procès si obscurs, que la fortune entière avait coulé dans le désastre! et la mère, une Bourguignonne, cédant à sa rancune contre les Provençaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait d'être aussi la cause, s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée de gloire littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d'une boulangère de Plassans, poussé par celle-ci, très âpre, très ambitieuse, il était venu rejoindre ses amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École comme élève architecte, vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses parents plaçaient sur lui, avec une obstination de juifs qui escomptaient l'avenir à trois dents pour cent. «Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode, ta pose! elle me casse le poignet... Est-ce qu'on peut bouger, hein?» Claude le laissa s'étirer, sans répondre. Il attaquait le veston de velours, à larges coups de brosse. Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire énorme, égayé par un brusque souvenir. «Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour où Pouillaud alluma les chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de Lalubie, avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour prendre ses livres, et qu'il aperçut cette chapelle ardente!... Cinq cents vers à toute la classe!» Sandoz, gagné par cet accès de gaieté, s'était renversé sur le divan. Il reprit la pose, en disant «Ah! l'animal de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le mercier, la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!» Les souvenirs étaient lâchés. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un fouetté et peignant avec une fièvre croissante, l'autre tourné toujours vers le mur, parlant du dos, les épaules secouées de passion. Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi qui s'étendait jusqu'aux remparts, les deux cours plantées d'énormes platanes, le bassin vaseux, vert de mousse, où ils avaient appris à nager, et les classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le réfectoire empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie, peuplées de soeurs délicates, des religieuses en robe noire, si douces sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque soeur Angèle, celle dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands, avait disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhétorique, qui, par amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le personnel entier défila, une chevauchée lamentable, grotesque et terrible, des profils de méchanceté et de souffrance: le proviseur qui se ruinait en réception pour marier ses filles, deux grandes belles filles élégantes, que des dessins et des inscriptions abominables insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux s'embusquait derrière les portes, pareil à une couleuvrine, décelant au loin sa présence; la kyrielle des professeurs, chacun éclaboussé de l'injure d'un surnom, le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri, la Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa tête, Tu-m'as-trompé-Adèle, le maître de physique, un cocu légendaire, auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres encore, Spontini, le pion féroce, avec son couteau corse qu'il montrait rouillé du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant, qu'il laissait fumer en promenade; jusqu'à un marmiton de la cuisine et à la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnommés Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les épluchures. Ensuite arrivaient les farces, les soudaines évocations des bonnes blagues, dont on se tordait après des années. Oh! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre garçon qui apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe! Et le soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle, près de la veilleuse, pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son épouvante, sa sueur froide, en dégringolant du choeur noyé de ténèbres. Et le jour où Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle idée de griller des hannetons, pour voir si c'était bon à manger, comme on le disait! Une puanteur si âcre, une fumée si épaisse s'était échappée du pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant à un incendie. Et la maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres jetées dans les vitres, où le grand chic était d'obtenir, avec les cassures, des cartes de géographie connues; les leçons de grec écrites à l'avance, en gros caractères, sur le tableau noir, et lues couramment par tous les cancres, sans que le professeur s'en aperçût; les bancs de la cour sciés, puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute, en long cortège, avec des chants funèbres. Ah! oui, fameuse, celle-ci! Dubuche, qui faisait le clergé, s'était fichu au fond du bassin, en voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bénitier. Et la plus drôle, la meilleure, la nuit où Pouillaud avait attaché tous les pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits, puis au matin, un matin de grandes vacances, s'était mis à tirer en fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier, avec cette effroyable queue de faïence, qui bondissait et volait en éclats derrière lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarité, criant; «Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a écrit? qu'est-ce qu'il fabrique maintenant, Pouillaud? --Mais rien du tout, mon vieux! répondit Sandoz, en se remontant sur les coussins. Sa lettre est d'un bête!... Il finit son droit, il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. Et si tu voyais le ton qu'il a déjà, toute la gourme imbécile d'un bourgeois qui se range!» Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta: «Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons été protégés.» Alors, d'autres souvenirs leur vinrent, ceux dont les coeurs battaient à grands coups, les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient vécues là-bas, hors du collège. Tout petits, dès leur sixième les trois inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. Ils profitaient des moindres congés, ils s'en allaient à des lieues, s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher, sur l'aire pavée, encore brûlante, où la paille du blé battu leur faisait une couche molle, dans quelque cabanon désert, dont ils couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'étaient des fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre nature, une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres, les eaux, les monts, pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres. Dubuche, qui était pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair endormie du bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient pas, allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin, en jetant des cailloux dans leurs persiennes. L'été surtout, ils rêvaient de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses de Plassans. Ils avaient douze ans à peine, qu'ils savaient nager et c'était une rage de barboter au fond des trous, où l'eau s'amassait, de passer là des journées entières, tout nus, à se sécher sur le sable brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la rivière, sur le dos, sur le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfonçant jusqu'aux oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins échappés, lorsque jeunes hommes déjà, ils rentraient à la ville, par les ardeurs troublantes des soirées de juillet. Plus tard, la chasse les avait envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides; avec une chauve souris imprudente, abattue à l'entrée du faubourg, en déchargeant les fusils. Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche! ils revoyaient les routes blanches, à l'infini, couvertes d'une couche de poussière, comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers, puis ils coupaient à travers champs, dans des terres rouges, chargées de fer, où ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au grêle feuillage; et, à chaque retour, une délicieuse hébétude de fatigue, la forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois, le ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui les berçait comme du fond d'un rêve. Déjà, Claude, entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules, emportait un album où il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait toujours dans sa poche le livre d'un poète. C'était une frénésie romantique, des strophes ailées alternant avec les gravelures de garnison, des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui brûlait; et, quand ils avaient découvert une source, quatre saules tachant de gris la terre éclatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux étoiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par coeur, la voix enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour les ingénues et les reines. Ces jours-là, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette province reculée, au milieu de la bêtise somnolente des petites villes, ils avaient ainsi, dès quatorze ans, vécu isolés, enthousiastes, ravagés d'une fièvre de littérature et d'art. Le décor énorme d'Hugo, les imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des antithèses, les avaient d'abord ravis en pleine épopée, gesticulant, allant voir le soleil se coucher derrière des ruines, regardant passer la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. Puis, Musset était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils écoutaient en lui battre leur propre coeur, un monde s'ouvrait plus humain, qui les conquérait par la pitié, par l'éternel cri de misère qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste, ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s'engouffraient l'excellent et le pire, si avides d'admirer, que souvent des oeuvres exécrables les jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'oeuvre. Et, comme Sandoz le disait à présent, c'était l'amour des grandes marches, c'était cette fringale de lecture, qui les avaient protégés de l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un café, ils professaient l'horreur des rues, posaient même pour y dépérir comme des aigles mis en cage, lorsque déjà des camarades à eux traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre, en jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège, l'habitude du cercle, le journal épelé jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans cesse recommencée, la même promenade à la même heure sur la même avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles les indignait, les jetait à des protestations, escaladant les collines voisines pour y découvrir des solitudes ignorées, déclamant des vers sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cités. Ils projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus, qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils avaient des timidités, des maladresses, qu'ils érigeaient en une austérité de gandins supérieurs. Claude, pendant deux ans, s'était consumé d'amour pour une apprentie chapelière, que chaque soir il accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser la parole. Sandoz nourrissait des rêves, des dames rencontrées en voyage, des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres, au crépuscule. Leur seule aventure galante les égayait encore, tant elle leur semblait sotte; des sérénades données à deux petites demoiselles, du temps où ils faisaient partie de la musique du collège; des nuits passées sous une fenêtre, à jouer de la clarinette et du cornet à pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier, jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux tous les pots à eau de la famille. Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses, faites là-bas par le peintre, dans un récent voyage. C'était comme s'ils avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur la campagne rousse. Là, une plaine s'étendait, avec le moutonnement des petits oliviers grisâtres, jusqu'aux dentelures roses des collines lointaines. Ici, entre des coteaux brûlés, couleur de rouille, l'eau tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont, enfariné de poussière, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante, au milieu de ses écroulements de roches foudroyées, un immense chaos, un désert farouche, roulant à l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserré, si ombreux, d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés; le bois des Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur résine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de mosquée, au centre de ses vastes terres, pareilles à des mares de sang; d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui tournaient, des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons à la peau cuite des cailloux, des langues de sable altérées et achevant de boire goutte à goutte la rivière, des trous de taupe, des sentiers de chèvre, des sommets dans l'azur. «Tiens! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude, où est-ce donc, ça?» Claude, indigné, brandit sa palette. «Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les os. Tu sais bien, le jour où nous avons grimpé avec Dubuche, du fond de Jaumegarde. C'était lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les côtelettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi.» Sandoz, maintenant, se rappelait. «Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des baguettes de romarin, et comme mes baguettes brûlaient, tu m'exaspérais à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon.» Un fou rire les secouait encore. Le peintre se renaît à son tableau, et il conclut gravement: «Fichu tout ça, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus à flâner.» C'était vrai, depuis que les trois inséparables avaient réalisé leur rêve de se retrouver ensemble à Paris, pour le conquérir, l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient à pied, certains dimanches, par la barrière de Fontainebleau, allaient battre les taillis de Verrières, poussaient jusqu'à Bièvre, traversaient les bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle. Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes, ils n'en quittaient plus guère le pavé, tout entiers à leur bataille. Du lundi au samedi, Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement, dans un coin sombre du bureau des naissances, cloué là par l'unique pensée de sa mère, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal. De son côté, Dubuche, pressé de payer à ses parents les intérêts des sommes placées sur sa tête, cherchait de basses besognes chez des architectes, en dehors de ses travaux de l'École. Claude, lui, avait sa liberté, grâce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches! Heureusement, il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix et douze francs par le père Malgras, un marchand rusé; et, du reste, il aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce, à la fabrication des portraits bourgeois, des saintetés de pacotille, des stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour, il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier très vaste; puis, il était venu au quai de Bourbon, par économie. Il y vivait en sauvage, d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas la peinture, brouillé avec sa famille qui le dégoûtait, ayant rompu avec sa tante, charcutière aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien, gardant seulement au coeur la plaie secrète de la déchéance de sa mère, que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau. Brusquement, il cria à Sandoz: «Hé! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir!» Mais Sandoz déclara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canapé, pour se dérouiller les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose. Claude se montrait débonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait peu à peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serrées, rageant à froid, dès qu'il sentait la nature lui échapper. Aussi, à peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot intarissable, sans perdre un coup de pinceau. «Hein? mon vieux, ça marche? Tu as une crâne tournure, là-dedans... Ah! les crétins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sûr: et, lorsque je me reçois un tableau, vois-tu, c'est plus sérieux que s'il avait passé devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles, mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l'ai gratté, décidément: ça ne venait pas, je m'étais fichu là dans une sacrée machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines à les flanquer tous par terre d'étonnement!» Il eut un grand geste, comme pour balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier maître, le père Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un quart de siècle, dans une salle du Musée, enseignait les belles hachures aux gamins de Plassans. D'ailleurs, à Paris, Berthou, le célèbre peintre de Néron au cirque, dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas répété, à vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imbéciles tâtonnements, d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait de la sienne! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre, il se serait, disait-il, coupé le poignet, plutôt que d'y retourner gâter son oeil à une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du monde où l'on vit. Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait dans le ventre? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne femme devant soi, puis à la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une botte de carottes, oui, une botte de carottes! étudiée directement, peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne valait pas les éternelles tartines de l'École, cette peinture au jus de chique, honteusement cuisinée d'après les recettes? Le jour venait où une seule carotte originale serait grosse d'une révolution. C'était pourquoi, maintenant, il se contentait d'aller peindre, à l'atelier Boutin, un atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette. Quand il avait donné ses vingt francs au massier, il trouvait là du nu, des hommes, des femmes, à en faire une débauche, dans son coin; et il s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec la nature, fou de travail, à côté des beaux fils qui l'accusaient de paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs études, parce qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'oeil d'un maître. «Écoute ça, mon vieux, quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons.» Du bout de sa brosse, il indiquait une académie peinte, pendue au mur, près de la porte. Elle était superbe, enlevée avec une largeur de maître; et, à côté, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette, exquis de vérité délicate, un ventre de femme surtout, une chair de satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses rares heures de contentement, il avait la fierté de ces quelques études, les seules dont il fût satisfait, celles qui annonçaient un grand peintre, doué admirablement, entravé par des impuissances soudaines et inexpliquées. Il poursuivit avec violence, sabrant à grands coups le veston de velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait personne;«Tous des barbouilleurs d'images à deux sous, des réputations volées, des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique! Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le père Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Après ça, entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fière allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés: sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n'était que de la fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour incendier l'École... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus vraiment peintre du siècle, et d'un métier absolument classique, ce que pas un de ces crétins n'a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n'était guère que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de nos musées... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant, oh! maintenant...» Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba une minute dans la sensation de son oeuvre, puis repartit;«Maintenant, il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique de Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels qu'ils se comportent dans de la vraie lumière, enfin je ne puis pas dire, moi! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui doivent faire et regarder.» Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait, n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston de velours, frémissant. Sandoz l'avait écouté, sans lâcher là pose. Et, le dos tourné, comme s'il eût parlé au mur, dans un rêve; il dit alors à son tour «Non, non, on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en songeant;«Il se trompe ou il me trompe.» Leurs idées m'exaspèrent, il me semble que la vérité est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on donnait son existence entière à une oeuvre, où l'on tâcherait de mettre les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient; enfin, le grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il fonctionne... Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voilà! que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que je patauge... Ah! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à la tête de la foule!» Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait publié son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapportées de Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules le révolté, le passionné de vérité et de puissance. Et, depuis, il tâtonnait, il s'interrogeait dans le tourment des idées, confuses encore, qui battaient son crâne. D'abord, épris des besognes géantes, il avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases: la création, rétablie d'après la science; l'histoire de l'humanité, arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres; l'avenir, les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde, par le travail sans fin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les hypothèses trop hasardées de cette troisième phase; et il cherchait un cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste ambition. «Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, après un long intervalle. Avec des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles, les mairies, tout ce qu'on bâtira, quand les architectes ne seront plus des crétins! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les métiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein jour; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes!... On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le Louvre!» Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait là une telle envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-mêmes souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil, ragaillardis, comme entretenus en souplesse et en force. Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adossé, s'abandonnant. Alors, Sandoz, basé par la pose, quitta le divan et alla se mettre près de lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets. Le monsieur en veston de velours était ébauché entièrement; la main, plus poussée que le reste, faisait dans l'herbe une note très intéressante, d'une jolie fraîcheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes luttant au soleil, semblaient s'être éloignées, dans le frisson lumineux de la clairière; tandis que la grande figure, la femme nue et couchée, à peine indiquée encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe, une Ève désirée naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans regard, les paupières closes. «Décidément, comment appelles-tu ça? demanda Sandoz. --'Plein air'», répondit Claude d'une voix brève. Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui, malgré lui, était parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture. «'Plein air', ça ne dit rien. --Ça n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans une forêt, au soleil. Est-ce que ça ne suffit pas? Va, il y en a assez pour faire un chef-d'oeuvre.» Il renversa la tête, il ajouta entre ses dents;«Nom d'un chien, c'est encore noir! J'ai ce sacré Delacroix dans l'oeil. Et ça, tiens! cette main-là, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive.» Sandoz haussa désespérément les épaules: lui aussi se lamentait d'être né au confluent d'Hugo et de Balzac. Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une bonne séance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches pareils, le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois, il y en avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'habitude il tuait ses modèles, ne les lâchant qu'évanouis, morts de fatigue. Lui-même attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide. Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, il le mâchait à peine, revenu devant son tableau, repris par son idée, au point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait. «Cinq heures, dit Sandoz qui s'étirait, les bras en l'air. Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.» On frappait, et Dubuche entra. C'était un gros garçon brun, au visage correct et bouffi, le cheveux ras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main, il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout son être se révoltait, visiblement. «Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait. --Si, si, oh! très bien peint... Seulement... --Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne? --Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces réponses, Dubuche répétait tranquillement: «Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui, c'est cochon: --Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça, on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il affecta, une allure très révolutionnaire. «Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.» Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper. «Viens-tu? répéta son ami. --Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça, et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de l'exaspérer davantage: «Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de ce document pris sur nature. «Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude, saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure. «Hein! qui est-ce? répétait l'architecte. --Oh! personne, un modèle. --Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie, jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite. Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32, et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez fraîches, mais trop maigres. «Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours, quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis souriant. Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah! le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée? Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert? De plus en plus gêné, le peintre s'agitait. «Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!... En voilà assez, vous me faites de la peine.» Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue, la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge, indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes. «Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos, les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière, l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué, malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique. Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe, il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe. Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes, très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement. «Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet. Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces besognes, trouver le temps de gagner son pain... Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à l'aide de ses deux pieds. «Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh! non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat, incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en ai-je de l'argent à lui rendre!». Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre, il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte. «Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous, Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art. «Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille dans une famille, où l'on danse. --Est-ce que tu espères y carotter une dot?... --Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud. Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal tourné! --Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait même ne pas les entendre. «Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute, jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même pas à la mettre à son plan. Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il répondit d'un seul mot, la voix tonnante: «Non!». Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir. «Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme, enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de rogomme: «Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement d'exaspération. Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse. «En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait. Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent, trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs superbement. Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il dit négligemment: «Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi... C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout. J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital... N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche, je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh! pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie: «Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des tressaillements nerveux. Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs. --Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou de plus!». D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent. Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où elles sonnèrent parmi les assiettes. «Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose, parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote verte. Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le revers? Aucune bosse ne l'indiquait. Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme: «Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?». À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya, lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot, une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil? «J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau, il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant: --«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et ses brosses. Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme liés à son corps par une force supérieure. Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe. Alors, il bégaya: «Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des couleurs. «Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle. Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta: «Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales, farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore, de créer quand même. Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une chair de rêve évaporée et morte. Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante. III Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne plus toucher un pinceau. Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède: s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre. Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait réunion. Mais que faire jusqu'au soir? L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita, car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au sixième étage d'une grande maison froide. Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance incroyable. Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir un compagnon de misère. Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse, on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux. Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs. Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes. Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres, sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles. Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions, de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle place: «Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.» Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle; au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier, soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard, forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit, on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure, comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine, au milieu de la fumée des pipes. Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire; pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!... Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte! à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures. Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient contre lui, maintenant; et il bégaya: «Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer... Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait, manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves, retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture, et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier, s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le flot des autres vociférait et poussait par-derrière. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000