--D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre
situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude
ouest.
--Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre
permission, faites couper la ligne.»
Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut
lancée à la surface de l'Océan. Le bout de la ligne fut solidement
frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette
bouée ne devait pas sensiblement dériver.
En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait
de la pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit
remercier de cette excellente communication. Puis il donna la route au
nord-nord-est. La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers la
baie de San-Francisco. Il était trois heures du matin.
Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne
marcheuse comme la -Susquehanna-. En trente-six heures, elle eut dévoré
cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept minutes du
soir, elle donnait dans la baie de San-Francisco.
A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande
vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité
publique s'émut singulièrement. Une foule compacte fut bientôt
rassemblée sur les quais, attendant le débarquement.
Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant
Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les
transporta rapidement à terre.
Ils sautèrent sur le quai.
«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille
questions qui leur étaient adressées.
L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au
milieu d'un immense concours de curieux.
Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule
s'écrasait à la porte.
Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition, était
lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au vice-président
du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston, Long's Peak,
Montagnes-Rocheuses; 4° au sous-directeur de l'Observatoire de
Cambridge, Massachussets.
Elle était conçue en ces termes:
«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes
de longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du
matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique. Envoyez
instructions Blomsberry, commandant -Susquehanna-.»
Cinq minutes après, toute la ville de San-Francisco connaissait la
nouvelle. Avant six heures du soir, les divers États de l'Union
apprenaient la suprême catastrophe. Après minuit, par le câble,
l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine.
On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce
dénoûment inattendu.
Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la
-Susquehanna- l'ordre d'attendre dans la baie de San-Francisco, sans
éteindre ses feux. Jour et nuit elle devait être prête à prendre la mer.
L'observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et,
avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta
paisiblement le point scientifique de la question.
Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs étaient réunis.
Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette
dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient
que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur
de Long's-Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet,
retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite
dans le monde solaire.
On connaît maintenant la vérité sur ce point.
Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait
si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se
formèrent dans le sein du Gun-Club. D'un côté, le parti des gens
qui admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour
des voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux
observations de Long's-Peak, concluaient à l'erreur du commandant de
la -Susquehanna-. Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était
qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute,
avait fracassé l'avant de la corvette. On ne savait trop que répondre
à leur argumentation, car, la vitesse dont il était animé avait dû
rendre très-difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de
la -Susquehanna- et ses officiers avaient certainement pu se tromper
de bonne foi. Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est
que, si le projectile était tombé sur la terre, sa rencontre avec le
sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième
degré de latitude nord, et,--en tenant compte du temps écoulé et du
mouvement de rotation de la Terre,--entre le quarante et unième et le
quarante-deuxième degré de longitude ouest.
Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que
Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard
San-Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des
profondeurs de l'Océan.
Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road,
qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à
Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.
Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le
vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire
recevaient la dépêche de San-Francisco, l'honorable J.-T. Maston
éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que
ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et qui
faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.
On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques
instants après le projectile,--et presque aussi vite que lui,--pour
le poste de Long's-Peak dans les Montagnes-Rocheuses. Le savant J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait.
Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement,
et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.
On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans
les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais.
Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets,
et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait
que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à
la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure.
Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'œuvre de légèreté,
et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir
métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.
Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope,
que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour
qui dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient
obstinément pendant la nuit.
Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente,
dans la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait
leurs amis dans l'espace! A cette joie succéda une déception profonde,
lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent avec
leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée
qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un
orbe immutable.
Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux,
disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le
disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le
disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T.
Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque
minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne le
revoyaient pas! De là, entre eux, des discussions incessantes, de
violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'était pas
apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!»
«C'est le boulet! répétait J.-T. Maston.
--Non! répondait Belfast. C'est une avalanche qui se détache d'une
montagne lunaire!
--Eh bien! on le verra demain.
--Non! on ne le verra plus! Il est entraîné dans l'espace.
--Si!
--Non!»
Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle,
l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un
danger permanent pour l'honorable Belfast.
Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un
événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions.
Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis
étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait,
suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le
secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait
d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel
Ardan s'était montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore
son argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet
rendait fort inquiétants.
En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme,--il
était dix heures du soir,--et il lui remit une dépêche. C'était le
télégramme du commandant de la -Susquehanna-.
Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.
«Hein! fit J.-T. Maston.
--Le boulet!
--Eh bien?
--Il est retombé sur la Terre!»
Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit.
Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortuné, imprudemment penché sur
le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope. Une chute
de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, éperdu, se précipita vers
l'orifice du réflecteur.
Il respira. J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait
à l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope. Il
poussait des cris formidables.
Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés, et
on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club.
Il reparut sans accident à l'orifice supérieur.
«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir!
--Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast.
--Et ce damné boulet est tombé? demanda J.-T. Maston.
--Dans le Pacifique!
--Partons.»
Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des
Montagnes-Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis
du Gun-Club, ils arrivaient à San-Francisco, ayant crevé cinq chevaux
sur leur route.
Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à
leur arrivée.
«Que faire? s'écrièrent-ils.
--Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!»
CHAPITRE XXII
LE SAUVETAGE.
L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était
connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la
surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis les
fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être embarrassés de
si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur aidant, ils étaient
assurés de relever le projectile, malgré son poids, que diminuait
d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel il était plongé.
Mais, repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement
dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne
fussent encore vivants.
«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne peuvent
être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien vivants, mais
il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres, l'eau, ce n'est
pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps! Mais l'air, l'air!
voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite, vite!»
Et l'on allait vite. On appropriait la -Susquehanna- pour sa nouvelle
destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises
sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que
dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à celui
du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions pareilles.
La seule difficulté était donc de repêcher un boulet cylindro-conique
que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.
[Illustration: La descente commença à 1 h. 25. (Page 171.)]
Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San-Francisco, fit
établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient
plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs
pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous
leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs
de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de
la -Susquehanna- des appareils à air comprimé, très-ingénieusement
imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et que
l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à de
grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San-Francisco, où ils
avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et c'était
fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.
[Illustration: Blanc partout. (Page 174.)]
Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité
des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était
rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il s'agissait
de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les eaux! Puis,
lors même que le boulet serait ramené à la surface, comment ses
voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt mille pieds
d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?
Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et nuit
ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre, soit
à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de ses
courageux amis.
Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des
divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la
disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent
terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au
plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le
monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage
de Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire
internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du
Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.
Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins
automatiques furent embarqués à bord de la -Susquehanna-. J.-T. Maston,
l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient déjà leur
cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.
Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par
une belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la
population de San-Francisco se pressait sur les quais, émue, muette
cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.
La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la
-Susquehanna- l'entraîna rapidement hors de la baie.
Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers,
les matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
pensée. Tous ces cœurs palpitaient sous la même émotion. Pendant que
l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses compagnons?
Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter quelque audacieuse
manœuvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût pu le dire. La vérité
est que tout moyen eût échoué! Immergé à près de deux lieues sous
l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts de ses prisonniers.
Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la
-Susquehanna- devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut
attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle
était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.
A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui contrôlaient
l'observation, fit son point en présence des délégués du Gun-Club. Il y
eut alors un moment d'anxiété. Sa position déterminée, la -Susquehanna-
se trouvait dans l'ouest, à quelques minutes de l'endroit même où le
projectile avait disparu sous les flots.
La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce
point précis.
A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle
était en parfait état et devait avoir peu dérivé.
«Enfin! s'écria J.-T. Maston.
--Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.
--Sans perdre une seconde,» répondit J.-T. Maston.
Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans
une immobilité presque complète.
Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison
voulut d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les
appareils sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur
approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans
danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des ruptures
dont les conséquences seraient terribles.
J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier
de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant,
placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à
haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée,
et toute la force des machines portée sur le cabestan, eut rapidement
ramené les appareils à bord.
La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la
surface de l'Océan.
L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait
maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes,
et, collés, aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
masses liquides qu'ils traversaient.
La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston et
ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne virent
rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore marine
n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de réflecteurs
puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de l'eau dans un
rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible à leurs yeux.
L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur
appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils firent
un signal convenu, et la -Susquehanna- promena sur l'espace d'un mille
leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.
Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque
instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le cœur. Ici
un rocher, là, une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur
et se désespéraient.
«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.
Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui
répondre à travers cet impénétrable milieu!
La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air
vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.
Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé avant
minuit.
«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied sur le pont de la corvette.
--Oui, répondit le capitaine Blomsberry.
--Et à une autre place.
--Oui.»
J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses compagnons,
que ne grisait plus l'animation des premières heures, comprenaient
toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait facile à
San-Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque irréalisable.
Les chances de réussite diminuaient dans une grande proportion, et
c'est au hasard seul qu'il fallait demander la rencontre du projectile.
Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille,
l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes
dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les
mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.
Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la mer
était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun, celle du
26.
C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le
boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils
les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient échappé
aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute, avec
l'air, le courage, le moral!
«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le
moral, jamais.»
Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu.
Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait
renoncer à le retrouver.
Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il ne
voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le tombeau
de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait s'obstiner
davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire, il dut
donner l'ordre d'appareiller.
Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la -Susquehanna-, le cap au
nord-est, reprit route vers la baie de San-Francisco.
Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite
vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à
coup:
«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»
Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs
lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet,
l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies ou
des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au vent,
surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette bouée
resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois eussent
été faites de plaques d'argent.
Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club,
étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant à
l'aventure sur les flots.
Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun
n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.
La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.
Un frémissement courut dans tout son équipage.
Ce pavillon était le pavillon américain!
En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le
brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant
d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer,
de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte
crânienne, il venait de se porter un coup formidable.
On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et
quelles furent ses premières paroles?
«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous
sommes!
--Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui.
--Ce qu'il y a?...
--Mais parlez donc.
--Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le boulet
ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!
--Eh bien!
--Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
mille livres, et que, par conséquent, «-il surnage!-»
Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était
la vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi
fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le
projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus
grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la
surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des flots...
Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses
amis s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous
les cœurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le
projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des vivants,
oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane et ses
deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!
Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les cœurs
haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile
était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement,
prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait actuellement
placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.
Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se
précipita à la vitre brisée...
En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de Michel
Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:
«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»
Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.
CHAPITRE XXIII
POUR FINIR.
On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois
voyageurs à leur départ. Si, au début de l'entreprise ils avaient
excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel
enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de spectateurs
qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se précipiteraient-ils
pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces légions d'étrangers,
accourus de tous les points du globe vers les rivages américains,
quitteraient-elles le territoire de l'Union sans avoir revu Barbicane,
Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente passion du public devait
dignement répondre à la grandeur de l'entreprise. Des créatures
humaines qui avaient quitté le sphéroïde terrestre, qui revenaient
après cet étrange voyage dans les espaces célestes, ne pouvaient
manquer d'être reçus comme le sera le prophète Élie quand il
redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les entendre ensuite, tel
était le vœu général.
Ce vœu devait être réalisé très-promptement pour la presque unanimité
des habitants de l'Union.
Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus
sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme
indescriptible. Les notes de voyage du président Barbicane étaient
prêtes à être livrées à la publicité. Le -New-York-Herald- acheta ce
manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance
doit être excessive. En effet, pendant la publication du -Voyage
à la Lune-, le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions
d'exemplaires. Trois jours après le retour des voyageurs sur la Terre,
les moindres détails de leur expédition étaient connus. Il ne restait
plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise.
L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait
permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du satellite
terrestre. Ces savants avaient observé -de visu-, et dans des
conditions toutes particulières. On savait maintenant quels systèmes
devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet astre,
sur son origine, sur son habitabilité. Son passé, son présent, son
avenir, avaient même livré leurs derniers secrets. Que pouvait-on
objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de
quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange
système de l'orographie lunaire? Que répondre à ces savants dont les
regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon? Comment
contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative avaient
entraînés au-dessus de cette face invisible du disque, qu'aucun œil
humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'était maintenant leur droit
d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui avait
recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un fossile, et
de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité antérieurement
à la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et maintenant
inhabité!
Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux
compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un
banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et
dans des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent
directement y prendre part.
[Illustration: L'apothéose était digne. (Page 177.)]
Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies
entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares,
pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se
dressèrent des tables uniformément servies. A certaines heures,
successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui
battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées à
prendre place aux tables du banquet.
Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus
comme ils le sont, le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes
les voies restèrent libres.
Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur,
eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de
fer des États-Unis.
La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par
grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club.
Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et
à Michel Ardan.
Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrahs, les hip et toutes
les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta la
gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts lieues
à l'heure. Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui avait
entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad?
Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations
attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur
prodiguant les mêmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union
à travers la Pensylvanie, le Connecticut, le Massachussets, le
Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord
et l'ouest par le New-York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils
redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le Texas
et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la Floride;
ils remontèrent par la Géorgie et les Carolines; ils visitèrent le
centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie, l'Indiana; puis,
après la station de Washington, ils rentrèrent à Baltimore, et pendant
quatre jours, ils purent croire que les États-Unis d'Amérique, attablés
à un unique et immense banquet, les saluaient simultanément des mêmes
hurrahs!
L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au rang
des demi-dieux.
Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des
voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique? Établira-t-on jamais
des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un service
de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde solaire?
Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure, et plus
tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius? Un mode de
locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui fourmillent au
firmament?
A ces questions, on ne saurait répondre. Mais, connaissant l'audacieuse
ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne s'étonnera que les
Américains aient cherché à tirer parti de la tentative du président
Barbicane.
Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public
accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en
commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé en
cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de -Société
nationale des Communications interstellaires-. Président, Barbicane;
vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de l'administration,
J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel Ardan.
Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir
en affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe,
juge-commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance!
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