modifia subitement son projet de départ.
«Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien...
Je tiens mon homme.»
En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train
disparut dans la nuit.
XI
OU PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX.
Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certain
nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et
des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans
la partie orientale de la péninsule.
Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième
voyageur se trouvait placé dans le coin opposé.
C'était le brigadier général, sir Francis Cromarty, l'un des
partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui
rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès.
Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui
s'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût
véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge,
il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans son
pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des
renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays
indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman
ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.
C'était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe
terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment,
il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son
départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été dans sa
nature de faire un mouvement inutile.
Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de
son compagnon de route, bien qu'il ne l'eut étudié que les cartes à la
main et entre deux robbres. Il était donc fondé à se demander si un
cœur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait
une âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales.
Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier
général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit des
sciences exactes.
Phileas Fogg n'avait point caché à sir Francis Cromarty son projet
de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait.
Le brigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans
but utile et à laquelle manquerait nécessairement le -transire
benefaciendo- qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont
marchait le bizarre gentleman, il passerait évidemment sans «rien
faire», ni pour lui, ni pour les autres.
Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les
viaducs, avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. A
la station de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par
Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna
la station de Pauwell. A ce point, il s'engagea dans les montagnes
très-ramifiées des Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de
basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais.
De temps à autre, sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient
quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une
conversation qui tombait souvent, dit:
«Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet
endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.
--Pourquoi cela, sir Francis?
--Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes,
qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la
station de Kandallah, située sur le versant opposé.
--Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme,
répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité de
certains obstacles.
[Illustration: La vapeur se contournait en spirales. (Page 50.)]
--Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez
d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de ce
garçon.»
Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage,
dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui.
«Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce
genre de délit, reprit sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à
ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre
domestique eût été pris...
--Eh bien, s'il eût été pris, sir Francis, répondit Mr. Fogg, il
aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu
tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu
retarder son maître!»
[Illustration: Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal. (Page
53.)]
Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train
franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il
s'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire
du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades,
au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher
de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart
affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée
fertile.
Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il
traversait le pays des Indous dans un train du «Great peninsular
railway». Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien
de plus réel! La locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien
anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les
plantations de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers,
de poivriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des
groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques
bungalows, quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et
des temples merveilleux qu'enrichissait l'inépuisable ornementation
de l'architecture indienne. Puis, d'immenses étendues de terrain
se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les
serpents ni les tigres qu'épouvantaient les hennissements du train,
et enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées
d'éléphants, qui, d'un œil pensif, regardaient passer le convoi
échevelé.
Pendant cette matinée, au delà de la station de Malligaum, les
voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent
ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s'élevaient
Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la
capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une
des provinces détachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée
que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa
domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable,
étranglaient, en l'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de
tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où l'on ne
pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un
cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans
une notable proportion, mais l'épouvantable association existe toujours
et fonctionne encore.
A midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et
Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches,
agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment
d'évidente vanité.
Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station
d'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit
fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.
Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors
l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait
cru et pu croire que les choses en resteraient là. Mais maintenant,
depuis qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement
s'était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop.
Il retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au
sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari,
conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu'il ne
fallait pas dépasser. Déjà même, il s'inquiétait des retards possibles,
des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme
intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée qu'il avait
pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi,
beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaucoup plus
inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés, maudissait les
haltes du train, l'accusait de lenteur et blâmait -in petto- Mr. Fogg
de n'avoir pas promis une prime au mécanicien. Il ne savait pas, le
brave garçon, que ce qui était possible sur un paquebot ne l'était plus
sur un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée.
Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour,
qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.
Le lendemain, 22 octobre, sur une question de sir Francis Cromarty,
Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois
heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours
réglée sur le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de
soixante-dix-sept degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en
effet de quatre heures.
Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il
fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de
Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur
chaque nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers
l'est, c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts
d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus.
Ce fut inutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation
du brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il
maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie,
d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.
A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de
Rothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée de
quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train
passa devant la ligne des wagons en disant:
«Les voyageurs descendent ici.»
Phileas Fogg regarda sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre
à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.
Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint presque
aussitôt, s'écriant:
«Monsieur, plus de chemin de fer!
--Que voulez-vous dire? demanda sir Francis Cromarty.
--Je veux dire que le train ne continue pas!»
Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le
suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur:
«Où sommes-nous? demanda sir Francis Cromarty.
--Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.
--Nous nous arrêtons ici?
--Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé...
--Comment! il n'est point achevé?
--Non! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à établir
entre ce point et Allahabad, où la voie reprend.
--Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway!
--Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.
--Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit sir Francis
Cromarty, qui commençait à s'échauffer.
--Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien
qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.»
Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé
le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître.
«Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez
bien, aviser au moyen de gagner Allahabad.
--Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à
vos intérêts?
--Non, sir Francis, cela était prévu.
--Quoi! vous saviez que la voie...
--En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait
tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours
d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour
Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à
temps à Calcutta.»
Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète
assurance.
Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient
à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie
d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de la
ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la
voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicules
de toutes sortes que possédait la bourgade, palki-gharis à quatre
roues, charrettes traînées par des zébus, sortes de bœufs à bosses,
chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins,
poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, après avoir
cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.
«J'irai à pied,» dit Phileas Fogg.
Passepartout, qui rejoignait alors son maître, fit une grimace
significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes
babouches. Fort heureusement, il avait été de son côté à la découverte,
et en hésitant un peu:
«Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.
--Lequel?
--Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas
d'ici.
--Allons voir l'éléphant,» répondit Mr. Fogg.
Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et
Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos fermé
de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans
l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg
et ses deux compagnons dans l'enclos.
Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que
son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une
bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère
naturellement doux de l'animal, de façon à le conduire graduellement à
ce paroxysme de rage appelé «mutsh» dans la langue indoue, et cela, en
le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement
peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n'en est pas
moins employé avec succès par les éleveurs. Très-heureusement pour Mr.
Fogg, l'éléphant en question venait à peine d'être mis à ce régime, et
le «mutsh» ne s'était point encore déclaré.
Kiouni--c'était le nom de la bête--pouvait, comme tous ses congénères,
fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre
monture, Phileas Fogg résolut de l'employer.
Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir
rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont
extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,
quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on ne
peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins
extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louer
son éléphant, l'Indien refusa net.
Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250
fr.) l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus
toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien ne
se laissait pas tenter.
La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employât
quinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres (15,000
fr.) qu'il rapporterait à son propriétaire.
Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien
de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres
(25,000 fr.).
L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-être le drôle flairait-il une
magnifique affaire.
Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir
avant d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il
n'avait pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin
de compte d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était
nécessaire, et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet
éléphant.
Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par
la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une
question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents
livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille
(50,000 fr.). Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.
A deux mille livres, l'Indien se rendit.
«Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix
la viande d'éléphant!»
L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce
fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses
services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne
pouvait que doubler son intelligence.
L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait
parfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il couvrit d'une sorte de
housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs,
deux espèces de cacolets assez peu confortables.
Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du
fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles de
Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à sir Francis Cromarty de le
transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Un
voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.
Des vivres furent achetés à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place
dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit
à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général.
Le Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal,
quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans l'épaisse
forêt de lataniers.
XII
OU PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT A TRAVERS LES FORÊTS DE
L'INDE, ET CE QUI S'ENSUIT.
Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur la droite
le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Ce
tracé, très-contrarié par les capricieuses ramifications des monts
Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait
intérêt à prendre. Le Parsi, très-familiarisé avec les routes et
sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant
à travers la forêt, et on s'en rapporta à lui.
Phileas Fogg et sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs
cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l'éléphant,
auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la
situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs,
et se voyant à peine l'un l'autre.
Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement
soumis aux coups et aux contre-coups, il se gardait bien, sur une
recommandation de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car
elle eût été coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de
l'éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme
un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu
de ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac
un morceau de sucre, que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa
trompe, sans interrompre un instant son trot régulier.
Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna
une heure de repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux,
après s'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty
ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait
être aussi dispos que s'il fût sorti de son lit.
«Mais il est donc de fer! dit le brigadier général en le regardant avec
admiration.
--De fer forgé,» répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un
déjeuner sommaire.
A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un
aspect très-sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de
tamarins et de palmiers-nains, puis de vastes plaines arides, hérissées
de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute
cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est
habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les
plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n'a
pu s'établir régulièrement sur un territoire soumis à l'influence des
rajahs, qu'il eût été difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles
retraites des Vindhias.
[Illustration: Il riait au milieu de ses sauts de carpe. (Page 55.)]
Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui
faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède.
D'ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour
des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant
cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille
contorsions et grimaces dont s'amusait fort Passepartout.
[Illustration: Cette femme était jeune... (Page 60.)]
Une pensée au milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ce
que Mr. Fogg ferait de l'éléphant, quand il serait arrivé à la station
d'Allahabad? L'emmènerait-il? Impossible! Le prix du transport ajouté
au prix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le
rendrait-on à la liberté? Cette estimable bête méritait bien qu'on eût
des égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à
lui, Passepartout, il en serait très-embarrassé. Cela ne laissait pas
de le préoccuper.
A huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait
été franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant
septentrional, dans un bungalow en ruines.
La distance parcourue pendant cette journée était d'environ vingt-cinq
milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station
d'Allahabad.
La nuit était froide. A l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un
feu de branches sèches, dont la chaleur fut très-appréciée. Le souper
se composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent
en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelques
phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores.
Le guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout, appuyé au tronc
d'un gros arbre.
Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards
et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanements
aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et ne
firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir
Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de
fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve les
culbutes de la veille. Quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement
que s'il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row.
A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver
à la station d'Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne
perdrait qu'une partie des quarante-huit heures économisées depuis le
commencement du voyage.
On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son
allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger,
située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours
les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnes
désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grand
fleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles dans le
nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits,
aussi sains que le pain, «aussi succulents que la crème,» disent les
voyageurs, furent extrêmement appréciés.
A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt,
qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait
voyager ainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait
jusqu'alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir
s'accomplir sans accident, quand l'éléphant, donnant quelques signes
d'inquiétude, s'arrêta soudain.
Il était quatre heures alors.
«Qu'y a-t-il? demanda sir Francis Cromarty, qui releva la tête
au-dessus de son cacolet.
--Je ne sais, mon officier,» répondit le Parsi, en prêtant l'oreille à
un murmure confus qui passait sous l'épaisse ramure.
Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût
dit un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments
de cuivre.
Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait
patiemment, sans prononcer une parole.
Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et s'enfonça au
plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant:
«Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il est
possible, évitons d'être vus.»
Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, en
recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même
se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait
nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans
l'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.
Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des
chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales.
Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une
cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils
distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de
cette cérémonie religieuse.
En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et
vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes,
de femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie
funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et
de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons
et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue
hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés.
Cette statue avait quatre bras, le corps colorié d'un rouge sombre,
les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres
teintes de henné et de bétel. A son cou s'enroulait un collier de têtes
de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait
debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait.
Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.
«La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.
--De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! dit Passepartout.
La vilaine bonne femme!»
Le Parsi lui fit signe de se taire.
Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un
groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, couverts d'incisions
cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte,
énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se
précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut.
Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur
costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.
Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son
cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils,
étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues.
Une tunique lamée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait
les contours de sa taille.
Derrière cette jeune femme,--contraste violent pour les yeux,--des
gardes, armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs
pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin.
C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de
rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe
tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses
magnifiques armes de prince indien.
Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris
couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient le
cortége.
Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air
singulièrement attristé, et se tournant vers le guide:
«Un sutty!» dit-il.
Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La
longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses
derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.
Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclats de
cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence.
Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par sir Francis Cromarty,
et aussitôt que la procession eut disparu:
«Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il.
--Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est un
sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous
venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.
--Ah! les gueux! s'écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri
d'indignation.
--Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg.
--C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah
indépendant du Bundelkund.
--Comment, reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre
émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les
Anglais n'ont pu les détruire?
--Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit sir Francis
Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons
aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce
territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est
le théâtre de meurtres et de pillages incessants.
--La malheureuse! murmurait Passepartout, brûlée vive!
--Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l'était pas,
vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait
réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait
à peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait
considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin
comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence
pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que
l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice
est réellement volontaire, et il faut l'intervention énergique du
gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je
résidais à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur
l'autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le
pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se
réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice.»
Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et,
quand le récit fut achevé:
«Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas
volontaire, dit-il.
--Comment le savez-vous?
--C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund,
répondit le guide.
--Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit
observer sir Francis Cromarty.
--Cela tient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre et de
l'opium.
--Mais où la conduit-on?
--A la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit
en attendant l'heure du sacrifice.
--Et ce sacrifice aura lieu?...
--Demain, dès la première apparition du jour.»
Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré
et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait
l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et,
s'adressant à sir Francis Cromarty:
«Si nous sauvions cette femme? dit-il.
--Sauver cette femme, monsieur Fogg!... s'écria le brigadier général.
--J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.
--Tiens! Mais vous êtes un homme de cœur! dit sir Francis Cromarty.
--Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j'ai le temps.»
XIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT
AUX AUDACIEUX.
Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être.
Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par
conséquent la réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il trouva,
d'ailleurs, dans sir Francis Cromarty un auxiliaire décidé.
Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idée
de son maître l'exaltait. Il sentait un cœur, une âme sous cette
enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.
Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-il
pas porté pour les Indous? A défaut de son concours, il fallait au
moins s'assurer sa neutralité.
Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.
«Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est
Parsie. Disposez de moi.
--Bien, guide, répondit Mr. Fogg.
--Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non-seulement nous
risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.
Ainsi, voyez.
--C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la
nuit pour agir?
--Je le pense aussi,» répondit le guide.
Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était
une Indienne d'une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches
négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation
absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l'eût
crue Européenne. Elle se nommait Aouda.
Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund.
Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,
elle s'échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui
avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne
semblait pas qu'elle pût échapper.
Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur
généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l'éléphant
vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.
Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas
de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir; mais les hurlements des
fanatiques se laissaient entendre distinctement.
Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Le
guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait
que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une
des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de
l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C'est
ce qui ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu même. Mais ce
qui ne fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer cette
nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au
supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la sauver.
Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fit,
vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une reconnaissance
autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'éteignaient
alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans
l'épaisse ivresse du «hang»,--opium liquide, mélangé d'une infusion
de chanvre,--et il serait peut-être possible de se glisser entre eux
jusqu'au temple.
Le Parsi, guidant Mr. Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout,
s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation
sous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là,
à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des
résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé. C'était le bûcher,
fait de précieux sandal, et déjà imprégné d'une huile parfumée. A sa
partie supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être
brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s'élevait la
pagode, dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres.
[Illustration: Les gardes des rajahs, éclairés par des torches... (Page
65.)]
«Venez!» dit le guide à voix basse.
Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa
silencieusement à travers les grandes herbes.
[Illustration: Un cri de terreur s'éleva. (Page 68.)]
Le silence n'était plus interrompu que par le murmure du vent dans les
branches.
Bientôt le guide s'arrêta à l'extrémité d'une clairière. Quelques
résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de
dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille
couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu.
Quelques ivrognes râlaient encore çà et là.
A l'arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se
dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les
gardes des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient
aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à
l'intérieur les prêtres veillaient aussi.
Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité de
forcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.
Phileas Fogg et sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils
ne pouvaient rien tenter de ce côté.
Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse.
«Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures encore,
et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.
--Cela est possible, en effet,» répondit le Parsi.
Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre et
attendirent.
Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait
observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours
à la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les
fenêtres de la pagode.
On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Même
surveillance au dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter
sur l'assoupissement des gardes. L'ivresse du «hang» leur avait été
probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par
une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question
de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant
de soin que les soldats à la porte du temple.
Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr.
Fogg, sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour
assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.
Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir
rencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce côté,
mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.
La nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier,
quittait à peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des
arbres accroissait encore l'obscurité.
Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il
fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas
Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de
poche. Très-heureusement, les parois du temple se composaient d'un
mélange de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer.
La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement.
On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le
Parsi, d'un côté, Passepartout, de l'autre, travaillaient à desceller
les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.
Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur du
temple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.
Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on
surpris? L'éveil était-il donné? La plus vulgaire prudence leur
commandait de s'éloigner,--ce qu'ils firent en même temps que Phileas
Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le
couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en était une, se fût
dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.
Mais--contre-temps funeste--des gardes se montrèrent au chevet de la
pagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche.
Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes,
arrêtés dans leur œuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir
jusqu'à la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty
se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide
avait quelque peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans
manifester ses sentiments.
«N'avons-nous plus qu'à partir? demanda le brigadier général à voix
basse.
--Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide.
--Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant
midi.
--Mais qu'espérez-vous? répondit sir Francis Cromarty. Dans quelques
heures le jour va paraître, et...
--La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême.»
Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas
Fogg.
Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du
supplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement à
ses bourreaux?
C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce
point? Néanmoins, sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'au
dénoûment de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas
ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et il les ramena
vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet
d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.
Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre,
ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un
éclair, et qui finit par s'incruster dans son cerveau.
Il avait commencé par se dire: «Quelle folie!» et maintenant il
répétait: «Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être la
seule, et avec de tels abrutis!...»
En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il
ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les basses
branches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol.
Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres
annoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscurité était profonde
encore.
C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule
assoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tams retentirent.
Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquelle
l'infortunée allait mourir.
En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vive
s'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty purent
apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient
au dehors. Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement de
l'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse
tentait d'échapper à ses bourreaux. Le cœur de sir Francis Cromarty
bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas
Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.
En ce moment, la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée dans
cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers
les fakirs, qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses.
Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la
foule, la suivirent.
Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et
s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était
couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime
absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.
Puis une torche fut approchée, et le bois, imprégné d'huile, s'enflamma
aussitôt.
A ce moment, sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,
qui, dans un moment de folie généreuse, s'élançait vers le bûcher...
Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea
soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute cette foule se précipita à
terre, épouvantée.
Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on le vit se redresser tout
à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras,
descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui
donnaient une apparence spectrale?
Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite, étaient
là, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige!
La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et
sans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty étaient
demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans
doute, n'était pas moins stupéfié!...
Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et
sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève:
«Filons!...» dit-il.
C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher au
milieu de la fumée épaisse! C'était Passepartout qui, profitant de
l'obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort!
C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur,
passait au milieu de l'épouvante générale!
Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et
l'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurs
et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent
que la ruse était découverte.
En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux
rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un
enlèvement venait de s'accomplir.
Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaient
suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient
rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la
portée des balles et des flèches.
XIV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANS
MÊME SONGER A LA VOIR.
Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait
encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de
l'intrépide garçon. Son maître lui avait dit: «Bien,» ce qui, dans la
bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi
Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait
à son maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une idée «drôle», et il riait
en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien
gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmante
femme, un vieux rajah embaumé!
Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui
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