«Claude! Claude! que fais-tu?» Il s'était retourné, d'une pâleur de
linge, les yeux fous.
«Je regarde.» Mais elle feutra la fenêtre de ses mains tremblantes, et
elle en garda une telle angoisse, qu'elle ne dormait plus la nuit.
XI
Dés le lendemain, Claude s'était remis au travail, et les jours
s'écoulèrent, l'été se passa, dans une tranquillité lourde. Il avait
trouvé une besogne, des petits tableaux de fleurs pour l'Angleterre,
dont l'argent suffisait au pain quotidien. Toutes ses heures disponibles
étaient de nouveau consacrées à sa grande toile: il n'y montrait plus
les mêmes éclats de colère, il semblait se résigner à ce labeur éternel,
l'air calme, d'une application entêtée et sans espoir. Mais ses yeux
restaient fous, on y voyait comme une mort de la lumière, quand ils se
fixaient sur l'oeuvre manquée de sa vie.
Vers cette époque, Sandoz, lui aussi, eut un grand chagrin. Sa mère
mourut, toute son existence fut bouleversée, cette existence à trois, si
intime, où ne pénétraient que quelques amis, il avait pris en haine le
pavillon de la rue Nollet. D'ailleurs, un brusque succès s'était
déclaré, dans la vente jusque-là pénible de ses livres; et le ménage,
comblé de cette richesse; venait de louer rue de Londres un vaste
appartement, dont l'installation l'occupa pendant des mois. Son deuil
avait encore rapproché Sandoz de Claude, dans un dégoût commun des
choses. Après le coup terrible du Salon, il s'était inquiété de son
vieux camarade, devinant en lui une cassure irréparable, quelque plaie
où la vie coulait, invisible. Puis, à le voir si froid, si sage, il
avait fini par se rassurer un peu.
Souvent, Sandoz montait rue Tourlaque, et quand il lui arrivait de n'y
rencontrer que Christine, il la questionnait, comprenant qu'elle aussi
vivait dans l'effroi d'un malheur, dont elle ne parlait jamais. Elle
avait la face tourmentée, les tressaillements nerveux d'une mère qui
veille sur son enfant et qui tremble de voir la mort entrer, au moindre
bruit.
Un matin de juillet, il lui demanda: «Eh bien, vous êtes contente? Claude
est tranquille, il travaille bien» Elle jeta vers le tableau son regard
accoutumé, un regard oblique de terreur et de haine. «Oui, oui, il
travaille... Il veut tout finir, avant de se remettre à la femme...»
Et, sans avouer la crainte qui l'obsédait, elle ajouta plus bas:
«Mais ses yeux, avez-vous remarqué ses yeux?... Il a toujours ses
mauvais yeux. Moi, je sais bien qu'il ment, avec son air de ne pas se
fâcher... Je vous en prie, venez le prendre, emmenez-le pour le
distraire. Il n'a plus que vous, aidez-moi, aidez-moi!» Dés lors, Sandoz
inventa des motifs de promenade, arriva dès le matin chez Claude et
l'enleva de force au travail. Presque toujours, il fallait l'arracher de
son échelle, où il restait assis, même quand il ne peignait pas. Des
lassitudes l'arrêtaient, une torpeur qui l'engourdissait pendant de
longues minutes, sans qu'il donnât un coup de pinceau. À ces moments de
contemplation muette, son regard revenait avec une ferveur religieuse
sur la figure de femme, à laquelle il ne touchait plus; c'était comme le
désir hésitant d'une volupté mortelle, l'infinie tendresse et l'effroi
sacré d'un amour qu'il se refusait, dans la certitude d'y laisser la
vie. Puis, il se remettait aux autres figures, aux fonds du tableau, la
sachant toujours là pourtant, l'oeil vacillant lorsqu'il la rencontrait,
seulement maître de son vertige, tant qu'il ne retournerait point à sa
chair et qu'elle ne refermerait pas les bras sur lui. Un soir,
Christine, qui était reçue maintenant chez Sandoz, et qui ne manquait
plus un jeudi, dans l'espérance de voir s'y égayer son grand enfant
malade d'artiste, prit à part le maître de la maison, en le suppliant de
tomber le lendemain chez eux. Et, le lendemain, Sandoz ayant justement
des notes à chercher pour un roman, de l'autre côté de la butte
Montmartre, alla violenter Claude, l'emporta, le débaucha jusqu'à la
nuit.
Ce jour-là, comme ils étaient descendus à la porte de Clignancourt, où
se tenait une fête perpétuelle, des chevaux de bois, des tirs, des
guinguettes, ils eurent la stupeur de se trouver brusquement en face de
Chaîne, trônant au milieu d'une vaste et riche baraque. C'était une
sorte de chapelle très ornée: quatre jeux de tournevire s'y alignaient,
des ronds chargés de porcelaines, de verreries, de bibelots dont le
vernis et les dorures luisaient dans un éclair, avec des tintements
d'harmonica, quand la main d'un joueur lançait le plateau, qui grinçait
contre la plume; même un lapin vivant, le gros lot, noué de faveurs
roses, valsait, tournait sans fin, ivre d'épouvante. Et ces richesses
s'encadraient dans des tentures rouges, des lambrequins, des rideaux,
entre lesquels, au fond de la boutique, comme au saint des saints d'un
tabernacle, on voyait pendus trois tableaux, les trois chefs-d'oeuvre de
Chaîne, qui le suivaient de foire en foire, d'un bout à l'autre de
Paris; la Femme adultère au centre, la copie du Mantegna à gauche, le
poêle de Mahoudeau à droite. Le soir, quand les lampes à pétrole
flambaient, que les tournevires ronflaient et rayonnaient comme des
astres, rien n'était plus beau que ces peintures, dans la pourpre
saignante des étoffés; et le peuple béant s'attroupait.
Une pareille vue arracha une exclamation à Claude.
«Ah! mon Dieu!... Mais elles sont très bien, ces toiles! elles étaient
faites pour ça.» Le Mantegna surtout, d'une sécheresse si naïve, avait
l'air d'une image d'Épinal décolorée, clouée là pour le plaisir des gens
simples; tandis que le poêle minutieux et de guingois, en pendant avec
le Christ de pain d'épice, prenait une gaieté inattendue.
Mais Chaîne, qui venait d'apercevoir les deux amis, leur tendit la main,
comme s'il les avait quittés la veille.
Il était calme, sans orgueil ni honte de sa boutique, et il n'avait pas
vieilli, toujours en cuir, le nez complètement disparu entre les deux
joues, la bouche empâtée de silence, enfoncée dans la barbe.
«Hein? on se retrouve! dit gaiement Sandoz. Vous savez qu'ils font
rudement de l'effet, vos tableaux.
--Ce farceur! ajouta Claude, il a son petit Salon à lui tout seul. C'est
très malin, ça!» La face de Chaîne resplendit, et il lâcha son mot:
«Bien sûr!» Puis, dans le réveil de son orgueil d'artiste, lui dont on
ne tirait guère que des grognements, il prononça toute une phrase;«Ah!
bien sûr que si j'avais eu de l'argent comme vous, je serais arrivé
comme vous, tout de même.» C'était sa conviction. Jamais il n'avait mis
son talent en doute, il lâchait simplement la partie, parce qu'elle ne
nourrissait pas son homme. Au Louvre, devant les chefs-d'oeuvre, il
était uniquement persuadé qu'il fallait du temps.
«Allez, reprit Claude redevenu sombre, n'ayez point de regrets, vous
seul avez réussi... Ça marche, n'est-ce pas? le commerce.» Mais Chaîne
mâchonna des paroles amères. Non, non, rien ne marchait, pas même les
tournevires. Le peuple ne jouait plus, tout l'argent filait chez les
marchands de vin.
On avait beau acheter des rebuts et donner le coup de paume sur la
table, pour que la plume ne s'arrêtât pas aux gros lots: c'était à peine
s'il y avait désormais de l'eau à boire. Puis, comme du monde s'était
approché, il s'interrompit, il cria d'une grosse voix que les deux
autres ne lui connaissaient point, et qui les stupéfia:
--«Voyez, voyez le jeu!... À tous les coups l'on gagne!» Un ouvrier, qui
avait dans ses bras une petite fille souffreteuse, aux grands yeux
avides, lui fit jouer deux coups. Les plateaux grinçaient, les bibelots
dansaient dans un éblouissement, le lapin en vie tournait, tournait, les
oreilles rabattues, si rapide, qu'il s'effaçait et n'était plus qu'un
cercle blanchâtre. Il y eut une forte émotion, la fillette avait failli
le gagner. Alors, après avoir serré la main de Chaîne encore tremblant,
les deux amis s'éloignèrent.
«Il est heureux, dit Claude au bout d'une cinquantaine de pas, faits en
silence.
--Lui! s'écria Sandoz, il croit qu'il a raté l'Institut, et il en
meurt!».
À quelque temps de là, vers le milieu d'août, Sandoz imagina la
distraction d'un vrai voyage, toute une partie qui devait leur prendre
une journée entière. Il avait rencontré Dubuche, un Dubuche ravagé,
morne, qui s'était montré plaintif et affectueux, remuant le passé,
invitant ses deux vieux camarades à déjeuner à la Richaudière, où il se
trouvait seul pour quinze jours encore, avec ses deux enfants. Pourquoi
n'irait-on pas le surprendre, puisqu'il semblait si désireux de renouer?
Mais Sandoz répétait en vain qu'il lui avait fait jurer d'amener Claude,
celui-ci refusait obstinément, comme s'il était saisi de peur à l'idée
de revoir Bennecourt, la Seine, les îles, toute cette campagne où des
années heureuses étaient défuntes et ensevelies. Il fallut que Christine
s'en mêlât, et il finit par céder, plein de répugnance. Justement, la
veille du jour convenu, il avait travaillé très tard à son tableau,
repris de fièvre. Aussi, le matin, un dimanche, dévoré de l'envie de
peindre, s'en alla-t-il avec peine, dans une sorte d'arrachement
douloureux. À quoi bon retourner là-bas? C'était mort, ça n'existait
plus. Rien n'existait que Paris, et encore, dans Paris, il n'existait
qu'un horizon, la pointe de la Cité, cette vision qui le hantait
toujours et partout, ce coin unique où il laissait son coeur.
Dans le wagon, Sandoz, en le voyant nerveux, les yeux à la portière,
comme s'il eût quitté pour des années la ville peu à peu décrue et noyée
de vapeurs, s'efforça de l'occuper et lui conta ce qu'il savait de la
situation vraie de Dubuche. D'abord, le père Margaillan, glorieux de son
gendre médaillé, l'avait promené, présenté en tous lieux, à titre
d'associé et de successeur. En voilà un qui allait mener les affaires
rondement, construire moins cher et plus beau, car le gaillard avait
pâli sur les livres! Mais la première idée de Dubuche fut déplorable: il
inventa un four à briques et l'installa en Bourgogne, sur des terrains à
son beau-père, dans des conditions si désastreuses, d'après un plan si
défectueux, que la tentative se solda par une perte sèche de deux cent
mille francs. Il se rabattit alors sur les constructions, où il
prétendait vouloir appliquer des vues personnelles, un ensemble très
mûri, qui renouvellerait l'art de bâtir. C'étaient les anciennes
théories qu'il tenait des camarades révolutionnaires de sa jeunesse,
tout ce qu'il avait promis de réaliser quand il serait libre, mais mal
digéré, appliqué hors de propos, avec la lourdeur du bon élève sans
flamme créatrice: les décorations de terres cuites et de faïences, les
grands dégagements vitrés, surtout l'emploi du fer, les solives de fer,
les escaliers de fer, les combles de fer; et, comme ces matériaux
augmentent les frais, il avait de nouveau abouti à une catastrophe,
d'autant plus qu'il était un administrateur pitoyable et qu'il perdait
la tête depuis sa fortune, épaissi encore par l'argent, gâté,
désorienté, ne retrouvant même pas son application au travail. Cette
fois, le père Margaillan se fâcha, lui qui, depuis trente ans, achetait
les terrains, bâtissait, revendait, en établissant d'un coup d'oeil les
devis des maisons de rapport; tant de mères de construction, à tant le
mètre, devant donner tant d'appartements, à tant de loyer. Qui est-ce
qui lui avait fichu un gaillard qui se trompait sur la chaux, la brique,
la meulière, qui mettait du chêne où le sapin devait suffire, qui ne se
résignait pas à couper un étage, comme un pain bénit, en autant de
petits carrés qu'il le fallait! Non, non, pas de ça! il se révoltait
contre l'art, après avoir eu l'ambition d'en introduire un peu dans sa
routine, pour satisfaire un vieux tournent d'ignorant. Et, dès lors, les
choses allèrent de mal en pis, des querelles terribles éclatèrent entre
le gendre et le beau-père, l'un dédaigneux, se retranchant derrière sa
science, l'autre criant que le dernier des manoeuvres, décidément, en
savait beaucoup plus qu'un architecte. Les millions périclitaient,
Margaillan, un beau jour, jeta Dubuche à la porte de ses bureaux, en lui
défendant d'y remettre les pieds, puisqu'il n'était pas même bon à
conduire un chantier de quatre hommes. Un désastre, une faillite
lamentable, la banqueroute de l'École devant un maçon!...
Claude, qui s'était mis à écouter, demanda:
«Alors, que fait-il, maintenant?
--Je ne sais pas, rien sans doute, répondit Sandoz. Il m'a dit que la
santé de ses enfants l'inquiétait et qu'il les soignait.» Mme
Margaillan, cette femme pâle, en lame de couteau, était morte phtisique;
et c'était le mal héréditaire, la dégénérescence, car sa fille, Régine,
toussait elle-même depuis son mariage. En ce moment, elle faisait une
cure aux eaux du Mont-Dore, où elle n'avait point osé emmener ses
enfants, qui s'étaient trouvés très mal, l'année précédente, d'une
saison dans cet air trop vif pour leur débilité. Cela expliquait
l'éparpillement de la famille: la mère, là-bas, avec une seule femme de
chambre; le grand-père à Paris où il avait repris ses grands travaux, se
battant au milieu de ses quatre cents ouvriers, accablant de son mépris
les paresseux et les incapables; et le père réfugié à la Richaudière,
commis à la garde de sa fille et de son fils, interné là, dès la
première lutte, ainsi qu'un invalide de la vie. Dans un instant
d'expansion, Dubuche avait même laissé entendre que, sa femme ayant
failli mourir à ses secondes couches et s'évanouissant d'ailleurs au
moindre contact trop vif, il s'était fait un devoir de cesser tous
rapports conjugaux avec elle. Pas même cette récréation.
«Un beau mariage», dit simplement Sandoz, pour conclure.
Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la
Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les
émerveilla: une futaie superbe, un jardin français avec des rampes et
des perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses,
surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapportés, de ciment et
de conduites d'eau, où le propriétaire avait englouti une fortune, par
une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce qui les frappa plus encore,
ce fut le désert mélancolique de ce domaine, les avenues ratissées, sans
une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares
silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres
étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.
Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les
interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra
insolent, il répondit que Monsieur était derrière la maison, au gymnase.
Puis, il rentra.--Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent en
face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrêta un instant.
Dubuche, debout devant un trapèze, levait les bras pour y maintenir son
fils Gaston, un pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits
membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une
voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne
celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le
père, absorbé, continua d'exercer les membres grêles du petit garçon, le
balança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis,
comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta
et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isolé sous le
ciel large; d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc...
Mais, en se relevant, il aperçut les deux amis.
«Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu!».
Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite que, le dimanche,
la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants,
allait à Paris, et que, dès lors, il lui était impossible de quitter
Alice et Gaston une minute.
«Je parie que vous veniez déjeuner?» Sur un regard suppliant de Claude,
Sandoz se hâta de répondre:
«Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude
à dû se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vécu à
Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de
pousser jusqu'ici.
Mais on nous attend, ne te dérange pas.» Alors, Dubuche, soulagé,
affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous
trois causèrent.
Claude le regardait, étonné de le retrouver si vieux: le visage bouffi
s'était ridé, d'un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait
éclaboussé la peau; tandis que les cheveux et les moustaches
grisonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une
lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent
étaient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout
chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la
faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle
accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point,
l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les
vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la
continuelle aumône enfin qu'on lui faisait, comme à un vulgaire filou
dont on ne pouvait se débarrasser. «Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai
encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous
rentrons.» Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la
petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en
bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la
laissa deux minutes accrochée, pour développer ses muscles; mais il
restait les bras ouverts, à suivre chaque mouvement, dans la crainte de
la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire.
Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante
pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d'une telle légèreté
pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces
petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.
À ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'oeil sur Gaston, s'affola, en
remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant
se trouvaient découvertes.
«Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe! Et
moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la
même chose: tu attends que je sois occupé avec ta soeur... Sandoz,
recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie
pas peur!» C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa
chair, c'étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre
souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune
épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang
se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui
allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule
et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était
révélé, admirable, un coeur enflammé d'une passion unique. Il n'avait
plus que la volonté de faire vivre ses enfants, il luttait heure par
heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque
soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence
finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père, des
jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme;
et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel
miracle de tendresse.
«Là, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras
grande et belle!» Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston,
toujours enveloppé, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient
l'aider, il refusa, il se mit à pousser la petite fille de sa main
restée libre.
«Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas
lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sûr.» En
entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre
qui s'était montré insolent; et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait
devant lui. L'office et l'antichambre, épousant les mépris du beau-père
qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité.
À chaque chemise qu'on lui préparait, à chaque morceau de pain qu'il
osait redemander, il demandait l'aumône dans le geste impoli des
domestiques.
«Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.
--Non, non, attendez un moment... Les enfants vont déjeuner, et je vous
accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.» Chaque
journée était ainsi réglée heure par heure. Le matin, la douche, le
bain, la séance de gymnastique, puis le déjeuner, qui était toute une
affaire, car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée, pesée,
et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie, de crainte qu'une
goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un
jaune d'oeuf délayé dans du bouillon, et une noix de côtelette, que le
père leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade,
avant la sieste.
Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long des larges avenues,
avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que
Gaston, à présent, marchait près de lui. On causa de la propriété, en se
dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux
timides et inquiets, comme s'il ne se fût pas senti chez lui. Du reste,
il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.
Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on
l'accusait de ne pas connaître, dévoyé, anéanti d'oisiveté.
«Et tes parents, comment vont-ils?» demanda Sandoz.
Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison,
où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce
pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout
rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents
n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on
stationna quelques minutes.
Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis,
gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple
constatation, où il n'y avait même pas de colère:
«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le
virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà
trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde
d'un vieillard.
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt,
attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent
meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père
Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de
Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit
un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes
sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence
du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en
étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la
puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se
sauvèrent.
«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une
maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait
refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite,
comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son
coeur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à
droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des
arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle
que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et
l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de
Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant,
il répondit:
«Oui, c'est ça, allons voir.»
Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de
douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit
un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la
place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire,
coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi
en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la
plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras
s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se
perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!
«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le
Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?...
Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans
montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré
qu'on se fût permis d'abîmer la nature.
Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet,
les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait
maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers
étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre,
avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de
buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un
pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux
angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un
endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non,
non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand
amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière
l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils
avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le
petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.
Alors, il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à toute cette
campagne si changée, où il ne retrouvait pas un vestige de leur
existence. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où
l'on avait travaillé, joui et souffert? À quoi bon cette agitation
vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche, balaie et emporte la
trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir,
car le passé n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y brisait
les pieds contre des tombes.
«Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se
crever ainsi le coeur!» Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer,
en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coulée de
la Seine élargie, roulant à pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais
cette eau n'intéressait plus Claude.
Il fit une seule réflexion: c'était la même eau qui, en traversant
Paris, avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité; et elle le
toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des
reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la
Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer.
Les deux amis, manquèrent le train de trois heures. Ce fut un supplice
que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd à leurs
épaules. Heureusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient
par un train de nuit, si on les retenait. Aussi résolurent-ils de dîner
en garçons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se
remettre, en causant au ressert, comme jadis.
Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent.
Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pavé de Paris, avait
cessé de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez
lui. Et il écoutait, de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant,
les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. Celui-ci le
traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir: des plats fins
et épicés, des vins, qui grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz
lui-même finit par s'assombrir.
Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans
lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur
souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. Si les
choses, qui ont l'éternité, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait
compter une heure sur la mémoire des hommes?
«Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides,
parfois... As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est
peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console
d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir,
on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans
la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses
mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour
le catholique, si les générations futures se trompaient comme les
contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux oeuvres
fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle
existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... Remarque que
c'est bien possible, après tout.
Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards.
Par exemple, l'enseignement classique a tout déformé, nous a imposé
comme génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut
préférer les tempéraments libres, de production inégale, connus des
seuls lettrés. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie,
à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand nous n'avons pas
encore la force de nous défendre... Non, non, il ne faut pas se dire
ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de
ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les huées, si je n'avais
plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour!» Claude l'avait
écouté, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amère
indifférence.
«Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous
encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre
claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouteront
pas un atome à sa poussière.
--Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir
combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil
s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues,
s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en
étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur
noyer le coeur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se
décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude
jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée
d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier
de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le
boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la
salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux
billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé,
les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient
disparu comme des peuples ensevelis.
Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils
venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour
jeter un coup d'oeil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils
voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.
«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.
--Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à
cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour
un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le
soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une
vieille habitude des jambes.
Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre
âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope,
il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les
chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il
bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de
la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est
lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux
amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du
jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure
de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche;
l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la
petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En
outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude
une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse.
Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement;
Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis,
Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin.
On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un
gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de
convives.
«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?
Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru
remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en
convenir.
«Comment! un froid?... C'est drôle, les femmes ne peuvent comprendre
qu'on se plaisante. Au fond, ça n'empêche pas d'avoir le coeur solide.»
Ce jeudi-là, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant
tout un petit personnel à diriger, une cuisinière, un valet de chambre;
et, si elle ne faisait plus des plats elle-même, elle continuait à tenir
la maison sur un pied de chère très délicate, par tendresse pour son
mari, dont la gourmandise était le seul vice. Elle accompagna la
cuisinière à la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le
ménage avait le goût des curiosités gastronomiques, venues des quatre
coins du monde. Cette fois, on se décida pour un potage queue de boeuf,
des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à
l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans
compter du caviar et des kilkis en hors-d'oeuvre, une glace pralinée, un
petit fromage hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtisseries.
Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin
au rôti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du
vin de champagne, jugé banal.
Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en
simple jaquette, elle très élégante dans une robe de satin noir tout
unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils
achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles
tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles, un
flot montant, débordant à cette heure, qui avait commencé aux
Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donné un jour
de fête. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage
joyeuse d'acheter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse,
des ambitions romantiques, nées jadis de ses premières lectures; si bien
que cet écrivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen Âge
vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme excuse, il disait en
riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis
qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec des
vieilleries, même communes. Il n'avait rien du collectionneur, il était
tout pour le décor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, à la
vérité, éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fanés
très doux et très chauds, les ors éteints des dalmatiques réappliqués
sur les sièges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des
vitrines hollandaises, les teintes fondues des portières orientales, les
cent petites notes des ivoires, des faïences, des émaux, pâlis par l'âge
et se détachant contre la tenture neutre de la pièce, d'un rouge sombre.
Claude et Christine arrivèrent les derniers. Cette dernière avait mis
son unique robe de soie noire, une robe usée, finie, qu'elle entretenait
avec des soins extrêmes, pour les occasions semblables. Tout de suite,
Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canapé. Elle
l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulière, les yeux
inquiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle?
Non, non, elle répondit qu'elle était très gaie, très heureuse de venir;
et ses regards, à chaque minute, allaient vers Claude, comme pour
l'étudier, puis se détournaient. Lui paraissait excité, d'une fièvre de
paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois.
Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait
silencieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas, au loin dans le
vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.
«Ah! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton bouquin cette nuit.
C'est rudement fort, tu leur as cloué le bec, cette fois.» Tous deux
causèrent devant la cheminée, où des bûches flambaient. L'écrivain, en
effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne
désarmât pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du
succès qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses
adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que
la bataille, même gagnée, recommencerait à chacun de ses livres. Le
grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes
qu'il lançait coup sur coup, d'une main obstinée et régulière, marchant
au but qu'il s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles,
injures, fatigues.
«C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en
a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis
un honnête homme. Voilà comment tout dégénère!... Mais, va! ils se
rattraperont.
J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent
jamais ma formule littéraire, mes audaces de langue, mes bonshommes
physiologiques évoluant sous l'influence des milieux; et je parle des
confrères qui se respectent, je laisse de côté les imbéciles et les
gredins...
Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni
bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.» Les yeux de
Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon, trouant le
mur, allant là-bas, où quelque chose l'avait appelé. Puis, il se
troublèrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:
«Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort...
N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre.
J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! ça va bien que je ne
puisse pas être jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop
malheureux.» Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra, suivie de
Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine,
sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros
bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude, c'était qu'il ne
la reconnaissait pas, devenue très grasse, ronde et blonde, de maigre et
brûlée qu'elle était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans
une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait
maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire,
d'un retroussement dédaigneux des lèvres. On la sentait respectable avec
exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, à côté de son
mari plus jeune, qui semblait être son neveu. La seule chose qu'elle
gardait était une violence de parfums, elle se noyait des essences les
plus fortes, comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs
d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée; mais l'amertume de la
rhubarbe, l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée
persistaient; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur
indéfinissable de pharmacie, corrigée d'une pointe aimé de musc.
Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face de Christine. «Vous
vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici?».
Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme,
qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée.
Elle était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis que la
tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre
elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'exécrait,
reprit sa conversation avec Christine, après les strictes politesses
d'usage.
Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux,
devant la cheminée, il s'excusait, auprès de ce dernier, d'un article
paru le matin même dans sa revue, qui maltraitait le roman de
l'écrivain.
«Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais
tout faire, mais j'ai si peu de temps!
Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce
qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colère, quand je l'ai
parcouru tout à l'heure... Je suis désolé, désolé...
--Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz,
Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce
soient mes amis qui m'attaquent.»
De nouveau, la porte s'entrebâilla, et Gagnière se glissa doucement, de
son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul,
car il ne montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner ainsi, il
gardait à ses souliers la poussière de la province, qu'il remportait le
soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas,
l'âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.
«Tiens! mais Gagnière est là!» s'écria Sandoz.
Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les dames, Mahoudeau fit son
entrée. Lui, avait blanchi déjà, avec sa face creusée et farouche, où
vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop
court, une redingote qui plissait dans le dos, malgré l'argent qu'il
gagnait à présent; car le marchand de bronzes, pour lequel il
travaillait, avait lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on
commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises.
Sandoz et Claude s'étaient tournés, curieux d'assister à cette rencontre
de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.
Mais la chose se passa très simplement. Le sculpteur s'inclinait devant
elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine,
crut devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peut-être.
«Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main!» Alors, très
graves, en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu
prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que
celui-ci se fut débarrassé de la corvée et qu'il eut retrouvé Gagnière
dans un coin du salon, tous deux se murent à ricaner et à se rappeler en
mots terribles les abominations d'autrefois.
Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas
mordre, heureusement!
On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.
«Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles
nous a écrit ce matin, pour s'excuser: un dîner officiel, où il a été
brusquement forcé de paraître... Il s'échappera et nous rejoindra vers
onze heures.»
Mais, à ce moment, on apporta une dépêche. C'était Dubuche qui
télégraphiait;«Impossible de bouger. Toux inquiétante d'Alice.»
«Eh bien, nous ne serons que huit!» reprit Henriette, avec la
résignation chagrine d'une maîtresse de maison qui voit s'émietter ses
convives.
Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger en
annonçant que Madame était servie, elle ajouta:
«Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.» Sandoz avait
pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que
Mahoudeau et Gagnière suivaient, en continuant de plaisanter crûment ce
qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.
La salle à manger où l'on entra, très grande, était d'une vive gaieté de
lumière, au sortir de la clarté discrète du salon. Les murs, couverts de
vieilles faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d'Épinal. Deux
dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, étincelaient comme
des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en
chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la
blancheur de sa nappe, qui détachait la belle ordonnance du couvert, les
assiettes peintes, les verres taillés, les carafes blanches et rouges,
les hors-d'oeuvre symétriques, rangés autour du bouquet central, une
corbeille de roses pourpres.
On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses
côtés Mathilde et Christine, Jory et Gagnière aux deux bouts, et le
domestique achevait à peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lâcha
une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les
excuses de son mari, elle dit au maître de la maison: «Eh bien, vous avez
été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les
épreuves avec tant de soin!» Du coup, Jory se troubla, bégaya:
«Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien
qu'il a passé pendant mon absence, l'autre soir.» Au silence gêné qui
s'était fait, elle comprit sa faute.
Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en
répondant très haut, pour l'accabler et se mettre à part:
«Encore un de tes mensonges! Je répète ce que tu m'as dit... Tu
entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!».
Cela glaça le commencement du dîner. Vainement, Henriette recommanda les
kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de
Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés
parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille,
autrefois. Ah! Marseille, la seule ville où l'on mange!
Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir d'un rêve, pour
demander, sans transition:
«Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour
les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville?...
--Non, dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne
connais personne... Fagerolles lui-même est très inquiet. S'il n'est
point ici ce soir, c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah! il a
mangé son pain blanc, ça se gâte, ça craque, leur peinture à millions!»
Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnière à l'autre bout
de la table, laissa entendre le même ricanement. Alors, ils se
soulagèrent en paroles mauvaises, ils se réjouirent de la débâcle qui
consternait le monde des jeunes maîtres. C'était fatal, les temps
prédits arrivaient, la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à
une catastrophe. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs,
pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les
prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il
fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute! Il avait tenu bon
d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le tableau unique
caché au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il
ne voulait même pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne
pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou
trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York, glorieux
d'emporter la toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne se
recommençaient pas, et Naudet, dont les dépenses avaient grandi avec les
gains, entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son oeuvre,
entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal, qu'il devait
défendre contre l'assaut des huissiers.
«Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes?» interrompit obligeamment
Henriette. Le domestique présentait le filet, on mangeait, on vidait les
carafes de vin; mais l'aigreur était telle, que les bonnes choses
passaient sans être goûtées, ce qui désolait la maîtresse et le maître
de la maison. «Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non,
merci.» Et il continua.
«Le drôle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en
train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en
voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à
hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui
avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une canin, a
voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunté
dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse
d'avoir gâché son affaire en exposant, par une vanité d'étourdi; le
peintre répond qu'il entend ne plus être volé; et ils vont se manger,
j'espère bien!» La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable et
douce de rêveur éveillé.
«Rasé, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succès.»
On se récria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses
médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d'un air mystérieux,
comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà.
Il hochait la tête, plein de dédain.
«Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une
valeur.» Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait
comme son oeuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement
pour les raviolis. Il y eut une courte détente, au milieu du bruit
cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. La table,
dont la belle symétrie se débandait déjà, semblait s'être allumée
davantage, au feu âpre de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une
inquiétude, s'étonnait: qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement?
n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on pas arriver dans la même
victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve
d'éternité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous
pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge.
Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. Il dit en riant:
«Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Hé! Claude, où es-tu?».
Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les
regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui
ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut
un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on
servait, et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de
résine.
«Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale
toutes les forêts de la Russie.»
Mais Claude revint à sa préoccupation. «Alors, vous dites que Fagerolles
aura la salle du Conseil municipal?» Et cette parole suffit, Mahoudeau
et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à
l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de
vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les
commandes, en grand artiste débordé par les auteurs, il assiégeait
l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait
plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un
fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés?
une honte, une école de domesticité, que cette dépendance de l'art, sous
le bon vouloir imbécile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce
dîner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes
de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!
«Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...
Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.--Des dettes, est-ce que j'en
ai, moi qui ai crevé la faim? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce
qu'on se fait bâtir un palais, est-ce qu'on a des maîtresses comme cette
Irma, qui le ruine?» Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange
voix d'oracle, lointaine et fêlée.--«Irma, mais c'est elle qui le paie!»
On se fâchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table,
lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de
bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une bouche prude
de dévote qu'on violente.
--«Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas
cette fille, de grâce!» Dés lors, Henriette et Sandoz, consternés,
assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace,
le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la
querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passèrent comme de
l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme,
s'efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines.
Pas un ne lâchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres,
acharnés.
Ce n'était plus l'ennui vague, la satiété somnolente qui attristait
parfois les anciennes réunions; c'était maintenant de la férocité dans
la lutte, un besoin de se détruire. Les bougies de la suspension
brûlaient très hautes, les faïences des murs épanouissaient leurs fleurs
peintes, la table semblait s'être incendiée, avec la débâcle de son
couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfiévrait là,
depuis deux heures.
Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se décida à
se lever, pour les faire taire:
«Ah! l'Hôtel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'était mon
rêve, les murs de Paris à couvrir!» On retourna au salon, dont le petit
lustre et les appliques venaient d'être allumés. On y eut presque froid,
en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait; et le café calma un instant
les convives. Personne, du reste, n'était attendu, en dehors de
Fagerolles. C'était un salon très feutré, le ménage n'y racolait pas des
clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations,
La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait
dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'était-ce pas le
bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides, un coin d'affection
familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu
une page de littérature.
Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde irritation qui
persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'étaient mises à causer;
et, comme le domestique, après avoir ôté le couvert, rouvrait la salle
voisine, elles restèrent seules, les hommes allèrent y fumer, en buvant
de la bière.
Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientôt s'asseoir côte
à côte sur un canapé, près de la porte. Le premier, heureux de voir son
vieil ami excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, à
propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien
farceur du dortoir, devenu un avoué si grave, avait des ennuis, pour
s'être laissé pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal
de Pouillaud! Mais Claude ne répondait plus, l'oreille aux aguets, ayant
entendu prononcer son nom dans la salle à manger, et tâchant de
comprendre.
C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient recommencé le
massacre, inassouvis, les dents longues.
Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'élevaient peu à peu.
Ils en arrivaient à crier.
«Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de
Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a roulés, c'est vrai, ah!
ce qu'il vous a foulés, en rompant avec vous et en se faisant un succès
sur votre dos! Aussi vous n'avez guère été malins.» Mahoudeau, furieux,
répondit:
«Pardi! il suffisait d'être avec Claude pour être flanqué à la porte de
partout.
--C'est Claude qui nous a tués», affirma carrément Gagnière.
Et ils continuèrent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son
aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses
câlineries à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur Claude
devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre après tout n'était qu'une
simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent
le public au coin des rues, qui lâchent et déchirent les camarades, pour
faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre raté,
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