honnête n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son attitude. Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client. Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve?... S'il venait se mêler à ces groupes d'invités?... La vingt-quatrième heure du vingt-cinquième jour de juin,--l'heure extrême,--n'avait pas sonné encore! La main du Taï-ping n'était pas désarmée! Si, au dernier moment?... Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible. Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent aucune figure suspecte. Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et prenait place dans un palanquin fermé. Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout fiancé a droit de revêtir,--par honneur pour cette institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en grande estime,--Lé-ou s'était conformée aux règlements de la haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore, lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt ouvrir. Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants s'arrêtassent pour le voir passer. Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait l'étiquette, devaient être ceux de son époux. Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à l'hôtel du «Bonheur Céleste.» Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte. Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour, en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après l'autre. L'union serait consacrée. Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine. [Illustration: D'énormes cerfs-volants lumineux. (Page 128.)] Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel, un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage. Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste. Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or. [Illustration: «Interdiction! Interdiction!» (Page 130.)] Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait après quelques instants. Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où le cortège s'était arrêté. Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme entrât dans l'hôtel. Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se rapprochant. «Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo. Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment accélérait les battements de son cœur. Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos. Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots, auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'Impératrice douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris. C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un geste de colère! Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi, interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales, interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de procéder à la célébration des mariages! Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de son fiancé, faisait contre fortune bon cœur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo: «Attendons,» lui dit-elle d'une voix qui s'efforçait de cacher sa vive émotion. Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de condoléance. C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux décret d'interdiction! Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître! Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!... Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant. Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle contenait: «Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cessé de vivre! «Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout. «Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il aura la main et le cœur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!... «Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu! «WANG!» CHAPITRE XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE. Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave mille fois qu'elle ne l'avait jamais été! Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève! Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante mille dollars! «Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un premier mouvement de colère. Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang. «Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin comme extrême date? --Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans être limité par le temps! --Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai. --Pourquoi?... --Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la police et ne lui échappe pas!» L'argument était sans réplique. «Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen! --Juste, dit Craig. --Vrai! ajouta Fry. --Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï-ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!» En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire. «Je pars! dit-il! Je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra. --Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la -Centenaire- sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous quitterons pas!» Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle, que cela ne fut pas difficile. En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la Chine, au delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché-Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer tranquillement sur ces territoires situés au delà des frontières chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le métier d'écumeur de grands chemins! Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était pas pour inquiéter sa conscience! Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre sans plus tarder. Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer. Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux. Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre, s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre? Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa mort vaudrait une fortune, il n'en pourrait supporter la perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes. Kin-Fo et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le décret d'interdiction eût été levé. «Chère petite sœur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter, maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours! S'il était fait, quelle situation pour vous! --S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais! --Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...» Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir. Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malechance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure. Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses. S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce parcours de cent soixante lis[13], il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient. [13] Quarante lieues. Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tchéou. En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho. Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose à faire. Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs, et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les risques. Or, une catastrophe pouvait arriver. Il fallait tout prévoir, et, en effet, tout fut prévu. Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le -Peï-tang-, et descendaient le cours du Peï-ho. Les sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque parallèlement à lui. Le -Peï-tang- descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au delà de Tong-Tchéou fut bientôt dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque. A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des vergers et des haies vives. Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir. Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires, dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin. Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez. Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du -Peï-tang-! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus! Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au cœur. Il pâlissait à mesure que le -Peï-tang- se rapprochait du golfe de Pé-Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat. Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus fréquents! «Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig. [Illustration: A cette hauteur, le Peï-ho... (Page 135.)] --Jamais! --Cela ne va pas? lui demanda Fry. --Non! --Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig. --La tête?... --Et à ne pas ouvrir la bouche... ajouta Fry. --La bouche?...» Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu ridicule, du mal de mer. [Illustration: Ces volatiles plongeaient... (Page 138.)] Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous un léger ressac. Au delà s'étendaient de vastes champs de sorgho, de maïs, de blé, de millet. Ainsi que dans toute la Chine,--une mère de famille qui a tant de millions d'enfants à nourrir,--il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui fût négligée. Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un anneau qui leur étranglait à demi le cou. Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes. Si la grande route, au long du fleuve, se montrait maintenant déserte, le mouvement maritime du Peï-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe très concave de l'avant à l'arrière, manœuvrées par un double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme; jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, que remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois, véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout entière! Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons» de sel, recueilli dans les salines avoisinantes. Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho, triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussière et tout cendre». Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le -Peï-tang- arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve. En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-française, en 1860. Là s'était faite la glorieuse attaque du général Collineau, le 24 août de la même année; là, les canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de concession française; là, se voit encore le monument funéraire sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans ces combats mémorables. Le -Peï-tang- ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin. Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après, ils étaient à bord de la -Sam-Yep-. CHAPITRE XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE. Huit jours auparavant, un navire américain était venu mouiller au port de Takou. Frété par la sixième compagnie chino-californienne, il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San-Francisco. C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale. Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord. Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning. C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette époque de l'année. La -Sam-Yep- était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux. Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près, paraît-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous, système très préconisé en Chine, dont l'effet paraît assez contestable. Quoiqu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine américain, apporter à San-Francisco une cargaison de thé et de porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents. [Illustration: PÊCHE AU CORMORAN (page 138.)] La -Sam-Yep-, de construction moderne, presque droite de l'avant à l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus, calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche, qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre, fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier, d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se manœuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour les besoins du petit cabotage. Certes, personne, à voir la -Sam-Yep-, n'eût deviné que ses affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme corbillard. En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros œil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois. Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates! Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la -Sam-Yep-,--un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits! Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix. Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque, suffisaient aux manœuvres très simples de la voilure. La boussole, dit-on, a été inventée en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la -Sam-Yep-, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe. Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, était la démonstration vivante de cet insoluble problème du mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes, et manœuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante taëls[14] pour une traversée de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, emboîtés dans la cale! [14] 1200 francs environ. Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant. Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-même. Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise. Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer! Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage! Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée! Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à Shang-Haï et une visite aux bureaux de la -Centenaire-, qui n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût la longanimité du gouvernement à son égard. Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans ses projets d'avenir! Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun? Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son cœur était stupide! -Ai ai ya!- ses idées stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! -Ai ai ya!- Quel vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze! Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie et les entrailles! -Ai ai ya!- Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la -Sam-Yep- longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé. Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas à vingt milles au delà. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de mer. Craig et Fry observèrent que les bateaux-pêcheurs, même ceux dont la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés d'un ou deux petits canons. A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux pirates! --Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria Craig, non sans quelque surprise. --Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine!» Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses dents éclatantes. «Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry. [Illustration: «Sont-elles chargées?» demanda Craig. (Page 144.)] --N'ai-je pas mes deux caronades deux gaillardes, qui parlent haut, quand on les approche de trop près! --Sont-elles chargées? demanda Craig. --Ordinairement. --Et maintenant?... --Non. --Pourquoi? demanda Fry. --Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le capitaine Yin. [Illustration: Le capitaine ne riait plus. (Page 148.)] --Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la réponse. --A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!... --Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'être attaquée? --Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules. --Mais oui, dit Fry. --Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord! --Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières pour ne point désirer leur visite! --Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à notre jonque! --Et pourquoi? --Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.» Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise déployait à mi-mât de la jonque. «Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils! --Ils peuvent croire que vous naviguez sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier... --S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus!» Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux «braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoiqu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et espérer que la traversée s'accomplirait heureusement. D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de vin, jetée par-dessus le bord, avaient complété ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque -Sam-Yep-, sous le commandement du digne capitaine Yin? On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se préparait quelque «coup de chien». Vers huit heures du soir, la -Sam-Yep-, tout dessus, se disposait à doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est. Au delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning. Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun. Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même où la -Centenaire- n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph. Et alors: «All... dit Fry. --Right!» ajouta Craig. Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest. Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction de l'air présageait un typhon[15] peu éloigné, dont le mouvement allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse, hors du centre d'attraction de la tempête tournante. [15] Les tempêtes tournantes s'appellent «tornados» sur la côte O. de l'Afrique, et «typhon» dans les mers de Chine. Leur nom scientifique est «cyclones». Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de toute éventualité? Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manœuvra comme l'aurait pu faire un capitaine européen. Ce typhon n'était qu'un petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent kilomètres à l'heure. Il poussa donc la -Sam-Yep- vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se fût immanquablement perdue en peu de temps. A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage, manœuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme une mauve. Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la série d'émotions que lui réservait la malechance, acharnée contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il n'était plus de ces heureux-là! Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à se préoccuper des intérêts de la -Centenaire-. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin, minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà ce que pensaient Fry-Craig! Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition, ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre! -Ai ai ya!- Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! -Ai ai ya!- Et l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer! Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur son pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouettées par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre. Cependant, un heureux hasard fit que la -Sam-Yep- atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique, qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté. Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à s'apaiser autour de ce petit lac central. Mais, lorsque le jour vint, la -Sam-Yep- eût vainement cherché quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue. Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts. CHAPITRE XVIII OU CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA «SAM-YEP». «Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril fut passé. --Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la figure était redevenue joviale. --Dans le golfe de Pé-Tché-Li? --Peut-être. --Ou dans le golfe de Léao-Tong? --Cela est possible. --Mais où aborderons-nous? --Où le vent nous poussera! --Et quand? --Il m'est impossible de le dire. --Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à la mode dans l'Empire du Milieu. --Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!» Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles. «Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo. --Ni à pleurer,» répliqua le capitaine. La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la -Sam-Yep-. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées, échappant presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le jouet de l'ouragan. Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialité. Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la -Sam-Yep- ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de distance, voilà tout. Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manœuvre eût été possible en ce moment. Elle ne l'était pas. En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation. «Très-bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la terre!» Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda-t-il. --Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? répondit le capitaine. --Des heures ou des jours? --Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur. --Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines! --Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à la remorque! --Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord! --Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils? --Donnez! --Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le pont. --Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exaspérait autant que le calme de la mer. --Le second, répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.» Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'équipage étendus sur le pont. Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la parole à Fry-Craig. Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient, sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, mais 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000