diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette déperdition
pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet serait
sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les instruments dont
ils se servaient.
Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition, car
le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant que
l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la tension
est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation exacte de
cette déperdition.
On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des distances.
De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans l'espace,
si les autres corps célestes se fussent subitement annihilés, le
projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant moins pesé qu'il
se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais perdre entièrement
son poids, car l'attraction terrestre se fût toujours fait sentir à
n'importe quelle distance.
Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
l'effet comme nul.
En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre
et la Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction
terrestre diminuait en raison inverse du carré des distances, mais
aussi l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il
devait donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant,
le boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
mille cent quatorze lieues de la Terre.
A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
vers l'un que vers l'autre.
Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
qu'il portait en lui.
Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.
Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.
Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
terrestre sur l'attraction lunaire.
Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
zénith et le nadir.
Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus
haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
lieues de la Terre?
Précisément lorsque ni eux, ni les objets enfermés dans le projectile,
ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.
Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action diminuait
de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence totale. Mais
ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl, ayant laissé échapper
un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber, resta suspendu dans
l'air.
«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»
Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée par
Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la suspension
merveilleuse opérée par les Caston et les Robert Houdin. La chienne,
d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait dans l'air.
Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur manquait
à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient plus à
s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs pieds ne
tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des gens ivres
auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé des hommes
privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre! Mais ici la
réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait des hommes
en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas eux-mêmes!
Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
suspendu en l'air comme le moine de la -Cuisine des Anges- de Murillo.
Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.
«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? est-ce possible? s'écria
Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus ainsi,
quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!
--L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile
passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la Lune.
--Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
Michel.
--Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
gravité est très-bas, se retournera peu à peu.
--Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
c'est le mot!
--Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est à
craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne se
fera qu'insensiblement.
--En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point d'égale
attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera suivant
une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se produise,
il faut que nous ayons passé la ligne neutre.
--Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les
marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»
Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée. Là,
il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace,» devant
ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la ligne d'un
triple hurrah.
Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs
se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible encore;
elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la première
seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne. Mais peu à
peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus accentuée,
le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône supérieur
à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à la surface
du continent sélénite. Le but serait donc atteint. Maintenant, rien ne
pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et Nicholl et Michel Ardan
partagèrent la joie de Barbicane.
Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.
«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait ainsi
se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne qui vous
rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de fatigues, ni
des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler à la surface
de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple jeu des muscles,
il faille une force cent cinquante fois supérieure à celle que nous
possédons, un simple acte de la volonté, un caprice nous transporterait
dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.
--En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
changerait la face des sociétés modernes!
--Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
d'être!
--Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien
ne tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel,
que ta maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de
bateaux dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus équilibrés
par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont les molécules
n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!
--Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens
positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.
--Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
Terre.
--La Lune?
--Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très-facile à constater.
[Illustration: «Je ne serais plus qu'un pygmée.» (Page 74.)]
--Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.
--Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
la surface de la Lune.
--Et notre force musculaire n'y diminuera pas?
--Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu t'élèveras
à dix-huit pieds de hauteur.
--Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.
--D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
peine.
--Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de
Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage
de quitter sa planète et de courir le monde solaire!
[Illustration: L'instrument monté. (Page 80.)]
--Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les Gulliver
ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure, Vénus ou
Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre. Mais ne
te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne, Uranus,
Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu deviendrais
Lilliputien.
--Et dans le Soleil?
--Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y
devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.
--Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un
mirmidon!
--Gulliver chez les géants, dit Nicholl.
--Juste! répondit Barbicane.
--Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
pour se défendre.
--Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans le
Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.
--Voilà qui est fort!
--Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si
considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la surface
du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton cigare, une
demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire, ton poids
serait tel,--deux mille cinq cents kilos environ,--que tu ne pourrais
pas te relever!
--Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
portative! Eh bien! mes amis, contentons-nous de la Lune pour
aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard, nous
verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire sans un
cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»
CHAPITRE IX
CONSÉQUENCES D'UNE DÉVIATION.
Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du
moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle
l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas à
la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point d'attraction.
Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du boulet à son
but sous l'action de l'attraction lunaire.
En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent
quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur
ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute
formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient
être prises sans retard.
Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le
coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins violente.
Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à
même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc
du départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons
brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car on
ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour le
cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au sol
lunaire.
D'ailleurs, cette réserve eût été très-insuffisante pour faire ressort.
La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et sur
laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois
pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés.
Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept
cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas
la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant
d'amortir le choc d'arrivée.
Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le
choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales.
Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à
manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être
remontées rapidement.
Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire
de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le
disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre
inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs
d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités
perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer. D'ailleurs,
par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir les vastes
régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un aérostat.
Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était
plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de
nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais, à son
grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute;
il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre
des nuits, brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé,
l'astre du jour l'incendiait de ses feux.
Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.
«Arriverons-nous? dit Nicholl.
--Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.
--Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons, et
plus vite que nous ne le voudrons.»
Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il
s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.
On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride,
alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et
en adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que
le projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il
retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.
En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement
de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène ne
leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elles-mêmes, comme
les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été empêchée par
le défaut d'atmosphère autour de la Lune.
Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits canons
d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du projectile.
Intérieurement, ces canons affleuraient le fond. Extérieurement, ils le
dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait vingt. Une ouverture, ménagée
dans le disque, permettait d'allumer la mèche dont chacun était pourvu.
Tout l'effet se produisait au dehors. Les mélanges fusants avaient été
forcés d'avance dans chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les
obturateurs métalliques engagés dans le culot, et de les remplacer par
ces canons qui s'ajustaient rigoureusement à leur place.
Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces
précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.
Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il
subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais
sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De
ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait
peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile
ne tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie
inférieure, en raison même de son poids, aurait du être tournée vers
elle.
Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister
aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait
devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui,
le savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le
retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne
neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les
terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager
sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un
être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme Michel
Ardan.
La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient
considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient demandé
où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils cherchèrent la
cause qui avait dû produire cet effet.
«Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi?
--Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions
prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si petite
qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction lunaire.
--On aurait donc mal visé? demanda Michel.
--Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du canon
était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu incontestable. Or,
la Lune passant au zénith, nous devions l'atteindre en plein. Il y a
une autre raison, mais elle m'échappe.
--N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.
--Trop tard? fit Barbicane.
--Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte
que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne
serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait
plus.
--D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er
décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes
du soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la
Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures
et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous
conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?
--Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous
savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne
supposait.
--Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si la
direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêché
d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été déviés.
--Par qui? par quoi? demanda Nicholl.
--Je ne puis le dire, répondit Barbicane.
--Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux tu connaître mon opinion
sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?
--Parle.
--Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes
déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le verrons
bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans l'espace, nous
finirons bien par tomber dans un centre quelconque d'attraction!»
Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane. Non
que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son projectile
avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.
Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune,
et avec lui le cortége d'objets jetés au dehors. Barbicane put
même constater par des points de repère relevés sur la Lune, dont
la distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse
devenait uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La
force d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais
la trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée,
l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement
une chute.
Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs
observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les
dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se
nivelaient sous la projection des rayons solaires.
Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures
du soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle
masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre
des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.
En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues
seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du
projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit
environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet tendait
à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force centripète; mais
la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait probable que la
trajectoire rectiligne se changerait en une courbe quelconque dont on
ne pouvait déterminer la nature.
Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.
Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait
visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne
l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en
passerait, elle serait la résultante des deux forces attractives et
répulsives qui sollicitaient le mobile.
«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la
Lune pour en pénétrer les secrets!
--Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier notre
projectile!
--Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été
soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en
route!
--Hein! fit Michel Ardan.
--Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl.
--Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire que
notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps errant!
--Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.
--Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était
énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.
--Si peu! s'écria Nicholl.
--Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une
distance de quatre-vingt quatre mille lieues, il n'en fallait pas
davantage pour manquer la Lune!»
CHAPITRE X
LES OBSERVATEURS DE LA LUNE
Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse tentative
avortait par une circonstance toute fortuite, et à moins d'événements
exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque lunaire. En
passerait-on assez près pour résoudre certaines questions de physique
ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la question, la seule
qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs. Quant au sort que leur
réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas songer. Cependant, que
deviendraient-ils au milieu de ces solitudes infinies, eux à qui l'air
devait bientôt manquer? Quelques jours encore, et ils tomberaient
asphyxiés dans ce boulet errant à l'aventure. Mais quelques jours,
c'étaient des siècles pour ces intrépides, et ils consacrèrent tous
leurs instants à observer cette Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.
La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
leurs puissants télescopes.
[Illustration: Que de gens ont entendu parler. (Page 85.)]
On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
montraient suffisamment distincts.
Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'œil
saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
appelées «mers,» mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La
saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme
s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
involontairement.
[Illustration: Voilà donc comment. (Page 90.)]
Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il
apparaissait comme un œuf gigantesque dont le petit bout était
tourné vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux
premiers jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite;
mais, bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite, elle
perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se reporta
en avant du centre de figure, et, de cette disposition, quelques
savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu se
réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais de
la Terre.
Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune
diminuait très-rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles
dont sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique
du boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il ne
pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le croire,
et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne cessait de
lui répondre avec une impitoyable logique:
«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient
sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
irrésistiblement.»
Ceci fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
espérances.
La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
Telle était la -Mappa selenographica- de Beer et Moedler que consultait
Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de vastes plaines,
accidentées de montagnes isolées.
A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs
auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas
dévié leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
rigoureusement déterminées par l'observatoire de Cambridge. Il se
trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé en
son centre l'astre de la nuit.
Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la Terre,
de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux, c'est par
leurs yeux que la race humaine regardait ces régions lunaires et
pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine émotion les
tenait au cœur, et ils allaient silencieusement d'une vitre à l'autre.
Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
contrôler, ils avaient des cartes.
Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante lunette
grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches qui
parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
d'un paon,» le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.
Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius,--par
des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
première et seconde quadratures,--réduisit les hauteurs de Galilée à
un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse.
Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes ni
ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du globe.
C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au sud à
de plus vastes continents et terminée en pointe, on reconnaîtrait
l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du Bengale et de
la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas conservés. Un autre
cartographe, connaissant mieux le cœur humain, proposa une nouvelle
nomenclature que la vanité humaine s'empressa d'adopter.
Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hevélius. Il
dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'antiquité et des
savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.
Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions en
furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
Royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.
La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
Lune, haute de quatre mètres qui ne fut jamais gravée.
Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du XVIIIe
siècle, commença la publication d'une magnifique carte sélénographique,
d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées par lui; mais sa
mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau travail.
Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été gravées.
Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre -Mappa
selenographica-, suivant une projection orthographique. Cette carte
reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur sa
partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales ou
méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, données
en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre. Cette carte
topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et divisée en
quatre parties, est le chef-d'œuvre de la cartographie lunaire.
Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi, les
magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et enfin
une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et Chapuis,
beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très-net et d'une très-claire
disposition.
Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler, et
celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient lui rendre plus
facile son travail d'observateur.
Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc rapproché
la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille lieues. Mais
alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne dépassait
pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune atmosphère ne
troublait, ces instruments devaient ramener le niveau lunaire à moins
de quinze cents mètres.
CHAPITRE XI
FANTAISIE ET RÉALISME
«Avez-vous jamais vu la Lune?» demandait ironiquement un professeur à
l'un de ses élèves.
--Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
dois dire que j'en ai entendu parler.»
Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu
parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins à travers
l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais
examiné la carte de leur satellite!
En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
tout d'abord. Contrairement à la disposition suivie pour la Terre
et Mars, les continents occupent plus particulièrement l'hémisphère
sud du globe lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes
terminales, si nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique
méridionale, l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes
anguleuses, capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en
golfes et en presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio
des îles de la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la
navigation a jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être
singulièrement difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins
et les hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de
ces rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
attérages.
On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe
qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par
de vastes mers[1]. Vers le sud, les continents revêtent presque tout
l'hémisphère. Il est donc possible que les Sélénites aient déjà planté
le pavillon sur l'un de leurs pôles, tandis que les Franklin, les
Ross, les Kane, les Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu
atteindre ce point inconnu du globe terrestre.
[1] Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.
Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune. Presque
toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas, elles
semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe charmant
jeté entre la Grèce et l'Asie-Mineure, que la mythologie a jadis animé
de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les noms de Naxos,
de Ténedos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit, et l'on cherche
des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des Argonautes. C'est, du
moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était un archipel grec qu'il
voyait sur la carte. Aux yeux de ses compagnons peu fantaisistes,
l'aspect de ces côtes rappelait plutôt les terres morcelées du
Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et là où le Français
retrouvait la trace des héros de la fable, ces Américains relevaient
les points favorables à l'établissement de comptoirs, dans l'intérêt du
commerce et de l'industrie lunaires.
Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des
cirques et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans
cette division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse
immense, une Norwége continue où l'action plutonique a tout fait. Cette
surface, si profondément raboteuse, est le résultat des contractions
successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en voie de la
formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des grands
phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains astronomes, sa
surface, quoique plus ancienne que la surface de la Terre, est demeurée
plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le relief primitif et dont
l'action croissante produit une sorte de nivellement général, pas d'air
dont l'influence décomposante modifie les profils orographiques. Là, le
travail plutonique, non altéré par les forces neptuniennes, est dans
toute sa pureté native. C'est la Terre, telle qu'elle fut avant que les
marais et les courants l'eussent empâtée de couches sédimentaires.
Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
les mers plus vastes encore. Non-seulement leur conformation, leur
situation, leur aspect, rappellent celui des océans terrestres, mais
encore ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande partie
du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides, mais des
plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la nature.
Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel
Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
Tendre,» dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.
«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très-nettement tranchée en deux
parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes, l'hémisphère
de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»
Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte
lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
Cependant leur fantaisiste ami avait tant soi peu raison. Qu'on en juge.
Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «Mer des Nuées,» où va si
souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la Mer des
Pluies,» alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se creuse
«la Mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses passions
trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions, les
trahisons, les infidélités et tout le cortége des misères terrestres,
que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste «Mer des Humeurs»
à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du «Golfe de la Rosée!»
Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de l'homme contient-elle autre
chose et ne se résume-t-elle pas en ces quatre mots?
L'hémisphère de droite, «dédié aux dames,» renferme des mers plus
petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
d'une existence féminine. C'est la «Mer de la Sérénité» au-dessus de
laquelle se penche la jeune fille, et «le Lac des Songes,» qui lui
reflète un riant avenir! C'est «la Mer du Nectar, avec ses flots de
tendresse et ses brises d'amour! C'est la «Mer de la Fécondité,» c'est
«la Mer des Crises,» puis «la Mer des Vapeurs,» dont les dimensions
sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «Mer de la
Tranquillité,» où se sont absorbés toutes les fausses passions, tous
les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots se
déversent paisiblement dans «le Lac de la Mort!»
Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces
deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le
fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
fantaisie des vieux astronomes?
Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers,» ses graves
compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils
apprenaient par cœur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles et
les diamètres.
Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
carrés, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
longitude ouest. L'Océan des Tempêtes, -Oceanus Procellarum-, la plus
vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois cent
vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par 10°
de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient les
admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.
[Illustration: Cette plaine ne serait qu'un immense ossuaire. (Page
95.)]
Plus au nord et séparée de la Mer des Nuées par de hautes chaînes,
s'étendait la mer des Pluies, -Mare Imbrium-, ayant son point central
par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale;
elle était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de
cent quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la Mer des Humeurs,
-Mare Humorum-, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents
lieues carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40°
de longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
littoral de cet hémisphère: le Golfe Torride, le Golfe de la Rosée et
le Golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
de montagnes.
[Illustration: Quels bœufs gigantesques. (Page 100.)]
L'hémisphère «féminin,» naturellement plus capricieux, se distinguait
par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le nord,
la Mer du Froid, -Mare Frigoris-, par 55° de latitude nord et 0° de
longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la Mer de la
Sérénité, -Mare Serenitatis-, par 25° de latitude nord et 20° de
longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
lieues carrées; la Mer des Crises, -Mare Crisium-, bien délimitée,
très-ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de
latitude nord et 25 de longitude ouest, apparaissait la Mer de la
Tranquillité, -Mare Tranquillitatis-, occupant cent vingt et un mille
cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
Mer du Nectar, -Mare Nectaris-, étendue de vingt-huit mille huit cents
lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et à
l'est avec la Mer de la Fécondité, -Mare Fecunditatis-, la plus vaste
de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents lieues
carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest. Enfin,
tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se distinguaient
encore, la Mer de Humboldt, -Mare Humboldtianum-, d'une superficie
de six mille cinq cents lieues carrées, et la Mer Australe, -Mare
Australe-, sur une superficie de vingt-six milles.
Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le méridien
zéro, s'ouvrait le Golfe du Centre, -Sinus Medii-, sorte de trait
d'union entre les deux hémisphères.
Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent ces
diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet hémisphère
était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent soixante
lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille six cents
lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les cirques, les
îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie solide de la
Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour les mers, les
lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la partie liquide. Ce
qui, d'ailleurs était parfaitement indifférent au digne Michel.
Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà compté
plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface boursouflée,
crevassée, une véritable écumoire, digne de la qualification
peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green cheese,»
c'est-à-dire «fromage vert.»
Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.
«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
traitent la belle Diane, la blonde Phœbé, l'aimable Isis, la charmante
Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de Jupiter, la jeune
sœur du radieux Apollon!»
CHAPITRE XII
DÉTAILS OROGRAPHIQUES
La direction suivie par le projectile, on la déjà fait observer,
l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les voyageurs
étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper, si leur
trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.
Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à quatorze
cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du rayon
lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers
le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de
l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette
latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane
et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
conditions.
En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le
télescope des Montagnes-Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance
optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux
yeux, percevait-il déjà certains détails presque insaisissables aux
observateurs de la Terre.
«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où
nous allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à
nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous
sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'observatoire de
Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.»
Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il
reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances
variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.
En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième
parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré de
longitude est.
Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du
renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en
est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle
qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à droite,
contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres. Voici la
raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans l'hémisphère
boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans le sud par
rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos au nord,
position inverse de celles qu'ils occupent quand ils considèrent une
carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord, l'est se trouve à
leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des observateurs situés dans
l'hémisphère austral, en Patagonie, par exemple, l'ouest de la Lune
serait parfaitement à leur gauche et l'est à leur droite, puisque le
midi est derrière eux.
Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
président Barbicane.
Aidés de la -Mappa selenographica- de Beer et Moedler, les voyageurs
pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans le
champ de leur lunette.
«Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.
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