grosses mouches noires harcelaient les combattants. Des vieillards
transportaient les blessés, et les gens dévots continuaient les
funérailles fictives de leurs proches et de leurs amis défunts au
loin pendant la guerre. Des statues de cire avec des cheveux et des
vêtements s'étalaient en travers des portes. Elles se fondaient à la
chaleur des cierges brûlant près d'elles; la peinture coulait sur
leurs épaules, et des pleurs ruisselaient sur la face des vivants,
qui psalmodiaient, à côté, des chansons lugubres. La foule, pendant
ce temps-là, courait; les capitaines criaient des ordres, et l'on
entendait toujours le heurt des béliers.
La température devint si lourde que les corps, se gonflant, ne
pouvaient plus entrer dans les cercueils. On les brûlait au milieu des
cours. Les feux, trop à l'étroit, incendiaient les murailles voisines,
et de longues flammes s'échappaient des maisons comme du sang qui
jaillit d'une artère. Ainsi Moloch possédait Carthage; il étreignait
les remparts, il se roulait dans les rues, il dévorait jusqu'aux
cadavres.
Des hommes, qui portaient, en signe de désespoir, des manteaux faits de
haillons ramassés, s'établirent au coin des carrefours. Ils déclamaient
contre les anciens, contre Hamilcar, prédisaient au peuple une ruine
entière et l'engageaient à tout détruire et à tout se permettre. Les
plus dangereux étaient les buveurs de jusquiame; dans leurs crises
ils se croyaient des bêtes féroces et sautaient sur les passants,
qu'ils déchiraient. Des attroupements se faisaient autour d'eux; on
en oubliait la défense de Carthage. Le suffète imagina d'en payer
d'autres, pour soutenir sa politique.
Afin de retenir dans la ville le génie des Dieux, on avait couvert de
chaînes leurs simulacres. On posa des voiles noirs sur les Patæques et
des cilices autour des autels; on tâchait d'exciter l'orgueil et la
jalousie des Baals en leur chantant à l'oreille: «--Tu vas te laisser
vaincre! les autres sont plus forts, peut-être? Montre-toi! aide-nous!
afin que les peuples ne disent pas: Où sont maintenant leurs Dieux?»
Une anxiété permanente agitait les collèges des pontifes. Ceux de la
Rabbetna surtout avaient peur,--le rétablissement du zaïmph n'ayant
pas servi. Ils se tenaient enfermés dans la troisième enceinte,
inexpugnable comme une forteresse. Un seul d'entre eux se hasardait à
sortir, le grand prêtre Schahabarim.
Il venait chez Salammbô. Mais il restait silencieux, la contemplant les
prunelles fixes, ou bien il prodiguait les paroles; et les reproches
qu'il lui faisait étaient plus durs que jamais.
Par une contradiction inconcevable, il ne pardonnait pas à la jeune
fille d'avoir suivi ses ordres;--Schahabarim avait tout deviné,--et
l'obsession de cette idée avivait les jalousies de son impuissance.
Il l'accusait d'être la cause de la guerre. Mâtho, à l'en croire,
assiégeait Carthage pour reprendre le zaïmph; et il déversait des
imprécations et des ironies sur ce Barbare qui prétendait posséder des
choses saintes. Ce n'était pas cela, pourtant, que le prêtre voulait
dire.
Salammbô n'éprouvait pour lui aucune terreur; les angoisses dont elle
souffrait autrefois l'avaient abandonnée. Une tranquillité singulière
l'occupait. Ses regards, moins errants, brillaient d'une flamme limpide.
Le python était redevenu malade; et, comme Salammbô paraissait au
contraire se guérir, la vieille Taanach s'en réjouissait, convaincue
qu'il prenait par ce dépérissement la langueur de sa maîtresse.
Un matin, elle le trouva derrière le lit de peaux de bœuf, enroulé sur
lui-même, plus froid qu'un marbre, et la tête disparaissant sous un
amas de vers. A ses cris, Salammbô survint. Elle le retourna quelque
temps avec le bout de sa sandale, et l'esclave fut ébahie de son
insensibilité.
La fille d'Hamilcar ne prolongeait plus ses jeûnes avec tant de
ferveur. Elle passait des journées au haut de sa terrasse, les deux
coudes contre la balustrade s'amusant à regarder devant elle. Le sommet
des murailles au bout de la ville découpait sur le ciel des zigzags
inégaux, et les lances des sentinelles y faisaient tout du long comme
une bordure d'épis. Elle apercevait au delà, entre les tours, les
manœuvres des Barbares; les jours que le siège était interrompu, elle
pouvait même distinguer leurs occupations. Ils raccommodaient leurs
armes, se graissaient la chevelure, ou lavaient dans la mer leurs bras
sanglants; les tentes étaient closes; les bêtes de somme mangeaient;
et au loin, les faux des chars, tous rangés en demi-cercle, semblaient
un cimeterre d'argent étendu à la base des monts. Les discours de
Schahabarim revenaient à sa mémoire. Elle attendait son fiancé
Narr'Havas. Elle aurait voulu, malgré sa haine, revoir Mâtho. De tous
les Carthaginois, elle était la seule personne, peut-être, qui lui eût
parlé sans peur.
Souvent son père arrivait dans sa chambre. Il s'asseyait sur les
coussins et il la considérait d'un air presque attendri, comme
s'il eût trouvé dans ce spectacle un délassement à ses fatigues. Il
l'interrogeait quelquefois sur son voyage au camp des Mercenaires. Il
lui demanda si personne, par hasard, ne l'y avait poussée; d'un signe
de tête, elle répondit que non, tant Salammbô était fière d'avoir sauvé
le zaïmph.
Mais le suffète revenait toujours à Mâtho, sous prétexte de
renseignements militaires. Il ne comprenait rien à l'emploi des
heures qu'elle avait passées dans la tente. En effet, Salammbô ne
parlait pas de Giscon; car, les mots ayant par eux-mêmes un pouvoir
effectif, les malédictions que l'on rapportait à quelqu'un pouvaient se
tourner contre lui;--et elle taisait son envie d'assassinat, de peur
d'être blâmée de n'y avoir point cédé. Elle disait que le schalischim
paraissait furieux, qu'il avait crié beaucoup, puis qu'il s'était
endormi. Salammbô n'en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou
par un excès de candeur faisant qu'elle n'attachait guère d'importance
aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête
mélancolique et brumeux comme le souvenir d'un rêve accablant; elle
n'aurait su de quelle manière, par quels discours l'exprimer.
Un soir qu'ils se trouvaient ainsi l'un en face de l'autre, Taanach
effarée survint. Un vieillard avec un enfant était là, dans les cours,
et voulait voir le suffète.
Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement:
«--Qu'il monte!»
Iddibal entra sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune
garçon couvert d'un manteau en poil de bouc; et aussitôt relevant le
capuchon qui abritait sa figure:
«--Le voilà, maître! Prends-le!»
Le suffète et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.
L'enfant était resté au milieu; d'un regard plus attentif qu'étonné,
il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant
sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée
vers lui.
Il avait dix ans peut-être et n'était pas plus haut qu'un glaive
romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit
que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince
palpitaient largement; sur toute sa personne s'étalait l'indéfinissable
splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il
eut rejeté son manteau trop lourd, il resta vêtu d'une peau de lynx
attachée autour de sa taille; et il appuyait résolument sur les dalles
ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Sans doute il devina que
l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une
main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche.
Hamilcar, d'un signe, attira Salammbô et il lui dit à voix basse:
«--Tu le garderas chez toi, entends-tu! Il faut que personne, même de
la maison, ne connaisse son existence!»
Puis, derrière la porte, il demanda encore une fois à Iddibal s'il
était bien sûr qu'on ne les eût pas remarqués.
«--Non! dit l'esclave, les rues étaient vides.»
La guerre emplissant toutes les provinces, il avait eu peur pour le
fils de son maître. Ne sachant où le cacher, il était venu le long des
côtes, sur une chaloupe; et, depuis trois jours, Iddibal louvoyait dans
le golfe, en observant les remparts; ce soir-là, comme les alentours
de Khamon semblaient déserts, il avait franchi la passe lestement et
débarqué près de l'arsenal, l'entrée du port étant libre.
Mais bientôt les Barbares établirent, en face, un immense radeau pour
empêcher les Carthaginois d'en sortir. Ils relevaient les tours de
bois, et en même temps la terrasse montait.
Les communications avec le dehors étant interceptées, une famine
intolérable commença.
On tua tous les chiens, tous les mulets, tous les ânes, puis les
quinze éléphants que le suffète avait ramenés. Les lions du temple
de Moloch étaient devenus furieux; les hiérodoules n'osaient plus
s'en approcher. On les nourrit d'abord avec les blessés des Barbares;
ensuite on leur jeta des cadavres encore tièdes; ils les refusèrent
et moururent. Au crépuscule, des gens erraient le long des vieilles
enceintes et cueillaient entre les pierres des herbes et des fleurs
qu'ils faisaient bouillir dans du vin;--le vin coûtait moins cher que
l'eau. D'autres se glissaient jusqu'aux avant-postes de l'ennemi et
venaient sous les tentes voler de la nourriture; les Barbares, pris de
stupéfaction, quelquefois les laissaient s'en retourner. Un jour arriva
où les anciens résolurent d'égorger, entre eux, les chevaux d'Eschmoûn.
C'étaient des bêtes saintes, dont les pontifes tressaient les crinières
avec des rubans d'or, et qui signifiaient par leur existence le
mouvement du soleil, l'idée du feu sous la forme la plus haute. Leurs
chairs, coupées en portions égales, furent enfouies derrière l'autel.
Puis, tous les soirs, alléguant quelque dévotion, les anciens montaient
vers le temple, se régalaient en cachette; et ils remportaient sous
leur tunique un morceau pour leurs enfants. Dans les quartiers déserts,
loin des murs, les habitants moins misérables, par peur des autres,
s'étaient barricadés.
Les pierres des catapultes et les démolitions ordonnées pour la défense
avaient accumulé des tas de ruines au milieu des rues. Aux heures les
plus tranquilles, tout à coup des masses de peuple se précipitaient en
criant; et, du haut de l'Acropole, les incendies faisaient comme des
haillons de pourpre dispersés sur les terrasses, et que le vent tordait.
Les trois grandes catapultes ne s'arrêtaient pas. Leurs ravages étaient
extraordinaires; ainsi, la tête d'un homme alla rebondir sur le fronton
des Syssites; dans la rue de Kinisdo, une femme qui accouchait fut
écrasée par un bloc de marbre, et son enfant avec le lit emporté
jusqu'au carrefour de Cinasyn, où l'on retrouva la couverture.
Ce qu'il y avait de plus irritant, c'était les balles des frondeurs.
Elles tombaient sur les toits, dans les jardins et au milieu des cours,
tandis que l'on mangeait attablé devant un maigre repas et le cœur
gros de soupirs. Ces atroces projectiles portaient des lettres gravées
qui s'imprimaient dans les chairs;--et, sur les cadavres, on lisait des
injures, telles que -pourceau-, -chacal-, -vermine-, et parfois des
plaisanteries: -attrape!- ou: -je l'ai bien mérité-.
La partie du rempart qui s'étendait depuis l'angle des ports jusqu'à
la hauteur des citernes fut enfoncée. Alors les gens de Malqua se
trouvèrent pris entre la vieille enceinte de Byrsa par derrière et les
Barbares par devant. Mais on avait assez que d'épaissir la muraille
et de la rendre le plus haut possible sans s'occuper d'eux; on les
abandonna; tous périrent; et bien qu'ils fussent haïs généralement, on
en conçut pour Hamilcar une grande horreur.
Le lendemain, il ouvrit les fosses où il gardait du blé; ses intendants
le donnèrent au peuple. Pendant trois jours on se gorgea.
La soif n'en devint que plus intolérable; et toujours ils voyaient
devant eux la longue cascade que faisait, en tombant, l'eau claire de
l'aqueduc.
Hamilcar ne faiblissait pas. Il comptait sur un événement, sur quelque
chose de décisif, d'extraordinaire.
Ses propres esclaves arrachèrent les lames d'argent du temple de
Melkarth; on tira du port quatre longs bateaux; avec des cabestans on
les amena jusqu'au bas des Mappales, le mur qui donnait sur le rivage
fut troué; et ils partirent pour les Gaules afin d'y acheter, n'importe
à quel prix, des Mercenaires.
Cependant Hamilcar se désolait de ne pouvoir communiquer avec le roi
des Numides, car il le savait derrière les Barbares et prêt à tomber
sur eux. Mais Narr'Havas, trop faible, n'allait pas se risquer seul;
le suffète fit rehausser le rempart de douze palmes, entasser dans
l'Acropole tout le matériel des arsenaux, et encore une fois réparer
les machines.
On se servait, pour les entortillages des catapultes, de tendons pris
au cou des taureaux ou bien aux jarrets des cerfs. Il n'existait
dans Carthage ni cerfs ni taureaux. Hamilcar demanda aux anciens les
cheveux de leurs femmes; toutes les sacrifièrent; la quantité ne fut
pas suffisante. On avait, dans les bâtiments des Syssites, douze cents
esclaves nubiles, de celles que l'on destinait aux prostitutions de la
Grèce et de l'Italie et leurs cheveux, rendus élastiques par l'usage
des onguents, se trouvaient merveilleux pour les machines de guerre.
La perte plus tard serait trop considérable. Donc il fut décidé que
l'on choisirait, parmi les épouses des plébéiens, les plus belles
chevelures. Sans aucun souci des besoins de la patrie, elles crièrent
en désespérées quand les serviteurs des Cent vinrent, avec des ciseaux,
mettre la main sur elles.
Un redoublement de fureur animait les Barbares. On les voyait au loin
prendre la graisse des morts pour huiler leurs machines; d'autres en
arrachaient les ongles qu'ils cousaient bout à bout afin de se faire
des cuirasses. Ils imaginèrent de mettre dans les catapultes des
vases pleins de serpents apportés par les Nègres; les pots d'argile se
cassaient sur les dalles, les serpents couraient, semblaient pulluler,
et, tant ils étaient nombreux, sortir des murs naturellement. Les
Barbares, mécontents de leur invention, la perfectionnèrent; ils
lançaient toutes sortes d'immondices, des excréments humains, des
morceaux de charogne, des cadavres. La peste reparut. Les dents des
Carthaginois leur tombaient de la bouche,--et ils avaient les gencives
décolorées comme celles des chameaux après un voyage trop long.
Les machines furent dressées sur la terrasse, bien qu'elle n'atteignît
pas encore la hauteur du rempart. Devant les vingt-trois tours des
fortifications se dressaient vingt-trois autres tours de bois. Tous
les tollénones étaient remontés; et au milieu, plus en arrière,
apparaissait la formidable hélépole de Démétrius Poliorcète, que
Spendius, enfin, avait reconstruite. Pyramidale comme le phare
d'Alexandrie, elle était haute de cent trente coudées et large de
vingt-trois, avec neuf étages allant tous en diminuant vers le sommet
et qui étaient défendus par des écailles d'airain, percés de portes
nombreuses, remplis de soldats; sur la plate-forme supérieure se
dressait une catapulte flanquée de deux balistes.
Alors Hamilcar fit planter des croix pour ceux qui parleraient de se
rendre; les femmes mêmes furent embrigadées. Ils couchaient dans les
rues, et l'on attendait plein d'angoisses.
Puis un matin, un peu avant le lever du soleil (c'était le septième
jour du mois de nyssan), ils entendirent un grand cri poussé par les
Barbares; les trompettes à tube de plomb ronflaient, les grandes cornes
paphlagoniennes mugissaient comme des taureaux. Tous se levèrent et
coururent au rempart.
Une forêt de lances, de piques et d'épées se hérissait à sa base. Elle
sauta contre les murailles, les échelles s'y accrochèrent; et, dans la
baie des créneaux, des têtes de Barbares parurent.
Des poutres soutenues par de longues files d'hommes battaient les
portes; aux endroits où la terrasse manquait, les Mercenaires, pour
démolir le mur, arrivaient en cohortes serrées, la première ligne
se tenant accroupie, la seconde pliant le jarret, et les autres
successivement se dressaient jusqu'aux derniers qui restaient tout
droits; tandis qu'ailleurs, pour monter dessus, les plus hauts
s'avançaient en tête, les plus bas à la queue; et tous, du bras gauche,
appuyaient sur leurs casques leurs boucliers en les réunissant par le
bord si étroitement, qu'on aurait dit un assemblage de grandes tortues.
Les projectiles glissaient sur ces masses obliques.
Les Carthaginois jetaient des meules de moulin, des pilons, des cuves,
des tonneaux, des lits, tout ce qui pouvait faire un poids et assommer.
Quelques-uns guettaient dans les embrasures avec un filet de pêcheur;
quand arrivait le Barbare, il se trouvait pris sous les mailles et se
débattait comme un poisson. Ils démolissaient eux-mêmes leurs créneaux;
des pans de mur s'écroulaient en soulevant une grande poussière; les
catapultes du rempart et les catapultes de la terrasse tirant les unes
contre les autres, leurs pierres se heurtaient et éclataient en mille
morceaux qui faisaient sur les combattants une large pluie.
Bientôt les deux foules ne formèrent plus qu'une grosse chaîne de corps
humains; elle débordait dans les intervalles de la terrasse, et, un peu
plus lâche aux deux bouts, se roulait sans avancer perpétuellement. Ils
s'étreignaient couchés à plat ventre comme des lutteurs; les femmes
penchées sur les créneaux hurlaient. On les tirait par leurs voiles,
et la blancheur de leurs flancs, tout à coup découverts, brillait
entre les bras des Nègres y enfonçant des poignards. Des cadavres,
trop pressés dans la foule, ne tombaient pas; soutenus par les épaules
de leurs compagnons, ils allaient quelques minutes tout debout et les
yeux fixes. Quelques-uns, les deux tempes traversées par une javeline,
balançaient leur tête comme des ours. Des bouches ouvertes pour crier
restaient béantes; des mains s'envolaient coupées. Il y eut là de
grands coups,--et dont parlèrent pendant longtemps ceux qui survécurent.
Des flèches jaillissaient du sommet des tours de bois et des tours
de pierre. Les tollénones faisaient aller rapidement leurs longues
antennes; et comme les Barbares avaient saccagé sous les catacombes le
vieux cimetière des autochtones, ils lançaient sur les Carthaginois
des dalles de tombeaux. Sous le poids des corbeilles trop lourdes,
quelquefois les câbles se rompaient; et des masses d'hommes, levant
les bras, tombaient du haut des airs.
Jusqu'au milieu du jour, les vétérans des hoplites s'étaient acharnés
contre la Tænia pour pénétrer dans le port et détruire la flotte.
Hamilcar fit allumer sur la toiture de Khamon un feu de paille humide;
la fumée les aveuglant, ils se rabattirent à gauche et vinrent
augmenter l'horrible cohue qui se poussait dans Malqua. Des syntagmes,
composés d'hommes robustes, choisis tout exprès, avaient enfoncé
trois portes; de hauts barrages, faits avec des planches garnies de
clous, les arrêtèrent; une quatrième céda facilement; ils s'élancèrent
par-dessus en courant, et roulèrent dans une fosse où l'on avait caché
des pièges. A l'angle sud-est, Autharite et ses hommes abattirent le
rempart, dont la fissure était bouchée avec des briques. Le terrain par
derrière montait; ils le gravirent lestement. Mais ils trouvèrent en
haut une seconde muraille, composée de pierres et de longues poutres
étendues à plat et qui alternaient comme les pièces d'un échiquier.
C'était une mode gauloise, adaptée par le suffète au besoin de la
situation; les Gaulois se crurent devant une ville de leur pays. Ils
attaquèrent avec mollesse et furent repoussés.
Depuis la rue de Khamon jusqu'au Marché aux herbes, tout le chemin de
ronde appartenait maintenant aux Barbares, et les Samnites achevaient
à coups d'épieux les moribonds; ou bien, un pied sur le mur, ils
contemplaient en bas, sous eux, les ruines fumantes;--et au loin la
bataille qui recommençait.
Les frondeurs, distribués par derrière, tiraient toujours. Mais, à
force d'avoir servi, le ressort des frondes acarnaniennes était brisé,
et plusieurs, comme des pâtres, envoyaient des cailloux avec la main;
les autres lançaient des boules de plomb avec le manche d'un fouet.
Zarxas, les épaules couvertes de ses longs cheveux noirs, se portait
partout en bondissant et entraînait les Baléares. Deux pannetières
étaient suspendues à ses hanches; il y plongeait continuellement la
main gauche, et son bras droit tournoyait comme la roue d'un char.
Mâtho s'était d'abord retenu de combattre, pour mieux commander tous
les Barbares à la fois. On l'avait vu le long du golfe avec les
Mercenaires, près de la lagune avec les Numides, sur les bords du lac
entre les Nègres; et du fond de la plaine il poussait les masses de
soldats qui arrivaient incessamment contre la ligne des fortifications.
Peu à peu il s'était rapproché; l'odeur du sang, le spectacle du
carnage et le vacarme des clairons avaient fini par lui faire bondir
le cœur. Il était rentré dans sa tente, et, jetant sa cuirasse,
avait pris sa peau de lion, plus commode pour la bataille; le mufle
s'adaptait sur la tête en bordant le visage d'un cercle de crocs; les
deux pattes antérieures se croisaient sur la poitrine, et celles de
derrière avançaient leurs ongles jusqu'au bas de ses genoux.
Il avait gardé son fort ceinturon, où luisait une hache à double
tranchant, et avec sa grande épée dans les mains il s'était précipité
par la brèche, impétueusement. Comme un émondeur qui coupe des
branches de saule, et qui tâche d'en abattre le plus possible afin
de gagner plus d'argent, il marchait, en fauchant autour de lui les
Carthaginois. Ceux qui tentaient de le saisir par les flancs, il les
renversait à coups de pommeau; quand ils l'attaquaient en face, il les
perçait; s'ils s'enfuyaient, il les fendait. Deux hommes à la fois
sautèrent sur son dos; il recula d'un bond contre une porte et les
écrasa. Son épée s'abaissait, se relevait. Elle éclata sur l'angle
d'un mur. Alors il prit sa lourde hache; et par devant, par derrière,
il éventrait les Carthaginois comme un troupeau de brebis. Ils
s'écartaient de plus en plus, et il arriva devant la seconde enceinte,
au bas de l'Acropole. Les matériaux lancés du sommet encombraient les
marches et débordaient par-dessus la muraille. Mâtho, au milieu des
ruines, se retourna pour appeler ses compagnons.
Il aperçut leurs aigrettes disséminées sur la multitude; elles
s'enfonçaient, ils allaient périr; il s'élança vers eux; la vaste
couronne de plumes rouges se resserrant, bientôt ils le rejoignirent et
l'entourèrent. Des rues latérales une foule énorme se dégorgeait. Il
fut pris aux hanches, soulevé, et entraîné jusqu'en dehors du rempart,
dans un endroit où la terrasse était haute.
Mâtho cria un commandement, tous les boucliers se rabattirent sur les
casques; il sauta dessus, pour s'accrocher quelque part afin de rentrer
dans Carthage; et, tout en brandissant la terrible hache, il courait
sur les boucliers pareils à des vagues de bronze, comme un dieu marin
sur les flots.
Cependant un homme en robe blanche se promenait au bord du rempart,
impassible et indifférent à la mort qui l'entourait. Parfois il
étendait sa main droite contre ses yeux pour découvrir quelqu'un. Mâtho
vint à passer sous lui. Tout à coup ses prunelles flamboyèrent, sa face
livide se crispa; et en levant ses deux bras maigres il lui criait des
injures.
Mâtho ne les entendit pas; mais il sentit entrer dans son cœur un
regard si cruel et furieux qu'il en poussa un rugissement. Il lança
vers lui la longue hache; des gens se jetèrent sur Schahabarim; Mâtho,
ne le voyant plus, tomba à la renverse, épuisé.
Un craquement épouvantable se rapprochait, mêlé au rythme de voix
rauques qui chantaient en cadence.
C'était la grande hélépole, entourée par une foule de soldats. Ils
la tiraient à deux mains, halaient avec des cordes et poussaient de
l'épaule,--car le talus, montant de la plaine sur la terrasse, bien
qu'il fût extrêmement doux, se trouvait impraticable pour des machines
d'un poids si prodigieux. Elle avait cependant huit roues cerclées
de fer, et depuis le matin elle avançait ainsi, lentement, pareille
à une montagne qui se fût élevée sur une autre. Puis il sortit de sa
base un immense bélier; ses portes s'abattirent, et dans l'intérieur
apparurent, comme des colonnes de fer, des soldats cuirassés. On en
voyait qui grimpaient et descendaient les deux escaliers traversant ses
étages. Quelques-uns attendaient pour s'élancer que les crampons des
portes touchassent le mur; au milieu de la plate-forme supérieure, les
écheveaux des balistes tournaient, et le grand timon de la catapulte
s'abaissait.
Hamilcar était, à ce moment-là, debout sur le toit de Melkarth. Il
avait jugé qu'elle devait venir directement vers lui, contre l'endroit
de la muraille le plus invulnérable, et à cause de cela même, dégarni
de sentinelles. Depuis longtemps déjà ses esclaves apportaient des
outres sur le chemin de ronde, où ils avaient élevé, avec de l'argile,
deux cloisons transversales formant une sorte de bassin. L'eau coulait
sur la terrasse; Hamilcar, chose extraordinaire, ne semblait point s'en
inquiéter.
Quand l'hélépole fut à trente pas environ, il commanda d'établir des
planches par-dessus les rues, entre les maisons, depuis les citernes
jusqu'au rempart; et des gens à la file se passaient, de main en
main, des casques et des amphores qu'ils vidaient continuellement.
Les Carthaginois s'indignaient de cette eau perdue. Le bélier
démolissait la muraille; tout à coup, une fontaine s'échappa des
pierres disjointes. Alors la haute masse d'airain, à neuf étages
et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença
doucement à osciller comme un navire. En effet, l'eau pénétrant la
terrasse avait effondré le chemin; ses roues s'embourbèrent; et au
premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut,
soufflant à pleines joues dans un cornet d'ivoire. La grande machine,
comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être; mais le
terrain de plus en plus s'amollissait, la fange gagnait les essieux,
et l'hélépole s'arrêta, en penchant effroyablement d'un seul côté.
La catapulte roula jusqu'au bord de la plate-forme; et, emportée par
la charge de son timon, elle tomba, fracassant sous elle les étages
inférieurs. Les soldats, debout sur les portes, glissèrent dans
l'abîme, ou bien ils se retenaient à l'extrémité des longues poutres,
et augmentaient, par leur poids, l'inclinaison de l'hélépole--qui se
démembrait, en craquant dans toutes ses jointures.
Les autres Barbares s'élancèrent pour les secourir. Ils se tassaient
en foule compacte. Les Carthaginois descendirent le rempart, et, les
assaillant par derrière, ils les tuèrent tout à leur aise. Mais les
chars garnis de faux accoururent. Ils galopaient sur le contour de
cette multitude; elle remonta la muraille; la nuit survint; peu à peu
les Barbares se retirèrent.
On ne voyait plus, sur la plaine, qu'une sorte de fourmillement tout
noir, depuis le golfe bleuâtre jusqu'à la lagune toute blanche; et le
lac, où du sang avait coulé, s'étalait, plus loin, comme une grande
mare de pourpre.
La terrasse était maintenant si chargée de cadavres qu'on l'aurait crue
construite avec des corps humains. Au milieu se dressait l'hélépole
couverte d'armures; et, de temps à autre, des fragments énormes
s'en détachaient comme les pierres d'une pyramide qui s'écroule.
On distinguait sur les murailles de larges traînées faites par les
ruisseaux de plomb; une tour de bois abattue, çà et là, brûlait; et les
maisons apparaissaient vaguement, comme les gradins d'un amphithéâtre
en ruines. De lourdes fumées montaient, en roulant des étincelles qui
se perdaient dans le ciel noir.
Cependant, les Carthaginois, que la soif dévorait, s'étaient précipités
vers les citernes. Ils en rompirent les portes. Une flaque bourbeuse
s'étalait au fond.
Que devenir à présent? Les Barbares étaient innombrables, et, leur
fatigue passée, ils recommenceraient.
Le peuple, toute la nuit, délibéra par sections, au coin des rues. Les
uns disaient qu'il fallait renvoyer les femmes, les malades et les
vieillards; d'autres proposèrent d'abandonner la ville pour s'établir
au loin dans une colonie. Mais les vaisseaux manquaient, et le soleil
parut qu'on n'avait rien décidé.
On ne se battit point ce jour-là, tous étant trop accablés. Les gens
qui dormaient avaient l'air de cadavres.
Les Carthaginois, en réfléchissant sur la cause de leurs désastres,
se rappelèrent qu'ils n'avaient point expédié en Phénicie l'offrande
annuelle due à Melkarth-Tyrien; et une immense terreur les prit.
Les Dieux, indignés contre la République, allaient poursuivre leur
vengeance.
On les considérait comme des maîtres cruels, que l'on apaisait avec
des supplications et qui se laissaient corrompre à force de présents.
Tous étaient faibles près de Moloch le dévorateur. L'existence, la
chair même des hommes lui appartenait; aussi, pour la sauver, les
Carthaginois avaient coutume de lui en offrir une portion qui calmait
ses fureurs. On brûlait les enfants au front ou à la nuque avec des
mèches de laine; et cette façon de satisfaire le Baal rapportant aux
prêtres beaucoup d'argent, ils ne manquaient pas de la recommander
comme plus facile et plus douce.
Mais cette fois il s'agissait de la République elle-même. Or, tout
profit devant être acheté par une perte quelconque, toute transaction
se réglant d'après le besoin du plus faible et l'exigence du plus fort,
il n'y avait pas de douleur trop considérable pour le dieu, puisqu'il
se délectait dans les plus horribles et que l'on était maintenant à sa
discrétion; il fallait donc l'assouvir. Les exemples prouvaient que ce
moyen-là contraignait le fléau à disparaître. D'ailleurs, ils croyaient
qu'une immolation par le feu purifierait Carthage. La férocité du
peuple en était d'avance alléchée. Puis, le choix devait exclusivement
tomber sur les grandes familles.
Les anciens s'assemblèrent.
La séance fut longue. Hannon y était venu. Comme il ne pouvait plus
s'asseoir, il resta couché près de la porte à demi perdu dans les
franges de la haute tapisserie; et quand le pontife de Moloch leur
demanda s'ils consentiraient à livrer leurs enfants, sa voix, tout à
coup, éclata dans l'ombre, comme le rugissement d'un Génie au fond
d'une caverne. Il regrettait, disait-il, de n'avoir pas à en donner
de son propre sang; et il contemplait Hamilcar, en face de lui à
l'autre bout de la salle. Le suffète fut tellement troublé par ce
regard qu'il en baissa les yeux. Tous approuvèrent en opinant de la
tête, successivement; et, d'après les rites, il dut répondre au
grand prêtre:--«Oui, que cela soit!» Alors les anciens décrétèrent
le sacrifice par une périphrase traditionnelle,--parce qu'il y a des
choses plus gênantes à dire qu'à exécuter.
La décision fut connue dans Carthage. Des lamentations retentirent.
Partout on entendait les femmes crier; leurs époux les consolaient, ou
les invectivaient en leur faisant des remontrances.
Trois heures après, une nouvelle plus extraordinaire se répandit: le
suffète avait trouvé des sources au bas de la falaise. On y courut. Des
trous creusés dans le sable laissaient voir l'eau; et déjà quelques-uns
étendus à plat ventre y buvaient.
Hamilcar ne savait pas lui-même si c'était par un conseil des Dieux ou
le vague souvenir d'une révélation que son père autrefois lui aurait
faite; mais en quittant les anciens, il était descendu sur la plage, et
avec ses esclaves, il s'était mis à fouir le gravier.
Il donna des vêtements, des chaussures et du vin. Il donna tout le
reste du blé qu'il gardait chez lui. Il fit même entrer la foule
dans son palais, et il ouvrit les cuisines, les magasins et toutes
les chambres,--celle de Salammbô exceptée. Il annonça que six mille
Mercenaires gaulois allaient venir, et que le roi de Macédoine envoyait
des soldats.
Mais, dès le second jour, les sources diminuèrent; le soir du
troisième, elles étaient complètement taries. Alors le décret des
anciens circula de nouveau sur toutes les lèvres, et les prêtres de
Moloch commencèrent leur besogne.
Des hommes en robes noires se présentèrent dans les maisons.
Beaucoup d'avance les désertaient sous le prétexte d'une affaire ou
d'une friandise qu'ils allaient acheter; les serviteurs de Moloch
survenaient et prenaient les enfants. D'autres les livraient eux-mêmes,
stupidement. Puis on les emmenait dans le temple de Tanit, où les
prêtresses étaient chargées jusqu'au jour solennel de les amuser et de
les nourrir.
Ils arrivèrent chez Hamilcar tout à coup, et le trouvant dans ses
jardins:
«--Barca! nous venons pour la chose que tu sais... ton fils!» Ils
ajoutèrent que des gens l'avaient rencontré un soir de l'autre lune, au
milieu de Mappales, conduit par un vieillard.
Il fut, d'abord, comme suffoqué. Mais bien vite comprenant que toute
dénégation serait vaine, Hamilcar s'inclina; et il les introduisit
dans la maison de commerce. Des esclaves accourus d'un signe en
surveillaient les alentours.
Il entra dans la chambre de Salammbô tout éperdu. Il saisit d'une main
Hannibal, arracha de l'autre la ganse d'un vêtement qui traînait,
attacha ses pieds, ses mains, en passa l'extrémité dans sa bouche pour
lui faire un bâillon et il le cacha sous le lit de peaux de bœuf, en
laissant retomber jusqu'à terre une large draperie.
Ensuite il se promena de droite et de gauche; il levait les bras, il
tournait sur lui-même, il se mordait les lèvres. Puis il resta les
prunelles fixes, et haletant comme s'il allait mourir.
Mais il frappa trois fois dans ses mains. Giddenem parut.
«--Écoute! dit-il, tu vas prendre parmi les esclaves un enfant mâle de
huit à neuf ans avec les cheveux noirs et le front bombé! Amène-le!
hâte-toi!»
Bientôt Giddenem rentra, en présentant un jeune garçon.
C'était un pauvre enfant, à la fois maigre et bouffi; sa peau semblait
grisâtre comme l'infect haillon suspendu à ses flancs; il baissait la
tête dans ses épaules, et du revers de sa main frottait ses yeux, tout
remplis de mouches.
Comment pourrait-on jamais le confondre avec Hannibal! et le temps
manquait pour en choisir un autre! Hamilcar regardait Giddenem; il
avait envie de l'étrangler.
«--Va-t-en! cria-t-il; le maître des esclaves s'enfuit.
Donc le malheur qu'il redoutait depuis si longtemps était venu, et il
cherchait avec des efforts démesurés s'il n'y avait pas une manière, un
moyen d'y échapper.
Abdalonim, tout à coup, parla derrière la porte. On demandait le
suffète. Les serviteurs de Moloch s'impatientaient.
Hamilcar retint un cri, comme à la brûlure d'un fer rouge; et il
recommença de nouveau à parcourir la chambre, tel qu'un insensé. Puis
il s'affaissa au bord de la balustrade; et, les coudes sur les genoux,
il serrait son front dans ses deux poings fermés.
La vasque de porphyre contenait encore un peu d'eau claire pour les
ablutions de Salammbô. Malgré sa répugnance et son orgueil, le suffète
y plongea l'enfant, et, comme un marchand d'esclaves, il se mit à le
laver et à le frotter avec les strigiles et la terre rouge. Il prit
ensuite dans les casiers autour de la muraille deux carrés de pourpre,
lui en posa un sur la poitrine, l'autre sur le dos, et il les réunit
contre ses clavicules par deux agrafes de diamants. Il versa un parfum
sur sa tête; il passa autour de son cou un collier d'électrum, et il
le chaussa de sandales à talons de perles,--les propres sandales de
sa fille! Mais il trépignait de honte et d'irritation; Salammbô, qui
s'empressait à le servir, était aussi pâle que lui. L'enfant souriait,
ébloui par ces splendeurs, et même, s'enhardissant, il commençait à
battre des mains et à sauter quand Hamilcar l'entraîna.
Il le tenait par le bras, fortement, comme s'il avait eu peur de le
perdre; l'enfant, auquel il faisait mal, pleurait un peu, tout en
courant près de lui.
A la hauteur de l'ergastule, sous un palmier, une voix s'éleva, une
voix lamentable et suppliante. Elle murmurait: «--Maître! oh! maître!»
Hamilcar se retourna, et il aperçut à ses côtés un homme d'apparence
abjecte, un de ces misérables vivant au hasard dans la maison.
«--Que veux-tu?» dit le suffète.
L'esclave, qui tremblait horriblement, balbutia:
«--Je suis son père!»
Hamilcar marchait toujours; l'autre le suivait, les reins courbés,
les jarrets fléchis, la tête en avant. Son visage était convulsé par
une angoisse indicible, et les sanglots qu'il retenait l'étouffaient,
tant il avait envie tout à la fois de le questionner et de lui
crier:--«Grâce!»
Enfin il osa le toucher d'un doigt, sur le coude, légèrement.
«--Est-ce que tu vas le...?» Il n'eut pas la force d'achever, et
Hamilcar s'arrêta, ébahi de cette douleur.
Il n'avait jamais pensé--tant l'abîme les séparant l'un de l'autre se
trouvait immense--qu'il pût y avoir entre eux rien de commun. Cela
lui parut même une sorte d'outrage et comme un empiétement sur ses
privilèges. Il répondit par un regard plus froid et plus lourd que la
hache d'un bourreau; l'esclave s'évanouissant tomba dans la poussière,
à ses pieds. Hamilcar enjamba par-dessus.
Les trois hommes en robes noires l'attendaient dans la grande salle,
debout contre le disque de pierre. Tout de suite, il déchira ses
vêtements et il se roulait sur les dalles en poussant des cris aigus:
«--Ah! pauvre petit Hannibal! oh! mon fils! ma consolation! mon
espoir! ma vie! Tuez-moi aussi! emportez-moi! Malheur! malheur!» Il se
labourait la face avec ses ongles, s'arrachait les cheveux et hurlait
comme les pleureuses des funérailles. «Emmenez-le donc! je souffre
trop! allez-vous-en! tuez-moi comme lui!» Les serviteurs de Moloch
s'étonnaient que le grand Hamilcar eût le cœur si faible. Ils en
étaient presque attendris.
On entendit un bruit de pieds nus avec un râle saccadé, pareil à la
respiration d'une bête féroce qui accourt; et sur le seuil de la
troisième galerie, entre les montants d'ivoire, un homme apparut,
blême, terrible, les bras écartés; il s'écria:
«--Mon enfant!»
Hamilcar, d'un bond, s'était jeté sur l'esclave; et en lui couvrant la
bouche de sa main, il criait encore plus haut:
«--C'est le vieillard qui l'a élevé! il l'appelle mon enfant! il en
deviendra fou! assez! assez!» Et, chassant par les épaules les trois
prêtres et leur victime, il sortit avec eux, et d'un grand coup de pied
referma la porte derrière lui.
Hamilcar tendit l'oreille pendant quelques minutes, craignant toujours
de les voir revenir. Il songea ensuite à se défaire de l'esclave, pour
être bien sûr qu'il ne parlerait pas; mais le péril n'était point
complètement disparu, et cette mort, si les Dieux s'en irritaient,
pouvait se retourner contre son fils. Alors, changeant d'idée, il lui
envoya par Taanach les meilleures choses des cuisines: un quartier de
bouc, des fèves et des conserves de grenades. L'esclave, qui n'avait
pas mangé depuis longtemps, se rua dessus; ses larmes tombaient dans
les plats.
Hamilcar, revenu enfin près de Salammbô, dénoua les cordes d'Hannibal.
L'enfant, exaspéré, le mordit à la main jusqu'au sang. Il le repoussa
d'une caresse.
Pour le faire se tenir paisible, Salammbô voulait l'effrayer avec
Lamia, une ogresse de Cyrène.
«--Où donc est-elle?» demanda-t-il.
On lui conta que des brigands allaient venir pour le mettre en prison.
Il le reprit: «--Qu'ils viennent, et je les tue!»
Hamilcar lui dit l'épouvantable vérité. Mais il s'emporta contre son
père, prétendant qu'il pouvait bien anéantir tout le peuple, puisqu'il
était le maître de Carthage.
Enfin, épuisé d'efforts et de colère, il s'endormit d'un sommeil
farouche. Il parlait en rêvant, le dos appuyé contre un coussin
d'écarlate; sa tête retombait un peu en arrière, et son petit bras,
écarté de son corps, restait tout droit, dans une attitude impérative.
Quand la nuit fut noire, Hamilcar l'enleva doucement et descendit sans
flambeau l'escalier des galères. En passant par la maison de commerce,
il prit une couffe de raisins avec une buire d'eau pure; l'enfant se
réveilla devant la statue d'Alètes, dans le caveau des pierreries; et
il souriait,--comme l'autre,--sur le bras de son père, à la lueur des
clartés qui l'environnaient.
Hamilcar était bien sûr qu'on ne pouvait lui prendre son fils. C'était
un endroit impénétrable, communiquant avec le rivage par un souterrain
que lui seul connaissait, et, en jetant les yeux à l'entour, il aspira
une large bouffée d'air. Puis il le déposa sur un escabeau, près des
boucliers d'or.
Personne, à présent, ne le voyait; il n'avait plus rien à observer;
alors il se soulagea. Comme une mère qui retrouve son premier-né perdu,
il se jeta sur son fils; il l'étreignait contre sa poitrine, il riait
et pleurait à la fois, l'appelait des noms les plus doux, le couvrait
de baisers; le petit Hannibal, effrayé par cette tendresse terrible, se
taisait maintenant.
Hamilcar s'en revint à pas muets, en tâtant les murs autour de lui; et
il arriva dans la grande salle, où la lumière de la lune entrait par
une des fentes du dôme; au milieu, l'esclave, repu, dormait, couché
tout de son long sur les pavés de marbre. Il le regarda, et une sorte
de pitié l'émut. Du bout de son cothurne, il lui avança un tapis sous
la tête. Puis il releva les yeux et considéra Tanit, dont le mince
croissant brillait dans ciel, et il se sentit plus fort que les Baals
et plein de mépris pour eux.
Les dispositions du sacrifice étaient déjà commencées.
On abattit dans le temple de Moloch un pan de mur pour en tirer le dieu
d'airain, sans toucher aux cendres de l'autel. Puis, dès que le soleil
se montra, les hiérodoules le poussèrent vers la place de Khamon.
Il allait à reculons, en glissant sur des cylindres; ses épaules
dépassaient la hauteur des murailles; du plus loin qu'ils
l'apercevaient, les Carthaginois s'enfuyaient bien vite, car on ne
pouvait contempler impunément le Baal que dans l'exercice de sa colère.
Une senteur d'aromates se répandit par les rues. Tous les temples à
la fois venaient de s'ouvrir; il en sortit des tabernacles montés
sur des chariots ou sur des litières, que des pontifes portaient.
De gros panaches de plumes se balançaient à leurs angles; et des
rayons s'échappaient de leurs faîtes aigus, terminés par des boules de
cristal, d'or, d'argent ou de cuivre.
C'étaient les Baalim chananéens, dédoublements du Baal suprême, qui
retournaient vers leur principe, pour s'humilier devant sa force et
s'anéantir dans sa splendeur.
Le pavillon de Melkarth, en pourpre fine, abritait une flamme de
pétrole; sur celui de Khamon, couleur d'hyacinthe, se dressait un
phallus d'ivoire, bordé d'un cercle de pierreries; entre les rideaux
d'Eschmoûn, bleus comme l'éther, un python endormi faisait un cercle
avec sa queue;--et les Dieux Patæques, tenus dans les bras de leurs
prêtres, semblaient de grands enfants emmaillotés, dont les talons
frôlaient la terre.
Ensuite venaient toutes les formes inférieures de la divinité:
Baal-Samin, dieu des espaces célestes; Baal-Peor, dieu des monts
sacrés; Baal-Zeboub, dieu de la corruption, et ceux des pays voisins
et des races congénères: l'Iarbal de la Libye, l'Adrammelech de la
Chaldée, le Kijun des Syriens; Derceto, à figure de vierge, rampait
sur ses nageoires; et le cadavre de Tammouz était traîné au milieu
d'un catafalque, entre des flambeaux et des chevelures. Pour asservir
les rois du firmament au Soleil et empêcher que leurs influences
particulières ne gênassent la sienne, on brandissait au bout de
longues perches des étoiles en métal diversement coloriées; tous s'y
trouvaient, depuis le noir Nebo, génie de Mercure, jusqu'au hideux
Rahab, qui est la constellation du Crocodile. Les Abaddirs, pierres
tombées de la lune, tournaient dans des frondes en fils d'argent; de
petits pains, reproduisant le sexe d'une femme, étaient portés sur des
corbeilles par les prêtres de Cérès; d'autres amenaient leurs fétiches,
leurs amulettes; des idoles oubliées reparurent; et même on avait pris
aux vaisseaux leurs symboles mystiques, comme si Carthage eût voulu se
recueillir tout entière dans une pensée de mort et de désolation.
Devant chacun des tabernacles, un homme tenait en équilibre, sur
sa tête, un large vase où fumait de l'encens. Des nuages çà et là
planaient; et l'on distinguait, dans ces grosses vapeurs, les tentures,
les pendeloques et les broderies des pavillons sacrés. Ils avançaient
lentement, à cause de leur poids énorme. L'essieu des chars quelquefois
s'accrochait dans les rues; alors les dévots profitaient de l'occasion
pour toucher les Baalim avec leurs vêtements, qu'ils gardaient ensuite
comme des choses saintes.
La statue d'airain continuait à s'avancer vers la place de Khamon. Les
riches, portant des sceptres à pomme d'émeraude, partirent du fond de
Mégara; les anciens, coiffés de diadèmes, s'étaient assemblés dans
Kinisdo; et les maîtres des finances, les gouverneurs des provinces,
les marchands, les soldats, les matelots et la horde nombreuse employée
aux funérailles, tous, avec les insignes de leur magistrature ou les
instruments de leur métier, se dirigèrent vers les tabernacles qui
descendaient de l'Acropole, entre les collèges des pontifes.
Par déférence pour Moloch, ils s'étaient ornés de leurs joyaux les plus
splendides. Des diamants étincelaient sur les vêtements noirs; mais
les anneaux trop larges tombaient des mains amaigries,--et rien n'était
lugubre comme cette foule silencieuse où les pendants d'oreilles
battaient contre des faces pâles, où les tiares d'or serraient des
fronts crispés par un désespoir atroce.
Enfin, le Baal arriva juste au milieu de la place. Ses pontifes, avec
des treillages, disposèrent une enceinte pour écarter la multitude, et
ils restèrent à ses pieds, autour de lui.
Les prêtres de Khamon, en robes de laine fauve, s'alignèrent devant
leur temple, sous les colonnes du portique; ceux d'Eschmoûn, en
manteau de lin, avec des colliers à tête de coucoupha et des tiares
pointues, s'établirent sur les marches de l'Acropole; les prêtres
de Melkarth, en tuniques violettes, prirent pour eux le côté de
l'occident; les prêtres des Abaddirs, serrés dans des bandes d'étoffes
phrygiennes, se placèrent à l'orient; et l'on rangea sur le côté du
midi, avec les nécromanciens tout couverts de tatouages, les hurleurs
en manteaux rapiécés, les desservants des Patæques et les Yidonim qui,
pour connaître l'avenir, se mettaient dans la bouche un os de mort.
Les prêtres de Cérès, habillés de robes bleues, s'étaient arrêtés,
prudemment, dans la rue de Satheb, et psalmodiaient à voix basse un
thesmophorion en dialecte mégarien.
De temps en temps, il arrivait des files d'hommes complètement nus,
les bras écartés et tous se tenant par les épaules. Ils tiraient, des
profondeurs de leur poitrine, une intonation rauque et caverneuse;
leurs prunelles, tendues vers le colosse, brillaient dans la
poussière, et ils se balançaient le corps à intervalles égaux, tous à
la fois, comme ébranlés par un seul mouvement. Ils étaient si furieux
que, pour établir l'ordre, les hiérodoules, à coups de bâton, les
firent se coucher sur le ventre, la face posée contre les treillages
d'airain.
Ce fut alors que, du fond de la Place, un homme en robe blanche
s'avança. Il perça lentement la foule, et l'on reconnut un prêtre
de Tanit,--le grand prêtre Schahabarim. Des huées s'élevèrent, car
la tyrannie du principe mâle prévalait ce jour-là dans toutes les
consciences, et la Déesse était même tellement oubliée, que l'on
n'avait pas remarqué l'absence de ses pontifes. Mais l'ébahissement
redoubla quand on l'aperçut ouvrant dans les treillages une des portes
destinées à ceux qui entreraient pour offrir les victimes. C'était,
croyaient les prêtres de Moloch, un outrage qu'il venait faire à leur
dieu; avec de grands gestes, ils essayaient de le repousser. Nourris
par les viandes des holocaustes, vêtus de pourpre comme des rois et
portant des bonnets à triple étage, ils conspuaient ce pâle eunuque
exténué de macérations; et des rires de colère secouaient sur leur
poitrine leur barbe noire, étalée en soleil.
Schahabarim, sans répondre, continuait à marcher; et, traversant pas
à pas toute l'enceinte, il arriva sous les jambes du colosse, puis
il le toucha des deux côtés en écartant les bras, ce qui était une
formule solennelle d'adoration. Depuis trop longtemps la Rabbet le
torturait; par désespoir, ou peut-être à défaut d'un dieu satisfaisant
complètement sa pensée, il se déterminait enfin pour celui-là.
La foule, épouvantée par cette apostasie, poussa un long murmure. On
sentait se rompre le dernier lien qui attachait les âmes à une divinité
clémente.
Mais Schahabarim, à cause de sa mutilation, ne pouvait participer au
culte du Baal. Les hommes en manteaux rouges l'exclurent de l'enceinte;
puis, quand il fut dehors, il tourna autour de tous les collèges,
successivement; et le prêtre, désormais sans dieu, disparut dans la
foule. Elle s'écartait à son approche.
Cependant un feu d'aloès, de cèdre et de laurier brûlait entre les
jambes du colosse. Ses longues ailes enfonçaient leur pointe dans la
flamme; les onguents dont il était frotté coulaient comme de la sueur
sur ses membres d'airain. Autour de la dalle ronde où il appuyait ses
pieds, les enfants, enveloppés de voiles noirs, formaient un cercle
immobile; et ses bras, démesurément longs, abaissaient leurs paumes
jusqu'à eux, comme pour saisir cette couronne et l'emporter dans le
ciel.
Les riches, les anciens, les femmes, toute la multitude se tassait
derrière les prêtres et sur les terrasses des maisons. Les grandes
étoiles peintes ne tournaient plus; les tabernacles étaient posés par
terre; et les fumées des encensoirs montaient perpendiculairement,
telles que des arbres gigantesques étalant au milieu de l'azur leurs
rameaux bleuâtres.
Plusieurs s'évanouirent; d'autres devenaient inertes et pétrifiés
dans leur extase. Une angoisse infinie pesait sur les poitrines. Les
dernières clameurs une à une s'éteignaient,--et le peuple de Carthage
haletait, absorbé dans le désir de sa terreur.
Enfin le grand-prêtre de Moloch passa la main gauche sous les voiles
des enfants, et il leur arracha du front une mèche de cheveux qu'il
jeta sur les flammes. Alors les hommes en manteaux rouges entonnèrent
l'hymne sacré:
«--Hommage à toi, Soleil! roi des deux zones, créateur qui s'engendre,
Père et Mère, Père et Fils, Dieu et Déesse, Déesse et Dieu!» Et leur
voix se perdit dans l'explosion des instruments sonnant tous à la fois,
pour étouffer les cris des victimes. Les scheminith à huit cordes,
les kinnor, qui en avaient dix, et les nebal, qui en avaient douze,
grinçaient, sifflaient, tonnaient. Des outres énormes hérissées de
tuyaux faisaient un clapotement aigu; les tambourins, battus à tours de
bras, retentissaient de coups sourds et rapides; et, malgré la fureur
des clairons, les salsalim claquaient, comme des ailes de sauterelle.
Les hiérodoules, avec un long crochet, ouvrirent les sept compartiments
étagés sur le corps du Baal. Dans le plus haut, on introduisit de la
farine; dans le second, deux tourterelles; dans le troisième, un singe;
dans le quatrième, un bélier; dans le cinquième, une brebis; comme on
n'avait pas de bœuf pour le sixième, on y jeta une peau tannée prise
au sanctuaire. La septième case restait béante.
Avant de rien entreprendre, il était bon d'essayer les bras du dieu.
De minces chaînettes partant de ses doigts gagnaient ses épaules et
redescendaient par derrière, où des hommes, tirant dessus, faisaient
monter, jusqu'à la hauteur de ses coudes, ses deux mains ouvertes
qui, en se rapprochant, arrivaient contre son ventre; elles remuèrent
plusieurs fois de suite, à petits coups saccadés. Puis les instruments
se turent. Le feu ronflait.
Les pontifes de Moloch se promenaient sur la grande dalle, en examinant
la multitude.
Il fallait un sacrifice individuel, une oblation volontaire et qui
était considérée comme entraînant les autres. Personne, jusqu'à
présent, ne se montrait; et les sept allées conduisant des barrières
au colosse étaient complètement vides. Pour encourager le peuple, les
prêtres tirèrent de leurs ceintures des poinçons, et ils se balafraient
le visage. On fit entrer dans l'enceinte les Dévoués, étendus sur
terre, en dehors. On leur jeta un paquet d'horribles ferrailles, et
chacun choisit sa torture. Ils se passaient des broches entre les
seins; ils se fendaient les joues; ils se mirent des couronnes d'épines
sur la tête; puis ils s'enlacèrent par les bras; et, entourant les
enfants, ils formaient un autre grand cercle, qui se contractait et
s'élargissait. Ils arrivaient contre la balustrade, se rejetaient en
arrière et recommençaient toujours, attirant à eux la foule par le
vertige de ce mouvement, tout plein de sang et de cris.
Peu à peu, des gens entrèrent jusqu'au fond des allées; ils lançaient
dans la flamme des perles, des vases d'or, des coupes, des flambeaux,
toutes leurs richesses; les offrandes, de plus en plus, devenaient
splendides et multipliées. Enfin un homme qui chancelait, un homme pâle
et hideux de terreur, poussa un enfant; puis on aperçut entre les mains
du colosse une petite masse noire; elle s'enfonça dans l'ouverture
ténébreuse. Les prêtres se penchèrent au bord de la grande dalle;--et
un chant nouveau éclata, célébrant les joies de la mort et les
renaissances de l'éternité.
Ils montaient lentement, et, comme la fumée en s'envolant faisait de
hauts tourbillons, ils semblaient de loin disparaître dans un nuage.
Pas un ne bougeait. Ils étaient liés aux poignets et aux chevilles; et
la sombre draperie les empêchait de rien voir et d'être reconnus.
Hamilcar, en manteau rouge comme les prêtres de Moloch, se tenait
auprès du Baal, debout devant l'orteil de son pied droit. Quand on
amena le quatorzième enfant, tout le monde put s'apercevoir qu'il
eut un grand geste d'horreur. Mais bientôt, reprenant son attitude,
il croisa ses bras; et il regardait par terre. De l'autre côté de la
statue, le grand-pontife restait immobile comme lui; baissant sa tête
chargée d'une mitre assyrienne, il observait sur sa poitrine la plaque
d'or couverte de pierres fatidiques, et où la flamme se mirant faisait
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