par le canal de Suez. C'était un des plus rapides marcheurs de la
Compagnie, et les vitesses réglementaires, soit dix milles à l'heure
entre Brindisi et Suez, et neuf milles cinquante-trois centièmes entre
Suez et Bombay, il les avait toujours dépassées.
En attendant l'arrivée du -Mongolia-, deux hommes se promenaient sur le
quai au milieu de la foule d'indigènes et d'étrangers qui affluent dans
cette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande œuvre de M. de
Lesseps assure un avenir considérable.
De ces deux hommes, l'un était l'agent consulaire du Royaume-Uni,
établi à Suez, qui--en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement
britannique et des sinistres prédictions de l'ingénieur
Stephenson--voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal,
abrégeant ainsi de moitié l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes
par le cap de Bonne-Espérance.
L'autre était un petit homme maigre, de figure assez intelligente,
nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles
sourciliers. A travers ses longs cils brillait un œil très-vif, mais
dont il savait à volonté éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait
certaines marques d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en
place.
[Illustration: L'inspecteur de police. (Page 27.)]
Cet homme se nommait Fix, et c'était un de ces «détectives» ou agents
de police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après
le vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec
le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si
l'un d'eux lui semblait suspect, le «filer» en attendant un mandat
d'arrestation.
Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du directeur de la
police métropolitaine le signalement de l'auteur présumé du vol.
C'était celui de ce personnage distingué et bien mis que l'on avait
observé dans la salle des payements de la Banque.
Le détective, très-alléché évidemment par la forte prime promise en
cas de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre
l'arrivée du -Mongolia-.
[Illustration: Après avoir vigoureusement repoussé... (Page 27.)]
«Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois,
que ce bateau ne peut tarder?
--Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au large
de Port-Saïd, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas
pour un tel marcheur. Je vous répète que le -Mongolia- a toujours gagné
la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque
avance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.
--Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix.
--De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il
a quitté samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne
peut tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le
signalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme,
s'il est à bord du -Mongolia-.
--Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on les sent plutôt
qu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair
est comme un sens spécial auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat.
J'ai arrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon
voleur soit à bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les
mains.
--Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.
--Un vol magnifique, répondit l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq
mille livres! Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les
voleurs deviennent mesquins! La race des Sheppard s'étiole! On se fait
pendre maintenant pour quelques shillings!
--Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez d'une telle façon que
je vous souhaite vivement de réussir; mais, je vous le répète, dans les
conditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous
bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur
ressemble absolument à un honnête homme.
--Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l'inspecteur de police,
les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vous
comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un
parti à prendre, c'est de rester probes, sans cela ils se feraient
arrêter. Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu'il faut
dévisager surtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus
du métier, mais de l'art.»
On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose
d'amour-propre.
Cependant le quai s'animait peu à peu. Marins de diverses nationalités,
commerçants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée du
paquebot était évidemment prochaine.
Le temps était assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est.
Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles
rayons du soleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres
s'allongeait comme un bras sur la rade de Suez. A la surface de la
mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche ou de cabotage, dont
quelques-uns ont conservé dans leurs façons l'élégant gabarit de la
galère antique.
Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de
sa profession, dévisageait les passants d'un rapide coup d'œil.
Il était alors dix heures et demie.
«Mais il n'arrivera pas ce paquebot! s'écria-t-il en entendant sonner
l'horloge du port.
--Il ne peut être éloigné, répondit le consul.
--Combien de temps stationnera-t-il à Suez? demanda Fix.
--Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Aden, à
l'extrémité de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il
faut faire provision de combustible.
--Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? demanda Fix.
--Directement, sans rompre charge.
--Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il
doit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par une
autre voie les possessions hollandaises ou françaises de l'Asie. Il
doit bien savoir qu'il ne serait pas en sûreté dans l'Inde, qui est une
terre anglaise.
--A moins que ce ne soit un homme très-fort, répondit le consul. Vous
le savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il
ne le serait à l'étranger.»
Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l'agent, le
consul regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur
de police demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce
pressentiment assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord
du -Mongolia-,--et en vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre
avec l'intention de gagner le Nouveau-Monde, la route des Indes, moins
surveillée ou plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantique,
devait avoir obtenu sa préférence.
Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups de
sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix
et des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peu
inquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine
de canots se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du -Mongolia-.
Bientôt on aperçut la gigantesque coque du -Mongolia-, passant entre
les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint
mouiller en rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit par les
tuyaux d'échappement.
Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns restèrent
sur le spardeck à contempler le panorama pittoresque de la ville; mais
la plupart débarquèrent dans les canots qui étaient venus accoster le
-Mongolia-.
Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre.
En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, après avoir vigoureusement
repoussé les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service,
et il lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux
de l'agent consulaire anglais. Et en même temps ce passager présentait
un passe-port sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa
britannique.
Fix, instinctivement, prit le passe-port, et, d'un rapide coup d'œil,
il en lut le signalement.
Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La feuille trembla dans
sa main. Le signalement libellé sur le passe-port était identique à
celui qu'il avait reçu du directeur de la police métropolitaine.
«Ce passe-port n'est pas le vôtre? dit-il au passager.
--Non, répondit celui-ci, c'est le passe-port de mon maître.
--Et votre maître?
--Il est resté à bord.
--Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se présente en personne aux
bureaux du consulat afin d'établir son identité.
--Quoi, cela est nécessaire?
--Indispensable.
--Et où sont ces bureaux?
--Là, au coin de la place, répondit l'inspecteur en indiquant une
maison éloignée de deux cents pas.
--Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela ne
plaira guère de se déranger!»
Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer.
VII
QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSE-PORTS EN MATIÈRE
DE POLICE.
L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers
les bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut
introduit près de ce fonctionnaire.
«Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j'ai de fortes
présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du
-Mongolia-.»
Et Fix raconta ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à propos
du passe-port.
«Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voir
la figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à mon
bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à laisser
derrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la formalité des
passe-ports n'est plus obligatoire.
--Monsieur le consul, répondit l'agent, si c'est un homme fort comme on
doit le penser, il viendra!
--Faire viser son passe-port?
--Oui. Les passe-ports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens
et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera
en règle, mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...
--Et pourquoi pas? Si ce passe-port est régulier, répondit le consul,
je n'ai pas le droit de refuser mon visa.
--Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet
homme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.
--Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, répondit le consul, mais
moi, je ne puis...»
Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte
de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont
l'un était précisément ce domestique qui s'était entretenu avec le
détective.
C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son
passe-port, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer
son visa.
Celui-ci prit le passe-port et le lut attentivement, tandis que Fix,
dans un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l'étranger des
yeux.
Quand le consul eut achevé sa lecture:
«Vous êtes Phileas Fogg, esquire? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, répondit le gentleman.
--Et cet homme est votre domestique?
--Oui. Un Français nommé Passepartout.
--Vous venez de Londres?
--Oui.
--Et vous allez?
--A Bombay.
--Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile,
et que nous n'exigeons plus la présentation du passe-port?
--Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater
par votre visa mon passage à Suez.
--Soit, monsieur.»
Et le consul, ayant signé et daté le passe-port, y apposa son cachet.
Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué,
il sortit, suivi de son domestique.
«Eh bien? demanda l'inspecteur.
--Eh bien, répondit le consul, il a l'air d'un parfait honnête homme!
--Possible, répondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit.
Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman
ressemble trait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement?
--J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements...
--J'en aurai le cœur net, répondit Fix. Le domestique me paraît être
moins indéchiffrable que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne
pourra se retenir de parler. A bientôt, monsieur le consul.»
Cela dit, l'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'était dirigé
vers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique; puis il
s'embarqua dans un canot, revint à bord du -Mongolia- et rentra dans sa
cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:
«Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.
«Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
«Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.
«Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35
matin.
«Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.
«Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.
«Embarqué sur le -Mongolia-, samedi, 5 heures soir.
«Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
«Total des heures dépensées: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.»
Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes,
qui indiquait--depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre--le mois,
le quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées
effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay,
Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San-Francisco, New-York,
Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu ou la
perte éprouvée à chaque endroit du parcours.
Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg
savait toujours s'il était en avance ou en retard.
Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez,
qui, concordant avec l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni en
gain ni en perte.
Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville,
il n'y pensait même pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiter
par leur domestique les pays qu'ils traversent.
VIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE
CONVIENDRAIT.
Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui
flânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir.
«Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passe-port est-il
visé?
--Ah! c'est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Nous
sommes parfaitement en règle.
--Et vous regardez le pays?
--Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve.
Et comme cela, nous sommes à Suez?
--A Suez.
--En Égypte?
--En Égypte, parfaitement.
--Et en Afrique?
--En Afrique.
--En Afrique! répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous,
monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et
cette fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt
du matin à huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de
Lyon, à travers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante! Je
le regrette! J'aurais aimé à revoir le Père-Lachaise et le Cirque des
Champs-Élysées!
--Vous êtes donc bien pressé? demanda l'inspecteur de police.
--Moi, non, mais c'est mon maître. A propos, il faut que j'achète des
chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un
sac de nuit seulement.
[Illustration: Ma montre! Une montre de famille! (Page 32.)]
--Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.
--Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment d'une
complaisance!...»
Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.
«Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!
--Vous avez le temps, répondit Fix, il n'est encore que midi!»
Passepartout tira sa grosse montre.
«Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!
--Votre montre retarde, répondit Fix.
--Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon
arrière-grand-père! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un
vrai chronomètre!
[Illustration: Il faisait escale à Steamer-Point. (Page 39.)]
--Je vois ce que c'est, répondit Fix. Vous avez gardé l'heure de
Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir
soin de remettre votre montre au midi de chaque pays.
--Moi! toucher à ma montre! s'écria Passepartout, jamais!
--Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.
--Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!»
Et le brave garçon remit sa montre dans son gousset avec un geste
superbe.
Quelques instants après, Fix lui disait:
«Vous avez donc quitté Londres précipitamment?
--Je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre
toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts
d'heure après nous étions partis.
--Mais où va-t-il donc, votre maître?
--Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!
--Le tour du monde? s'écria Fix.
--Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je
n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.
--Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?
--Je le crois.
--Il est donc riche?
--Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes
toutes neuves! Et il n'épargne pas l'argent en route! Tenez! il a
promis une prime magnifique au mécanicien du -Mongolia-, si nous
arrivions à Bombay avec une belle avance!
--Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître?
--Moi! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour même
de notre départ.»
On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire sur
l'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police.
Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse
somme emportée, cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexte
d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses
idées. Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce
garçon ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé
à Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune,
que c'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put
tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait point à Suez, et
qu'il allait réellement à Bombay.
«Est-ce loin Bombay? demanda Passepartout.
--Assez loin, répondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de
jours de mer.
--Et où prenez-vous Bombay?
--Dans l'Inde.
--En Asie?
--Naturellement.
--Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me
tracasse... c'est mon bec!
--Quel bec?
--Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon compte.
Or, j'ai calculé que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre
heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que
pour peu que le voyage se prolonge...»
Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'écoutait plus
et prenait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix
laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas
manquer le départ du -Mongolia-, et il revint en toute hâte aux bureaux
de l'agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout son
sang-froid.
«Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon
homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du
monde en quatre-vingts jours.
--Alors c'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à
Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents!
--Nous verrons bien, répondit Fix.
--Mais ne vous trompez-vous pas? demanda encore une fois le consul.
--Je ne me trompe pas.
--Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visa
son passage à Suez?
--Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit le
détective, mais écoutez-moi.»
Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa
conversation avec le domestique dudit Fogg.
«En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet
homme. Et qu'allez-vous faire?
--Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m'adresser un
mandat d'arrestation à Bombay, m'embarquer sur le -Mongolia-, filer mon
voleur jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accoster
poliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule.»
Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et se
rendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de la
police métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni
d'argent, d'ailleurs, s'embarquait à bord du -Mongolia-, et bientôt le
rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
IX
OU LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS
DE PHILEAS FOGG.
La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix
milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots
un laps de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le
-Mongolia-, dont les feux étaient activement poussés, marchait de
manière à devancer l'arrivée réglementaire.
La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous
l'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à
Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse dans
toute sa largeur la péninsule indienne, il n'est plus nécessaire de
doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du -Mongolia-, on comptait divers fonctionnaires
civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns
appartenaient à l'armée britannique proprement dite, les autres
commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement
appointés, même à présent que le gouvernement s'est substitué
aux droits et aux charges de l'ancienne Compagnie des Indes:
sous-lieutenants à 7,000 francs, brigadiers à 60,000, généraux à
100,000[1].
[1] Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus
élevé. Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie,
ont 12,000 francs; les juges, 60,000 fr.; les présidents de cour,
250,000 fr.; les gouverneurs, 300,000 fr., et le gouverneur
général, plus de 600,000 fr.
On vivait donc bien à bord du -Mongolia- dans cette société de
fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le
million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce.
Le «purser», l'homme de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine
à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au
lunch de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de
huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et
les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les
passagères--il y en avait quelques-unes--changeaient de toilette deux
fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer
le permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme
tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la
côte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le -Mongolia-, long fuseau
à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames
disparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et danses
cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le
paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le
détroit de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que,
toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent
nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houle
qui risquaient d'occasionner un accident à la machine, enfin de toutes
les avaries possibles qui, en obligeant le -Mongolia- à relâcher dans
quelque port, auraient compromis son voyage?
Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ces
éventualités, il n'en laissait rien paraître. C'était toujours l'homme
impassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident
ou accident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému
que les chronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il
s'inquiétait peu d'observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs,
ce théâtre des premières scènes historiques de l'humanité. Il ne
venait pas reconnaître les curieuses villes semées sur ses bords, et
dont la pittoresque silhouette se découpait quelquefois à l'horizon.
Il ne rêvait même pas aux dangers de ce golfe Arabique, dont les
anciens historiens, Strabon, Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours
parlé avec épouvante, et sur lequel les navigateurs ne se hasardaient
jamais autrefois sans avoir consacré leur voyage par des sacrifices
propitiatoires.
Que faisait donc cet original, emprisonné dans le -Mongolia-? D'abord
il faisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni
tangage pussent détraquer une machine si merveilleusement organisée.
Puis il jouait au whist.
Oui! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui: un
collecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, le
révérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général
de l'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces trois
passagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ils
jouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui.
Quant à Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur
lui. Il occupait une cabine à l'avant et mangeait, lui aussi,
consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dans
ces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Bien
nourri, bien logé, il voyait du pays, et d'ailleurs il s'affirmait à
lui-même que toute cette fantaisie finirait à Bombay.
Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans un
certain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnage
auquel il s'était adressé en débarquant en Égypte.
«Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimable
sourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servi
de guide à Suez?
--En effet, répondit le détective, je vous reconnais! Vous êtes le
domestique de cet Anglais original...
--Précisément, monsieur...?
--Fix.
--Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver à
bord. Et où allez-vous donc?
--Mais, ainsi que vous, à Bombay.
--C'est au mieux! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage?
--Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagnie
péninsulaire.
--Alors vous connaissez l'Inde?
--Mais... oui..., répondit Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.
--Et c'est curieux, cette Inde-là?
--Très-curieux! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs,
des pagodes, des tigres, des serpents, des bayadères! Mais il faut
espérer que vous aurez le temps de visiter le pays?
--Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permis
à un homme sain d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans
un chemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte
de faire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cette
gymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas.
--Et il se porte bien, Mr. Fogg? demanda Fix du ton le plus naturel.
--Très-bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un
ogre qui serait à jeun. C'est l'air de la mer.
--Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.
--Jamais. Il n'est pas curieux.
--Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage en
quatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète... une
mission diplomatique, par exemple!
--Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et, au
fond, je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.»
Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble.
L'inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieur
Fogg. Cela pouvait le servir à l'occasion. Il lui offrait donc
souvent, au bar-room du -Mongolia-, quelques verres de whisky ou de
pale-ale, que le brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait même
pour ne pas être en reste,--trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman
bien honnête.
Cependant le paquebot s'avançait rapidement. Le 13, on eut connaissance
de Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessus
desquelles se détachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin,
dans les montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers.
Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouva
même qu'avec ses murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinait
comme une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.
Pendant la nuit suivante, le -Mongolia- franchit le détroit de
Bab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie -la Porte des Larmes-, et le
lendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de la
rade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner de combustible.
Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer des
paquebots à de telles distances des centres de production. Rien que
pour la Compagnie péninsulaire, c'est une dépense annuelle qui se
chiffre par huit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu,
en effet, établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces mers
éloignées, le charbon revient à quatre-vingts francs la tonne.
Le -Mongolia- avait encore seize cent cinquante milles à faire avant
d'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point,
afin de remplir ses soutes.
Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de Phileas
Fogg. Il était prévu. D'ailleurs le -Mongolia-, au lieu d'arriver à
Aden le 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C'était
un gain de quinze heures.
Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulait
faire viser son passe-port. Fix le suivit sans être remarqué. La
formalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sa
partie interrompue.
Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cette
population de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d'Arabes,
d'Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il admira
les fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer des
Indes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore les
ingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du roi Salomon.
«Très-curieux, très-curieux! se disait Passepartout en revenant à bord.
Je m'aperçois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir du
nouveau.»
[Illustration: Passepartout, lui, flâna suivant sa coutume. (Page 39.)]
A six heures du soir, le -Mongolia- battait des branches de son hélice
les eaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Il
lui était accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traversée
entre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable.
Le vent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la
vapeur.
Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîches
toilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les danses
recommencèrent.
Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartout
était enchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui avait procuré
en la personne de Fix.
[Illustration: Il renversa deux de ses adversaires. (Page 45)]
Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côte
indienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du
-Mongolia-. A l'horizon, un arrière-plan de collines se profilait
harmonieusement sur le fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui
couvrent la ville se détachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans
cette rade formée par les îles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et
à quatre heures et demie il accostait les quais de Bombay.
Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robbre de la journée,
et son partenaire et lui, grâce à une manœuvre audacieuse, ayant fait
les treize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelem
admirable.
Le -Mongolia- ne devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il y
arrivait le 20. C'était donc, depuis son départ de Londres, un gain
de deux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son
itinéraire à la colonne des bénéfices.
X
OU PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SA
CHAUSSURE.
Personne n'ignore que l'Inde--ce grand triangle renversé dont la base
est au nord et la pointe au sud--comprend une superficie de quatorze
cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une
population de cent quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernement
britannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de
cet immense pays. Il entretient un gouverneur général à Calcutta, des
gouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneur
à Agra.
Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie
de sept cent mille milles carrés et une population de cent à cent
dix millions d'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du
territoire échappe encore à l'autorité de la reine; et, en effet, chez
certains rajahs de l'intérieur, farouches et terribles, l'indépendance
indoue est encore absolue.
Depuis 1756--époque à laquelle fut fondé le premier établissement
anglais sur l'emplacement aujourd'hui occupé par la ville de
Madras--jusqu'à cette année dans laquelle éclata la grande insurrection
des cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elle
s'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs aux
prix de rentes qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneur
général et tous ses employés civils ou militaires; mais maintenant
elle n'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde relèvent
directement de la couronne.
Aussi l'aspect, les mœurs, les divisions ethnographiques de la
péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait
par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en
charrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, en coach, etc.
Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l'Indus, le
Gange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur
en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de
Calcutta.
Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à travers
l'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille à onze cents
milles, et des trains, animés d'une vitesse moyenne seulement,
n'emploieraient pas trois jours à la franchir; mais cette distance est
accrue d'un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway en
s'élevant jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.
Voici, en somme, le tracé à grands points du «Great Indian peninsular
railway». En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette,
saute sur le continent en face de Tannah, franchit la chaîne des
Ghâtes-Occidentales, court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne
le territoire à peu près indépendant du Bundelkund, s'élève jusqu'à
Allahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange à Bénarès, s'en
écarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la ville
française de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.
C'était à quatre heures et demie du soir que les passagers du
-Mongolia- avaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à
huit heures précises.
Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot,
donna à son domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui
recommanda expressément de se trouver avant huit heures à la gare,
et, de son pas régulier qui battait la seconde comme le pendule d'une
horloge astronomique, il se dirigea vers le bureau des passe-ports.
Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, ni
l'hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni les
docks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni les
synagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode de
Malebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni
les chefs-d'œuvre d'Éléphanta, ni ses mystérieuses hypogées, cachées
au sud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette, ces
admirables restes de l'architecture bouddhiste!
Non! rien. En sortant du bureau des passe-ports, Phileas Fogg se rendit
tranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner. Entre autres
mets, le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une certaine
gibelotte de «lapin du pays», dont il lui dit merveille.
Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement; mais,
en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable.
Il sonna le maître d'hôtel.
«Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin, cela?
--Oui, mylord, répondit effrontément le drôle, du lapin des jungles.
--Et ce lapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué?
--Miaulé! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure...
--Monsieur le maître d'hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez
pas et rappelez-vous ceci: autrefois, dans l'Inde, les chats étaient
considérés comme des animaux sacrés. C'était le bon temps.
--Pour les chats, mylord?
--Et peut-être aussi pour les voyageurs!»
Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner.
Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi,
débarqué du -Mongolia- et couru chez le directeur de la police de
Bombay. Il fit reconnaître sa qualité de détective, la mission dont
il était chargé, sa situation vis-à-vis de l'auteur présumé du vol.
Avait-on reçu de Londres un mandat d'arrêt?... On n'avait rien reçu.
Et, en effet, le mandat, parti après Fogg, ne pouvait être encore
arrivé.
Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordre
d'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaire
regardait l'administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvait
légalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cette
observance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable
avec les mœurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,
n'admettent aucun arbitraire.
Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à attendre son
mandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrable
coquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il ne
doutait pas que Phileas Fogg n'y séjournât,--et, on le sait, c'était
aussi la conviction de Passepartout,--ce qui laisserait au mandat
d'arrêt le temps d'arriver.
Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître en
quittant le -Mongolia-, Passepartout avait bien compris qu'il en serait
de Bombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas
ici, qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être
plus loin. Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était
pas absolument sérieux, et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui qui
voulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingts
jours!
En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises
et chaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait
grand concours de populaire, et, au milieu d'Européens de toutes
nationalités, des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans
ronds, des Sindes à bonnets carrés, des Arméniens en longues robes,
des Parsis à mitre noire. C'était précisément une fête célébrée par ces
Parsis ou Guèbres, descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui
sont les plus industrieux, les plus civilisés, les plus intelligents,
les plus austères des Indous,--race à laquelle appartiennent
actuellement les riches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là,
ils célébraient une sorte de carnaval religieux, avec processions et
divertissements, dans lesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes
roses brochées d'or et d'argent, qui, au son des violes et au bruit des
tam-tams, dansaient merveilleusement, et avec une décence parfaite,
d'ailleurs.
Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et
ses oreilles s'ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son
air, sa physionomie était bien celle du «booby» le plus neuf qu'on pût
imaginer, il est superflu d'y insister ici.
Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua de
compromettre le voyage, sa curiosité l'entraîna plus loin qu'il ne
convenait.
En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout se
dirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode de
Malebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d'en visiter l'intérieur.
Il ignorait deux choses: d'abord que l'entrée de certaines pagodes
indoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que
les croyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leur
chaussure à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de saine
politique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecter
jusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punit
sévèrement quiconque en viole les pratiques.
Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste,
admirait, à l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant
de l'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur
les dalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, se
précipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, et
commencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages.
Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de
poing et d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort
empêtrés dans leurs longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de
toute la vitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième
Indou, qui s'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.
A huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ du
train, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquet
contenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin de
fer.
Fix était là, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg
à la gare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son
parti fut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus
loin s'il le fallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans
l'ombre, mais Fix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout
narra en peu de mots à son maître.
«J'espère que cela ne vous arrivera plus,» répondit simplement Phileas
Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.
Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans
mot dire.
Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint et
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