Je ne répondis pas, et j'allai prendre place à l'avant du radeau.
Déjà la côte septentrionale s'abaissait à l'horizon; les deux
bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre
départ. Devant mes yeux s'étendait une mer immense; de grands
nuages promenaient rapidement à sa surface leur ombre grisâtre,
qui semblait peser sur cette eau morne. Les rayons argentés de
la lumière électrique, réfléchis ça et là par quelque
gouttelette, faisaient éclore des points lumineux sur les côtés
de l'embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout
point de repère disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau,
j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilité.
Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des
flots. Je connaissais la puissance végétative de ces plantes,
qui rampent à une profondeur de plus de douze mille pieds au fond
des mers, se reproduisent sous une pression de près de quatre
cents atmosphères et forment souvent des bancs assez
considérables pour entraver la marche des navires; mais jamais,
je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer
Lidenbrock.
Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille
pieds, immenses serpents qui se développaient hors de la portée
de la vue; je m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis,
croyant toujours en atteindre l'extrémité, et pendant des heures
entières ma patience était trompée, sinon mon étonnement.
Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et
quel devait être l'aspect de la terre aux premiers siècles de sa
formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidité,
le règne végétal se développait seul à sa surface!
Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqué la veille,
l'état lumineux de l'air ne subit aucune diminution. C'était un
phénomène constant sur la durée duquel on pouvait compter.
Après le souper je m'étendis au pied du mât, et je ne tardai pas
à m'endormir au milieu d'indolentes rêveries.
Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui,
d'ailleurs, poussé vent arrière, ne demandait même pas à être
dirigé.
Depuis notre départ de Port-Graüben, le professeur Lidenbrock
m'avait chargé de tenir le «journal du bord», de noter les
moindres observations, de consigner les phénomènes intéressants,
la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en
un mot, tous les incidents de cette étrange navigation.
Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes,
écrites pour ainsi dire sous la dictée des événements, afin de
donner un récit plus exact de notre traversée.
-Vendredi 14 août.---Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec
rapidité et en ligne droite. La côte reste à trente lieues sous
le vent. Rien à l'horizon. L'intensité de la lumière ne varie
pas. Beau temps, c'est-à-dire que les nuages sont fort élevés,
peu épais et baignés dans une atmosphère blanche, comme serait de
l'argent en fusion.
Thermomètre: + 32° centigr.
A midi Mans prépare un hameçon à l'extrémité d'une corde; il
l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette à la mer.
Pendant deux heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc
inhabitées? Non. Une secousse se produit. Hans tire sa ligne
et ramène un poisson qui se débat vigoureusement.
«Un poisson! s'écrie mon oncle.
--C'est un esturgeon! m'écriai-je à mon tour, un esturgeon de
petite taille!»
Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas
mon opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie
antérieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est
privée de dents; des nageoires pectorales assez développées sont
ajustées à son corps dépourvu de queue. Cet animal appartient
bien à un ordre où les naturalistes ont classé l'esturgeon, mais
il en diffère par des côtés assez essentiels.
Mon oncle ne s'y trompe pas, car, après un assez court examen, il
dit:
«Ce poisson appartient à une famille éteinte depuis des siècles
et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain dévonien.
-Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces
habitants des mers primitives?
--Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu
vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les
espèces actuelles. Or, tenir un de ces êtres vivant c'est un
véritable bonheur de naturaliste.
--Mais à quelle famille appartient-il?
--A l'ordre des Ganoïdes, famille des Céphalaspides, genre...
--Eh bien?
--Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une
particularité qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des
eaux souterraines.
--Laquelle?
--Il est aveugle!
--Aveugle!
--Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
absolument.»
Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut être un cas
particulier. La ligne est donc amorcée de nouveau et rejetée à
la mer. Cet océan, à coup sûr, est fort poissonneux, car en deux
heures nous prenons une grande quantité de Pterychtis, ainsi que
des poissons appartenant à une famille également éteinte, les
Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaître le genre.
Tous sont dépourvus de l'organe de la vue. Cette pêche inespérée
renouvelle avantageusement nos provisions.
Ainsi donc, cela paraît constant, cette mer ne renferme que des
espèces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles
sont d'autant plus parfaits que leur création est plus ancienne.
Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la
science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.
Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est déserte.
Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes.
Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs
ailes ces lourdes couches atmosphériques? Les poissons leur
fourniraient une suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais
les airs sont inhabités comme les rivages.
Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois
voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues
antédiluviennes, semblables à des îlots flottants. Il me semble
que sur les grèves assombries passent les grands mammifères des
premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du
Brésil, le mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie.
Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se
cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à
l'Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros, du
cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Créateur,
pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux
en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et
broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le
Megatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre
en éveillant par ses rugissements l'écho des granits sonores.
Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface
du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le
Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large
chauve-souris sur l'air comprimé. Enfin, dans les dernières
couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus
grands que l'autruche, déploient leurs vastes ailes et vont
donner de la tête contre la paroi de la voûte granitique.
Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte
aux époques bibliques de la création, bien avant la naissance de
l'homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire
encore. Mon rêve alors devance l'apparition des êtres animés.
Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles
de l'époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les
mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de
transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la
terre se résume en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce
monde dépeuplé. Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de
climats; la chaleur propre du globe s'accroît sans cesse et
neutralise celle de l'astre radieux. La végétation s'exagère; je
passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes,
foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès
bigarrés du sol; je m'appuie au tronc des conifères immenses; je
me couche à l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des
Lycopodes hauts de cent pieds.
Les siècles s'écoulent comme des jours; je remonte la série des
transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches
granitiques perdent leur dureté; l'état liquide va remplacer
l'état solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux
courent à la surface du globe; elles bouillonnent, elles se
volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne
forme plus qu'une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse
comme le soleil et brillante comme lui!
Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus
considérable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis
entraîné dans les espaces planétaires; mon corps se subtilise, se
sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à
ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite
enflammée!
Quel rêve! Où m'emporte-t-il? Ma main fiévreuse en jette sur le
papier les étranges détails.
J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau!
Une hallucination s'est emparée de mon esprit...
«Qu'as-tu?» dit mon oncle.
Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.
«Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer!»
En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de
Hans. Sans lui, sous l'empire de mon rêve, je me précipitais
dans les flots.
«Est-ce qu'il devient fou? s'écrie le professeur.
--Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant à moi.
--Es-tu malade?
--Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passé.
Tout va bien, d'ailleurs?
--Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si
mon estime ne m'a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.»
À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon; mais la ligne
d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages.
XXXIII
-Samedi 15 août.---La mer conserve sa monotone uniformité.
Nulle terre n'est en vue. L'horizon parait excessivement reculé.
J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve.
Mon oncle n'a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur; il
parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise
les bras d'un air dépité.
Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l'homme
impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a
fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque
étincelle d'humanité; mais, depuis ma guérison, la nature a
repris le dessus. Et cependant, pourquoi s'emporter? Le voyage
ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables?
Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidité?
«Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent
porter la lunette à ses yeux.
--Inquiet? Non.
--Impatient, alors?
--On le serait à moins!
--Cependant nous marchons avec vitesse...
--Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite,
c'est la mer qui est trop grande!»
Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ,
estimait à une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain.
Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les
rivages du sud n'apparaissent pas encore.
«Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est
du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour
faire une partie de bateau sur un étang!
Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un
étang!
«Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par
Saknussemm...
--C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm
a-t-il rencontré cette étendue d'eau? L'a-t-il traversée? Ce
ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas
complètement égarés?
--En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'être venus jusqu'ici.
Ce spectacle est magnifique, et...
--Il ne s'agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je
veux l'atteindre! Ainsi ne me parle pas d'admirer!»
Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les
lèvres d'impatience. A six heures du soir, Hans réclame sa paye,
et ses trois rixdales lui sont comptés.
-Dimanche 16 août.---Rien de nouveau. Même temps. Le vent a
une légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier
soin est de constater l'intensité de la lumière. Je crains
toujours que le phénomène électrique ne vienne à s'obscurcir,
puis à s'éteindre. Il n'en est rien: l'ombre du radeau est
nettement dessinée à la surface des flots.
Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la
Méditerranée, ou même de l'Atlantique. Pourquoi pas?
Mon oncle sonde à plusieurs reprises; il attache un des plus
lourds pics à l'extrémité d'une corde qu'il laisse filer de deux
cents brasses. Pas de fond. Nous avons beaucoup de peine à
ramener notre sonde.
Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa
surface des empreintes fortement accusées. On dirait que ce
morceau de fer a été vigoureusement serré entre deux corps durs.
Je regarde le chasseur.
«Tänder!» fait-il.
Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est
entièrement absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de
le déranger. Je reviens vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et
refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensée.
«Des dents!» dis-je avec stupéfaction en considérant plus
attentivement la barre de fer.
Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustée
dans le métal! Les mâchoires qu'elles garnissent doivent
posséder une force prodigieuse! Est-ce un monstre des espèces
perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace
que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne puis
détacher mes regards de cette barre à demi rongée! Mon rêve de
la nuit dernière va-t-il devenir une réalité?
Ces pensées m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se
calme à peine dans un sommeil de quelques heures.
-Lundi 17 août.---Je cherche à me rappeler les instincts
particuliers à ces animaux antédiluviens de l'époque secondaire,
qui, succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons,
précédèrent l'apparition des mammifères sur le globe. Le monde
appartenait alors aux reptiles. Ces monstres régnaient en
maîtres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur avait
accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque
structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels,
alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables,
ne sont que des réductions affaiblies de leurs pères des premiers
âges!
[1] Mers de la période secondaire qui ont formé les terrains
dont se composent les montagnes du Jura.
Je frissonne à l'évocation que je fais de ces monstres. Nul oeil
humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille
siècles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés
dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont
permis de les reconstruire anatomiquement et de connaître leur
colossale conformation.
J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l'un de ces
sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc
destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec
ces représentants d'une famille antédiluvienne? Non! c'est
impossible. Cependant la marque des dents puissantes est gravée
sur la barre de fer, et à leur empreinte je reconnais qu'elles
sont coniques comme celles du crocodile.
Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir
s'élancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines.
Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon
mes craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt
l'océan du regard.
«Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu'il a eue de sonder!
Il a troublé quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne
sommes pas attaqués en route!...»
Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles
sont en bon état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du
geste.
Déjà de larges agitations produites à la surface des flots
indiquent le trouble des couches reculées. Le danger est proche.
Il faut veiller.
-Mardi 18 août.---Le soir arrive, ou plutôt le moment où le
sommeil alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan,
et l'implacable lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si
nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est à la
barre. Pendant son quart je m'endors.
Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le
radeau a été soulevé hors des flots avec une indescriptible
puissance et rejeté à vingt toises de là.
«Qu'y a-t-il? s'écria mon oncle; avons-nous touché?»
Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une
masse noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde
et je m'écrie:
«C'est un marsouin colossal!
--Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer
d'une grosseur peu commune.
--Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mâchoire
et les rangées de dents dont elle est armée. Ah! il disparaît!
--Une baleine! une baleine! s'écrie alors le professeur.
J'aperçois ses nageoires énormes! Vois l'air et l'eau qu'elle
chasse par ses évents!»
En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur
considérable au-dessus de la mer. Nous restons surpris,
stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres
marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
mais il aperçoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent
autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à
grande vitesse ne sauraient égaler; ils tracent autour de lui des
cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet
peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces
animaux est recouvert?
Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un
côté le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau
marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d'un signe.
Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se
précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de nous
apercevoir.
Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons
distinctement les deux monstres aux prises.
Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la
tortue; à chaque instant je les entrevois. Je les montre à
l'Islandais. Celui-ci remue la tête négativement.
«Tva», fait-il.
--Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement...
--Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté
les yeux.
--Par exemple!
--Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous
a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens,
l'Ichthyosaurus!
--Et l'autre?
--L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue,
le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!»
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la
surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
océans primitifs. J'aperçois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
gros comme la tête d'un homme. La nature l'a doué d'un appareil
d'optique d'une extrême puissance et capable de résister à la
pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On
l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la
rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent
pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est
énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte pas moins de
cent quatre-vingt-deux dents.
Le Plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a
les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement
revêtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils
soulèvent des montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau.
Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements
d'une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes
sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il
faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le
même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et
s'en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à
faire feu.
Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
creusant un véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer
dans les profondeurs de la mer?
Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du
Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus
son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
gigantesque et se tord comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une
distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l'agonie
du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses
contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend
comme une masse inerte sur les flots calmés.
Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne
sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer?
XXXIV
-Mercredi 19 août.---Heureusement le vent, qui souffle avec
force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre du combat.
Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tiré de ses
absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans
son impatiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à
rompre au prix des dangers d'hier.
-Jeudi 20 août.---Brise N.-N.-E. assez inégale. Température
chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
à l'heure.
Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre.
Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
C'est un mugissement continu.
«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque
îlot sur lequel la mer se brise.»
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil.
L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon.
Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir
d'une chute d'eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai
pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous
donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l'abîme? Que
cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
rapproche de la verticale, c'est possible, mais à moi...
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un
phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font
entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de
l'océan?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
l'atmosphère, et je cherche à sonder leur profondeur. Le ciel
est tranquille; les nuages, emportés au plus haut de la voûte,
semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
phénomène.
J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son
aspect n'a pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
cataracte; si tout cet océan se précipite dans un bassin
inférieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je
consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je
jette à la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à
son extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que
l'océan décrit devant le radeau et s'arrête à un point. Sa
figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.
«Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
--Je le crois.»
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
«Der nere!»
--Là-bas?» répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
minute, qui me paraît un siècle.
«Oui, oui! s'écrie-t-il.
--Que voyez-vous?
--Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
--Encore quelque animal marin?
--Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi
nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
antédiluviens!
--Laissons aller,» répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une
inflexible rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et
qu'il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la
colonne d'eau chassée par ses évents, il doit être d'une taille
surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus
vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être
prudents.
On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe
grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantité
d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?
A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui.
Son corps noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme
un îlot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait
dépasser mille toises! Quel est donc ce cétacé que n'ont prévu
ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme
endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à
une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
assourdissant. Nous courons en insensés vers cette masse
puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je
couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me révolte
contre le professeur, qui ne me répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant:
«Holme!» dit-il.
--Une île! s'écrie mon oncle.
--Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
--Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de
rire.
--Mais cette colonne d'eau!
--Geyser[1] fait Hans.
[1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla.
--Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil à
ceux de l'Islande!»
Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir
pris un îlot pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et
il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a là qu'un
phénomène naturel.
A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un
cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix
toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent «geysir» et
qui signifie «fureur», s'élève majestueusement à son extrémité.
De sourdes détonations éclatent par instants, et l'énorme jet,
pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul.
Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière
électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont
chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
«Accostons,» dit le professeur.
Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous
amène à l'extrémité de l'îlot.
Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces
étonnements.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol
frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se
tord de la vapeur surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en
vue d'un petit bassin central d'où s'élève le geyser. Je plonge
dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à
déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
degrés.
Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit
singulièrement les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis
m'empêcher d'en faire la remarque.
«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma
doctrine?
--Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un
entêtement absolu.
Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement
favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce
voyage s'accomplit dans des conditions particulières de
température; mais il me paraît évident, certain, que nous
arriverons un jour ou l'autre à ces régions où la chaleur
centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les
graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir
baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
de rembarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser.
Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il
diminue parfois d'intensité, puis reprend avec une nouvelle
vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud.
Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder je fais quelques observations pour
calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de
l'Islande, sous l'Angleterre.
XXXV
-Vendredi 21 août.---Le lendemain le magnifique geyser a
disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de
l'îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu.
Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
peu. L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
l'électricité formée par l'évaporation des eaux salines, les
nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
uniformément olivâtre; les rayons électriques peuvent à peine
percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le
drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre
toute créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]»
entassés dans le sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette
apparence «impitoyable» que j'ai souvent remarquée au début des
orages. L'air est lourd, la mer est calme.
[1] Nuages de formes arrondies.
Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton
amoncelées dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se
gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se détacher de l'horizon;
mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu,
s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un
aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
éclairée, rebondit sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt
dans la masse opaque.
Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout
imprégné, mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords
d'une machine électrique. Il me semble que, si mes compagnons me
touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.
A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus
décisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
haleine; la nue ressemble à une outre immense dans laquelle
s'accumulent les ouragans.
Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
puis m'empêcher de dire:
«Voilà du mauvais temps qui se prépare.»
Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à
voir l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il
hausse les épaules à mes paroles.
«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers
l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
l'écraser!»
Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte
et ne respire plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger
feu Saint-Elme, la voile détendue tombe en plis lourds. Le
radeau est immobile au milieu d'une mer épaisse et sans
ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon
conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
premier choc de la tempête?
«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent.
--Non, par le diable! s'écrie mon oncle, cent fois non! Que le
vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que
j'aperçoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
s'y briser en mille pièces!»
Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change
subitement d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau,
et l'air, violemment appelé pour combler les vides produits par
la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémités les
plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble. C'est à
peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut.
Je me traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout
de câble et parait considérer avec plaisir ce spectacle des
éléments déchaînés.
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et
ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange
physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de
petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui
d'un homme antédiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
Megatherium.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête
à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis
estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées
sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes.
«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.
--Non! répond mon oncle.
--Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
horizon vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle
n'arrive jusqu'à nous le voile de nuage se déchire, la mer entre
en ébullition et l'électricité, produite par une vaste action
chimique qui s'opère dans les couches supérieures, est mise en
jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la
foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se
font lumineux; les vagues soulevées semblent être autant de
mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont
chaque crête est empanachée d'une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles
brisées par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât,
qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
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..............................
[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai
plus retrouvé que quelques observations fugitives et prises
machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brièveté, dans
leur obscurité même, elles sont empreintes de l'émotion qui me
dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le sentiment
de notre situation.]
..............................................................
................................
-Dimanche 23 août.---Où sommes-nous? Emportés avec une
incomparable rapidité.
La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous
vivons dans un milieu de bruit, une détonation incessante. Nos
oreilles saignent. On ne peut échanger une parole.
Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags
rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas ou haut
et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s'écrouler!
D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne parait
pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut
percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du
monde viendraient à sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
davantage.
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la
matière électrique se dégage incessamment de leurs molécules;
évidemment les principes gazeux de l'air sont altérés; des
colonnes d'eau innombrables s'élancent dans l'atmosphère et
retombent en écumant.
Où allons-nous?... Mon oncle est couché tout de son long à
l'extrémité du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique...
[Le chiffre est effacé.]
-Lundi 24 août.---Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette
atmosphère si dense, une fois modifié, ne serait-il pas
définitif?
Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le
radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait
plus de deux cents lieues depuis l'îlot Axel.
A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache
également. Les flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit
aucun son appréciable. Même en se parlant à l'oreille on ne peut
s'entendre.
Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles.
Je crois qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas
certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.»
Il me fait signe qu'il y consent.
Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile
sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever à une
prodigieuse hauteur, semblables au Ptérodactyle, cet oiseau
fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche,
mi-partie azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
la lanière de l'ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des
bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous
allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il
s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
précipite à genoux pour l'éviter; de moi, pâle et frissonnant
sous l'éclat de la lumière et de la chaleur; il pirouette près de
mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le
gosier, les poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au
radeau? Ah! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le
fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois.
Je ne puis retirer mon pied!
Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule
allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner
moi-même, si...
Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes
couverts par des jets de flammes!
Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu
sur le radeau; Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous
l'influence de l'électricité qui le pénètre!
Où allons-nous? où allons-nous?
.......................................................
-Mardi 25 août.---Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage
continue; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents
lâchée dans l'atmosphère.
Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une
vitesse incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous
la Manche, sous la France, sous l'Europe entière, peut-être!
.......................................................
Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se
brise sur des rochers!... Mais alors...
.......................................................
.......................................................
XXXVI
Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si
heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme
devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte,
je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et
si j'échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les
rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
l'abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des
vagues, sur un sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec
mon oncle.
Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
furieuses, afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne
pouvais parler; j'étais brisé d'émotions et de fatigues; il me
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