Face au drapeau
Par
Jules Verne
(1896)
-----------
I
Healthful-House
La carte que reçut ce jour-là -- 15 juin 189.. -- le directeur de
l'établissement de Healthful-House, portait correctement ce simple
nom, sans écusson ni couronne:
LE COMTE D'ARTIGAS
Au-dessous de ce nom, à l'angle de la carte, était écrite au
crayon l'adresse suivante:
«À bord de la goélette -Ebba-, au mouillage de New-Berne,
Pamplico-Sound.»
La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre
États de l'Union à cette époque -- est l'assez importante ville de
Raleigh, reculée de quelque cent cinquante milles à l'intérieur de
la province. C'est grâce à sa position centrale que cette cité est
devenue le siège de la législature, car d'autres l'égalent ou la
dépassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles
Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington,
Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernière ville
s'élève au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans
le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protégé par une
digue naturelle, îles et flots du littoral carolinien.
Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour
quel motif il recevait cette carte, si elle n'eût été accompagnée
d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de
visiter son établissement. Ce personnage espérait que le directeur
voudrait bien donner consentement à cette visite, et il devait se
présenter dans l'après-midi avec le capitaine Spade, commandant la
goélette -Ebba-.
Ce désir de pénétrer à l'intérieur de cette maison de santé, très
célèbre alors, très recherchée des riches malades des États-Unis,
ne pouvait paraître que des plus naturels de la part d'un
étranger. D'autres l'avaient déjà visitée, qui ne portaient pas un
aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point
ménagé leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci
s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicitée, et répondit
qu'il serait honoré d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de
l'établissement.
Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assurée du
concours des médecins les plus en renom, était de création privée.
Indépendante des hôpitaux et des hospices, mais soumise à la
surveillance de l'État, elle réunissait toutes les conditions de
confort et de salubrité qu'exigent les maisons de ce genre,
destinées à recevoir une opulente clientèle.
On eût difficilement trouvé un emplacement plus agréable que celui
de Healthful-House. Au revers d'une colline s'étendait un parc de
deux cents acres, planté de ces essences magnifiques que prodigue
l'Amérique septentrionale dans sa partie égale en latitude aux
groupes des Canaries et de Madère. À la limite inférieure du parc
s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafraîchi
par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du
large pardessus l'étroit lido du littoral.
Healthful-House, où les riches malades étaient soignés dans
d'excellentes conditions hygiéniques, était plus généralement
réservée au traitement des maladies chroniques; mais
l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient
des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne présentaient
pas un caractère incurable.
Or, précisément, -- circonstance qui devait attirer l'attention
sur Healthful-House, et qui motivait peut-être la visite du comte
d'Artigas, -- un personnage de grande notoriété y était tenu,
depuis dix-huit mois, en observation toute spéciale.
Le personnage dont il s'agit était un Français, nommé Thomas Roch,
âgé de quarante-cinq ans. Qu'il fût sous l'influence d'une maladie
mentale, aucun doute à cet égard. Toutefois, jusqu'alors, les
médecins aliénistes n'avaient pas constaté chez lui une perte
définitive de ses facultés intellectuelles. Que la juste notion
des choses lui fit défaut dans les actes les plus simples de
l'existence, cela n'était que trop certain. Cependant sa raison
restait entière, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait
appel à son génie, et qui ne sait que génie et folie confinent
trop souvent l'un à l'autre! Il est vrai, ses facultés affectives
ou sensoriales étaient profondément atteintes. Lorsqu'il y avait
lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le délire
et l'incohérence. Absence de mémoire, impossibilité d'attention,
plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'était alors
qu'un être dépourvu de raison, incapable de se suffire, privé de
cet instinct naturel qui ne fait pas défaut même à l'animal, --
celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme
d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon
17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien
avait-il pour tâche de le surveiller nuit et jour.
La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait être
guérie que par des moyens moraux. La médecine et la thérapeutique
y sont impuissantes, et leur inefficacité est depuis longtemps
reconnue des spécialistes. Ces moyens moraux étaient-ils
applicables au cas de Thomas Roch? il était permis d'en douter,
même en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En
effet, l'inquiétude, les changements d'humeur, l'irritabilité, les
bizarreries de caractère, la tristesse, l'apathie, la répugnance
aux occupations sérieuses ou aux plaisirs, ces divers symptômes
apparaissaient nettement. Aucun médecin n'aurait pu s'y méprendre,
aucun traitement ne semblait capable de les guérir ni de les
atténuer.
On a justement dit que la folie est un excès de subjectivité,
c'est-à-dire un état où l'âme accorde trop à son labeur intérieur,
et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette
indifférence était à peu près absolue. Il ne vivait qu'en dedans
de lui-même, en proie à une idée fixe dont l'obsession l'avait
amené là où il en était. Se produirait-il une circonstance, un
contrecoup qui «l'extérioriserait», pour employer un mot assez
exact, c'était improbable, mais ce n'était pas impossible.
Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce
Français a quitté la France, quels motifs l'ont attiré aux États-
Unis, pourquoi le gouvernement fédéral avait jugé prudent et
nécessaire de l'interner dans cette maison de santé, où l'on
noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui échapperait
d'inconscient au cours de ses crises.
Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine à Washington
reçut une demande d'audience au sujet d'une communication que
désirait lui faire ledit Thomas Roch.
Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait.
Bien qu'il sût de quelle nature serait la communication, quelles
prétentions l'accompagneraient, il n'hésita pas, et l'audience fut
immédiatement accordée.
En effet, la notoriété de Thomas Roch était telle que, soucieux
des intérêts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hésiter
à recevoir le solliciteur, à prendre connaissance des propositions
que celui-ci voulait personnellement lui soumettre.
Thomas Roch était un inventeur, -- un inventeur de génie. Déjà
d'importantes découvertes avaient mis sa personnalité assez
bruyante en lumière. Grâce à lui, des problèmes, de pure théorie
jusqu'alors, avaient reçu une application pratique. Son nom était
connu dans la science. Il occupait l'une des premières places du
monde savant. On va voir à la suite de quels ennuis, de quels
déboires, de quelles déceptions, de quels outrages même dont
l'abreuvèrent les plaisantins de la presse, il en arriva à cette
période de la folie qui avait nécessité son internement à
Healthful-House.
Sa dernière invention concernant les engins de guerre portait le
nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possédait, à l'en croire,
une telle supériorité sur tous autres, que l'État qui s'en
rendrait acquéreur serait le maître absolu des continents et des
mers.
On sait trop à quelles difficultés déplorables se heurtent les
inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout
lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions
ministérielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont
encore présents à la mémoire. Il est inutile d'insister sur ce
point, car ces sortes d'affaires présentent parfois des dessous
difficiles à éclaircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch,
il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prédécesseurs,
il émettait des prétentions si excessives, il cotait la valeur de
son nouvel engin à des prix si inabordables qu'il devenait à peu
près impossible de traiter avec lui.
Cela tenait, -- il faut le noter aussi, -- à ce que déjà, à propos
d'inventions précédentes dont l'application fut féconde en
résultats, il s'était vu exploiter avec une rare audace. N'ayant
pu en retirer le bénéfice qu'il devait équitablement attendre, son
humeur avait commencé à s'aigrir. Devenu défiant, il prétendait ne
se livrer qu'à bon escient, imposer des conditions peut-être
inacceptables, être cru sur parole, et, dans tous les cas, il
demandait une somme d'argent si considérable, même avant toute
expérience, que de telles exigences parurent inadmissibles.
En premier lieu, ce Français offrit le Fulgurateur Roch à la
France. Il fit connaître à la commission ayant qualité pour
recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait
d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spéciale,
chargé avec un explosif composé de substances nouvelles, et qui ne
produisait son effet que sous l'action d'un déflagrateur nouveau
aussi.
Lorsque cet engin, de quelque manière qu'il eût été envoyé,
éclatait, non point en frappant le but visé, mais à la distance de
quelques centaines de mètres, son action sur les couches
atmosphériques était si énorme, que toute construction, fort
détaché ou navire de guerre, devait être anéantie sur une zone de
dix mille mètres carrés. Tel était le principe du boulet lancé par
le canon pneumatique Zalinski, déjà expérimenté à cette époque,
mais avec des résultats à tout le moins centuplés.
Si donc l'invention de Thomas Roch possédait cette puissance,
c'était la supériorité offensive ou défensive assurée à son pays.
Toutefois l'inventeur n'exagérait-il pas, bien qu'il eût fait ses
preuves à propos d'autres engins de sa façon et d'un rendement
incontestable? Des expériences pouvaient seules le démontrer. Or,
précisément, il prétendait ne consentir à ces expériences qu'après
avoir touché les millions auxquels il évaluait la valeur de son
Fulgurateur.
Il est certain qu'une sorte de déséquilibrement s'était alors
produit dans les facultés intellectuelles de Thomas Roch. Il
n'avait plus l'entière possession de sa cérébralité. On le sentait
engagé sur une voie qui le conduirait graduellement à la folie
définitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul
gouvernement n'aurait pu y condescendre.
La commission française dut rompre tout pourparler, et les
journaux, même ceux de l'opposition radicale, durent reconnaître
qu'il était difficile de donner suite à cette affaire. Les
propositions de Thomas Roch furent rejetées, sans qu'on eût à
craindre, d'ailleurs, qu'un autre État pût consentir à les
accueillir.
Avec cet excès de subjectivité qui ne cessa de s'accroître dans
l'âme si profondément bouleversée de Thomas Roch, on ne s'étonnera
pas que la corde du patriotisme, peu à peu détendue, eût fini par
ne plus vibrer. Il faut le répéter pour l'honneur de la nature
humaine, Thomas Roch était, à cette heure, frappé d'inconscience.
Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait
directement à son invention. Là-dessus, il n'avait rien perdu de
sa puissance géniale. Mais en tout ce qui concernait les détails
les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral
s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complète
responsabilité de ses actes.
Thomas Roch fut donc éconduit. Peut-être alors eût-il convenu
d'empêcher qu'il portât son invention autre part... On ne le fit
pas, et ce fut un tort.
Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilité croissante,
les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence même du
citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient à son pays, --
ces sentiments s'éteignirent dans l'âme de l'inventeur déçu. Il
songea aux autres nations, il franchit la frontière, il oublia
l'inoubliable passé, il offrit le Fulgurateur à l'Allemagne.
Là, dès qu'il sut quelles étaient les exorbitantes prétentions de
Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication.
Au surplus, la Guerre venait de mettre à l'étude la fabrication
d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir dédaigner celui de
l'inventeur français.
Alors, chez celui-ci, la colère se doubla de haine, -- une haine
d'instinct contre l'humanité, -- surtout après que ses démarches
eurent échoué vis-à-vis du Conseil de l'Amirauté de la Grande-
Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne
repoussèrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le tâtèrent, ils le
circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret
valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait
pas son secret. L'Amirauté finit par rompre avec lui.
Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel
empirait de jour en jour, qu'il fit une dernière tentative vis-à-
vis de l'Amérique, -- dix-huit mois environ avant le début de
cette histoire.
Les Américains, encore plus pratiques que les Anglais, ne
marchandèrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une
valeur exceptionnelle, étant donné la notoriété du chimiste
français. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de génie, et
prirent des mesures justifiées par son état -- quitte à
l'indemniser plus tard dans une équitable proportion.
Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'aliénation
mentale, l'administration, dans l'intérêt même de son invention,
jugea opportun de l'enfermer.
On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut
conduit Thomas Roch, mais à l'établissement de Healthful-House,
qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et,
cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent
point manqué, le but n'avait pas été atteint jusqu'à ce jour.
Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est
que Thomas Roch, si inconscient qu'il fût, se ressaisissait
lorsqu'on le remettait sur le champ de ses découvertes. Il
s'animait, il parlait avec la fermeté d'un homme qui est sûr de
lui, avec une autorité qui imposait. Dans le feu de son éloquence,
il décrivait les qualités merveilleuses de son Fulgurateur, les
effets vraiment extraordinaires qui en résulteraient. Quant à la
nature de l'explosif et du déflagrateur, les éléments qui le
composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle
nécessitait, il se retranchait dans une réserve dont rien n'avait
pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on
eut lieu de croire que son secret allait lui échapper, et toutes
les précautions avaient été prises... Ce fut en vain. Si Thomas
Roch ne possédait même plus le sentiment de sa propre
conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa
découverte.
Le pavillon 17 du parc de Healthful-House était entouré d'un
jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se
promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait
le même pavillon que lui, couchait dans la même chambre,
l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il
épiait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se
produisaient généralement dans l'état intermédiaire entre la
veille et le sommeil, il l'écoutait jusque dans ses rêves.
Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps après la séquestration
de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui
parlât couramment la langue de l'inventeur, il s'était présenté à
Healthful-House, et avait été accepté en qualité de gardien du
nouveau pensionnaire.
En réalité, ce prétendu Gaydon était un ingénieur français nommé
Simon Hart, depuis plusieurs années au service d'une société de
produits chimiques, établie dans le New-Jersey. Simon Hart, âgé de
quarante ans, avait le front large, marqué du pli de
l'observateur, l'attitude résolue qui dénotait l'énergie jointe à
la ténacité. Très versé dans ces diverses questions auxquelles se
rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces
inventions de nature à en modifier la valeur, Simon Hart
connaissait tout ce qui s'était fait en matière d'explosifs, dont
on comptait plus de onze cents à cette époque, -- et il n'en était
plus à apprécier un homme tel que Thomas Roch. Croyant à la
puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il fût en
possession d'un engin capable de changer les conditions de la
guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la
défensive. Il savait que la folie avait respecté en lui l'homme de
science, que dans ce cerveau, en partie frappé, brillait encore
une clarté, une flamme, la flamme du génie. Alors il eut cette
pensée: c'est que si, pendant ses crises, son secret se révélait,
cette invention d'un Français profiterait à un autre pays que la
France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas
Roch, en se donnant pour un Américain très exercé à l'emploi de la
langue française. Il prétexta un voyage en Europe, il donna sa
démission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les
circonstances, la proposition qu'il fit fut acceptée, et voilà
comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait près du
pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant.
Cette résolution témoignait d'un dévouement rare, d'un noble
patriotisme, car il s'agissait d'un service pénible pour un homme
de la classe et de l'éducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne
l'oublie pas -- l'ingénieur n'entendait en aucune façon dépouiller
Thomas Roch, s'il parvenait à surprendre son invention, et celui-
ci en aurait le légitime bénéfice.
Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutôt Gaydon, vivait ainsi
près de ce dément, observant, guettant, interrogeant même, sans
avoir rien gagné. D'ailleurs, il était plus que jamais convaincu
de l'importance de la découverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il
craignait, par-dessus tout, c'était que la folie partielle de ce
pensionnaire dégénérât en folie générale, ou qu'une crise suprême
anéantît son secret avec lui.
Telle était la situation de Simon Hart, telle était la mission à
laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intérêt de son pays.
Cependant, malgré tant de déceptions et de déboires, la santé de
Thomas Roch n'était pas compromise, grâce à sa constitution
vigoureuse. La nervosité de son tempérament lui avait permis de
résister à ces multiples causes destructives. De taille moyenne,
la tête puissante, le front largement dégagé, le crâne volumineux,
les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe,
impérieux, lorsque sa pensée dominante y faisait briller un
éclair, une moustache épaisse sous un nez aux ailes palpitantes,
une bouche aux lèvres serrées, comme si elles se fermaient pour ne
pas laisser échapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude
d'un homme qui a longtemps lutté et qui est résolu à lutter encore
-- tel était l'inventeur Thomas Roch, enfermé dans un des
pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-être pas conscience de
cette séquestration, et confié à la surveillance de l'ingénieur
Simon Hart, devenu le gardien Gaydon.
II
Le comte d'Artigas
Au juste, qui était ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme,
son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrière de sa
goélette se détachait en lettres d'or le nom d'-Ebba-, et celui-là
est de pure origine norvégienne. Et si l'on eût demandé à ce
personnage comment s'appelait le capitaine de l'-Ebba:- Spade,
aurait-il répondu, et Effrondat son maître d'équipage, et Hélim
son maître coq, -- tous noms singulièrement disparates, qui
indiquaient des nationalités très différentes.
Pouvait-on déduire quelque hypothèse plausible du type que
présentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration
de sa peau, sa chevelure très noire, la grâce de son attitude
dénonçaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne
n'offrait point ces caractères de race qui sont spéciaux aux
natifs de la péninsule ibérique.
C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, très
robustement constitué, âgé de quarante-cinq ans au plus. Avec sa
démarche calme et hautaine, il ressemblait à quelque seigneur
indou auquel se fût mêlé le sang des superbes types de la
Malaisie. S'il n'était pas de complexion froide, du moins
s'attachait-il à paraître tel avec son geste impérieux, sa parole
brève. Quant à la langue dont son équipage et lui se servaient,
c'était un de ces idiomes qui ont cours dans les îles de l'océan
Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses
excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du
Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilité en
anglais, ne trahissant que par un léger accent son origine
étrangère.
Ce qu'avait été le passé du comte d'Artigas, les diverses
péripéties d'une existence des plus mystérieuses, ce qu'était son
présent, de quelle source sortait sa fortune, -- évidemment
considérable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux
gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa résidence habituelle,
tout au moins quel était le port d'attache de sa goélette,
personne ne l'eût pu dire, et personne ne se fût hasardé à
l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif.
Il ne semblait pas homme à se compromettre dans une interview,
même au profit des reporters américains.
Ce que l'on savait de lui, c'était uniquement ce que disaient les
journaux, lorsqu'ils signalaient la présence de l'-Ebba -en
quelque port, et, en particulier, ceux de la côte orientale des
États-Unis. Là, en effet, la goélette venait, presque à époques
fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux
besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se
ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits,
conserves, viande sèche et viande fraîche, boeufs et moutons sur
pied, vins, bières et boissons alcooliques, mais aussi en
vêtements, ustensiles, objets de luxe et de nécessaire, -- le tout
payé de haut prix, soit en dollars, soit en guinées ou autres
monnaies de diverses provenances.
Il suit de là que, si l'on ne savait rien de la vie privée du
comte d'Artigas, il n'en était pas moins fort connu dans les
divers ports du littoral américain, depuis ceux de la presqu'île
floridienne jusqu'à ceux de la Nouvelle-Angleterre.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le directeur d'Healthful-
House se fût trouvé très honoré de la demande du comte d'Artigas,
qu'il l'accueillît avec empressement.
C'était la première fois que la goélette -Ebba- relâchait au port
de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire
avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu
faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le
Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient
d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah,
Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la
Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu
important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte
d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce
chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille
habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des
porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques
semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la
goélette avait pris son complet chargement pour une destination
qu'on ignorait, comme toujours.
Était-il donc venu, cet énigmatique personnage, dans l'unique but
de visiter Healthful-House?... Peut-être, et n'y avait-il rien de
surprenant à cela, puisque cet établissement jouissait d'une très
réelle et très juste célébrité.
Peut-être aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de
se rencontrer avec Thomas Roch? La notoriété universelle de
l'inventeur français eût justifié cette curiosité.
Un fou de génie, dont les inventions promettaient de révolutionner
les méthodes de l'art militaire moderne!
Dans l'après-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte
d'Artigas se présenta à la porte de Healthful-House, accompagné du
capitaine Spade, le commandant de l'-Ebba-.
En conformité des ordres donnés, tous deux furent admis et
conduits dans le cabinet du directeur.
Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empressé, se mit à sa
disposition, ne voulant laisser à personne l'honneur d'être son
cicérone, et il reçut de sincères remerciements pour son
obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les
habitations particulières de l'établissement, le directeur ne
tarissait pas sur les soins donnés aux malades, -- soins très
supérieurs, si l'on voulait bien l'en croire, à ceux qu'ils
eussent reçus dans leurs familles, traitements de luxe, répétait-
il, et dont les résultats avaient valu à Healthful-House un succès
mérité.
Le comte d'Artigas, écoutant sans se départir de son flegme
habituel, semblait s'intéresser à cette faconde intarissable, afin
de mieux dissimuler probablement le désir qui l'avait amené.
Cependant, après une heure consacrée à cette promenade, crut-il
devoir dire:
«N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parlé ces
derniers temps, et qui a même contribué, dans une forte mesure, à
attirer l'attention publique sur Healthful-House?
-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler,
monsieur le comte?... demanda le directeur.
-- En effet... de ce Français... de cet inventeur dont la raison
paraît être très compromise...
-- Très compromise, monsieur le comte, et peut-être est-il heureux
qu'elle le soit! À mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces
découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction,
trop nombreux déjà...
-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, à ce sujet,
mon opinion est la vôtre. Le véritable progrès n'est pas de ce
côté, et je regarde comme des génies malfaisants ceux qui marchent
dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu
entièrement l'usage de ses facultés intellectuelles?...
-- Entièrement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui
concerne les choses ordinaires de l'existence. À cet égard, il n'a
plus ni compréhension ni responsabilité. Toutefois son génie
d'inventeur est resté intact, il a survécu à la dégénérescence
mentale, et, si l'on eût cédé à ses prétentions hors de bon sens,
je ne mets pas en doute qu'il fût sorti de ses mains un nouvel
engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir...
-- Aucunement, monsieur le directeur, répéta le comte d'Artigas,
que le capitaine Spade parut approuver.
-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous-
même. Nous voici arrivés devant le pavillon occupé par Thomas
Roch. Si sa claustration est très justifiée au point de vue de la
sécurité publique, il n'en est pas moins traité avec tous les
égards qui lui sont dus et les soins que nécessite son état. Et
puis, à Healthful-House, il est à l'abri des indiscrets qui
pourraient vouloir...»
Le directeur compléta sa phrase par un hochement de tête des plus
significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les
lèvres de l'étranger.
«Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est
jamais laissé seul?...
-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a près de lui en
surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont
nous sommes absolument sûrs. Dans le cas où, d'une manière ou
d'une autre, il lui échapperait quelque indication relative à sa
découverte, cette indication serait à l'instant recueillie, et
l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.»
En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au
capitaine Spade, lequel répondit par un geste qui semblait dire:
c'est compris. Et, de fait, qui eût observé le capitaine pendant
cette visite, aurait remarqué qu'il examinait avec une minutie
particulière toute cette partie du parc entourant le pavillon 17,
les diverses ouvertures qui y donnaient accès, -- probablement en
vue d'un projet arrêté d'avance.
Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful-
House. À l'extérieur, ce mur fermait la base même de la colline
dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu'à la rive droite
de la Neuze.
Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chaussée, surmonté d'une terrasse
à l'italienne. Le rez-de-chaussée comprenait deux chambres et une
antichambre, avec fenêtres défendues par des barreaux de fer. De
chaque côté de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors
dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient
de fraîches pelouses veloutées, où ne manquaient ni les
arbrisseaux variés, ni les fleurs éclatantes. L'ensemble
s'étendait sur un demi-acre environ, à l'usage exclusif de Thomas
Roch, libre d'aller à travers ce jardin sous la surveillance de
son gardien.
Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur
pénétrèrent dans cet enclos, celui qu'ils aperçurent à la porte du
pavillon fut le gardien Gaydon.
Immédiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce
gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulière, qui
ne fut point remarquée du directeur.
Ce n'était pas la première fois, cependant, que des étrangers
venaient rendre visite à l'hôte du pavillon 17, car l'inventeur
français passait à juste titre pour être le plus curieux
pensionnaire de Healthful-House. Néanmoins, l'attention de Gaydon
fut sollicitée par l'originalité du type que présentaient ces deux
personnages, dont il ignorait la nationalité. Si le nom du comte
d'Artigas ne lui était pas inconnu, il n'avait jamais eu
l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relâches
dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la goélette
-Ebba- fût alors mouillée à l'entrée de la Neuze, au pied de la
colline de Healthful-House.
«Gaydon, demanda le directeur, où est en ce moment Thomas Roch?...
-- Là, répondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se
promenait d'un pas méditatif sous les arbres en arrière du
pavillon.
-- M. le comte d'Artigas a été autorisé à visiter Healthful-House,
et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a
que trop parlé ces derniers temps...
-- Et dont on parlerait bien davantage, répondit le comte
d'Artigas, si le gouvernement fédéral n'eût pris la précaution de
l'enfermer dans cet établissement...
-- Précaution nécessaire, monsieur le comte.
-- Nécessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que
le secret de cet inventeur s'éteigne avec lui, pour le repos du
monde.»
Après avoir regardé le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus
prononcé une seule parole, et, précédant les deux étrangers, il se
dirigea vers le massif au fond de l'enclos.
Les visiteurs n'eurent que quelques pas à faire pour se trouver en
face de Thomas Roch.
Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent à
courte distance de lui, il est présumable qu'il ne remarqua point
leur présence.
Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupçons,
ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupée
par le pavillon 17 en cette partie inférieure du parc de
Healthful-House. Lorsqu'il eut remonté les allées en pente, il
distingua aisément l'extrémité d'une mâture qui pointait au-dessus
du mur d'enceinte. Pour reconnaître la mâture de la goélette
-Ebba-, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi
que, de ce côté, le mur longeait la rive droite de la Neuze.
Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur français. Chez
cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la santé ne
paraissait pas avoir souffert d'une séquestration qui durait
depuis dix-huit mois déjà. Mais son attitude bizarre, ses gestes
incohérents, son oeil hagard, son inattention à tout ce qui se
faisait autour de lui, ne dénotaient que trop un complet état
d'inconscience et un abaissement profond des facultés mentales.
Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une
badine qu'il tenait à la main, il traça sur l'allée un profil de
fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de
sable qui figuraient évidemment des bastions. Alors, après avoir
détaché quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur
la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout
cela sérieusement, sans qu'il se fût en aucune façon préoccupé des
personnes qui le regardaient.
C'était là un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette
gravité caractéristique.
«Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui,
malgré son impassibilité habituelle, parut ressentir quelque
désappointement.
-- Je vous ai prévenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en
obtenir, répondit le directeur.
-- Ne saurait-il au moins nous prêter quelque attention?...
-- L'y décider sera peut-être difficile.» Et, se retournant vers
le gardien: «Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-être, en
entendant votre voix, viendra-t-il à vous répondre?...
-- Il me répondra, soyez-en certain, monsieur le directeur», dit
Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire à l'épaule: «Thomas
Roch?...» prononça-t-il d'un ton assez doux.
Celui-ci releva la tête, et, de toutes les personnes présentes, il
ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le
capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur
formassent cercle autour de lui.
«Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des
étrangers désireux de vous voir... Ils s'intéressent à votre
santé... à vos travaux...»
Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son
indifférence.
«Mes travaux?...» répliqua-t-il en cette même langue anglaise
qu'il parlait comme sa langue originelle.
Prenant alors un caillou entre son index et son pouce repliés,
comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre
une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui échappa.
«Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout
détruit d'un seul coup!»
Thomas Roch s'était relevé, le feu du triomphe brillait dans ses
yeux.
«Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte
d'Artigas, l'idée de son invention ne l'abandonne jamais...
-- Et mourra avec lui! affirma le gardien.
-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener à causer de son
Fulgurateur?...
-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur...
j'essaierai...
-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intéresser le
comte d'Artigas...
-- En effet, répondit le comte d'Artigas, sans que sa froide
physionomie laissât rien voir des sentiments qui l'agitaient.
-- Je dois vous prévenir que je risque d'occasionner une nouvelle
crise... fit observer le gardien.
-- Vous arrêterez la conversation lorsque vous le jugerez
convenable. Dites à Thomas Roch qu'un étranger désire traiter avec
lui de l'achat de son Fulgurateur...
-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui échappe?...»
répliqua le comte d'Artigas.
Et cela fut dit avec tant de vivacité que Gaydon ne put retenir un
regard de défiance dont ne parut point s'inquiéter cet
impénétrable personnage.
«Il n'y a rien à craindre, répondit-il, et aucune promesse
n'arrachera son secret à Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura
pas mis dans la main les millions qu'il exige...
-- Je ne les ai pas sur moi», répondit tranquillement le comte
d'Artigas. Gaydon revint à son pensionnaire, et, comme la première
fois, le touchant à l'épaule: «Thomas Roch, dit-il, voici des
étrangers qui se proposent d'acheter votre découverte...» Thomas
Roch se redressa. «Ma découverte... s'écria-t-il, mon explosif...
mon déflagrateur?...»
Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette
crise dont Gaydon avait parlé, et que provoquaient toujours les
questions de ce genre.
«Combien voulez-vous me l'acheter... combien?...» ajouta Thomas
Roch. Il n'y avait aucun inconvénient à lui promettre une somme si
énorme qu'elle fût. «Combien... combien?... répétait-il.
-- Dix millions de dollars, répondit Gaydon.
-- Dix millions?... s'écria Thomas Roch. Dix millions... un
Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois supérieure
à tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile
autopropulsif qui peut, en éclatant, étendre sa puissance
destructive sur dix mille mètres carrés!... Dix millions... le
seul déflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais
toutes les richesses du monde ne suffiraient pas à payer le secret
de mon engin, et plutôt que de le livrer à ce prix, je me
couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela
vaut un milliard... un milliard... un milliard!...»
Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des
choses faisait défaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui.
Et, lors même que Gaydon lui eût offert dix milliards, cet insensé
en aurait exigé davantage.
Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cessé de
l'observer depuis le début de cette crise, -- le comte, toujours
flegmatique, bien que son front se fût rembruni, -- le capitaine
secouant la tête en homme qui semblait dire: Décidément, il n'y a
rien à faire de ce malheureux!
Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait à travers
le jardin, criant d'une voix étranglée par la colère:
«Des milliards... des milliards!»
Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit:
«Je vous avais prévenu!»
Puis, il se mit à la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit,
le prit par le bras, et, sans éprouver trop de résistance, le
ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitôt refermée.
Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le
capitaine Spade parcourait une dernière fois le jardin le long du
mur inférieur.
«Je n'avais point exagéré, monsieur le comte, déclara le
directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait
chaque jour de nouveaux progrès. À mon avis, sa folie est déjà
incurable. Mît-on à sa disposition tout l'argent qu'il demande, on
n'en pourrait rien tirer...
-- C'est probable, répondit le comte d'Artigas, et cependant, si
ses exigences financières vont jusqu'à l'absurde, il n'en a pas
moins inventé un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie...
-- C'est l'opinion des personnes compétentes, monsieur le comte.
Mais ce qu'il a découvert ne tardera pas à disparaître avec lui
dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus
fréquentes. Bientôt, même, le mobile de l'intérêt, le seul qui
semble avoir survécu dans son âme, disparaîtra...
-- Restera peut-être le mobile de la haine!» murmura le comte
d'Artigas, au moment où le capitaine Spade venait de le rejoindre
devant la porte du jardin.
III
Double enlèvement
Une demi-heure après, le comte d'Artigas et le capitaine Spade
suivaient le chemin, bordé de hêtres séculaires, qui sépare de la
rive droite de la Neuze l'établissement de Healthful-House. Tous
deux avaient pris congé du directeur, -- celui-ci se disant très
honoré de leur visite, ceux-là le remerciant de son bienveillant
accueil. Une centaine de dollars, destinés au personnel de la
maison, témoignaient des généreuses dispositions du comte
d'Artigas. C'était, -- comment en douter? -- un étranger de la
plus haute distinction, si c'est à la générosité que la
distinction se mesure.
Sortis par la grille qui fermait Healthful-House à mi-colline, le
comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourné le mur
d'enceinte, dont l'élévation défiait toute tentative d'escalade.
Le premier était pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait
l'habitude d'attendre qu'il lui adressât la parole.
Le comte d'Artigas ne s'y décida qu'au moment où, s'étant arrêté
sur le chemin, il put mesurer du regard la crête du mur derrière
lequel s'élevait le pavillon 17.
«Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance
exacte des lieux?...
-- Exacte, monsieur le comte, répondit le capitaine Spade, en
insistant sur le titre qu'il donnait à l'étranger.
-- Rien ne t'a échappé?...
-- Rien de ce qu'il était utile de savoir. Par sa situation
derrière ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous
persistez dans vos projets...
-- Je persiste, Spade.
-- Malgré l'état mental où se trouve Thomas Roch?...
-- Malgré cet état, et si nous parvenons à l'enlever...
-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de
pénétrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du
pavillon, sans être aperçu de personne...
-- Par la grille d'entrée?...
-- Non... de ce côté.
-- Mais, de ce côté, il y a le mur, et après l'avoir franchi,
comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle...
s'il oppose quelque résistance... si son gardien donne l'alarme...
-- Que cela ne vous inquiète pas... Nous n'aurons qu'à entrer et à
sortir par cette porte.»
Le capitaine Spade montrait, à quelques pas, une étroite porte,
ménagée dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute,
qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur
les bords de la Neuze.
«C'est par là, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accès
dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une échelle.
-- Cette porte est fermée...
-- Elle s'ouvrira.
-- N'y a-t-il donc pas des verrous intérieurement?...
-- Je les ai repoussés pendant ma promenade au bas du jardin et le
directeur n'en a rien vu...»
Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: «Comment
l'ouvriras tu?
-- En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta
une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les
verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte
d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas
trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures,
quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq
hommes...
-- Oui... cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront
même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se
débarrasser de lui...
-- S'en débarrasser... répliqua le comte d'Artigas, soit... si
cela était absolument nécessaire... Mais il est préférable de
s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'-Ebba-. Qui sait
s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?...
-- C'est juste.
-- Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien
changer à ses habitudes.»
Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez
significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur
le rôle réservé au surveillant de Healthful-House.
Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait
avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux
heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé
manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés,
le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir
pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House.
Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas
Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires
de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre.
Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux
bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à
penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément,
mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même
d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement
qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.
L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite
anse où les attendait un des canots de l'-Ebba-. La goélette était
mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis
jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se
fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se
déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait
seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui
tendait à calmir, déroulait à peine.
Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le
canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à
la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale.
Le comte d'Artigas regagna aussitôt sa cabine à l'arrière, tandis
que le capitaine Spade se rendait à l'avant afin de donner ses
derniers ordres.
Arrivé près du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de
tribord et chercha du regard un objet qui surnageait à quelques
brasses.
C'était une bouée de petit modèle, tremblotant au clapotis du
jusant de la Neuze.
La nuit tombait peu à peu. Vers la rive gauche de la sinueuse
rivière, l'indécise silhouette de New-Berne commençait à se
fondre. Les maisons se découpaient en noir sur un horizon encore
barré d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. À
l'opposé, le ciel s'estompait de quelques vapeurs épaisses. Mais
il ne semblait pas que la pluie fût à craindre, et ces vapeurs se
maintenaient dans les hautes zones du ciel.
Vers sept heures, les premières lumières de New-Berne
scintillèrent aux divers étages des maisons, tandis que les lueurs
des bas quartiers se reflétaient en longs zigzags, vacillant à
peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir.
Les barques de pêche remontaient doucement en regagnant les
criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs
voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup
sec et rythmé se propageait au loin. Deux steamers passèrent en
lançant des jets d'étincelles par leur double cheminée couronnée
de fumée noirâtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes,
tandis que le balancier de la machine s'élevait et s'abaissait au-
dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin.
À huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la
goélette, accompagné d'un personnage, âgé de cinquante ans
environ, auquel il dit:
«Il est temps, Serkö...
-- Je vais prévenir Spade», répondit Serkö. Le capitaine les
rejoignit. «Prépare-toi à partir, lui dit le comte d'Artigas.
-- Nous sommes prêts.
-- Fais en sorte que personne n'ait l'éveil à Healthful-House et
ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont été
conduits à bord de l'-Ebba-...
-- Où on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y
chercher», ajouta Serkö. Et il haussa les épaules en riant de
bonne humeur. «Néanmoins, mieux vaut ne point exciter les
soupçons», répondit le comte d'Artigas.
L'embarcation était parée. Le capitaine Spade et cinq hommes y
prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le
cinquième, le maître d'équipage Effrondat, qui devait garder le
canot, se mit à la barre près du capitaine Spade.
«Bonne chance, Spade, s'écria Serkö en souriant, et opère sans
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000