À une heure après midi, les colons étaient arrivés au fond de la
baie Washington, et, à ce moment, ils avaient franchi une distance
de vingt milles.
On fit halte pour déjeuner.
Là commençait une côte irrégulière, bizarrement déchiquetée et
couverte par une longue ligne de ces écueils qui succédaient aux
bancs de sable, et que la marée, étale en ce moment, ne devait pas
tarder à découvrir. On voyait les souples ondulations de la mer,
brisées aux têtes de rocs, s'y développer en longues franges
écumeuses. De ce point jusqu'au cap Griffe, la grève était peu
spacieuse et resserrée entre la lisière des récifs et celle de la
forêt.
La marche allait donc devenir plus difficile, car d'innombrables
roches éboulées encombraient le rivage.
La muraille de granit tendait aussi à s'exhausser de plus en plus,
et, des arbres qui la couronnaient en arrière, on ne pouvait voir
que les cimes verdoyantes, qu'aucun souffle n'animait.
Après une demi-heure de repos, les colons se remirent en route, et
leurs yeux ne laissèrent pas un point inobservé des récifs et de
la grève. Pencroff et Nab s'aventurèrent même au milieu des
écueils, toutes les fois qu'un objet attirait leur regard. Mais
d'épave, point, et ils étaient trompés par quelque conformation
bizarre des roches. Ils purent constater, toutefois, que les
coquillages comestibles abondaient sur cette plage, mais elle ne
pourrait être fructueusement exploitée que lorsqu'une
communication aurait été établie entre les deux rives de la Mercy,
et aussi quand les moyens de transport seraient perfectionnés.
Ainsi donc, rien de ce qui avait rapport au naufrage présumé
n'apparaissait sur ce littoral, et cependant un objet de quelque
importance, la coque d'un bâtiment par exemple, eût été visible
alors, ou ses débris eussent été portés au rivage, comme l'avait
été cette caisse, trouvée à moins de vingt milles de là. Mais il
n'y avait rien.
Vers trois heures, Cyrus Smith et ses compagnons arrivèrent à une
étroite crique bien fermée, à laquelle n'aboutissait aucun cours
d'eau. Elle formait un véritable petit port naturel, invisible du
large, auquel aboutissait une étroite passe, que les écueils
ménageaient entre eux. Au fond de cette crique, quelque violente
convulsion avait déchiré la lisière rocheuse, et une coupée,
évidée en pente douce, donnait accès au plateau supérieur, qui
pouvait être situé à moins de dix milles du cap Griffe, et, par
conséquent, à quatre milles en droite ligne du plateau de Grande-
vue.
Gédéon Spilett proposa à ses compagnons de faire halte en cet
endroit. On accepta, car la marche avait aiguisé l'appétit de
chacun, et, bien que ce ne fût pas l'heure du dîner, personne ne
refusa de se réconforter d'un morceau de venaison. Ce lunch devait
permettre d'attendre le souper à Granite-House. Quelques minutes
après, les colons, assis au pied d'un magnifique bouquet de pins
maritimes, dévoraient les provisions que Nab avait tirées de son
havre-sac.
L'endroit était élevé de cinquante à soixante pieds au-dessus du
niveau de la mer. Le rayon de vue était donc assez étendu, et,
passant par-dessus les dernières roches du cap, il allait se
perdre jusque dans la baie de l'Union. Mais ni l'îlot, ni le
plateau de Grande-vue n'étaient visibles et ne pouvaient l'être
alors, car le relief du sol et le rideau des grands arbres
masquaient brusquement l'horizon du nord.
Inutile d'ajouter que, malgré l'étendue de mer que les
explorateurs pouvaient embrasser, et bien que la lunette de
l'ingénieur eût parcouru point à point toute cette ligne
circulaire sur laquelle se confondaient le ciel et l'eau, aucun
navire ne fut aperçu. De même, sur toute cette partie du littoral
qui restait encore à explorer, la lunette fut promenée avec le
même soin depuis la grève jusqu'aux récifs, et aucune épave
n'apparut dans le champ de l'instrument.
«Allons, dit Gédéon Spilett, il faut en prendre son parti et se
consoler en pensant que nul ne viendra nous disputer la possession
de l'île Lincoln!
-- Mais enfin, ce grain de plomb! dit Harbert. Il n'est pourtant
pas imaginaire, je suppose!
-- Mille diables, non! s'écria Pencroff, en pensant à sa
mâchelière absente.
-- Alors que conclure? demanda le reporter.
-- Ceci, répondit l'ingénieur: c'est qu'il y a trois mois au plus,
un navire, volontairement ou non, a atterri...
-- Quoi! Vous admettriez, Cyrus, qu'il s'est englouti sans laisser
aucune trace? s'écria le reporter.
-- Non, mon cher Spilett, mais remarquez que s'il est certain
qu'un être humain a mis le pied sur cette île, il ne paraît pas
moins certain qu'il l'a quittée maintenant.
-- Alors, si je vous comprends bien, Monsieur Cyrus, dit Harbert,
le navire serait reparti?...
-- Évidemment.
-- Et nous aurions perdu sans retour une occasion de nous
rapatrier? dit Nab.
-- Sans retour, je le crains.
-- Eh bien! Puisque l'occasion est perdue, en route», dit
Pencroff, qui avait déjà la nostalgie de Granite-House.
Mais, à peine s'était-il levé, que les aboiements de Top
retentirent avec force, et le chien sortit du bois, en tenant dans
sa gueule un lambeau d'étoffe souillée de boue.
Nab arracha ce lambeau de la bouche du chien.
C'était un morceau de forte toile.
Top aboyait toujours, et, par ses allées et venues, il semblait
inviter son maître à le suivre dans la forêt.
«Il y a là quelque chose qui pourrait bien expliquer mon grain de
plomb! s'écria Pencroff.
-- Un naufragé! répondit Harbert.
-- Blessé, peut-être! dit Nab.
-- Ou mort!» répondit le reporter.
Et tous se précipitèrent sur les traces du chien, entre ces grands
pins qui formaient le premier rideau de la forêt. À tout hasard,
Cyrus Smith et ses compagnons avaient préparé leurs armes.
Ils durent s'avancer assez profondément sous bois; mais, à leur
grand désappointement, ils ne virent encore aucune empreinte de
pas. Broussailles et lianes étaient intactes, et il fallut même
les couper à la hache, comme on avait fait dans les épaisseurs les
plus profondes de la forêt. Il était donc difficile d'admettre
qu'une créature humaine eût déjà passé par là, et cependant Top
allait et venait, non comme un chien qui cherche au hasard, mais
comme un être doué de volonté qui suit une idée.
Après sept à huit minutes de marche, Top s'arrêta.
Les colons, arrivés à une sorte de clairière, bordée de grands
arbres, regardèrent autour d'eux et ne virent rien, ni sous les
broussailles, ni entre les troncs d'arbres.
«Mais qu'y a-t-il, Top?» dit Cyrus Smith.
Top aboya avec plus de force, en sautant au pied d'un gigantesque
pin.
Tout à coup, Pencroff de s'écrier:
«Ah! bon! Ah! parfait!
-- Qu'est-ce? demanda Gédéon Spilett.
-- Nous cherchons une épave sur mer ou sur terre!
-- Eh bien?
-- Eh bien, c'est en l'air qu'elle se trouve!»
Et le marin montra une sorte de grand haillon blanchâtre, accroché
à la cime du pin, et dont Top avait rapporté un morceau tombé sur
le sol.
«Mais ce n'est point là une épave! s'écria Gédéon Spilett.
-- Demande pardon! répondit Pencroff.
-- Comment? C'est?...
-- C'est tout ce qui reste de notre bateau aérien, de notre ballon
qui s'est échoué là-haut, au sommet de cet arbre!»
Pencroff ne se trompait pas, et il poussa un hurrah magnifique, en
ajoutant:
«En voilà de la bonne toile! Voilà de quoi nous fournir de linge
pendant des années! Voilà de quoi faire des mouchoirs et des
chemises! Hein! Monsieur Spilett, qu'est-ce que vous dites d'une
île où les chemises poussent sur les arbres?»
C'était vraiment une heureuse circonstance pour les colons de
l'île Lincoln, que l'aérostat, après avoir fait son dernier bond
dans les airs, fût retombé sur l'île et qu'ils eussent cette
chance de le retrouver.
Ou ils garderaient l'enveloppe sous cette forme, s'ils voulaient
tenter une nouvelle évasion par les airs, ou ils emploieraient
fructueusement ces quelques centaines d'aunes d'une toile de coton
de belle qualité, quand elle serait débarrassée de son vernis.
Comme on le pense bien, la joie de Pencroff fut unanimement et
vivement partagée.
Mais cette enveloppe, il fallait l'enlever de l'arbre sur lequel
elle pendait, pour la mettre en lieu sûr, et ce ne fut pas un
petit travail. Nab, Harbert et le marin, étant montés à la cime de
l'arbre, durent faire des prodiges d'adresse pour dégager l'énorme
aérostat dégonflé.
L'opération dura près de deux heures, et non seulement
l'enveloppe, avec sa soupape, ses ressorts, sa garniture de
cuivre, mais le filet, c'est-à-dire un lot considérable de
cordages et de cordes, le cercle de retenue et l'ancre du ballon
étaient sur le sol. L'enveloppe, sauf la fracture, était en bon
état, et, seul, son appendice inférieur avait été déchiré.
C'était une fortune qui était tombée du ciel.
«Tout de même, Monsieur Cyrus, dit le marin, si nous nous décidons
jamais à quitter l'île, ce ne sera pas en ballon, n'est-ce pas? Ça
ne va pas où on veut, les navires de l'air, et nous en savons
quelque chose! Voyez-vous, si vous m'en croyez, nous construirons
un bon bateau d'une vingtaine de tonneaux, et vous me laisserez
découper dans cette toile une misaine et un foc. Quant au reste,
il servira à nous habiller!
-- Nous verrons, Pencroff, répondit Cyrus Smith, nous verrons.
-- En attendant, il faut mettre tout cela en sûreté», dit Nab. En
effet, on ne pouvait songer à transporter à Granite-House cette
charge de toile, de cordes, de cordages, dont le poids était
considérable, et, en attendant un véhicule convenable pour les
charrier, il importait de ne pas laisser plus longtemps ces
richesses à la merci du premier ouragan. Les colons, réunissant
leurs efforts, parvinrent à traîner le tout jusqu'au rivage, où
ils découvrirent une assez vaste cavité rocheuse, que ni le vent,
ni la pluie, ni la mer ne pouvaient visiter, grâce à son
orientation.
«Il nous fallait une armoire, nous avons une armoire, dit
Pencroff; mais comme elle ne ferme pas à clef, il sera prudent
d'en dissimuler l'ouverture. Je ne dis pas cela pour les voleurs à
deux pieds, mais pour les voleurs à quatre pattes!»
À six heures du soir, tout était emmagasiné, et, après avoir donné
à la petite échancrure qui formait la crique le nom très justifié
de «port ballon», on reprit le chemin du cap Griffe. Pencroff et
l'ingénieur causaient de divers projets qu'il convenait de mettre
à exécution dans le plus bref délai. Il fallait avant tout jeter
un pont sur la Mercy, afin d'établir une communication facile avec
le sud de l'île; puis, le chariot reviendrait chercher l'aérostat,
car le canot n'eût pu suffire à le transporter; puis, on
construirait une chaloupe pontée; puis, Pencroff la gréerait en
cotre, et l'on pourrait entreprendre des voyages de
circumnavigation... autour de l'île; puis, etc.
Cependant, la nuit venait, et le ciel était déjà sombre, quand les
colons atteignirent la pointe de l'épave, à l'endroit même où ils
avaient découvert la précieuse caisse. Mais là, pas plus
qu'ailleurs, il n'y avait rien qui indiquât qu'un naufrage
quelconque se fût produit, et il fallut bien en revenir aux
conclusions précédemment formulées par Cyrus Smith. De la pointe
de l'épave à Granite-House, il restait encore quatre milles, et
ils furent vite franchis; mais il était plus de minuit, quand,
après avoir suivi le littoral jusqu'à l'embouchure de la Mercy,
les colons arrivèrent au premier coude formé par la rivière.
Là, le lit mesurait une largeur de quatre-vingts pieds, qu'il
était malaisé de franchir, mais Pencroff s'était chargé de vaincre
cette difficulté, et il fut mis en demeure de le faire.
Il faut en convenir, les colons étaient exténués.
L'étape avait été longue, et l'incident du ballon n'avait pas été
pour reposer leurs jambes et leurs bras. Ils avaient donc hâte
d'être rentrés à Granite-House pour souper et dormir, et si le
pont eût été construit, en un quart d'heure ils se fussent trouvés
à domicile.
La nuit était très obscure. Pencroff se prépara alors à tenir sa
promesse, en faisant une sorte de radeau qui permettrait d'opérer
le passage de la Mercy. Nab et lui, armés de haches, choisirent
deux arbres voisins de la rive, dont ils comptaient faire une
sorte de radeau, et ils commencèrent à les attaquer par leur base.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, assis sur la berge, attendaient que
le moment fût venu d'aider leurs compagnons, tandis que Harbert
allait et venait, sans trop s'écarter.
Tout à coup, le jeune garçon, qui avait remonté la rivière, revint
précipitamment, et, montrant la Mercy en amont:
«Qu'est-ce donc qui dérive là?» s'écria-t-il.
Pencroff interrompit son travail, et il aperçut un objet mobile
qui apparaissait confusément dans l'ombre.
«Un canot!» dit-il.
Tous s'approchèrent et virent, à leur extrême surprise, une
embarcation qui suivait le fil de l'eau.
«Oh! du canot!» cria le marin par un reste d'habitude
professionnelle, et sans penser que mieux peut-être eût valu
garder le silence.
Pas de réponse. L'embarcation dérivait toujours, et elle n'était
plus qu'à une dizaine de pas, quand le marin s'écria:
«Mais c'est notre pirogue! Elle a rompu son amarre et elle a suivi
le courant! Il faut avouer qu'elle arrivera à propos!
-- Notre pirogue?...» murmura l'ingénieur.
Pencroff avait raison. C'était bien le canot, dont l'amarre
s'était brisée, sans doute, et qui revenait tout seul des sources
de la Mercy! Il était donc important de le saisir au passage avant
qu'il fût entraîné par le rapide courant de la rivière, au delà de
son embouchure, et c'est ce que Nab et Pencroff firent adroitement
au moyen d'une longue perche.
Le canot accosta la rive. L'ingénieur, s'y embarquant le premier,
en saisit l'amarre et s'assura au toucher que cette amarre avait
été réellement usée par son frottement sur des roches.
«Voilà, lui dit à voix basse le reporter, voilà ce que l'on peut
appeler une circonstance...