--Enfin! s'écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme?
--Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin... Chut! ne
bougez pas et laissez-moi dire. Tant que monsieur Fogg a été sur les
possessions anglaises, j'ai eu intérêt à le retenir en attendant un
mandat d'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre lui
les prêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé
de votre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama...»
Passepartout écoutait, les poings fermés.
«Maintenant, reprit Fix, monsieur Fogg semble retourner en Angleterre?
Soit, je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les
obstacles de sa route autant de soin et de zèle que j'en ai mis
jusqu'ici à les accumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est
changé parce que mon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt est
pareil au mien, car c'est en Angleterre seulement que vous saurez si
vous êtes au service d'un criminel ou d'un honnête homme!»
Passepartout avait très-attentivement écouté Fix, et il fut convaincu
que Fix parlait avec une entière bonne foi.
«Sommes-nous amis? demanda Fix.
--Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéfice
d'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords le
cou.
--Convenu,» dit tranquillement l'inspecteur de police.
Onze jours après, le 3 décembre, le -General-Grant- entrait dans la
baie de la Porte-d'Or et arrivait à San-Francisco.
Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.
XXV
OU L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN-FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING.
Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda et
Passepartout prirent pied sur le continent américain,--si toutefois on
peut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Ces
quais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement
et le déchargement des navires. Là s'embossent les clippers de toutes
dimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats
à plusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses
affluents. Là s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'étend
au Mexique, au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à l'Asie, à
toutes les îles de l'océan Pacifique.
Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avait
cru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux du
plus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancher
était vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de la
façon dont il avait «pris pied» sur le nouveau continent, l'honnête
garçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupe
de cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.
Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s'informa de l'heure à laquelle partait
le premier train pour New-York. C'était à six heures du soir. Mr.
Fogg avait donc une journée entière à dépenser dans la capitale
californienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.
Passepartout monta sur le siége, et le véhicule, à trois dollars la
course, se dirigea vers International-Hôtel.
De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait avec
curiosité la grande ville américaine: larges rues, maisons basses bien
alignées, églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses,
entrepôts comme des palais, les uns en bois, les autres en briques;
dans les rues, voitures nombreuses, omnibus, «cars» de tramways, et sur
les trottoirs encombrés, non-seulement des Américains et des Européens,
mais aussi des Chinois et des Indiens,--enfin de quoi composer une
population de plus de deux cent mille habitants.
Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore à
la cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires et
des assassins, accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm
de tous les déclassés, où l'on jouait la poudre d'or, un revolver
d'une main et un couteau de l'autre. Mais «ce beau temps» était passé.
San-Francisco présentait l'aspect d'une grande ville commerçante. La
haute tour de l'hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait
tout cet ensemble de rues et d'avenues, se coupant à angles droits,
entre lesquels s'épanouissaient des squares verdoyants, puis une
ville chinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans
une boîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à
la mode des coureurs de placers, plus d'Indiens emplumés, mais des
chapeaux de soie et des habits noirs, que portaient un grand nombre
de gentlemen doués d'une activité dévorante. Certaines rues, entre
autres Montgommery-street,--le Régent-street de Londres, le boulevard
des Italiens de Paris, le Broadway de New-York,--étaient bordées de
magasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du monde
entier.
Lorsque Passepartout arriva à International-Hôtel, il ne lui semblait
pas qu'il eût quitté l'Angleterre.
Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense «bar», sorte
de buffet ouvert -gratis- à tout passant. Viande sèche, soupe aux
huîtres, biscuit et chester, s'y débitaient sans que le consommateur
eût à délier sa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto
ou xérès, si sa fantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut
«très-américain» à Passepartout.
Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aouda
s'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans des
plats lilliputiens par des nègres du plus beau noir.
Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l'hôtel
pour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire viser
son passe-port. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui
demanda si, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne
serait pas prudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield
ou de revolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et de
Pawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs espagnols.
Mr. Fogg répondit que c'était là une précaution inutile, mais il le
laissa libre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers
les bureaux de l'agent consulaire.
Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, «par le plus grand
des hasards,» il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmement
surpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée
du Pacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord! En tout cas,
Fix ne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman auquel il devait
tant, et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté de
poursuivre son voyage en une si agréable compagnie.
Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix--qui tenait à
ne point le perdre de vue--lui demanda la permission de visiter avec
lui cette curieuse ville de San-Francisco. Ce qui fut accordé.
Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils se
trouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l'affluence du populaire
était énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, sur les
rails des tramways, malgré le passage incessant des coaches et des
omnibus, au seuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons,
et même jusque sur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches
circulaient au milieu des groupes. Des bannières et des banderoles
flottaient au vent. Des cris éclataient de toutes parts.
«Hurrah pour Kamerfield!
--Hurrah pour Mandiboy!»
C'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiqua
son idée à Mr. Fogg, en ajoutant:
«Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cette
cohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.
--En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour être
politiques, n'en sont pas moins des coups de poing!»
Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de
voir sans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui
prirent place sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une
terrasse, située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de
l'autre côté de la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et
le magasin d'un négociant en pétrole, se développait un large bureau
en plein vent, vers lequel les divers courants de la foule semblaient
converger.
[Illustration: Si Fix, par dévouement, n'eut reçu le coup... (Page
146.)]
Et maintenant, pourquoi ce meeting? A quelle occasion se tenait-il?
Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination
d'un haut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État
ou d'un membre du Congrès? Il était permis de le conjecturer, à voir
l'animation extraordinaire qui passionnait la ville.
En ce moment, un mouvement considérable se produisit dans la foule.
Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement
fermées, semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu
des cris,--manière énergique, sans doute, de formuler un vote. Des
remous agitaient la masse qui refluait. Les bannières oscillaient,
disparaissaient un instant et reparaissaient en loques. Les ondulations
de la houle se propageaient jusqu'à l'escalier, tandis que toutes les
têtes moutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuée par
un grain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d'œil, et la
plupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.
[Illustration: Les draps étaient blancs. (Page 150.)]
«C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a provoqué
doit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût encore
question de l'affaire de l'-Alabama-, bien qu'elle soit résolue.
--Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.
--En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un de
l'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.»
Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette
scène tumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la
raison de cette effervescence populaire, quand un mouvement plus
accusé se prononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent.
La hampe des bannières se transforma en arme offensive. Plus de mains,
des poings partout. Du haut des voitures arrêtées, et des omnibus
enrayés dans leur course, s'échangeaient force horions. Tout servait de
projectiles. Bottes et souliers décrivaient dans l'air des trajectoires
très-tendues, et il sembla même que quelques revolvers mêlaient aux
vociférations de la foule leurs détonations nationales.
La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières
marches. L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les
simples spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à
Mandiboy ou à Kamerfield.
«Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que
«son homme» reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire. S'il
est question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse,
nous serons fort compromis dans la bagarre!
--Un citoyen anglais....» répondit Phileas Fogg.
Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de
cette terrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlements
épouvantables. On criait: «Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!» C'était
une troupe d'électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc
les partisans de Kamerfield.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était
trop tard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes
plombées et de casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en
préservant la jeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non
moins flegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec ces armes
naturelles que la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, mais
inutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré,
large d'épaules, qui paraissait être le chef de la bande, leva son
formidable poing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé le gentleman,
si Fix, par dévouement, n'eût reçu le coup à sa place. Une énorme bosse
se développa instantanément sous le chapeau de soie du détective,
transformé en simple toque.
«Yankee! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profond
mépris.
--Englishman!! répondit l'autre.
--Nous nous retrouverons!
--Quand il vous plaira.
--Votre nom?
--Phileas Fogg. Le vôtre?
--Le colonel Stamp W. Proctor.»
Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, les
habits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyage
s'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait
à ces culottes dont certains Indiens--affaire de mode--ne se vêtent
qu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs.
Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son coup de poing.
«Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la foule.
--Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.
--Où?
--Chez un marchand de confection.»
En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et
de Fix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent
battus pour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.
Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ils
revinrent à International-Hôtel.
Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine de
revolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand il
aperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais Mrs.
Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était passé,
Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un ennemi,
c'était un allié. Il tenait sa parole.
Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare les
voyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit
à Fix:
«Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?
--Non, répondit Fix.
--Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement Phileas
Fogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissât
traiter de cette façon.»
L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg
était de cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez
eux, se battent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur honneur.
A six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare et
trouvaient le train prêt à partir.
Au moment où Mr. Fogg allait s'embarquer, il avisa un employé, et le
rejoignant:
«Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui à
San-Francisco?
--C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.
--Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.
--Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.
--L'élection d'un général en chef, sans doute? demanda Mr. Fogg.
--Non, monsieur, d'un juge de paix.»
Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partit
à toute vapeur.
XXVI
DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE.
«Ocean to Ocean»,--ainsi disent les Américains,--et ces trois mots
devraient être la dénomination générale du «grand trunk», qui traverse
les États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur. Mais, en
réalité, le «Pacific rail-road» se divise en deux parties distinctes:
«Central Pacific» entre San-Francisco et Ogden, et «Union Pacific»
entre Ogden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes distinctes, qui
mettent Omaha en communication fréquente avec New-York.
New-York et San-Francisco sont donc présentement réunis par un ruban
de métal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept
cent quatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin
de fer franchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et les
fauves,--vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent à
coloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.
Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait six
mois pour aller de New-York à San-Francisco. Maintenant, on met sept
jours.
C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui
voulaient une ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté
entre le quarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le
président Lincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État
de Nebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau.
Les travaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette activité
américaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité de
la main-d'œuvre ne devait nuire en aucune façon à la bonne exécution
du chemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un mille et demi par
jour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait les
rails du lendemain, et courait à leur surface au fur et à mesure qu'ils
étaient posés.
Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,
dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. En
quittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'à
l'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse
les terrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac
Salé, arrive à Lake-Salt-City, la capitale des Mormons, s'enfonce
dans la vallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de
Cédar et Humboldt, Humboldt-river, la Sierra-Nevada, et redescend par
Sacramento jusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent
douze pieds par mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.
Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en
sept jours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg--il
l'espérait du moins--de prendre, le 11, à New-York, le paquebot de
Liverpool.
Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus
qui reposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la
mobilité permet d'attaquer des courbes de petit rayon. A l'intérieur,
point de compartiments: deux files de siéges, disposés de chaque côté,
perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un passage
conduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon est
pourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaient
entre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circuler
d'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à leur disposition
des wagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et des
wagons à cafés. Il n'y manquait que des wagons-théâtres. Mais il y en
aura un jour.
Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres et
de journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, de
comestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.
Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures du
soir. Il faisait déjà nuit,--une nuit froide, sombre, avec un ciel
couvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train ne
marchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des arrêts, il
ne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse qui devait,
cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans les temps
réglementaires.
On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôt
gagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès de
l'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniers
événements, leurs relations s'étaient notablement refroidies. Plus
de sympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa manière
d'être, mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrême
réserve, prêt au moindre soupçon à étrangler son ancien ami.
Une heure après le départ du train, la neige tomba,--neige fine,
qui ne pouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. On
n'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,
sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotive
paraissait grisâtre.
A huit heures, un «stewart» entra dans le wagon et annonça aux
voyageurs que l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un
«sleeping-car», qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir.
Les dossiers des bancs se replièrent, des couchettes soigneusement
paquetées se déroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent
improvisées en quelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à
sa disposition un lit confortable, que d'épais rideaux défendaient
contre tout regard indiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers
moelleux. Il n'y avait plus qu'à se coucher et à dormir,--ce que
chacun fit, comme s'il se fût trouvé dans la cabine confortable d'un
paquebot,--pendant que le train filait à toute vapeur à travers l'État
de Californie.
Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San-Francisco et
Sacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,
sous le nom de «Central Pacific road», prit d'abord Sacramento pour
point de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui qui
partait d'Omaha. De San-Francisco à la capitale de la Californie, la
ligne courait directement au nord-est, en longeant American-river,
qui se jette dans la baie de San-Pablo. Les cent vingt milles compris
entre ces deux importantes cités furent franchis en six heures, et
vers minuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les
voyageurs passèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette
ville considérable, siége de la législature de l'État de Californie, ni
ses beaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni ses
squares, ni ses temples.
En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations de
Junction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le massif de
la Sierra-Nevada. Il était sept heures du matin quand fut traversée la
station de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagon
ordinaire, et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir
les points de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracé du
train obéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché aux flancs de
la montagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les angles
brusques par des courbes audacieuses, s'élançant dans des gorges
étroites que l'on devait croire sans issues. La locomotive, étincelante
comme une châsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sa
cloche argentée, son «chasse-vache», qui s'étendait comme un éperon,
mêlait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrents et des
cascades, et tordait sa fumée à la noire ramure des sapins.
Peu ou point de tunnels, ni de ponts sur le parcours. Le rail-road
contournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la ligne
droite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant pas
la nature.
Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dans
l'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. A midi, il
quittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.
Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'éleva
pendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elle
s'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avant
d'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presque
à l'extrémité orientale de l'État de Nevada.
Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirent
leur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix et
Passepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié qui
passait sous leurs yeux,--vastes prairies, montagnes se profilant à
l'horizon, «creeks» roulant leurs eaux écumeuses. Parfois, un grand
troupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une digue
mobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent un
insurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers de
ces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, au
travers du rail-road. La locomotive est alors forcée de s'arrêter et
d'attendre que la voie soit redevenue libre.
Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures du
soir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. La
machine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon
dans le flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devant
l'impénétrable masse.
On voyait ces ruminants--ces buffalos, comme les appellent improprement
les Américains--marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfois
des beuglements formidables. Ils avaient une taille supérieure à celle
des taureaux d'Europe, les jambes et la queue courtes, le garrot
saillant qui formait une bosse musculaire, les cornes écartées à la
base, la tête, le cou et les épaules recouverts d'une crinière à longs
poils. Il ne fallait pas songer à arrêter cette migration. Quand
les bisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni
modifier leur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue
ne saurait contenir.
[Illustration: Un troupeau de dix à douze mille têtes barra le
rail-road. (Page 151.)]
Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieux
spectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, Phileas
Fogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il
plût aux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux
du retard que causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu
décharger contre eux son arsenal de revolvers.
[Illustration: Et vous, mon fidèle! (Page 157.)]
«Quel pays! s'écria-t-il! De simples bœufs qui arrêtent des trains, et
qui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter que s'ils ne
gênaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr.
Fogg avait prévu ce contretemps dans son programme! Et ce mécanicien
qui n'ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant!»
Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il
avait prudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles
attaqués par l'éperon de la locomotive; mais, si puissante qu'elle
fût, la machine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se serait
inévitablement produit, et le train fût resté en détresse.
Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner le
temps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé des
bisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu'à la
nuit tombante. A ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaient
les rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous de
l'horizon du sud.
Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le
territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des
Mormons.
XXVII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES A
L'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE.
Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur un
espace de cinquante milles environ; puis il remonta d'autant vers le
nord-est, en s'approchant du grand lac Salé.
Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur les
passerelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeait
plus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme
une énorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la
valeur en livres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail
par l'apparition d'un personnage assez étrange.
Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était un
homme de haute taille, très-brun, moustaches noires, bas noirs, chapeau
de soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peau
de chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une extrémité du train à
l'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des pains
à cacheter une notice écrite à la main.
Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable
«elder» William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence
sur le train n° 48, ferait, de 11 heures à midi, dans le car n° 117,
une conférence sur le Mormonisme,--invitant à l'entendre tous les
gentlemen soucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion
des «Saints des derniers jours».
«Certes, j'irai,» se dit Passepartout, qui ne connaissait guère du
Mormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.
La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait une
centaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés par
l'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du
car n° 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni son
maître, ni Fix n'avaient cru devoir se déranger.
A l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assez
irritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria:
«Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hyram est
un martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union contre
les prophètes vont faire également un martyr de Brigham Young! Qui
oserait soutenir le contraire?»
Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltation
contrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans
doute, sa colère s'expliquait par ce fait que le Mormonisme était
actuellement soumis à de dures épreuves. Et, en effet, le gouvernement
des États-Unis venait, non sans peine, de réduire ces fanatiques
indépendants. Il s'était rendu maître de l'Utah, et l'avait soumis
aux lois de l'Union, après avoir emprisonné Brigham Young, accusé
de rébellion et de polygamie. Depuis cette époque, les disciples du
prophète redoublaient leurs efforts, et, en attendant les actes, ils
résistaient par la parole aux prétentions du Congrès.
On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'en
chemin de fer.
Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voix
et la violence de ses gestes, l'histoire du Mormonisme, depuis les
temps bibliques: «comment, dans Israël, un prophète mormon de la tribu
de Joseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à
son fils Morom; comment, bien des siècles plus tard, une traduction
de ce précieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par
Joseph Smyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se révéla comme
prophète mystique en 1825; comment, enfin, un messager céleste lui
apparut dans une forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.»
En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récit
rétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon; mais William Hitch,
continuant, raconta «comment Smyth junior, réunissant son père, ses
deux frères et quelques disciples, fonda la religion des Saints des
derniers jours,--religion qui, adoptée non-seulement en Amérique,
mais en Angleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses
fidèles des artisans et aussi nombre de gens exerçant des professions
libérales; comment une colonie fut fondée dans l'Ohio; comment un
temple fut élevé au prix de deux cent mille dollars et une ville bâtie
à Kirkland; comment Smyth devint un audacieux banquier et reçut d'un
simple montreur de momies un papyrus contenant un récit écrit de la
main d'Abraham et autres célèbres Égyptiens.»
Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurs
s'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'une
vingtaine de personnes.
Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec
détails «comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837; comme quoi ses
actionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans la
plume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré que
jamais, quelques années après, à Indépendance, dans le Missouri, et
chef d'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois
mille disciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il
dut fuir dans le Far-West américain.»
Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l'honnête Passepartout,
qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit
«comment, après de longues persécutions, Smyth reparut dans l'Illinois
et fonda en 1839, sur les bords du Mississipi, Nauvoo-la-Belle, dont
la population s'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes; comment Smyth en
devint le maire, le juge suprême et le général en chef; comment, en
1843, il posa sa candidature à la présidence des États-Unis, et comment
enfin, attiré dans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et
assassiné par une bande d'hommes masqués.»
En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, et
l'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui
rappela que, deux ans après l'assassinat de Smyth, son successeur, le
prophète inspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'établir aux
bords du lac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu
de cette contrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient
l'Utah pour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux
principes polygames du Mormonisme, prit une extension énorme.
«Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrès
s'est exercée contre nous! pourquoi les soldats de l'Union ont foulé
le sol de l'Utah! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a
été emprisonné au mépris de toute justice! Céderons-nous à la force?
Jamais! Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois, chassés de l'Ohio,
chassés du Missouri, chassés de l'Utah, nous retrouverons encore
quelque territoire indépendant où nous planterons notre tente.... Et
vous, mon fidèle, ajouta l'elder en fixant sur son unique auditeur des
regards courroucés, planterez-vous la vôtre à l'ombre de notre drapeau?
--Non,» répondit bravement Passepartout, qui s'enfuit à son tour,
laissant l'énergumène prêcher dans le désert.
Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et,
vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac
Salé. De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l'aspect
de cette mer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans
laquelle se jette un Jourdain d'Amérique. Lac admirable, encadré de
belles roches sauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc,
superbe nappe d'eau qui couvrait autrefois un espace plus considérable;
mais avec le temps, ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa
superficie en accroissant sa profondeur.
Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq,
est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze cents
pieds au-dessous, sa salure est considérable, et ses eaux tiennent en
dissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur pesanteur
spécifique est de 1170, celle de l'eau distillée étant 1000. Aussi les
poissons n'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber
et autres creeks, y périssent bientôt; mais il n'est pas vrai que la
densité de ses eaux soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.
Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les
Mormons s'entendent aux travaux de la terre: des ranchos et des corrals
pour les animaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho,
des prairies luxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des
bouquets d'acacias et d'euphorbes, tel eût été l'aspect de cette
contrée, six mois plus tard; mais en ce moment le sol disparaissait
sous une mince couche de neige, qui le poudrait légèrement.
A deux heures, les voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Le
train ne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et
leurs deux compagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des
Saints par le petit embranchement qui se détache de la station d'Ogden.
Deux heures suffisaient à visiter cette ville absolument américaine
et, comme telle, bâtie sur le patron de toutes les villes de l'Union,
vastes échiquiers à longues lignes froides, avec «la tristesse lugubre
des angles droits», suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur
de la Cité des Saints ne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui
distingue les Anglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne
sont certainement pas à la hauteur des institutions, tout se fait
«carrément», les villes, les maisons et les sottises.
A trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de la
cité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations des
monts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d'églises, mais, comme
monuments, la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal; puis,
des maisons de briques bleuâtres avec vérandahs et galeries, entourées
de jardins, bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un mur
d'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans
la principale rue, où se tient le marché, s'élevaient quelques hôtels
ornés de pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.
Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Les
rues étaient presque désertes,--sauf toutefois la partie du Temple,
qu'ils n'atteignirent qu'après avoir traversé plusieurs quartiers
entourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce qui
s'explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne
faut pas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On
est libre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de
l'Utah qui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion
du pays, le ciel mormon n'admet point à la possession de ses béatitudes
les célibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient
ni aisées, ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute,
portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous une
capuche ou un châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues que
d'indienne.
Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait
pas sans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs
le bonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était le mari
qu'il plaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir à
guider tant de dames à la fois au travers des vicissitudes de la
vie, à les conduire ainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec
cette perspective de les y retrouver pour l'éternité en compagnie du
glorieux Smyth, qui devait faire l'ornement de ce lieu de délices.
Décidément, il ne se sentait pas la vocation, et il trouvait--peut-être
s'abusait-il en ceci--que les citoyennes de Great-Lake-City jetaient
sur sa personne des regards un peu inquiétants.
Très-heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas se
prolonger. A quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs se
retrouvaient à la gare et reprenaient place dans leurs wagons.
Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment où les roues
motrices de la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à
imprimer au train quelque vitesse, ces cris: «Arrêtez! arrêtez!»
retentirent.
On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces
cris était évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine.
Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Il
s'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernière
voiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.
Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cette
gymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intéressa
vivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris
la fuite qu'à la suite d'une scène de ménage.
Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à lui
demander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul,--et à la
façon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine au
moins.
«Une, monsieur! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, et
c'était assez!»
XXVIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR A FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DE
LA RAISON.
Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'éleva
pendant une heure vers le nord, jusqu'à Veber-river, ayant franchi
neuf cents milles environ depuis San-Francisco. A partir de ce point,
il reprit la direction de l'est à travers le massif accidenté des
monts Wahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre
ces montagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que les
ingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieuses
difficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement
de l'Union s'est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille,
tandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine; mais les
ingénieurs, ainsi qu'il a été dit, n'ont pas violenté la nature, ils
ont rusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le
grand bassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percé
dans tout le parcours du rail-road.
C'était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu'alors sa
plus haute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une
courbe très-allongée, s'abaissant vers la vallée du Bitter-creek,
pour remonter jusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique
et le Pacifique. Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse
région. Il fallut franchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et
autres. Passepartout était devenu plus impatient à mesure qu'il
s'approchait du but. Mais Fix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti
de cette difficile contrée. Il craignait les retards, il redoutait les
accidents, et était plus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le
pied sur la terre anglaise!
[Illustration: Lac admirable!... (Page 157.)]
A dix heures du soir, le train s'arrêtait à la station de Fort-Bridger,
qu'il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entrait
dans l'État de Wyoming,--l'ancien Dakota,--en suivant toute la vallée
du Bitter-creek, d'où s'écoulent une partie des eaux qui forment le
système hydrographique du Colorado.
Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la
station de Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez
abondamment, mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait
gêner la marche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas
d'inquiéter Passepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant
les roues des wagons, eût certainement compromis le voyage.
[Illustration: Le pont, définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas...
(Page 167.)]
«Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyager
pendant l'hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenter
ses chances?»
Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de l'état
du ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait des
craintes plus vives, qui provenaient d'une toute autre cause.
En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et se
promenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant le
départ du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut
parmi eux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s'était si
grossièrement comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting
de San-Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta en
arrière.
Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'était
attachée à l'homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaque
jour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas,
sans doute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son
sauveur, et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de
reconnaissance, mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi
son cœur se serra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage
auquel Mr. Fogg voulait tôt ou tard demander raison de sa conduite.
Évidemment, c'était le hasard seul qui avait amené dans ce train le
colonel Proctor, mais enfin il y était, et il fallait empêcher à tout
prix que Phileas Fogg aperçût son adversaire.
Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un moment
où sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de
la situation.
«Ce Proctor est dans le train! s'écria Fix. Eh bien, rassurez-vous,
madame, avant d'avoir affaire au sieur... à Mr. Fogg, il aura affaire à
moi! Il me semble que, dans tout ceci, c'est encore moi qui ai reçu les
plus graves insultes!
--Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonel
qu'il est.
--Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne le
soin de le venger. Il est homme, il l'a dit, à revenir en Amérique pour
retrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous
ne pourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de déplorables
résultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.
--Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait tout
perdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et...
--Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen du
Reform-Club. Dans quatre jours nous serons à New-York! Eh bien, si
pendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut
espérer que le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit
Américain, que Dieu confonde! Or, nous saurons bien l'empêcher...»
La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveillé, et regardait
la campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, et
sans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit à
l'inspecteur de police:
«Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?
--Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!» répondit simplement
Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonté.
Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais ses
convictions à l'endroit de son maître ne faiblirent pas.
Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dans
ce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui?
Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d'un naturel peu
remuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut avoir
trouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à Phileas
Fogg:
«Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'on
passe ainsi en chemin de fer.
--En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.
--A bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude de
faire votre whist?
--Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai ni
cartes ni partenaires.
--Oh! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de tout
dans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard,
madame...
--Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connais
le whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.
--Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu.
Or, à nous trois et un mort...
--Comme il vous plaira, monsieur,» répondit Phileas Fogg, enchanté de
reprendre son jeu favori,--même en chemin de fer.
Passepartout fut dépêché à la recherche du stewart, et il revint
bientôt avec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une
tablette recouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença. Mrs.
Aouda savait très-suffisamment le whist, et elle reçut même quelques
compliments du sévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il était tout
simplement de première force, et digne de tenir tête au gentleman.
«Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il ne
bougera plus!»
A onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage des
eaux des deux océans. C'était à Passe-Bridger, à une hauteur de sept
mille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de la
mer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans ce
passage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents milles
environ, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines
qui s'étendent jusqu'à l'Atlantique, et que la nature rendait si
propices à l'établissement d'une voie ferrée.
Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les
premiers rios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river.
Tout l'horizon du nord et de l'est était couvert par cette immense
courtine semi-circulaire, qui forme la portion septentrionale des
Rocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure
et la ligne de fer s'étendaient de vastes plaines, largement arrosées.
Sur la droite du rail-road s'étageaient les premières rampes du massif
montagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière de
l'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.
A midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck,
qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée des
montagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espérer qu'aucun
accident ne signalerait le passage du train à travers cette difficile
région. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froid
sec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s'enfuyaient au
loin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C'était
le désert dans son immense nudité.
Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogg
et ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quand
de violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s'arrêta.
Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cet
arrêt. Aucune station n'était en vue.
Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât
à descendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à son
domestique:
«Voyez donc ce que c'est.»
Passepartout s'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageurs
avaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.
Proctor.
Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait la
voie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient
assez vivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow,
la station prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurs
s'étaient approchés et prenaient part à la discussion,--entre autres le
susdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux.
Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie qui
disait:
«Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ébranlé
et ne supporterait pas le poids du train.»
Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur
un rapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au
dire du garde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient
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