Lincoln pouvaient s'imaginer n'en être plus à demander des
secours, mais bien à pouvoir en porter.
Il fut donc convenu que l'on remonterait la Mercy, aussi loin que
le courant de la rivière serait praticable. Une grande partie de
la route se ferait ainsi sans fatigues, et les explorateurs
pourraient transporter leurs provisions et leurs armes jusqu'à un
point avancé dans l'ouest de l'île.
Il avait fallu, en effet, songer non seulement aux objets que l'on
emportait, mais aussi à ceux que le hasard permettrait peut-être
de ramener à Granite-House. S'il y avait eu un naufrage sur la
côte, comme tout le faisait présumer, les épaves ne manqueraient
pas et seraient de bonne prise. Dans cette prévision, le chariot
eût, sans doute, mieux convenu que la fragile pirogue; mais ce
chariot, lourd et grossier, il fallait le traîner, ce qui en
rendait l'emploi moins facile, et ce qui amena Pencroff à exprimer
le regret que la caisse n'eût pas contenu, en même temps que «sa
demi-livre de tabac», une paire de ces vigoureux chevaux du New-
Jersey, qui eussent été fort utiles à la colonie!
Les provisions, déjà embarquées par Nab, se composaient de
conserves de viande et de quelques gallons de bière et de liqueur
fermentée, c'est-à-dire de quoi se sustenter pendant trois jours,
-- laps de temps le plus long que Cyrus Smith assignât à
l'exploration. D'ailleurs, on comptait, au besoin, se
réapprovisionner en route, et Nab n'eut garde d'oublier le petit
fourneau portatif. En fait d'outils, les colons prirent les deux
haches de bûcheron, qui devaient servir à frayer une route dans
l'épaisse forêt, et, en fait d'instruments, la lunette et la
boussole de poche.
Pour armes, on choisit les deux fusils à pierre, plus utiles dans
cette île que n'eussent été des fusils à système, les premiers
n'employant que des silex, faciles à remplacer, et les seconds
exigeant des amorces fulminantes, qu'un fréquent usage eût
promptement épuisées. Cependant, on prit aussi une des carabines
et quelques cartouches. Quant à la poudre, dont les barils
renfermaient environ cinquante livres, il fallut bien en emporter
une certaine provision, mais l'ingénieur comptait fabriquer une
substance explosive qui permettrait de la ménager. Aux armes à
feu, on joignit les cinq coutelas bien engaînés de cuir, et, dans
ces conditions, les colons pouvaient s'aventurer dans cette vaste
forêt avec quelque chance de se tirer d'affaire.
Inutile d'ajouter que Pencroff, Harbert et Nab, ainsi armés,
étaient au comble de leurs voeux, bien que Cyrus Smith leur eût
fait promettre de ne pas tirer un coup de fusil sans nécessité.
À six heures du matin, la pirogue était poussée à la mer. Tous
s'embarquaient, y compris Top, et se dirigeaient vers l'embouchure
de la Mercy.
La marée ne montait que depuis une demi-heure. Il y avait donc
encore quelques heures de flot dont il convenait de profiter, car,
plus tard, le jusant rendrait difficile le remontage de la
rivière. Le flux était déjà fort, car la lune devait être pleine
trois jours après, et la pirogue, qu'il suffisait de maintenir
dans le courant, marcha rapidement entre les deux hautes rives,
sans qu'il fût nécessaire d'accroître sa vitesse avec l'aide des
avirons. En quelques minutes, les explorateurs étaient arrivés au
coude que formait la Mercy, et précisément à l'angle où, sept mois
auparavant, Pencroff avait formé son premier train de bois.
Après cet angle assez aigu, la rivière, en s'arrondissant,
obliquait vers le sud-ouest, et son cours se développait sous
l'ombrage de grands conifères à verdure permanente.
L'aspect des rives de la Mercy était magnifique.
Cyrus Smith et ses compagnons ne pouvaient qu'admirer sans réserve
ces beaux effets qu'obtient si facilement la nature avec de l'eau
et des arbres.
À mesure qu'ils s'avançaient, les essences forestières se
modifiaient. Sur la rive droite de la rivière s'étageaient de
magnifiques échantillons des ulmacées, ces précieux francs-ormes,
si recherchés des constructeurs, et qui ont la propriété de se
conserver longtemps dans l'eau. Puis, c'étaient de nombreux
groupes appartenant à la même famille, entre autres des
micocouliers, dont l'amande produit une huile fort utile. Plus
loin, Harbert remarqua quelques lardizabalées, dont les rameaux
flexibles, macérés dans l'eau, fournissent d'excellents cordages,
et deux ou trois troncs d'ébénacées, qui présentaient une belle
couleur noire coupée de capricieuses veines. De temps en temps, à
certains endroits, où l'atterrissage était facile, le canot
s'arrêtait.
Alors Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, le fusil à la main et
précédés de Top, battaient la rive. Sans compter le gibier, il
pouvait se rencontrer quelque utile plante qu'il ne fallait point
dédaigner, et le jeune naturaliste fut servi à souhait, car il
découvrit une sorte d'épinards sauvages de la famille des
chénopodées et de nombreux échantillons de crucifères, appartenant
au genre chou, qu'il serait certainement possible de «civiliser»
par la transplantation; c'étaient du cresson, du raifort, des
raves et enfin de petites tiges rameuses, légèrement velues,
hautes d'un mètre, qui produisaient des graines presque brunes.
«Sais-tu ce que c'est que cette plante-là? demanda Harbert au
marin.
-- Du tabac! s'écria Pencroff, qui, évidemment, n'avait jamais v