escabeau d'ivoire à trois marches; au bord de la première, deux enfants nègres se tenaient à genoux, et quelquefois elle appuyait sur leur tête ses deux bras, chargés d'anneaux trop lourds. Des chevilles aux hanches, elle était prise dans un réseau de mailles étroites imitant les écailles d'un poisson et qui luisaient comme de la nacre; une zone toute bleue serrant sa taille laissait voir ses deux seins, par deux échancrures en forme de croissant; des pendeloques d'escarboucles en cachaient les pointes. Elle avait une coiffure faite avec des plumes de paon étoilées de pierreries; un large manteau, blanc comme de la neige, retombait derrière elle,--et les coudes au corps, les genoux serrés, avec des cercles de diamants au haut des bras, elle restait toute droite dans une attitude hiératique. Sur deux sièges plus bas étaient son père et son époux; Narr'Havas, habillé d'une simarre blonde, portait sa couronne de sel gemme d'où s'échappaient deux tresses de cheveux, tordues comme des cornes d'Ammon; et Hamilcar, en tunique violette brochée de pampres d'or, gardait à son flanc un glaive de bataille. Dans l'espace que les tables enfermaient, le python du temple d'Eschmoûn, couché par terre, entre des flaques d'huile rose, décrivait en se mordant la queue un grand cercle noir. Il y avait au milieu du cercle une colonne de cuivre supportant un œuf de cristal; comme le soleil frappait dessus, des rayons de tous les côtés en partaient. Derrière Salammbô se développaient les prêtres de Tanit en robe de lin; les anciens, à sa droite, formaient, avec leur tiare, une grande ligne d'or, et, de l'autre côté, les riches, avec leurs sceptres d'émeraude, une grande ligne verte,--tandis que, tout au fond, où étaient rangés les prêtres de Moloch, on aurait dit, à cause de leurs manteaux, une muraille de pourpre. Les autres collèges occupaient les terrasses inférieures. La multitude encombrait les rues. Elle remontait sur les maisons et allait, par longues files, jusqu'au haut de l'Acropole. Ayant ainsi le peuple à ses pieds, le firmament sur la tête, autour d'elle l'immensité de la mer, le golfe, les montagnes et les perspectives des provinces, Salammbô resplendissante se confondait avec Tanit et semblait le génie même de Carthage, son âme corporifiée. Le festin devait durer toute la nuit, et des lampadaires à plusieurs branches étaient plantés, comme des arbres, sur les tapis de laine peinte qui enveloppaient les tables basses. De grandes buires d'électrum, des amphores de verre bleu, des cuillères d'écaille et des petits pains ronds se pressaient dans la double série des assiettes à bordure de perles; des grappes de raisin avec leurs feuilles étaient enroulées comme des thyrses à des ceps d'ivoire; des blocs de neige se fondaient sur des plateaux d'ébène, et des limons, des grenades, des courges et des pastèques faisaient des monticules sous les hautes argenteries; des sangliers, la gueule ouverte, se vautraient dans la poussière des épices; des lièvres, couverts de leurs poils, paraissaient bondir entre les fleurs; des viandes composées emplissaient des coquilles; les pâtisseries avaient des formes symboliques; quand on retirait les cloches des plats, il s'envolait des colombes. Cependant les esclaves, la tunique retroussée, circulaient sur la pointe des orteils; de temps à autre, les lyres sonnaient un hymne, ou bien un chœur de voix s'élevait. La rumeur du peuple, continue comme le bruit de la mer, flottait vaguement autour du festin et semblait le bercer dans une harmonie plus large; quelques-uns se rappelaient le banquet des Mercenaires; on s'abandonnait à des rêves de bonheur; le soleil commençait à descendre, et le croissant de la lune se levait déjà dans l'autre partie du ciel. Mais Salammbô, comme si quelqu'un l'eût appelée, tourna la tête; le peuple, qui la regardait, suivit la direction de ses yeux. Au sommet de l'Acropole, la porte du cachot, taillé dans le roc au pied du temple, venait de s'ouvrir; et, dans ce trou noir, un homme sur le seuil était debout. Il en sortit courbé en deux, avec l'air effaré des bêtes fauves quand on les rend libres tout à coup. La lumière l'éblouissait; il resta quelque temps immobile. Tous l'avaient reconnu, et ils retenaient leur haleine. Le corps de cette victime était pour eux une chose particulière et décorée d'une splendeur presque religieuse. Ils se penchaient pour le voir, les femmes surtout. Elles brûlaient de contempler celui qui avait fait mourir leurs enfants et leurs époux; et du fond de leur âme, malgré elles, surgissait une infâme curiosité,--le désir de le connaître complètement, envie mêlée de remords et qui se tournait en un surcroît d'exécration. Enfin il s'avança; l'étourdissement de la surprise s'évanouit. Quantité de bras se levèrent, et on ne le vit plus. L'escalier de l'Acropole avait soixante marches. Il les descendit comme s'il eût roulé dans un torrent, du haut d'une montagne; trois fois on l'aperçut qui bondissait, puis en bas, il retomba sur les deux talons. Ses épaules saignaient, sa poitrine haletait à larges secousses; et il faisait pour rompre ses liens de tels efforts que ses bras croisés sur ses reins nus se gonflaient comme des tronçons de serpent. De l'endroit où il se trouvait, plusieurs rues partaient devant lui. Dans chacune d'elles un triple rang de chaînes en bronze, fixées au nombril des Dieux Patæques, s'étendait d'un bout à l'autre parallèlement; la foule était tassée contre les maisons, et, au milieu, des serviteurs des anciens se promenaient en brandissant des lanières. Un d'eux le poussa en avant, d'un grand coup; Mâtho se mit à marcher. Ils allongeaient leurs bras par-dessus les chaînes, en criant qu'on lui avait laissé le chemin trop large; et il allait, palpé, piqué, déchiqueté par tous ces doigts; lorsqu'il était au bout d'une rue, une autre apparaissait; plusieurs fois il se jeta de côté pour les mordre; on s'écartait bien vite, les chaînes le retenaient, et la foule éclatait de rire. Un enfant lui déchira l'oreille; une jeune fille, dissimulant sous sa manche la pointe d'un fuseau, lui fendit la joue; on lui enlevait des poignées de cheveux, des lambeaux de chair; d'autres, avec des bâtons où tenaient des éponges imbibées d'immondices, lui tamponnaient le visage. Du côté droit de sa gorge, un flot de sang jaillit; aussitôt le délire commença. Ce dernier des Barbares leur représentait tous les Barbares, toute l'armée; ils se vengeaient sur lui de leurs désastres, de leurs terreurs, de leurs opprobres. La rage du peuple se développait en s'assouvissant; les chaînes trop tendues se courbaient, allaient se rompre; ils ne sentaient pas les coups des esclaves frappant sur eux pour les refouler; d'autres se cramponnaient aux saillies des maisons; toutes les ouvertures dans les murailles étaient bouchées par des têtes; et le mal qu'ils ne pouvaient lui faire, ils le hurlaient. C'étaient des injures atroces, immondes, avec des encouragements ironiques et des imprécations; et comme ils n'avaient pas assez de sa douleur présente, ils lui en annonçaient d'autres plus terribles encore pour l'éternité. Ce vaste aboiement emplissait Carthage, avec une continuité stupide. Souvent une seule syllabe--une intonation rauque, profonde, frénétique--était répétée durant quelques minutes par le peuple entier. De la base au sommet les murs en vibraient, et les deux parois de la rue semblaient à Mâtho venir contre lui et l'enlever du sol, comme deux bras immenses qui l'étouffaient dans l'air. Cependant il se souvenait d'avoir, autrefois, éprouvé quelque chose de pareil. C'était la même foule sur les terrasses, les mêmes regards, la même colère; mais alors il marchait libre, tous s'écartaient, un dieu le recouvrait;--et ce souvenir, peu à peu se précisant, lui apportait une tristesse écrasante. Des ombres passaient devant ses yeux; la ville tourbillonnait dans sa tête, son sang ruisselait par une blessure de sa hanche, il se sentait mourir; ses jarrets plièrent, et il s'affaissa tout doucement, sur les dalles. Quelqu'un alla prendre, au péristyle du temple de Melkarth, la barre d'un trépied rougie par des charbons, et, la glissant sous la première chaîne, il l'appuya contre sa plaie. On vit la chair fumer; les huées du peuple étouffèrent sa voix; il était debout. Six pas plus loin, et une troisième, une quatrième fois encore il tomba; toujours un supplice nouveau le relevait. On lui envoyait avec des tubes des gouttelettes d'huile bouillante; on sema sous ses pas des tessons de verre; il continuait à marcher. Au coin de la rue de Sateb, il s'accota sous l'auvent d'une boutique, le dos contre la muraille, et n'avança plus. Les esclaves du Conseil le frappèrent avec leurs fouets en cuir d'hippopotame, si furieusement et pendant si longtemps que les franges de leur tunique étaient trempées de sueur. Mâtho paraissait insensible; tout à coup, il prit son élan, et il se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid. Il enfila la rue de Boudès, la rue de Sœpo, traversa le Marché aux herbes et arriva sur la place de Khamon. Il appartenait aux prêtres maintenant; les esclaves venaient d'écarter la foule; il y avait plus d'espace. Mâtho regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent Salammbô. Dès le premier pas qu'il avait fait, elle s'était levée; puis involontairement, à mesure qu'il se rapprochait, elle s'était avancée peu à peu jusqu'au bord de la terrasse; et bientôt, toutes les choses extérieures s'effaçant, elle n'avait aperçu que Mâtho. Un silence s'était fait dans son âme,--un de ces abîmes où le monde entier disparaît sous la pression d'une pensée unique, d'un souvenir, d'un regard. Cet homme qui marchait vers elle l'attirait. Il n'avait plus, sauf les yeux, d'apparence humaine; c'était une longue forme complètement rouge; ses liens rompus pendaient le long de ses cuisses, mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés; sa bouche restait grande ouverte; de ses orbites sortaient deux flammes qui avaient l'air de monter jusqu'à ses cheveux;--et le misérable marchait toujours! Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu'il avait souffert pour elle. Bien qu'il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre; elle allait crier. Il s'abattit à la renverse et ne bougea plus. Salammbô, presque évanouie, fut reportée sur son trône par les prêtres s'empressant autour d'elle. Ils la félicitaient; c'était son œuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom. Un homme s'élança sur le cadavre. Bien qu'il fût sans barbe, il avait à l'épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l'espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d'or. D'un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son bras, l'offrit au soleil. Le soleil s'abaissait derrière les flots; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le cœur tout rouge. L'astre s'enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient; à la dernière palpitation, il disparut. Alors, depuis le golfe jusqu'à la lagune et de l'isthme jusqu'au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri; quelquefois il s'arrêtait, puis recommençait; les édifices en tremblaient; Carthage était comme convulsée dans le spasme d'une joie titanique et d'un espoir sans bornes. Narr'Havas, enivré d'orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession; et, de la droite, prenant une patère d'or, il but au génie de Carthage. Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, blême, raidie, les lèvres ouvertes,--et ses cheveux dénoués pendaient jusqu'à terre. Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. FIN. GLOSSAIRE ALPHABÉTIQUE DES MOTS PEU CONNUS CITÉS DANS L'OUVRAGE A ÆGATES (îles).--Ilots situés à la pointe occidentale de la Sicile, en face de la ville de Drepanum. C'est là que le consul Lutatius battit la flotte carthaginoise et conclut le traité qui mit fin à la première guerre punique, l'an 512 de Rome (241 av. J.-C). ALÈTÈS.--Héros espagnol, inventeur des mines d'argent. Il y avait, auprès de Carthagène, un tumulus portant son nom. ALGUMIN.--(Algumin ou Almugin) corail (?) ou bois précieux de teinture rouge, venant d'Ophir. ANAÏTIS.--Déesse lunaire, infernale et guerrière que les Assyriens adoraient sous ce nom comme l'épouse d'Anou (le Ciel). ANNABA.--Actuellement Bône, en Algérie. APAKA OU APHAKA.--Dans le Liban; c'est là qu'Adonis a été tué par le sanglier et qu'il est pleuré par la déesse. ASTARTÉ.--Nom phénicien Astoreth, modernisé. ASTORETH.--Nom phénicien de la déesse Tanit. Nous en avons fait Astarté dans la prononciation moderne. ATARANTES.--Peuple nomade de l'ancienne Afrique, voisin des Garamantes, dans la Libye intérieure. ATHARA.--Probablement une corruption de Athor, la déesse égyptienne en qui les Grecs ont cru reconnaître leur Vénus Aphrodite, et qui semble une forme secondaire et ténébreuse de la grande Isis. B BAALET.--Signifie: Maîtresse. BACCARIS.--Plante dont on se servait dans les enchantements. BDELLIUM.--Gomme-résine. BEKA.--Monnaie israélite qui équivalait à 1/2 sicle, c'est-à-dire à 7gr,08c. BÉMATISTES.--Arpenteurs géomètres. BÉSOARS.--(Bézoard, vieille forme française du mot persan Padzehr), pierres passant pour antidotes. BYSSUS.--Tissu très précieux qu'on faisait avec des touffes de filaments sortant de certaines coquilles bivalves. C CAB.--Mesure pour les matières sèches (Bible). CALCÉDOINES.--Variété d'agates. CALLAÏS.--Pierre précieuse, d'une couleur vert de mer, tirée du Caucase. CANTHARE.--Vase à boire en poterie, d'origine grecque, muni ordinairement de deux anses. CASSITÉRIDES.--Nom donné par les anciens aux îles Sorlingues (en anglais, Scylly), groupe d'îlots et de rochers situé à l'extrémité occidentale du comté de Cornouailles. CHABAR.--La planète Venus. CLINABARES.--Files de soldats ou cavaliers couverts d'un tissu de mailles d'acier si déliées et si flexibles que toute l'enveloppe de métal adhérait exactement au corps, sans gêner les mouvements. COUFFES.--Sorte de corbeilles ou cabas d'emballage. D DERCETO.--Déesse femelle de Dagon, l'une des nombreuses divinités des Philistins qui la représentaient aussi avec une tête humaine et un corps de poisson. DILOCHIE.--Division militaire qui comprenait 32 hommes en 2 files et en 16 rangs. DREPANUM.--Ancienne ville de la Sicile, sur la côte occidentale, où les Romains furent défaits par les Carthaginois. E ELECTRUM.--Alliage de trois parties d'or et d'une d'argent, dont on fabriquait les coupes propres à déceler le poison. ELISSA.--Nom phénicien de Didon. ELOUL.--Mois de septembre. ERSIPHONIE.--En hébreu (terre du Nord) relativement à la Sicile, à l'Afrique, à la Ligurie, etc. ERYX.--Ville de la Sicile ancienne, près de la montagne du même nom.--Quartier général d'Hamilcar Barca, pendant les quatre dernières années de la première guerre punique. ESCHMOUN.--Le huitième dieu planétaire, que les Grecs ont confondu avec Esculape; était très honoré en Phénicie et à Carthage, si l'on en juge par la quantité de noms propres dans la formation desquels il entre. EZIONGABER.--(Ezien-Guéber, l'épine dorsale du géant), cap sur la mer Rouge. F FILIPENDULE.--Plante de la famille des rosacées, dont la racine et les feuilles ont une vertu curative. G GADÈS.--Ancienne ville de la Bétique (partie méridionale de 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000