--Monsieur, voilà mon correspondant de droite qui marche.
--Laissez-le marcher.
--Monsieur, vous m'avez distrait, et je vais être à l'amende.
--Cela vous coûtera cent francs; vous voyez bien que vous avez tout
intérêt à prendre mes quinze billets de banque.
--Monsieur, le correspondant de droite s'impatiente, il redouble ses
signaux.
--Laissez-le faire et prenez.»
Le comte mit le paquet dans la main de l'employé.
«Maintenant, dit-il, ce n'est pas tout: avec vos quinze mille francs
vous ne vivrez pas.
--J'aurai toujours ma place.
--Non, vous la perdrez; car vous allez faire un autre signe que celui de
votre correspondant.
--Oh! monsieur, que me proposez-vous là?
--Un enfantillage.
--Monsieur, à moins que d'y être forcé....
--Je compte bien vous y forcer effectivement.»
Et Monte-Cristo tira de sa poche un autre paquet.
«Voici dix autres mille francs, dit-il; avec les quinze qui sont dans
votre poche, cela fera vingt-cinq mille. Avec cinq mille francs, vous
achèterez une jolie petite maison et deux arpents de terre; avec les
vingt mille autres, vous vous ferez mille francs de rente.
--Un jardin de deux arpents?
--Et mille francs de rente.
--Mon Dieu! mon Dieu!
--Mais prenez donc!»
Et Monte-Cristo mit de force les dix mille francs dans la main de
l'employé.
«Que dois-je faire?
--Rien de bien difficile.
--Mais enfin?
--Répéter les signes que voici.»
Monte-Cristo tira de sa poche un papier sur lequel il y avait trois
signes tout tracés, des numéros indiquant l'ordre dans lequel ils
devaient être faits.
«Ce ne sera pas long, comme vous voyez.
--Oui, mais....
--C'est pour le coup que vous aurez des brugnons, et de reste.»
Le coup porta; rouge de fièvre et suant à grosses gouttes, le bonhomme
exécuta les uns après les autres les trois signes donnés par le comte,
malgré les effrayantes dislocations du correspondant de droite, qui, ne
comprenant rien à ce changement, commençait à croire que l'homme aux
brugnons était devenu fou.
Quant au correspondant de gauche, il répéta consciencieusement les mêmes
signaux qui furent recueillis définitivement au ministère de
l'Intérieur.
«Maintenant, vous voilà riche, dit Monte-Cristo.
--Oui, répondit l'employé, mais à quel prix!
--Écoutez, mon ami, dit Monte-Cristo, je ne veux pas que vous ayez des
remords; croyez-moi donc, car, je vous jure, vous n'avez fait de tort à
personne, et vous avez servi les projets de Dieu.»
L'employé regardait les billets de banque, les palpait, les comptait; il
était pâle, il était rouge; enfin, il se précipita vers sa chambre pour
boire un verre d'eau; mais il n'eut pas le temps d'arriver jusqu'à la
fontaine, et il s'évanouit au milieu de ses haricots secs.
Cinq minutes après que la nouvelle télégraphique fut arrivée au
ministère, Debray fit mettre les chevaux à son coupé, et courut chez
Danglars.
«Votre mari a des coupons de l'emprunt espagnol? dit-il à la baronne.
--Je crois bien! il en a pour six millions.
--Qu'il les vende à quelque prix que ce soit.
--Pourquoi cela?
--Parce que don Carlos s'est sauvé de Bourges et est rentré en Espagne.
--Comment savez-vous cela?
--Parbleu, dit Debray en haussant les épaules, comme je sais les
nouvelles.»
La baronne ne se le fit pas répéter deux fois: elle courut chez son
mari, lequel courut à son tour chez son agent de change et lui ordonna
de vendre à tout prix.
Quand on vit que M. Danglars vendait, les fonds espagnols baissèrent
aussitôt. Danglars y perdit cinq cent mille francs, mais il se
débarrassa de tous ses coupons.
Le soir on lut dans le -Messager-:
-Dépêche télégraphique-.
«Le roi don Carlos a échappé à la surveillance qu'on exerçait sur lui à
Bourges, et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne.
Barcelone s'est soulevée en sa faveur.»
Pendant toute la soirée il ne fut bruit que de la prévoyance de
Danglars, qui avait vendu ses coupons, et du bonheur de l'agioteur, qui
ne perdait que cinq cent mille francs sur un pareil coup.
Ceux qui avaient conservé leurs coupons ou acheté ceux de Danglars se
regardèrent comme ruinés et passèrent une fort mauvaise nuit.
Le lendemain on lut dans le -Moniteur-:
«C'est sans aucun fondement que le -Messager- a annoncé hier la fuite de
don Carlos et la révolte de Barcelone.
«Le roi don Carlos n'a pas quitté Bourges, et la Péninsule jouit de la
plus profonde tranquillité.
«Un signe télégraphique, mal interprété à cause du brouillard, a donné
lieu à cette erreur.»
Les fonds remontèrent d'un chiffre double de celui où ils étaient
descendus.
Cela fit, en perte et en manque à gagner, un million de différence pour
Danglars.
«Bon! dit Monte-Cristo à Morrel, qui se trouvait chez lui au moment où
on annonçait l'étrange revirement de Bourse dont Danglars avait été
victime; je viens de faire pour vingt-cinq mille francs une découverte
que j'eusse payée cent mille.
--Que venez-vous donc de découvrir? demanda Maximilien.
--Je viens de découvrir le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui
lui mangeaient ses pêches.»
LXII
Les fantômes.
À la première vue, et examinée du dehors, la maison d'Auteuil n'avait
rien de splendide, rien de ce qu'on pouvait attendre d'une habitation
destinée au magnifique comte de Monte-Cristo: mais cette simplicité
tenait à la volonté du maître, qui avait positivement ordonné que rien
ne fût changé à l'extérieur; il n'était besoin pour s'en convaincre que
de considérer l'intérieur. En effet, à peine la porte était-elle ouverte
que le spectacle changeait.
M. Bertuccio s'était surpassé lui-même pour le goût des ameublements et
la rapidité de l'exécution: comme autrefois le duc d'Antin avait fait
abattre en une nuit une allée d'arbres qui gênait le regard de Louis
XIV, de même en trois jours M. Bertuccio avait fait planter une cour
entièrement nue, et de beaux peupliers, des sycomores venus avec leurs
blocs énormes de racines, ombrageaient la façade principale de la
maison, devant laquelle, au lieu de pavés à moitié cachés par l'herbe,
s'étendait une pelouse de gazon, dont les plaques avaient été posées le
matin même et qui formait un vaste tapis où perlait encore l'eau dont on
l'avait arrosé.
Au reste, les ordres venaient du comte; lui-même avait remis à Bertuccio
un plan où étaient indiqués le nombre et la place des arbres qui
devaient être plantés, la forme et l'espace de la pelouse qui devait
succéder aux pavés.
Vue ainsi, la maison était devenue méconnaissable, et Bertuccio lui-même
protestait qu'il ne la reconnaissait plus, emboîtée qu'elle était dans
son cadre de verdure.
L'intendant n'eût pas été fâché, tandis qu'il y était, de faire subir
quelques transformations au jardin; mais le comte avait positivement
défendu qu'on y touchât en rien. Bertuccio s'en dédommagea en encombrant
de fleurs les antichambres, les escaliers et les cheminées.
Ce qui annonçait l'extrême habileté de l'intendant et la profonde
science du maître, l'un pour servir, l'autre pour se faire servir, c'est
que cette maison, déserte depuis vingt années, si sombre et si triste
encore la veille, tout imprégnée qu'elle était de cette fade odeur qu'on
pourrait appeler l'odeur du temps, avait pris en un jour, avec l'aspect
de la vie, les parfums que préférait le maître, et jusqu'au degré de son
jour favori; c'est que le comte, en arrivant, avait là, sous sa main,
ses livres et ses armes; sous ses yeux ses tableaux préférés; dans les
antichambres les chiens dont il aimait les caresses, les oiseaux dont il
aimait le chant; c'est que toute cette maison, réveillée de son long
sommeil, comme le palais de la Belle au bois dormant, vivait, chantait,
s'épanouissait, pareille à ces maisons que nous avons depuis longtemps
chéries, et dans lesquelles, lorsque par malheur nous les quittons, nous
laissons involontairement une partie de notre âme.
Des domestiques allaient et venaient joyeux dans cette belle cour: les
uns possesseurs des cuisines, et glissant comme s'ils eussent toujours
habité cette maison dans des escaliers restaurés de la veille, les
autres peuplant les remises, où les équipages, numérotés et casés,
semblaient installés depuis cinquante ans; et les écuries, où les
chevaux au râtelier répondaient en hennissant aux palefreniers, qui leur
parlaient avec infiniment plus de respect que beaucoup de domestiques ne
parlent à leurs maîtres.
La bibliothèque était disposée sur deux corps, aux deux côtés de la
muraille, et contenait deux mille volumes à peu près; tout un
compartiment était destiné aux romans modernes, et celui qui avait paru
la veille était déjà rangé à sa place, se pavanant dans sa reliure rouge
et or.
De l'autre côté de la maison, faisant pendant à la bibliothèque, il y
avait la serre, garnie de plantes rares et s'épanouissant dans de larges
potiches japonaises, et au milieu de la serre, merveille à la fois des
yeux et de l'odorat, un billard que l'on eût dit abandonné depuis une
heure au plus par les joueurs, qui avaient laissé mourir les billes sur
le tapis.
Une seule chambre avait été respectée par le magnifique Bertuccio.
Devant cette chambre, située à l'angle gauche du premier étage, à
laquelle on pouvait monter par le grand escalier, et dont on pouvait
sortir par l'escalier dérobé, les domestiques passaient avec curiosité
et Bertuccio avec terreur.
À cinq heures précises, le comte arriva, suivi d'Ali, devant la maison
d'Auteuil. Bertuccio attendait cette arrivée avec une impatience mêlée
d'inquiétude; il espérait quelques compliments, tout en redoutant un
froncement de sourcils.
Monte-Cristo descendit dans la cour, parcourut toute la maison et fit le
tour du jardin, silencieux et sans donner le moindre signe d'approbation
ni de mécontentement.
Seulement, en entrant dans sa chambre à coucher, située du côté opposé à
la chambre fermée, il étendit la main vers le tiroir d'un petit meuble
en bois de rose, qu'il avait déjà distingué à son premier voyage.
«Cela ne peut servir qu'à mettre des gants, dit-il.
--En effet, Excellence, répondit Bertuccio ravi, ouvrez, et vous y
trouverez des gants.»
Dans les autres meubles, le comte trouva encore ce qu'il comptait y
trouver, flacons, cigares, bijoux.
«Bien!» dit-il encore.
Et M. Bertuccio se retira l'âme ravie, tant était grande, puissante et
réelle l'influence de cet homme sur tout ce qui l'entourait.
À six heures précises, on entendit piétiner un cheval devant la porte
d'entrée. C'était notre capitaine des spahis qui arrivait sur -Médéah-.
Monte-Cristo l'attendait sur le perron, le sourire aux lèvres.
«Me voilà le premier, j'en suis bien sûr! lui cria Morrel: je l'ai fait
exprès pour vous avoir un instant à moi seul avant tout le monde. Julie
et Emmanuel vous disent des millions de choses. Ah! mais, savez-vous que
c'est magnifique ici! Dites-moi, comte, est-ce que vos gens auront bien
soin de mon cheval?
--Soyez tranquille, mon cher Maximilien, ils s'y connaissent.
--C'est qu'il a besoin d'être bouchonné. Si vous saviez de quel train il
a été! Une véritable trombe!
--Peste, je le crois bien, un cheval de cinq mille francs! dit
Monte-Cristo du ton qu'un père mettrait à parler à son fils.
--Vous les regrettez? dit Morrel avec son franc sourire.
--Moi! Dieu m'en préserve! répondit le comte. Non. Je regretterais
seulement que le cheval ne fût pas bon.
--Il est si bon, mon cher comte, que M. de Château-Renaud, l'homme le
plus connaisseur de France, et M. Debray, qui monte les arabes du
ministère, courent après moi en ce moment, et sont un peu distancés,
comme vous voyez, et encore sont-ils talonnés par les chevaux de la
baronne Danglars, qui vont d'un trot à faire tout bonnement leurs six
lieues à l'heure.
--Alors, ils vous suivent? demanda Monte-Cristo.
--Tenez, les voilà.»
En effet, au moment même, un coupé à l'attelage tout fumant et deux
chevaux de selle hors d'haleine arrivèrent devant la grille de la
maison, qui s'ouvrit devant eux. Aussitôt le coupé décrivit son cercle,
et vint s'arrêter au perron, suivi de deux cavaliers.
En un instant Debray eut mis pied à terre, et se trouva à la portière.
Il offrit sa main à la baronne, qui lui fit en descendant un geste
imperceptible pour tout autre que pour Monte-Cristo. Mais le comte ne
perdait rien, et dans ce geste il vit reluire un petit billet blanc
aussi imperceptible que le geste, et qui passa, avec une aisance qui
indiquait l'habitude de cette manoeuvre, de la main de Mme Danglars dans
celle du secrétaire du ministre.
Derrière sa femme descendit le banquier, pâle comme s'il fût sorti du
sépulcre au lieu de sortir de son coupé.
Mme Danglars jeta autour d'elle un regard rapide et investigateur que
Monte-Cristo seul put comprendre et dans lequel elle embrassa la cour,
le péristyle, la façade de la maison; puis, réprimant une légère
émotion, qui se fût certes traduite sur son visage, s'il eût été permis
à son visage de pâlir, elle monta le perron tout en disant à Morrel:
«Monsieur, si vous étiez de mes amis, je vous demanderais si votre
cheval est à vendre.»
Morrel fit un sourire qui ressemblait fort à une grimace, et se retourna
vers Monte-Cristo, comme pour le prier de le tirer de l'embarras où il
se trouvait.
Le comte le comprit.
«Ah! madame, répondit-il, pourquoi n'est-ce point à moi que cette
demande s'adresse?
--Avec vous, monsieur, dit la baronne, on n'a le droit de ne rien
désirer, car on est trop sûre d'obtenir. Aussi était-ce à M. Morrel.
--Malheureusement, reprit le comte, je suis témoin que M. Morrel ne peut
céder son cheval, son honneur étant engagé à ce qu'il le garde.
--Comment cela?
--Il a parié dompter -Médéah- dans l'espace de six mois. Vous comprenez
maintenant, baronne, que s'il s'en défaisait avant le terme fixé par le
pari, non seulement il le perdrait, mais encore on dirait qu'il a eu
peur; et un capitaine de spahis, même pour passer un caprice à une jolie
femme, ce qui est, à mon avis, une des choses les plus sacrées de ce
monde, ne peut laisser courir un pareil bruit.
--Vous voyez, madame... dit Morrel tout en adressant à Monte-Cristo un
sourire reconnaissant.
--Il me semble d'ailleurs, dit Danglars avec un ton bourru mal déguisé
par son sourire épais, que vous en avez assez comme cela de chevaux.»
Ce n'était pas l'habitude de Mme Danglars de laisser passer de pareilles
attaques sans y riposter, et cependant, au grand étonnement des jeunes
gens, elle fit semblant de ne pas entendre et ne répondit rien.
Monte-Cristo souriait à ce silence, qui dénonçait une humilité
inaccoutumée, tout en montrant à la baronne deux immenses pots de
porcelaine de Chine, sur lesquels serpentaient des végétations marines
d'une grosseur et d'un travail tels, que la nature seule peut avoir
cette richesse, cette sève et cet esprit.
La baronne était émerveillée.
«Eh! mais, on planterait là-dedans un marronnier des Tuileries!
dit-elle; comment donc a-t-on jamais pu faire cuire de pareilles
énormités?
--Ah! madame, dit Monte-Cristo, il ne faut pas nous demander cela à nous
autre faiseurs de statuettes et de verre mousseline; c'est un travail
d'un autre âge, une espèce d'oeuvre des génies de la terre et de la mer.
--Comment cela et de quelle époque cela peut-il être?
--Je ne sais pas; seulement j'ai ouï dire qu'un empereur de la Chine
avait fait construire un four exprès; que dans ce four, les uns après
les autres, on avait fait cuire douze pots pareils à ceux-ci. Deux se
brisèrent sous l'ardeur du feu; on descendit les dix autres à trois
cents brasses au fond de la mer. La mer, qui savait ce que l'on
demandait d'elle, jeta sur eux ses lianes, tordit ses coraux, incrusta
ses coquilles; le tout fut cimenté par deux cents années sous ses
profondeurs inouïes, car une révolution emporta l'empereur qui avait
voulu faire cet essai et ne laissa que le procès-verbal qui constatait
la cuisson des vases et leur descente au fond de la mer. Au bout de deux
cents ans on retrouva le procès-verbal, et l'on songea à retirer les
vases. Des plongeurs allèrent, sous des machines faites exprès, à la
découverte dans la baie où on les avait jetés; mais sur les dix on n'en
retrouva plus que trois, les autres avaient été dispersés et brisés par
les flots. J'aime ces vases, au fond desquels, je me figure parfois que
des monstres informes, effrayants, mystérieux, et pareils à ceux que
voient les seuls plongeurs, ont fixé avec étonnement leur regard terne
et froid, et dans lesquels ont dormi des myriades de poissons qui s'y
réfugiaient pour fuir la poursuite de leurs ennemis.»
Pendant ce temps, Danglars, peu amateur de curiosités, arrachait
machinalement, et l'une après l'autre, les fleurs d'un magnifique
oranger; quand il eut fini avec l'oranger, il s'adressa à un cactus,
mais alors le cactus, d'un caractère moins facile que l'oranger, le
piqua outrageusement.
Alors il tressaillit et se frotta les yeux comme s'il sortait d'un
songe.
«Monsieur, lui dit Monte-Cristo en souriant, vous qui êtes amateur de
tableaux et qui avez de si magnifiques choses, je ne vous recommande pas
les miens. Cependant voici deux Hobbema, un Paul Potter, un Mieris, deux
Gérard Dow, un Raphaël, un Van Dyck, un Zurbaran et deux ou trois
Murillo, qui sont dignes de vous être présentés.
--Tiens! dit Debray, voici un Hobbema que je reconnais.
--Ah! vraiment!
--Oui, on est venu le proposer au Musée.
--Qui n'en a pas, je crois? hasarda Monte-Cristo.
--Non, et qui cependant a refusé de l'acheter.
--Pourquoi cela? demanda Château-Renaud.
--Vous êtes charmant, vous; parce que le gouvernement n'est point assez
riche.
--Ah! pardon! dit Château-Renaud. J'entends dire cependant de ces
choses-là tous les jours depuis huit ans, et je ne puis pas encore m'y
habituer.
--Cela viendra, dit Debray.
--Je ne crois pas, répondit Château-Renaud.
--M. le major Bartolomeo Cavalcanti! M. le vicomte Andrea Cavalcanti!»
annonça Baptistin.
Un col de satin noir sortant des mains du fabricant, une barbe fraîche,
des moustaches grises, l'oeil assuré, un habit de major orné de trois
plaques et de cinq croix, en somme, une tenue irréprochable de vieux
soldat, tel apparut le major Bartolomeo Cavalcanti, ce tendre père que
nous connaissons.
Près de lui, couvert d'habits tout flambant neufs, s'avançait, le
sourire sur les lèvres, le vicomte Andrea Cavalcanti, ce respectueux
fils que nous connaissons encore.
Les trois jeunes gens causaient ensemble; leurs regards se portaient du
père au fils, et s'arrêtèrent tout naturellement plus longtemps sur ce
dernier, qu'ils détaillèrent.
«Cavalcanti! dit Debray.
--Un beau nom, fit Morrel, peste!
--Oui, dit Château-Renaud, c'est vrai, ces Italiens se nomment bien,
mais ils s'habillent mal.
--Vous êtes difficile, Château-Renaud, reprit Debray; ces habits sont
d'un excellent faiseur, et tout neufs.
--Voilà justement ce que je leur reproche. Ce monsieur a l'air de
s'habiller aujourd'hui pour la première fois.
--Qu'est-ce que ces messieurs? demanda Danglars au comte de
Monte-Cristo.
--Vous avez entendu, des Cavalcanti.
--Cela m'apprend leur nom, voilà tout.
--Ah! c'est vrai, vous n'êtes pas au courant de nos noblesses d'Italie,
qui dit Cavalcanti, dit race de princes.
--Belle fortune? demanda le banquier.
--Fabuleuse.
--Que font-ils?
--Ils essaient de la manger sans pouvoir en venir à bout. Ils ont
d'ailleurs des crédits sur vous, à ce qu'ils m'ont dit en me venant voir
avant-hier. Je les ai même invités à votre intention. Je vous les
présenterai.
--Mais il me semble qu'ils parlent très purement le français, dit
Danglars.
--Le fils a été élevé dans un collège du Midi, à Marseille ou dans les
environs, je crois. Vous le trouverez dans l'enthousiasme.
--De quoi? demanda la baronne.
--Des Françaises, madame. Il veut absolument prendre femme à Paris.
--Une belle idée qu'il a là!» dit Danglars en haussant les épaules.
Mme Danglars regarda son mari avec une expression qui, dans tout autre
moment, eût présagé un orage, mais pour la seconde fois elle se tut.
«Le baron paraît bien sombre aujourd'hui, dit Monte-Cristo à Mme
Danglars; est-ce qu'on voudrait le faire ministre, par hasard?
--Non, pas encore, que je sache. Je crois plutôt qu'il aura joué à la
Bourse, qu'il aura perdu, et qu'il ne sait à qui s'en prendre.
--M. et Mme de Villefort!» cria Baptistin.
Les deux personnes annoncées entrèrent. M. de Villefort, malgré sa
puissance sur lui-même, était visiblement ému. En touchant sa main,
Monte-Cristo sentit qu'elle tremblait.
«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir dissimuler», se dit
Monte-Cristo à lui-même et en regardant Mme Danglars, qui souriait au
procureur du roi et qui embrassait sa femme.
Après les premiers compliments, le comte vit Bertuccio qui, occupé
jusque-là du côté de l'office, se glissait dans un petit salon attenant
à celui dans lequel on se trouvait. Il alla à lui.
«Que voulez-vous, monsieur Bertuccio? lui dit-il.
--Son Excellence ne m'a pas dit le nombre de ses convives.
--Ah! c'est vrai.
--Combien de couverts?
--Comptez vous-même.
--Tout le monde est-il arrivé, Excellence?
--Oui.»
Bertuccio glissa son regard à travers la porte entrebâillée.
Monte-Cristo le couvait des yeux.
«Ah! mon Dieu! s'écria-t-il.
--Quoi donc? demanda le comte.
--Cette femme!... cette femme!...
--Laquelle?
--Celle qui a une robe blanche et tant de diamants!... la blonde!...
--Mme Danglars?
--Je ne sais pas comment on la nomme. Mais c'est elle, monsieur, c'est
elle!
--Qui, elle?
--La femme du jardin! celle qui était enceinte! celle qui se promenait
en attendant!... en attendant!...»
Bertuccio demeura la bouche ouverte, pâle et les cheveux hérissés.
«En attendant qui?»
Bertuccio, sans répondre, montra Villefort du doigt, à peu près du même
geste dont Macbeth montra Banco.
«Oh!... oh!... murmura-t-il enfin, voyez-vous?
--Quoi? qui?
--Lui!... M. le procureur du roi de Villefort? Sans doute, que je vois.
--Mais je ne l'ai donc pas tué?
--Ah çà! mais je crois que vous devenez fou, mon brave Bertuccio, dit le
comte.
--Mais il n'est donc pas mort?
--Eh non! il n'est pas mort, vous le voyez bien; au lieu de le frapper
entre la sixième et la septième côte gauche, comme c'est la coutume de
vos compatriotes, vous aurez frappé plus haut ou plus bas; et ces gens
de justice, ça vous a l'âme chevillée dans le corps; ou bien plutôt rien
de ce que vous m'avez raconté n'est vrai, c'est un rêve de votre
imagination, une hallucination de votre esprit; vous vous serez endormi
ayant mal digéré votre vengeance; elle vous aura pesé sur l'estomac;
vous aurez eu le cauchemar, voilà tout. Voyons, rappelez votre calme, et
comptez: M. et Mme de Villefort, deux; M. et Mme Danglars, quatre; M. de
Château-Renaud, M. Debray, M. Morrel, sept; M. le major Bartolomeo
Cavalcanti, huit.
--Huit! répéta Bertuccio.
--Attendez donc! attendez donc! vous êtes bien pressé de vous en aller,
que diable! vous oubliez un de mes convives. Appuyez un peu sur la
gauche... tenez... M. Andrea Cavalcanti, ce jeune homme en habit noir
qui regarde la Vierge de Murillo, qui se retourne.»
Cette fois Bertuccio commença un cri que le regard de Monte-Cristo
éteignit sur ses lèvres.
«Benedetto! murmura-t-il tout bas, fatalité!
--Voilà six heures et demie qui sonnent, monsieur Bertuccio, dit
sévèrement le comte c'est l'heure où j'ai donné l'ordre qu'on se mît à
table; vous savez que je n'aime point à attendre.»
Et Monte-Cristo entra dans le salon où l'attendaient ses convives,
tandis que Bertuccio regagnait la salle à manger en s'appuyant contre
les murailles.
Cinq minutes après, les deux portes du salon s'ouvrirent. Bertuccio
parut, et faisant, comme Vatel à Chantilly, un dernier et héroïque
effort:
«Monsieur le comte est servi», dit-il.
Monte-Cristo offrit le bras à Mme de Villefort.
«Monsieur de Villefort, dit-il, faites-vous le cavalier de Mme la
baronne Danglars, je vous prie.»
Villefort obéit, et l'on passa dans la salle à manger.
LXIII
Le dîner.
Il était évident qu'en passant dans la salle à manger, un même sentiment
animait tous les convives. Ils se demandaient quelle bizarre influence
les avait menés tous dans cette maison, et cependant, tout étonnés et
même tout inquiets que quelques-uns étaient de s'y trouver, ils
n'eussent point voulu ne pas y être.
Et cependant des relations d'une date récente, la position excentrique
et isolée, la fortune inconnue et presque fabuleuse du comte, faisaient
un devoir aux hommes d'être circonspects, et aux femmes une loi de ne
point entrer dans cette maison où il n'y avait point de femmes pour les
recevoir; et cependant hommes et femmes avaient passé les uns sur la
circonspection, les autres sur la convenance, et la curiosité, les
pressant de son irrésistible aiguillon, l'avait emporté sur le tout.
Il n'y avait point jusqu'aux Cavalcanti père et fils qui, l'un malgré sa
raideur, l'autre malgré sa désinvolture, ne parussent préoccupés de se
trouver réunis, chez cet homme dont ils ne pouvaient comprendre le but,
à d'autres hommes qu'ils voyaient pour la première fois.
Mme Danglars avait fait un mouvement en voyant, sur l'invitation de
Monte-Cristo, M. de Villefort s'approcher d'elle pour lui offrir le
bras, et M. de Villefort avait senti son regard se troubler sous ses
lunettes d'or en sentant le bras de la baronne se poser sur le sien.
Aucun de ces deux mouvements n'avait échappé au comte, et déjà, dans
cette simple mise en contact des individus, il y avait pour
l'observateur de cette scène un fort grand intérêt.
M. de Villefort avait à sa droite Mme Danglars et à sa gauche Morrel. Le
comte était assis entre Mme de Villefort et Danglars.
Les autres intervalles étaient remplis par Debray, assis entre
Cavalcanti père et Cavalcanti fils, et par Château-Renaud, assis entre
Mme de Villefort et Morrel.
Le repas fut magnifique; Monte-Cristo avait pris à tâche de renverser
complètement la symétrie parisienne et de donner plus encore à la
curiosité qu'à l'appétit de ses convives l'aliment qu'elle désirait. Ce
fut un festin oriental qui leur fut offert, mais oriental à la manière
dont pouvaient l'être les festins des fées arabes.
Tous les fruits que les quatre parties du monde peuvent verser intacts
et savoureux dans la corne d'abondance de l'Europe étaient amoncelés en
pyramides dans les vases de Chine et dans les coupes du Japon. Les
oiseaux rares avec la partie brillante de leur plumage, les poissons
monstrueux étendus sur des larmes d'argent, tous les vins de l'Archipel,
de l'Asie Mineure et du Cap, enfermés dans des fioles aux formes
bizarres et dont la vue semblait encore ajouter à la saveur de ces
vins, défilèrent comme une de ces revues qu'Apicius passait, avec ses
convives, devant ces Parisiens qui comprenaient bien que l'on pût
dépenser mille louis à un dîner de dix personnes, mais à la condition
que, comme Cléopâtre, on mangerait des perles, ou que, comme Laurent de
Médicis, on boirait de l'or fondu.
Monte-Cristo vit l'étonnement général, et se mit à rire et à se railler
tout haut.
«Messieurs, dit-il, vous admettez bien ceci, n'est-ce pas, c'est
qu'arrivé à un certain degré de fortune il n'y a plus de nécessaire que
le superflu, comme ces dames admettront qu'arrivé à un certain degré
d'exaltation, il n'y a plus de positif que l'idéal? Or, en poursuivant
le raisonnement, qu'est-ce que le merveilleux? Ce que nous ne comprenons
pas. Qu'est-ce qu'un bien véritablement désirable? Un bien que nous ne
pouvons pas avoir. Or, voir des choses que je ne puis comprendre, me
procurer des choses impossibles à avoir, telle est l'étude de toute ma
vie. J'y arrive avec deux moyens: l'argent et la volonté. Je mets à
poursuivre une fantaisie, par exemple, la même persévérance que vous
mettez, vous, monsieur Danglars, à créer une ligne de chemin de fer;
vous, monsieur de Villefort, à faire condamner un homme à mort, vous
monsieur Debray, à pacifier un royaume, vous, monsieur de
Château-Renaud, à plaire à une femme; et vous, Morrel, à dompter un
cheval que personne ne peut monter. Ainsi, par exemple, voyez ces deux
poissons, nés, l'un à cinquante lieues de Saint-Pétersbourg, l'autre à
cinq lieues de Naples: n'est-ce pas amusant de les réunir sur la même
table?
--Quels sont donc ces deux poissons? demanda Danglars.
--Voici M. de Château-Renaud, qui a habité la Russie, qui vous dira le
nom de l'un, répondit Monte-Cristo, et voici M. le Major Cavalcanti, qui
est Italien, qui vous dira le nom de l'autre.
--Celui-ci, dit Château-Renaud, est, je crois, un sterlet.
--À merveille.
--Et celui-là, dit Cavalcanti, est, si je ne me trompe, une lamproie.
--C'est cela même. Maintenant, monsieur Danglars, demandez à ces deux
messieurs où se pêchent ces deux poissons.
--Mais, dit Château-Renaud, les sterlets se pêchent dans la Volga
seulement.
--Mais dit Cavalcanti je ne connais que le lac de Fusaro qui fournisse
des lamproies de cette taille.
--Eh bien, justement, l'un vient de la Volga et l'autre du lac de
Fusaro.
--Impossible! s'écrièrent ensemble tous les convives.
--Eh bien, voilà justement ce qui m'amuse, dit Monte-Cristo. Je suis
comme Néron: -cupitor impossibilium-; et voilà, vous aussi, ce qui vous
amuse en ce moment, voilà enfin ce qui fait que cette chair, qui
peut-être en réalité ne vaut pas celle de la perche et du saumon, va
vous sembler exquise tout à l'heure, c'est que, dans votre esprit, il
était impossible de se la procurer et que cependant la voilà.
--Mais comment a-t-on fait pour transporter ces deux poissons à Paris?
--Oh! mon Dieu! rien de plus simple: on a apporté ces deux poissons
chacun dans un grand tonneau matelassé, l'un de roseaux et d'herbes du
fleuve, l'autre de joncs et de plantes du lac; ils ont été mis dans un
fourgon fait exprès; ils ont vécu ainsi, le sterlet douze jours, et la
lamproie huit; et tous deux vivaient parfaitement lorsque mon cuisinier
s'en est emparé pour faire mourir l'un dans du lait, l'autre dans du
vin. Vous ne le croyez pas, monsieur Danglars?
--Je doute au moins, répondit Danglars, en souriant de son sourire
épais.
--Baptistin! dit Monte-Cristo, faites apporter l'autre sterlet et
l'autre lamproie; vous savez, ceux qui sont venus dans d'autres tonneaux
et qui vivent encore.»
Danglars ouvrit des yeux effarés; l'assemblée battit des mains.
Quatre domestiques apportèrent deux tonneaux garnis de plantes marines,
dans chacun desquels palpitait un poisson pareil à ceux qui étaient
servis sur la table.
«Mais pourquoi deux de chaque espèce? demanda Danglars.
--Parce que l'un pouvait mourir, répondit simplement Monte-Cristo.
--Vous êtes vraiment un homme prodigieux, dit Danglars, et les
philosophes ont beau dire, c'est superbe d'être riche.
--Et surtout d'avoir des idées, dit Mme Danglars.
--Oh! ne me faites pas honneur de celle-ci madame; elle était fort en
honneur chez les Romains, et Pline raconte qu'on envoyait d'Ostie à
Rome, avec des relais d'esclaves qui les portaient sur leur tête, des
poissons de l'espèce de celui qu'il appelle le -mulus- et qui, d'après
le portrait qu'il en fait, est probablement la dorade. C'était aussi un
luxe de l'avoir vivant, et un spectacle fort amusant de le voir mourir,
car en mourant il changeait trois ou quatre fois de couleur, et comme un
arc-en-ciel qui s'évapore, passait par toutes les nuances du prisme,
après quoi on l'envoyait aux cuisines. Son agonie faisait partie de son
mérite. Si on ne le voyait pas vivant, on le méprisait mort.
--Oui, dit Debray; mais il n'y a que sept ou huit lieues d'Ostie à Rome.
--Ah! ça, c'est vrai, dit Monte-Cristo; mais où serait le mérite de
venir dix-huit cents ans après Lucullus, si l'on ne faisait pas mieux
que lui?»
Les deux Cavalcanti ouvraient des yeux énormes mais ils avaient le bon
esprit de ne pas dire un mot.
«Tout cela est fort aimable, dit Château-Renaud cependant ce que
j'admire le plus, je l'avoue, c'est l'admirable promptitude avec
laquelle vous êtes servi. N'est-il pas vrai, monsieur le comte, que vous
n'avez acheté cette maison qu'il y a cinq ou six jours?
--Ma foi, tout au plus, dit Monte-Cristo.
--Eh bien, je suis sûr qu'en huit jours elle a subi une transformation
complète; car, si je ne me trompe, elle avait une autre entrée que
celle-ci, et la cour était pavée et vide, tandis qu'aujourd'hui la cour
est un magnifique gazon bordé d'arbres qui paraissent avoir cent ans.
--Que voulez-vous? j'aime la verdure et l'ombre, dit Monte-Cristo.
--En effet, dit Mme de Villefort, autrefois on entrait par une porte
donnant sur la route, et le jour de ma miraculeuse délivrance, c'est par
la route, je me rappelle, que vous m'avez fait entrer dans la maison.
--Oui, madame, dit Monte-Cristo; mais depuis j'ai préféré une entrée qui
me permît de voir le bois de Boulogne à travers ma grille.
--En quatre jours, dit Morrel, c'est un prodige!
--En effet, dit Château-Renaud, d'une vieille maison en faire une neuve,
c'est chose miraculeuse; car elle était fort vieille la maison, et même
fort triste. Je me rappelle avoir été chargé par ma mère de la visiter,
quand M. de Saint-Méran l'a mise en vente, il y a deux ou trois ans.
--M. de Saint-Méran? dit Mme de Villefort, mais cette maison appartenait
donc à M. de Saint-Méran avant que vous l'achetiez?
--Il paraît que oui, répondit Monte-Cristo.
--Comment, il paraît! vous ne savez pas à qui vous avez acheté cette
maison?
--Ma foi non, c'est mon intendant qui s'occupe de tous ces détails.
--Il est vrai qu'il y a au moins dix ans qu'elle n'avait été habitée,
dit Château-Renaud, et c'était une grande tristesse que de la voir avec
ses persiennes fermées, ses portes closes et ses herbes dans la cour. En
vérité, si elle n'eût point appartenu au beau-père d'un procureur du
roi, on eût pu la prendre pour une de ces maisons maudites où quelque
grand crime a été commis.»
Villefort qui jusque-là n'avait point touché aux trois ou quatre verres
de vins extraordinaires placés devant lui en prit un au hasard et le
vida d'un seul trait.
Monte-Cristo laissa s'écouler un instant; puis, au milieu du silence qui
avait suivi les paroles de Château-Renaud:
«C'est bizarre, dit-il, monsieur le baron, mais la même pensée m'est
venue la première fois que j'y entrai; et cette maison me parut si
lugubre, que jamais je ne l'eusse achetée si mon intendant n'eût fait la
chose pour moi. Probablement que le drôle avait reçu quelque pourboire
du tabellion.
--C'est probable, balbutia Villefort en essayant de sourire; mais croyez
que je ne suis pour rien dans cette corruption. M. de Saint-Méran a
voulu que cette maison, qui fait partie de la dot de sa petite-fille,
fût vendue, parce qu'en restant trois ou quatre ans inhabitée encore,
elle fût tombée en ruine.»
Ce fut Morrel qui pâlit à son tour.
«Il y avait surtout, continua Monte-Cristo, une chambre, ah! mon Dieu!
bien simple en apparence une chambre comme toutes les chambres, tendue
de damas rouge, qui m'a paru, je ne sais pourquoi, dramatique au
possible.
--Pourquoi cela? demanda Debray, pourquoi dramatique?
--Est-ce que l'on se rend compte des choses instinctives? dit
Monte-Cristo; est-ce qu'il n'y a pas des endroits où il semble qu'on
respire naturellement la tristesse? pourquoi? on n'en sait rien; par un
enchaînement de souvenirs, par un caprice de la pensée qui nous reporte
à d'autres temps, à d'autres lieux, qui n'ont peut-être aucun rapport
avec les temps et les lieux où nous nous trouvons; tant il y a que cette
chambre me rappelait admirablement la chambre de la marquise de Ganges
ou celle de Desdemona. Eh! ma foi, tenez, puisque nous avons fini de
dîner, il faut que je vous la montre, puis nous redescendrons prendre le
café au jardin; après le dîner, le spectacle.»
Monte-Cristo fit un signe pour interroger ses convives, Mme de Villefort
se leva, Monte-Cristo en fit autant, tout le monde imita leur exemple.
Villefort et Mme Danglars demeurèrent un instant comme cloués à leur
place; ils s'interrogeaient des yeux, froids, muets et glacés.
«Avez-vous entendu? dit Mme Danglars.
--Il faut y aller», répondit Villefort en se levant et en lui offrant le
bras.
Tout le monde était déjà épars dans la maison, poussé par la curiosité,
car on pensait bien que la visite ne se bornerait pas à cette chambre,
et qu'en même temps on parcourrait le reste de cette masure dont
Monte-Cristo avait fait un palais. Chacun s'élança donc par les portes
ouvertes. Monte-Cristo attendit les deux retardataires; puis, quand ils
furent passés à leur tour, il ferma la marche avec un sourire qui, s'ils
eussent pu le comprendre, eût épouvanté les convives bien autrement que
cette chambre dans laquelle on allait entrer.
On commença en effet par parcourir les appartements, les chambres
meublées à l'orientale avec des divans et des coussins pour tout lit,
des pipes et des armes pour tous meubles; les salons tapissés des plus
beaux tableaux des vieux maîtres; des boudoirs en étoffes de Chine, aux
couleurs capricieuses, aux dessins fantastiques, aux tissus merveilleux;
puis enfin on arriva dans la fameuse chambre.
Elle n'avait rien de particulier, si ce n'est que, quoique le jour
tombât, elle n'était point éclairée et qu'elle était dans la vétusté,
quand toutes les autres chambres avaient revêtu une parure neuve.
Ces deux causes suffisaient, en effet, pour lui donner une teinte
lugubre.
«Hou! s'écria Mme de Villefort, c'est effrayant, en effet.»
Mme Danglars essaya de balbutier quelques mots qu'on n'entendit pas.
Plusieurs observations se croisèrent, dont le résultat fut qu'en effet
la chambre de damas rouge avait un aspect sinistre.
«N'est-ce pas? dit Monte-Cristo. Voyez donc comme ce lit est bizarrement
placé, quelle sombre et sanglante tenture! et ces deux portraits au
pastel, que l'humidité a fait pâlir, ne semblent-ils pas dire, avec
leurs lèvres blêmes et leurs yeux effarés: J'ai vu!»
Villefort devint livide, Mme Danglars tomba sur une chaise longue placée
près de la cheminée.
«Oh! dit Mme de Villefort en souriant, avez-vous bien le courage de vous
asseoir sur cette chaise où peut-être le crime a été commis!»
Mme Danglars se leva vivement.
«Et puis, dit Monte-Cristo, ce n'est pas tout.
--Qu'y a-t-il donc encore? demanda Debray, à qui l'émotion de Mme
Danglars n'échappait point.
--Ah! oui, qu'y a-t-il encore? demanda Danglars, car jusqu'à présent
j'avoue que je n'y vois pas grand-chose, et vous, monsieur Cavalcanti?
--Ah! dit celui-ci, nous avons à Pise la tour d'Ugolin, à Ferrare la
prison du Tasse, et à Rimini la chambre de Franscesca et de Paolo.
--Oui; mais vous n'avez pas ce petit escalier, dit Monte-Cristo en
ouvrant une porte perdue dans la tenture; regardez-le-moi, et dites ce
que vous en pensez.
--Quelle sinistre cambrure d'escalier! dit Château-Renaud en riant.
--Le fait est, dit Debray, que je ne sais si c'est le vin de Chio qui
porte à la mélancolie, mais certainement je vois cette maison tout en
noir.»
Quant à Morrel, depuis qu'il avait été question de la dot de Valentine,
il était demeuré triste et n'avait pas prononcé un mot.
«Vous figurez-vous, dit Monte-Cristo, un Othello ou un abbé de Ganges
quelconque, descendant pas à pas, par une nuit sombre et orageuse, cet
escalier avec quelque lugubre fardeau qu'il a hâte de dérober à la vue
des hommes, sinon au regard de Dieu!»
Mme Danglars s'évanouit à moitié au bras de Villefort, qui fut lui-même
obligé de s'adosser à la muraille.
«Ah! mon Dieu! madame, s'écria Debray, qu'avez-vous donc? comme vous
pâlissez!
--Ce qu'elle a? dit Mme de Villefort, c'est bien simple; elle a que M.
de Monte-Cristo nous raconte des histoires épouvantables, dans
l'intention sans doute de nous faire mourir de peur.
--Mais oui, dit Villefort. En effet, comte, vous épouvantez ces dames.
--Qu'avez-vous donc? répéta tout bas Debray à Mme Danglars.
--Rien, rien, dit celle-ci en faisant un effort, j'ai besoin d'air,
voilà tout.
--Voulez-vous descendre au jardin? demanda Debray, en offrant son bras à
Mme Danglars et en s'avançant vers l'escalier dérobé.
--Non, dit-elle, non; j'aime encore mieux rester ici.
--En vérité, madame, dit Monte-Cristo, est-ce que cette terreur est
sérieuse?
--Non, monsieur, dit Mme Danglars; mais vous avez une façon de supposer
les choses qui donne à l'illusion l'aspect de la réalité.
--Oh! mon Dieu! oui, dit Monte-Cristo en souriant, et tout cela est une
affaire d'imagination; car aussi bien, pourquoi ne pas plutôt se
représenter cette chambre comme une bonne et honnête chambre de mère de
famille? ce lit avec ses tentures couleur de pourpre, comme un lit
visité par la déesse Lucine, et cet escalier mystérieux comme le passage
par où, doucement et pour ne pas troubler le sommeil réparateur de
l'accouchée, passe le médecin ou la nourrice, ou le père lui-même
emportant l'enfant qui dort?...»
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