s'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyages, elle
reposait sur l'un des cacolets.
Cependant l'éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi,
courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après
avoir quitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense
plaine. A sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans
une prostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgées d'eau
et de brandy, mais cette influence stupéfiante qui l'accablait devait
se prolonger quelque temps encore.
Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produite
par l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquiétude sur
son compte.
Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question
dans l'esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré
pour l'avenir. Il n'hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aouda
restait dans l'Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains de
ses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule, et
certainement, malgré la police anglaise, ils sauraient reprendre leur
victime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et sir Francis Cromarty
citait, à l'appui de ce dire, un fait de même nature qui s'était passé
récemment. A son avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûreté
qu'après avoir quitté l'Inde.
Phileas Fogg répondit qu'il tiendrait compte de ces observations et
qu'il aviserait.
Vers dix heures, le guide annonçait la station d'Allahabad. Là
reprenait la voie interrompue du chemin de fer, dont les trains
franchissent, en moins d'un jour et d'une nuit, la distance qui sépare
Allahabad de Calcutta.
Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot
qui ne partait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour
Hong-Kong.
La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout
fut chargé d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe,
châle, fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait un
crédit illimité.
Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad,
c'est la cité de Dieu, l'une des plus vénérées de l'Inde, en raison de
ce qu'elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et
la Jumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. On
sait d'ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana, le Gange prend
sa source dans le ciel, d'où, grâce à Brahma, il descend sur la terre.
Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville,
autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prison
d'État. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cité, jadis
industrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement un
magasin de nouveautés, comme s'il eût été dans Regent-street à quelques
pas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juif
difficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffe
écossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peaux de
loutres qu'il n'hésita pas à payer soixante-quinze livres (1,875 fr.).
Puis, tout triomphant, il retourna à la gare.
Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle les
prêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et ses
beaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.
Lorsque le roi-poëte, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reine
d'Ahméhnagara, il s'exprime ainsi:
«Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts,
encadre les contours harmonieux de ses joues délicates et
blanches, brillantes de poli et de fraîcheur. Ses sourcils
d'ébène ont la forme et la puissance de l'arc de Kama, dieu
d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans la pupille noire
de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacs sacrés
de l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste.
Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses
lèvres souriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein
mi-clos d'une fleur de grenadier. Ses oreilles mignonnes aux
courbes symétriques, ses mains vermeilles, ses petits pieds
bombés et tendres comme les bourgeons du lotus, brillent de
l'éclat des plus belles perles de Ceylan, des plus beaux diamants
de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu'une main suffit à
enserrer, rehausse l'élégante cambrure de ses reins arrondis
et la richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses
plus parfaits trésors, et, sous les plis soyeux de sa tunique,
elle semble avoir été modelée en argent pur de la main divine de
Vicvacarma, l'éternel statuaire.»
Mais, sans toute cette amplification poétique, il suffit de dire que
Mrs. Aouda, la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme
dans toute l'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec
une grande pureté, et le guide n'avait point exagéré en affirmant que
cette jeune Parsie avait été transformée par l'éducation.
Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsi
attendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans le
dépasser d'un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait
tout ce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait,
en effet, risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et
si, plus tard, les Indous l'apprenaient, il échapperait difficilement à
leur vengeance.
Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un éléphant acheté
si cher?
Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.
[Illustration: Passepartout, nullement effrayé... (Page 73.)]
«Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé ton
service, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant? Il est à toi.»
Les yeux du guide brillèrent.
«C'est une fortune que Votre Honneur me donne! s'écria-t-il.
--Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore ton
débiteur.
--A la bonne heure! s'écria Passepartout. Prends, ami! Kiouni est un
brave et courageux animal!»
Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre,
disant:
«Tiens, Kiouni, tiens, tiens!»
[Illustration: Des bandes d'Indous des deux sexes. (Page 75.)]
L'éléphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis,
prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe,
il l'enleva jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement
effrayé, fit une bonne caresse à l'animal, qui le replaça doucement à
terre, et, à la poignée de trompe de l'honnête Kiouni, répondit une
vigoureuse poignée de main de l'honnête garçon.
Quelques instants après, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et
Passepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aouda
occupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.
Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d'Allahabad, et ils
furent franchis en deux heures.
Pendant ce trajet, la jeune femme revint complétement à elle; les
vapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.
Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans ce
compartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de voyageurs
qui lui étaient absolument inconnus!
Tout d'abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et la
ranimèrent avec quelques gouttes de liqueur; puis le brigadier général
lui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de Phileas
Fogg, qui n'avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et sur le
dénoûment de l'aventure, dû à l'audacieuse imagination de Passepartout.
Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, tout
honteux, répétait que «ça n'en valait pas la peine!»
Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus
que par ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent les
interprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant aux
scènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant de
dangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.
Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda,
et, pour la rassurer, il lui offrit, très-froidement d'ailleurs, de la
conduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu'à ce que cette affaire
fût assoupie.
Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Précisément, à
Hong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un des
principaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, tout
en occupant un point de la côte chinoise.
A midi et demi, le train s'arrêtait à la station de Bénarès. Les
légendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement
de l'ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l'espace, entre
le zénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque
plus réaliste, Bénarès, l'Athènes de l'Inde au dire des orientalistes,
reposait tout prosaïquement sur le sol, et Passepartout put un instant
entrevoir ses maisons de brique, ses huttes en clayonnage, qui lui
donnaient un aspect absolument désolé, sans aucune couleur locale.
C'était là que devait s'arrêter sir Francis Cromarty. Les troupes
qu'il rejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le
brigadier général fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant
tout le succès possible, et exprimant le vœu qu'il recommençât ce
voyage d'une façon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg
pressa légèrement les doigts de son compagnon. Les compliments de
Mrs. Aouda furent plus affectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle
devait à sir Francis Cromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré
d'une vraie poignée de mains de la part du brigadier général. Tout ému,
il se demanda où et quand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on
se sépara.
A partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée du
Gange. A travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,
apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes
de verdure, des champs d'orge, de maïs et de froment, des rios et des
étangs peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus,
des forêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse
bosse, venaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi,
malgré la saison avancée et la température déjà froide, des bandes
d'Indous des deux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes
ablutions. Ces fidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs
fervents de la religion brahmanique, qui s'incarne en ces trois
personnes: Whisnou, la divinité solaire, Shiva, la personnification
divine des forces naturelles, et Brahma, le maître suprême des
prêtres et des législateurs. Mais de quel œil Brahma, Shiva et
Whisnou devaient-ils considérer cette Inde, maintenant «britannisée»,
lorsque quelque steam-boat passait en hennissant et troublait les
eaux consacrées du Gange, effarouchant les mouettes qui volaient à
sa surface, les tortues qui pullulaient sur ses bords, et les dévots
étendus au long de ses rives!
Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de
vapeur blanche en cacha les détails. A peine les voyageurs purent-ils
entrevoir le fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès,
ancienne forteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes
fabriques d'eau de rose, le tombeau de lord Cornwallis qui s'élève sur
la rive gauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande
cité industrielle et commerçante, où se tient le principal marché
d'opium de l'Inde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme
Manchester ou Birmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses
fabriques de taillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes
cheminées encrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma,--un
véritable coup de poing dans le pays du rêve!
Puis la nuit vint, et, au milieu des hurlements des tigres, des
ours, des loups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à
toute vitesse, et on n'aperçut plus rien des merveilles du Bengale,
ni Golgonde, ni Gour en ruines, ni Mourshedabad, qui fut autrefois
capitale, ni Burdwan, ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du
territoire indien sur lequel Passepartout eût été fier de voir flotter
le drapeau de sa patrie!
Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot,
en partance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg
avait donc cinq heures devant lui.
D'après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale
des Indes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres,
et il y arrivait au jour fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance.
Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombay
avaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de la
péninsule indienne,--mais il est à supposer que Phileas Fogg ne les
regrettait pas.
XV
OU LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÉGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES.
Le train s'était arrêté en gare. Passepartout descendit le premier
du wagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à
mettre pied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement
au paquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs.
Aouda, qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays si
dangereux pour elle.
Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s'approcha
de lui et dit:
«Monsieur Phileas Fogg?
--C'est moi.
--Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en désignant
Passepartout.
--Oui.
--Veuillez me suivre tous les deux.»
Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprise
quelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour
tout Anglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes
françaises, voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa
baguette, et Phileas Fogg lui fit signe d'obéir.
«Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda Mr. Fogg.
--Elle le peut,» répondit le policeman.
Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers un
palki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places,
attelée de deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le
trajet, qui dura vingt minutes environ.
La voiture traversa d'abord la «ville noire», aux rues étroites,
bordées de cahutes dans lesquelles grouillait une population
cosmopolite, sale et déguenillée; puis elle passa à travers la ville
européenne, égayée de maisons de briques, ombragée de cocotiers,
hérissée de mâtures, que parcouraient déjà, malgré l'heure matinale,
des cavaliers élégants et de magnifiques attelages.
Le palki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simple, mais
qui ne devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman
fit descendre ses prisonniers,--on pouvait vraiment leur donner ce
nom,--et il les conduisit dans une chambre aux fenêtres grillées, en
leur disant:
«C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge
Obadiah.»
Puis il se retira et ferma la porte.
«Allons! nous sommes pris!» s'écria Passepartout, en se laissant aller
sur une chaise.
Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dont
elle cherchait en vain à déguiser l'émotion:
«Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous êtes
poursuivi! C'est pour m'avoir sauvée!»
Phileas Fogg se contenta de répondre que cela n'était pas possible.
Poursuivi pour cette affaire du sutty! Inadmissible! Comment les
plaignants oseraient-ils se présenter? Il y avait méprise. Mr. Fogg
ajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme,
et qu'il la conduirait à Hong-Kong.
«Mais le bateau part à midi! fit observer Passepartout.
--Avant midi nous serons à bord,» répondit simplement l'impassible
gentleman.
Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put s'empêcher de se
dire à lui-même:
«Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons à bord!» Mais il
n'était pas rassuré du tout.
A huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policeman
reparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.
C'était une salle d'audience, et un public assez nombreux, composé
d'Européens et d'indigènes, en occupait déjà le prétoire.
Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face des
siéges réservés au magistrat et au greffier.
Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi du
greffier. C'était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruque
pendue à un clou et s'en coiffa lestement.
«La première cause,» dit-il.
Mais, portant la main à sa tête:
«Hé! ce n'est pas ma perruque!
--En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, répondit le greffier.
--Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendre
une bonne sentence avec la perruque d'un greffier!»
L'échange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires,
Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissait
marcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge du
prétoire.
«La première cause, reprit alors le juge Obadiah.
--Phileas Fogg? dit le greffier Oysterpuf.
--Me voici, répondit Mr. Fogg.
--Passepartout?
--Présent! répondit Passepartout.
--Bien! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l'on vous
guette à tous les trains de Bombay.
--Mais de quoi nous accuse-t-on? s'écria Passepartout, impatienté.
--Vous allez le savoir, répondit le juge.
--Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'ai
droit...
--Vous a-t-on manqué d'égards? demanda Mr. Obadiah.
--Aucunement.
--Bien! faites entrer les plaignants.»
Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prêtres indous furent
introduits par un huissier.
«C'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins qui
voulaient brûler notre jeune dame!»
Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à
haute voix une plainte en sacrilége, formulée contre le sieur Phileas
Fogg et son domestique, accusés d'avoir violé un lieu consacré par la
religion brahmanique.
«Vous avez entendu? demanda le juge à Phileas Fogg.
--Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.
--Ah! vous avouez?...
--J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour ce
qu'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.»
Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre aux
paroles de l'accusé.
«Sans doute! s'écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime!»
Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge
Obadiah.
«Quelle victime? demanda-t-il. Brûler qui! En pleine ville de Bombay?
--Bombay? s'écria Passepartout.
--Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de la
pagode de Malebar-Hill, à Bombay.
--Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur,
ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.
--Mes souliers!» s'écria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, ne
put retenir cette involontaire exclamation.
On devine la confusion qui s'était opérée dans l'esprit du maître et
du domestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient
oublié, et c'était celui-là même qui les amenait devant le magistrat de
Calcutta.
En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait
tirer de cette malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze
heures, il s'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill; il
leur avait promis des dommages-intérêts considérables, sachant bien
que le gouvernement anglais se montrait très-sévère pour ce genre de
délit; puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces
du sacrilége. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la
jeune veuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg
et son domestique, que les magistrats, prévenus par dépêche, devaient
arrêter à leur descente du train. Que l'on juge du désappointement de
Fix, quand il apprit que Phileas Fogg n'était point encore arrivé dans
la capitale de l'Inde. Il dut croire que son voleur, s'arrêtant à une
des stations du Peninsular-railway, s'était réfugié dans les provinces
septentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortelles
inquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, ce
matin même, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai,
d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer la présence. Aussitôt
il lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartout
et la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le juge
Obadiah.
Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il aurait
aperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débat
avec un intérêt facile à comprendre,--car à Calcutta, comme à Bombay,
comme à Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore!
[Illustration: «Mes souliers!» s'écria Passepartout. (Page 79.)]
Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu échappé à
Passepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendre
ses imprudentes paroles.
«Les faits sont avoués? dit le juge.
--Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.
--Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend
protéger également et rigoureusement toutes les religions des
populations de l'Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout,
convaincu d'avoir violé d'un pied sacrilége le pavé de la pagode de
Malebar-Hill, à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit
Passepartout à quinze jours de prison et à une amende de trois cents
livres (7,500 fr.).
[Illustration: Elle lui témoignait la plus vive reconnaissance. (Page
83.)]
--Trois cents livres? s'écria Passepartout, qui n'était véritablement
sensible qu'à l'amende.
--Silence! fit l'huissier d'une voix glapissante.
--Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matériellement
prouvé qu'il n'y ait pas eu connivence entre le domestique et le
maître, qu'en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des faits
et gestes d'un serviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le
condamne à huit jours de prison et cent cinquante livres d'amende.
Greffier, appelez une autre cause!»
Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Fogg
retenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il n'en fallait pour
donner au mandat le temps de lui arriver.
Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître.
Un pari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vrai
badaud, il était entré dans cette maudite pagode!
Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne l'eût
pas concerné, n'avait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où le
greffier appelait une autre cause, il se leva et dit:
«J'offre caution.
--C'est votre droit,» répondit le juge.
Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand il
entendit le juge, «attendu la qualité d'étrangers de Phileas Fogg et de
son domestique,» fixer la caution pour chacun d'eux à la somme énorme
de mille livres (25,000 fr.).
C'était deux mille livres qu'il en coûterait à Mr. Fogg, s'il ne
purgeait pas sa condamnation.
«Je paye,» dit ce gentleman.
Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notes
qu'il déposa sur le bureau du greffier.
«Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge.
En attendant, vous êtes libres sous caution.
--Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.
--Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers!» s'écria Passepartout
avec un mouvement de rage.
On lui rendit ses souliers.
«En voilà qui coûtent cher! murmura-t-il! Plus de mille livres chacun!
Sans compter qu'ils me gênent!»
Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert
son bras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne se
déciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et
qu'il ferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces
de Fogg.
Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et
lui montèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta
bientôt sur l'un des quais de la ville.
A un demi-mille en rade, le -Rangoon- était mouillé, son pavillon de
partance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était
en avance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer
dans un canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la
terre du pied.
«Le gueux! s'écria-t-il, il part! Deux mille livres sacrifiées!
Prodigue comme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il
le faut; mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura passé!»
L'inspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet,
depuis qu'il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu'en
primes, en achat d'éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg
avait déjà semé plus de cinq mille livres (125,000 fr.) sur sa route,
et le tant pour cent de la somme recouvrée, attribué aux détectives,
allait diminuant toujours.
XVI
OU FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE.
Le -Rangoon-, l'un des paquebots que la Compagnie péninsulaire et
orientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était
un steamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dix
tonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait
le -Mongolia- en vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda
ne fut-elle point aussi bien installée que l'eût désiré Phileas Fogg.
Après tout, il ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq
cents milles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se
montra pas une difficile passagère.
Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus
ample connaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui
témoignait la plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman
l'écoutait, en apparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans
qu'une intonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il
veillait à ce que rien ne manquât à la jeune femme. A de certaines
heures il venait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter. Il
accomplissait envers elle les devoirs de la politesse la plus stricte,
mais avec la grâce et l'imprévu d'un automate dont les mouvements
auraient été combinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que
penser, mais Passepartout lui avait un peu expliqué l'excentrique
personnalité de son maître. Il lui avait appris quelle gageure
entraînait ce gentleman autour du monde. Mrs. Aouda avait souri; mais
après tout, elle lui devait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à
ce qu'elle le vît à travers sa reconnaissance.
Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de sa
touchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient le
premier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ont
fait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L'un
d'eux, sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais,
et Mrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait
Bombay. C'était même un cousin de sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh,
qu'elle comptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui
refuge et assistance? Elle ne pouvait l'affirmer. A quoi Mr. Fogg
répondait qu'elle n'eût pas à s'inquiéter, et que tout s'arrangerait
mathématiquement! Ce fut son mot.
La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait.
Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grands
yeux «limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya!» Mais l'intraitable
Fogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter
dans ce lac.
Cette première partie de la traversée du -Rangoon- s'accomplit dans
des conditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette
portion de l'immense baie que les marins appellent «les brasses du
Bengale» se montra favorable à la marche du paquebot. Le -Rangoon- eut
bientôt connaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sa
pittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre cents
pieds, signale de fort loin aux navigateurs.
La côte fut prolongée d'assez près. Les sauvages Papouas de l'île ne
se montrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de
l'échelle humaine, mais dont on a fait à tort des anthropophages.
Le développement panoramique de ces îles était superbe. D'immenses
forêts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,
de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le
pays en premier plan, et en arrière se profilait l'élégante silhouette
des montagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieuses
salanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans le
Céleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par le
groupe des Andaman, passa vite, et le -Rangoon- s'achemina rapidement
vers le détroit de Malacca, qui devait lui donner accès dans les mers
de la Chine.
Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, si
malencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation? Au
départ de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que le
mandat, s'il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pu
s'embarquer à bord du -Rangoon- sans avoir été aperçu de Passepartout,
et il espérait bien dissimuler sa présence jusqu'à l'arrivée du
paquebot. En effet, il lui eût été difficile d'expliquer pourquoi il se
trouvait à bord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait
le croire à Bombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec
l'honnête garçon par la logique même des circonstances. Comment? On va
le voir.
Toutes les espérances, tous les désirs de l'inspecteur de police,
étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong,
car le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il pût
opérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation du
voleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi dire,
sans retour.
En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernière
qui se rencontrât sur le parcours. Au delà, la Chine, le Japon,
l'Amérique, offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. A
Hong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui courait
évidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les
mains de la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong, un
simple mandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acte
d'extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dont
le coquin profiterait pour échapper définitivement. Si l'opération
manquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins bien
difficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.
«Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans
sa cabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme,
ou il n'y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde
son départ! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué à Calcutta! Si je manque
mon coup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation! Coûte que coûte,
il faut réussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est
nécessaire, le départ de ce maudit Fogg?»
En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout,
à lui faire connaître ce maître qu'il servait et dont il n'était
certainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cette
révélation, devant craindre d'être compromis, se rangerait sans doute
à lui, Fix. Mais enfin c'était un moyen hasardeux, qui ne pouvait être
employé qu'à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maître
eût suffi à compromettre irrévocablement l'affaire.
L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand la
présence de Mrs. Aouda à bord du -Rangoon-, en compagnie de Phileas
Fogg, lui ouvrit de nouvelles perspectives.
Quelle était cette femme? Quel concours de circonstances en avait
fait la compagne de Fogg? C'était évidemment entre Bombay et Calcutta
que la rencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule?
Était-ce le hasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse?
Ce voyage à travers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas été entrepris
par ce gentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne? car
elle était charmante! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience du
tribunal de Calcutta.
On comprend à quel point l'agent devait être intrigué. Il se demanda
s'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui!
cela devait être! Cette idée s'incrusta dans le cerveau de Fix, et il
reconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Que
cette jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement, et il était
possible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels,
qu'il ne pût s'en tirer à prix d'argent.
Mais il ne fallait pas attendre l'arrivée du -Rangoon- à Hong-Kong. Ce
Fogg avait la détestable habitude de sauter d'un bateau dans un autre,
et, avant que l'affaire fût entamée, il pouvait être déjà loin.
L'important était donc de prévenir les autorités anglaises et de
signaler le passage du -Rangoon- avant son débarquement. Or, rien
n'était plus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et
que Singapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.
Toutefois, avant d'agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolut
d'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très-difficile
de faire parler ce garçon, et il se décida à rompre l'incognito qu'il
avait gardé jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps à perdre. On
était au 31 octobre, et le lendemain même le -Rangoon- devait relâcher
à Singapore.
Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dans
l'intention d'aborder Passepartout «le premier» avec les marques de
la plus extrême surprise. Passepartout se promenait à l'avant, quand
l'inspecteur se précipita vers lui, s'écriant:
«Vous, sur le -Rangoon-!
--Monsieur Fix à bord! répondit Passepartout, absolument surpris, en
reconnaissant son compagnon de traversée du -Mongolia-. Quoi! je vous
laisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong! Mais
vous faites donc, vous aussi, le tour du monde?
--Non, non, répondit Fix, et je compte m'arrêter à Hong-Kong,--au moins
quelques jours.
--Ah! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment ne
vous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta?
--Ma foi, un malaise... un peu de mal de mer... Je suis resté couché
dans ma cabine... Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien que
l'océan Indien. Et votre maître, monsieur Phileas Fogg?
--En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire! Pas un jour
de retard! Ah! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nous
avons aussi une jeune dame avec nous.
--Une jeune dame?» répondit l'agent, qui avait parfaitement l'air de ne
pas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.
Mais Passepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. Il
raconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'éléphant
au prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enlèvement d'Aouda,
la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix,
qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait les
ignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer ses
aventures devant un auditeur qui lui marquait tant d'intérêt.
«Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître a
l'intention d'emmener cette jeune femme en Europe?
--Non pas, monsieur Fix, non pas! Nous allons tout simplement la
remettre aux soins de l'un de ses parents, riche négociant de Hong-Kong.
--Rien à faire! se dit le détective en dissimulant son désappointement.
Un verre de gin, monsieur Passepartout?
--Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions à
notre rencontre à bord du -Rangoon-!»
XVII
OU IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DE
SINGAPORE A HONG-KONG.
Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrent
fréquemment, mais l'agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis
de son compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux
fois seulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le
grand salon du -Rangoon-, soit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit
qu'il jouât au whist, suivant son invariable habitude.
[Illustration: Une ou deux fois seulement, il entrevit... (Page 87.)]
Quant à Passepartout, il s'était pris très-sérieusement à méditer sur
le singulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route
de son maître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman,
très-aimable, très-complaisant à coup sûr, que l'on rencontre d'abord
à Suez, qui s'embarque sur le -Mongolia-, qui débarque à Bombay, où il
dit devoir séjourner, que l'on retrouve sur le -Rangoon-, faisant route
pour Hong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l'itinéraire de Mr. Fogg,
cela valait la peine qu'on y réfléchît. Il y avait là une concordance
au moins bizarre. A qui en avait ce Fix? Passepartout était prêt à
parier ses babouches--il les avait précieusement conservées--que le Fix
quitterait Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le même
paquebot.
[Illustration: Toutefois, elle est charmante dans sa maigreur. (Page
90.)]
Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamais
deviné de quelle mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eût
imaginé que Phileas Fogg fût «filé», à la façon d'un voleur, autour du
globe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner une
explication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainement
illuminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment,
son interprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix
n'était et ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg
par ses collègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyage
s'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l'itinéraire
convenu.
«C'est évident! c'est évident! se répétait l'honnête garçon, tout fier
de sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nos
trousses! Voilà qui n'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable!
Le faire épier par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vous
coûtera cher!»
Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n'en
rien dire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé
de cette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se
promit bien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts et sans se
compromettre.
Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le -Rangoon- embouquait
le détroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres
de Sumatra. Des îlots montagneux très-escarpés, très-pittoresques,
dérobaient aux passagers la vue de la grande île.
Le lendemain, à quatre heures du matin, le -Rangoon-, ayant gagné une
demi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore,
afin d'y renouveler sa provision de charbon.
Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et,
cette fois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait
manifesté le désir de se promener pendant quelques heures.
Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans se
laisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait -in petto- à voir
la manœuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.
L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante d'aspect. Les
montagnes, c'est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est
charmante dans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes. Un
joli équipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de
la Nouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu
des massifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de girofliers dont
les clous sont formés du bouton même de la fleur entr'ouverte. Là, les
buissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagnes
européennes; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramure
superbe, variaient l'aspect de cette région tropicale; des muscadiers
au feuillage verni saturaient l'air d'un parfum pénétrant. Les singes,
bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, ni
peut-être les tigres dans les jungles. A qui s'étonnerait d'apprendre
que dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers
ne fussent pas détruits jusqu'au dernier, on répondra qu'ils viennent
de Malacca, en traversant le détroit à la nage.
Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et son
compagnon--qui regardait un peu sans voir--rentrèrent dans la ville,
vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent de
charmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous les
meilleurs fruits du monde.
A dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sans
s'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en
frais d'équipage.
Passepartout les attendait sur le pont du -Rangoon-. Le brave garçon
avait acheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommes
moyennes, d'un brun foncé au dehors, d'un rouge éclatant au dedans, et
dont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vrais
gourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux de
les offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.
A onze heures, le -Rangoon-, ayant son plein de charbon, larguait ses
amarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vue
ces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus
beaux tigres de la terre.
Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong,
petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg
avait intérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à
Hong-Kong le bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un
des principaux ports du Japon.
Le -Rangoon- était fort chargé. De nombreux passagers s'étaient
embarqués à Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des
Malais, des Portugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes
places.
Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier
de la lune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en
grande brise, mais très-heureusement de la partie du sud-est, ce qui
favorisait la marche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine
faisait établir la voilure. Le -Rangoon-, gréé en brick, navigua
souvent avec ses deux huniers et sa misaine, et sa rapidité s'accrut
sous la double action de la vapeur et du vent. C'est ainsi que l'on
prolongea, sur une lame courte et parfois très-fatigante, les côtes
d'Annam et de Cochinchine.
Mais la faute en était plutôt au -Rangoon- qu'à la mer, et c'est à ce
paquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s'en
prendre de cette fatigue.
En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le
service des mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction.
Le rapport de leur tirant d'eau en charge avec leur creux a été mal
calculé, et, par suite, ils n'offrent qu'une faible résistance à
la mer. Leur volume, clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant.
Ils sont «noyés», pour employer l'expression maritime, et, en
conséquence de cette disposition, il ne faut que quelques paquets de
mer, jetés à bord, pour modifier leur allure. Ces navires sont donc
très-inférieurs--sinon par le moteur et l'appareil évaporatoire, du
moins par la construction,--aux types des Messageries françaises,
tels que l'-Impératrice- et le -Cambodge-. Tandis que, suivant les
calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer un poids d'eau égal
à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de la Compagnie
péninsulaire, le -Golgonda-, le -Corea-, et enfin le -Rangoon-, ne
pourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par le
fond.
Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandes
précautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite
vapeur. C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas
Fogg en aucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement
irrité. Il accusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie,
et envoyait au diable tous ceux qui se mêlent de transporter des
voyageurs. Peut-être aussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait
de brûler à son compte dans la maison de Saville-row entrait-elle pour
beaucoup dans son impatience.
«Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui demanda un
jour le détective.
--Très-pressé! répondit Passepartout.
--Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama?
--Une hâte effroyable.
--Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde?
--Absolument. Et vous, monsieur Fix?
--Moi? je n'y crois pas!
--Farceur!» répondit Passepartout en clignant de l'œil.
Ce mot laissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il
sût trop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop que
penser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret,
comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître? Et cependant, en lui
parlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.
Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, mais
c'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.
«Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d'un ton malicieux,
est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de
vous y laisser?
--Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais!... Peut-être que...
--Ah! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheur
pour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne saurait
s'arrêter en route! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt en
Chine! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y a
qu'un pas!»
Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait la
figure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.
Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si «ça lui rapportait
beaucoup, ce métier-là?»
«Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et de
mauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mes
frais!
--Oh! pour cela, j'en suis sûr!» s'écria Passepartout, riant de plus
belle.
La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir.
Il était évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Français
avait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son
maître? Quel rôle jouait-il dans tout ceci? Était-il complice ou non?
L'affaire était-elle éventée, et par conséquent manquée? L'agent passa
là quelques heures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt
espérant que Fogg ignorait la situation, enfin ne sachant quel parti
prendre.
Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut
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