LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS
--LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES--
--COLLECTION J. HETZEL--
LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES
COURONNÉS PAR L'ACADÉMIE
BIBLIOTHÈQUE
-D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION-
J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
Paris.--Imp. GAUTHIER-VILLARS, 55, quai des Grands-Augustins.
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I
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT,
L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE.
En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,
Burlington Gardens,--maison dans laquelle Shéridan mourut en
1814,--était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus
singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il
semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.
A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait
donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait
rien, sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux
gentlemen de la haute société anglaise.
On disait qu'il ressemblait à Byron,--par la tête, car il était
irréprochable quant aux pieds,--mais un Byron à moustaches et à
favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.
Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On
ne l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman
ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais
retenti dans un collége d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn,
ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni
au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il
n'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il
ne faisait partie ni de l'-Institution royale de la Grande-Bretagne-,
ni de l'-Institution de Londres-, ni de l'-Institution des Artisans-,
ni de l'-Institution Russell-, ni de l'-Institution littéraire de
l'Ouest-, ni de l'-Institution du Droit-, ni de cette -Institution des
Arts et des Sciences réunis-, qui est placée sous le patronage direct
de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses
sociétés qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la
-Société de l'Armonica- jusqu'à la -Société entomologique-, fondée
principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles.
Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.
A qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi
les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa
sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un
crédit ouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques
étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant
invariablement créditeur.
Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il
avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire,
et Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour
l'apprendre. En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare,
car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou
généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement.
En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait
aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il
était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait
était si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,
mécontente, cherchait au delà.
Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux que
lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parut
avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots,
brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le
club au sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraies
probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées
par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les
justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,--en esprit,
tout au moins.
Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,
Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur
de le connaître un peu plus que les autres attestaient que,--si ce
n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir
de sa maison au club,--personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais
vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de
jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature,
il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse
et figuraient pour une somme importante à son budget de charité.
D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour
jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte
contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement,
sans fatigue, et cela allait à son caractère.
On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,--ce qui peut
arriver aux gens les plus honnêtes,--ni parents ni amis,--ce qui
est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de
Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il
n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans
la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues,
n'invitant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher,
à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que
le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur
vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il
dormît, soit qu'il s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était
invariablement, d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en
marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle
s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes
ioniques en porphyre rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les
cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie
du club, qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves;
c'étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir,
chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans
une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe;
c'étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son
sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et
de cinnamome; c'était enfin la glace du club--glace venue à grands
frais des lacs d'Amérique--qui entretenait ses boissons dans un
satisfaisant état de fraîcheur.
Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut
convenir que l'excentricité a du bon!
La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par
un extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du
locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité
extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait
donné son congé à James Forster,--ce garçon s'étant rendu coupable
de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre
degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six,--et il attendait son
successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et
demie.
Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées
sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher
l'aiguille de la pendule,--appareil compliqué qui indiquait les heures,
les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A
onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne
habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.
En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait
Phileas Fogg.
James Forster, le congédié, apparut.
«Le nouveau domestique,» dit-il.
Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.
«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.
--Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean
Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude
naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été
chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme
Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu
professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles,
et, en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même
dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que
j'ai quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je
suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et
ayant appris que monsieur Phileas Fogg était l'homme le plus exact et
le plus sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur
avec l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de
Passepartout...
--Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes
recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous
connaissez mes conditions?
--Oui, monsieur.
--Bien. Quelle heure avez-vous?
--Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des
profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.
--Vous retardez, dit Mr. Fogg.
--Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.
--Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater
l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,
ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»
Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le
plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter
une parole.
Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:
c'était son nouveau maître qui sortait; puis une seconde fois: c'était
son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.
Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.
II
OU PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVÉ SON IDÉAL.
«Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connu
chez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître!»
Il convient de dire ici que les «bonshommes» de Mme Tussaud sont des
figures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manque
vraiment que la parole.
Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas
Fogg, Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son
futur maître. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de
figure noble et belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger
embonpoint, blond de cheveux et de favoris, front uni sans apparences
de rides aux tempes, figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques.
Il paraissait posséder au plus haut degré ce que les physionomistes
appellent «le repos dans l'action», faculté commune à tous ceux qui
font plus de besogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'œil pur, la
paupière immobile, c'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid
qui se rencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont
Angelica Kauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude
un peu académique. Vu dans les divers actes de son existence, ce
gentleman donnait l'idée d'un être bien équilibré dans toutes ses
parties, justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy
ou de Earnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg était l'exactitude
personnifiée, ce qui se voyait clairement à «l'expression de ses pieds
et de ses mains», car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux,
les membres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.
Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamais
pressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leurs
mouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours
par le plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne
se permettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni
troublé. C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait
toujours à temps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour
ainsi dire en dehors de toute relation sociale. Il savait que dans la
vie il faut faire la part des frottements, et comme les frottements
retardent, il ne se frottait à personne.
Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinq
ans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier de
valet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pût
s'attacher.
Passepartout n'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, les
épaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l'œil sec, ne sont
que d'impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, de
physionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes à
goûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnes
têtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules d'un ami. Il avait
les yeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il
pût lui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la
taille forte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force
herculéenne que les exercices de sa jeunesse avaient admirablement
développée. Ses cheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs
de l'antiquité connaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure
de Minerve, Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la
sienne: trois coups de démêloir, et il était coiffé.
De dire si le caractère expansif de ce garçon s'accorderait avec
celui de Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus élémentaire
ne permet pas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement
exact qu'il fallait à son maître? On ne le verrait qu'à l'user. Après
avoir eu, on le sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au
repos. Ayant entendu vanter le méthodisme anglais et la froideur
proverbiale des gentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre.
Mais, jusqu'alors, le sort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre
racine nulle part. Il avait fait dix maisons. Dans toutes, on était
fantasque, inégal, coureur d'aventures ou coureur de pays,--ce qui ne
pouvait plus convenir à Passepartout. Son dernier maître, le jeune
lord Longsferry, membre du Parlement, après avoir passé ses nuits dans
les «oysters-rooms» d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur
les épaules des policemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir
respecter son maître, risqua quelques respectueuses observations qui
furent mal reçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que
Phileas Fogg, esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements
sur ce gentleman. Un personnage dont l'existence était si régulière,
qui ne découchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais,
pas même un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut
admis dans les circonstances que l'on sait.
Passepartout--onze heures et demie étant sonnées--se trouvait donc seul
dans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection.
Il la parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée,
sévère, puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui
fit l'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille
éclairée et chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait à
tous les besoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans
peine, au second étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui
convint. Des timbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient
en communication avec les appartements de l'entresol et du premier
étage. Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la
pendule de la chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils
battaient au même instant la même seconde.
«Cela me va, cela me va!» se dit Passepartout.
Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus
de la pendule. C'était le programme du service quotidien. Il
comprenait--depuis huit heures du matin, heure réglementaire à
laquelle se levait Phileas Fogg, jusqu'à onze heures et demie,
heure à laquelle il quittait sa maison pour aller déjeuner au
Reform-Club--tous les détails du service, le thé et les rôties de huit
heures vingt-trois, l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept,
la coiffure de dix heures moins vingt, etc. Puis de onze heures et
demie du matin à minuit,--heure à laquelle se couchait le méthodique
gentleman,--tout était noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une
joie de méditer ce programme et d'en graver les divers articles dans
son esprit.
[Illustration: JEAN PASSEPARTOUT.]
Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée et
merveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait
un numéro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée et de sortie,
indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaient
être tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.
[Illustration: Eh bien, oui, Monsieur Fogg, je parie 4,000 livres!
(Page 14.)]
En somme, dans cette maison de Saville-row,--qui devait être
le temple du désordre à l'époque de l'illustre mais dissipé
Shéridan,--ameublement confortable, annonçant une belle aisance.
Pas de bibliothèque, pas de livres, qui eussent été sans utilité
pour Mr. Fogg, puisque le Reform-Club mettait à sa disposition deux
bibliothèques, l'une consacrée aux lettres, l'autre au droit et à
la politique. Dans la chambre à coucher, un coffre-fort de moyenne
grandeur, que sa construction défendait aussi bien de l'incendie que
du vol. Point d'armes dans la maison, aucun ustensile de chasse ou de
guerre. Tout y dénotait les habitudes les plus pacifiques.
Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta les
mains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement:
«Cela me va! voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr.
Fogg et moi! Un homme casanier et régulier! Une véritable mécanique! Eh
bien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique!»
III
OU S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER A PHILEAS FOGG.
Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures et
demie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pied
droit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son pied
gauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice,
élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bâtir.
Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuf
fenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés par
l'automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvert
l'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'œuvre, d'un poisson
bouilli relevé d'une «reading sauce» de premier choix, d'un roastbeef
écarlate agrémenté de condiments «mushroom», d'un gâteau farci de tiges
de rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester,--le tout
arrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueilli
pour l'office du Reform-Club.
A midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grand
salon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées.
Là, un domestique lui remit le -Times- non coupé, dont Phileas Fogg
opéra le laborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une
grande habitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal
occupa Phileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq, et celle du
-Standard---qui lui succéda--dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplit
dans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de «royal
british sauce».
A six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon et
s'absorba dans la lecture du -Morning-Chronicle-.
Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leur
entrée et s'approchaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille.
C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme lui
enragés joueurs de whist: l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers John
Sullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, Gauthier
Ralph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre,--personnages
riches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres
les sommités de l'industrie et de la finance.
«Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire de
vol?
--Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.
--J'espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la main
sur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ont
été envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux ports
d'embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur
de leur échapper.
--Mais on a donc le signalement du voleur? demanda Andrew Stuart.
--D'abord, ce n'est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.
--Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustrait
cinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375,000 francs)?
--Non, répondit Gauthier Ralph.
--C'est donc un industriel? dit John Sullivan.
--Le -Morning-Chronicle- assure que c'est un gentleman.»
Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la
tête émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même
temps, Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni
discutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant,
le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme
de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du
caissier principal de la Banque d'Angleterre.
A qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le
sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment
même, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois
shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'œil à tout.
Mais il convient de faire observer ici--ce qui rend le fait plus
explicable--que cet admirable établissement de «Bank of England» paraît
se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point
d'invalides, point de grillages! L'or, l'argent, les billets sont
exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne
saurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque.
Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci:
Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut
la curiosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit
livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier; il prit ce
lingot, l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien
que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor
obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans
que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait
ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique
horloge, posée au-dessus du «drawing-office», sonna à cinq heures la
fermeture des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer
cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des «détectives», choisis
parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à
Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New-York, etc.,
avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres
(50,000 fr.) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En
attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement
commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer
scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi que le disait le -Morning-Chronicle-, on avait
lieu de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune
des sociétés de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29
septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué,
avait été remarqué, qui allait et venait dans la salle des payements,
théâtre du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement
le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé
à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent. Quelques bons
esprits--et Gauthier Ralph était du nombre--se croyaient donc fondés à
espérer que le voleur n'échapperait pas.
Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et dans
toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les
probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera
donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même
question, d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se
trouvait parmi eux.
L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des
recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement
aiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue,
Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion
continua donc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de
whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant
le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robbres, la
conversation interrompue reprenait de plus belle.
«Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du
voleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme!
--Allons donc! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel
il puisse se réfugier.
--Par exemple!
--Où voulez-vous qu'il aille?
--Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre
est assez vaste.
--Elle l'était autrefois...» dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis: «A vous
de couper, monsieur,» ajouta-t-il en présentant les cartes à Thomas
Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant le robbre. Mais bientôt Andrew
Stuart la reprenait, disant:
«Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?
--Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg.
La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus
vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous
occupons, rendra les recherches plus rapides.
--Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!
--A vous de jouer, monsieur Stuart!» dit Phileas Fogg.
Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée:
«Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une
manière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on en
fait maintenant le tour en trois mois...
--En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
--En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours,
depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le
«Great-Indian peninsular railway», et voici le calcul établi par le
-Morning-Chronicle-:
De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi,
railways et paquebots7 jours.
De Suez à Bombay, paquebot 13 --
De Bombay à Calcutta, railway 3 --
De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot 13 --
De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot 6 --
De Yokohama à San-Francisco, paquebot 22 --
De San-Francisco à New-York, railroad7 --
De New-York à Londres, paquebot et railway 9 --
--
Total80 jours.
--Oui, quatre-vingts jours! s'écria Andrew Stuart, qui, par inattention,
coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents
contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
--Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car,
cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.
--Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails! s'écria Andrew
Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les
voyageurs!
--Tout compris,» répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta:
«Deux atouts maîtres.»
Andrew Stuart, à qui c'était le tour de «faire», ramassa les cartes en
disant:
«Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la
pratique...
--Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.
--Je voudrais bien vous y voir.
--Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.
--Le ciel m'en préserve! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre
mille livres (100,000 fr.) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions,
est impossible.
--Très-possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
--Et bien, faites-le donc!
--Le tour du monde en quatre-vingts jours?
--Oui.
--Je le veux bien.
--Quand?
--Tout de suite.
--C'est de la folie! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer
de l'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutôt.
--Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a «mal donne.»
Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile; puis, tout à coup,
les posant sur la table:
«Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille
livres!...
--Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
--Quand je dis: je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujours
sérieux.
--Soit!» dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues:
«J'ai vingt mille livres (500,000 fr.) déposées chez Baring frères. Je
les risquerai volontiers...
--Vingt mille livres! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un
retard imprévu peut vous faire perdre!
--L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
--Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que
comme un minimum de temps!
--Un minimum bien employé suffit à tout.
--Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des
railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!
--Je sauterai mathématiquement.
--C'est une plaisanterie!
--Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi
sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres
contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts
jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille
deux cents minutes. Acceptez-vous?
--Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan
et Ralph, après s'être entendus.
--Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures
quarante-cinq. Je le prendrai.
--Ce soir même? demanda Stuart.
--Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant
un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2
octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du
Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du
soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon
crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit,
messieurs.--Voici un chèque de pareille somme.»
Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les
six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait
certainement pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille
livres--la moitié de sa fortune--que parce qu'il prévoyait qu'il
pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour
ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils
paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce
qu'ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On offrit à M. Fogg de suspendre le whist
afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.
«Je suis toujours prêt!» répondit cet impassible gentleman, et donnant
les cartes:
«Je retourne carreau, dit-il. A vous de jouer, monsieur Stuart.»
[Illustration: Une pauvre mendiante. (Page 19.)]
IV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPÉFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE.
A sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine
de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta
le Reform-Club. A sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa
maison et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut
assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à
cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row
ne devait rentrer qu'à minuit précis.
[Illustration: Il n'était pas lecteur... (Page 21.)]
Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela:
«Passepartout.»
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce
n'était pas l'heure.
«Passepartout,» reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
«C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
--Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
--Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche.
Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»
Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était
évident qu'il avait mal entendu.
«Monsieur se déplace? demanda-t-il.
--Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»
Passepartout, l'œil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil
surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous
les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
«Le tour du monde! murmura-t-il.
--En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un
instant à perdre.
--Mais les malles?... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa
tête de droite et de gauche.
--Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de
laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route.
Vous descendrez mon makintosch et ma couverture de voyage. Ayez de
bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.»
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de
Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une
phrase assez vulgaire de son pays:
«Ah bien, se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester
tranquille!...»
Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde
en quatre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non... C'était
une plaisanterie? On allait à Douvres, bien. A Calais, soit. Après
tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui,
depuis cinq ans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être
même irait-on jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la
grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses
pas s'arrêterait là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins
vrai qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier
jusqu'alors!
A huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait
sa garde-robe et celle de son maître; puis, l'esprit encore troublé,
il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il
rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le -Bradshaw's
continental railway steam transit and general guide-, qui devait lui
fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac
des mains de Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de
ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.
«Vous n'avez rien oublié? demanda-t-il.
--Rien, monsieur.
--Mon makintosch et ma couverture?
--Les voici.
--Bien, prenez ce sac.»
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
«Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans
(500,000 francs).»
Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt
mille livres eussent été en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue
fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row.
Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea
rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des
embranchements du South-Eastern-railway.
A huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare.
Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds
nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une
plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de
Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au
whist, et, les présentant à la mendiante:
«Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir
rencontrée!»
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle.
Son maître avait fait un pas dans son cœur.
Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là,
Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de
première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq
collègues du Reform-Club.
«Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un
passe-port que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, de
contrôler mon itinéraire.
--Oh! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile.
Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman!
--Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.
--Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu?... fit observer Andrew
Stuart.
--Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre
1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir,
messieurs.»
A huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place
dans le même compartiment. A huit heures quarante-cinq, un coup de
sifflet retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté
dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait
machinalement contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait
un véritable cri de désespoir!
«Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.
--Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai
oublié...
--Quoi?
--D'éteindre le bec de gaz de ma chambre!
--Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre
compte!»
V
DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES.
Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute,
du grand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle
du pari se répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une
véritable émotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du
club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et
des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette «question du tour du monde» fut commentée, discutée, disséquée,
avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle
affaire de l'-Alabama-. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg,
les autres--et ils formèrent bientôt une majorité considérable--se
prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement
qu'en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les
moyens de communication actuellement en usage, ce n'était pas seulement
impossible, c'était insensé!
Le -Times-, le -Standard-, l'-Evening-Star-, le -Morning-Chronicle-,
et vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre
Mr. Fogg. Seul, le -Daily-Telegraph- le soutint dans une certaine
mesure. Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et
ses collègues du Reform-Club furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui
accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la
question. On sait l'intérêt que l'on porte en Angleterre à tout ce qui
touche à la géographie. Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque
classe qu'il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas
de Phileas Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux--les
femmes principalement--furent pour lui, surtout quand
l'-Illustrated-London-News- eut publié son portrait d'après sa
photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen
osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas, après tout? On a vu des
choses plus extraordinaires!» C'étaient surtout les lecteurs du
-Daily-Telegraph-. Mais on sentit bientôt que ce journal lui-même
commençait à faiblir.
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la
Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points
de vue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. D'après cet
article, tout était contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles
de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une
concordance miraculeuse des heures de départ et d'arrivée, concordance
qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. A la rigueur, et en
Europe, où il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre,
on peut compter sur l'arrivée des trains à heure fixe; mais quand
ils emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à traverser
les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments
d'un tel problème? Et les accidents de machine, les déraillements,
les rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce
que tout n'était pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se
trouverait-il pas, pendant l'hiver, à la merci des coups de vent ou des
brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes
transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il
suffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne des communications
fût irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de
quelques heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre
le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis
irrévocablement.
L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent,
et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman,
d'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'alea» de son
entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre,
monde plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est
dans le tempérament anglais. Aussi, non-seulement les divers membres
du Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre
Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas
Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook.
On en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur
la place de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme
ou à prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après
son départ, après l'article du Bulletin de la Société de géographie,
les offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit
par paquets. Pris d'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à
vingt, à cinquante, à cent!
Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, lord
Albermale. L'honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa
fortune pour pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! et il
paria cinq mille livres (100,000 francs) en faveur de Phileas Fogg. Et
quand, en même temps que la sottise du projet, on lui en démontrait
l'inutilité, il se contentait de répondre: «Si la chose est faisable,
il est bon que ce soit un Anglais qui le premier l'ait faite!»
Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de
plus en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre
lui; on ne le prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre
un, quand, sept jours après son départ, un incident, complétement
inattendu, fit qu'on ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur
de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi
conçue:
«Suez à Londres.
«-Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.-
«Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat
d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).
«FIX, -détective-.»
L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparut
pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au
Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle
reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait été
fourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg
avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut
évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et
l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépister
les agents de la police anglaise.
VI
DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LÉGITIME.
Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêche
concernant le sieur Phileas Fogg.
Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez,
le paquebot -Mongolia-, de la Compagnie péninsulaire et orientale,
steamer en fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents
tonnes et possédant une force nominale de cinq cents chevaux. Le
-Mongolia- faisait régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay
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