Paris baisse les stores du fiacre, elle nous laisse pénétrer dans la
chambre où se donnent les rendez-vous.
Emma veut partir, car elle avait donné sa parole qu'elle reviendrait le
soir même. «D'ailleurs Charles l'attendait; et déjà elle se sentait au
cœur cette lâche docilité qui est pour bien des femmes comme le
châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère...[27]»
«Léon, sur le trottoir, continuait à marcher; elle le suivait jusqu'à
l'hôtel; il montait; il ouvrait la porte, entrait. Quelle étreinte!
«Puis les paroles après les baisers se précipitaient. On se racontait
les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquiétudes pour
les lettres; mais à présent tout s'oubliait, et ils se regardaient
face à face, avec des rires de volupté et des appellations de
tendresse.
«Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux
de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop
bas vers le chevet évasé,--et rien au monde n'était beau comme sa tête
brune et sa peau blanche, se détachant sur cette couleur pourpre,
quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se
cachant la figure dans les mains.
«Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses ornements folâtres
et sa lumière tranquille, semblait tout commode pour les intimités de
la passion[28].»
[27] Page 335.
[28] Page 360.
Voilà ce qui se passe dans cette chambre. Voici encore un passage très
important comme peinture lascive.
«Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaieté, malgré sa
splendeur un peu fanée! Ils retrouvaient toujours les meubles à leur
place, et parfois des épingles à cheveux qu'elle avait oubliées,
l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du
feu, sur un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma découpait,
lui mettait les morceaux dans son assiette en débitant toutes sortes
de chatteries, et elle riait d'un rire sonore et libertin, quand la
mousse du vin de Champagne débordait du verre léger sur les bagues de
ses doigts. Ils étaient si complètement perdus en la possession
d'eux-mêmes, qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et
devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels jeunes époux. Ils
disaient notre chambre, nos tapis, nos fauteuils; même elle disait mes
pantoufles, un cadeau de Léon, une fantaisie qu'elle avait eue.
C'étaient des pantoufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle
s'asseyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait en
l'air, et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait
seulement par les orteils à son pied nu.
«Il savourait pour la première fois (et dans l'exercice de
l'amour[29]) l'inexprimable délicatesse des élégances féminines.
Jamais il n'avait rencontré cette grâce de langage, cette réserve du
vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de
son âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'était-ce pas une
femme du monde, et une femme mariée? une vraie maîtresse, enfin[30]?»
[29] Supprimé dans les dernières éditions.
[30] Page 361.
Voilà, messieurs, une description qui ne laisse rien à désirer,
j'espère, au point de vue de la prévention? En voici une autre ou plutôt
voici la continuation de la même scène:
«Elle avait des paroles qui l'enflammaient avec des baisers qui lui
emportaient l'âme. Où donc avait-elle appris ces caresses presque
immatérielles, à force d'être profondes et dissimulées[31]?»
[31] Page 378.
Oh! je comprends bien, messieurs, le dégoût que lui inspirait ce mari
qui voulait l'embrasser à son retour, je comprends à merveille que
lorsque des rendez-vous de cette espèce avaient lieu, elle sentît avec
horreur la nuit contre «sa chair, cet homme étendu qui dormait».
Ce n'est pas tout, à la page 73, il est un dernier tableau que je ne
peux pas omettre; elle était arrivée jusqu'à la fatigue de la volupté.
«Elle se promettait continuellement pour son prochain voyage une
félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir
d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite sous un espoir
nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus
avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de
son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui
glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une
fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste
tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse,
elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[32].»
[32] Page 385.
Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le
rapport du talent, mais une peinture exécrable au point de vue de la
morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les
ressources de l'art, mais sans les ménagements de l'art. Chez lui point
de gaze, point de voiles, c'est la nature dans toute sa nudité, dans
toute sa crudité!
Encore une citation de la page 78:
«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la
possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui
qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les
platitudes du mariage[33].»
[33] Page 395.
Platitudes du mariage, poésie de l'adultère! Tantôt c'est la souillure
du mariage, tantôt ce sont ses platitudes, mais c'est toujours la poésie
de l'adultère. Voilà, messieurs, les situations que M. Flaubert aime à
peindre, et malheureusement il ne les peint que trop bien.
J'ai raconté trois scènes: la scène avec Rodolphe, et vous y avez vu la
chute dans la forêt, la glorification de l'adultère, et cette femme dont
la beauté devient plus grande avec cette poésie. J'ai parlé de la
transition religieuse, et vous y avez vu la prière emprunter à
l'adultère son langage. J'ai parlé de la seconde chute, je vous ai
déroulé les scènes qui se passent avec Léon. Je vous ai montré la scène
du fiacre--supprimée--mais je vous ai montré le tableau de la chambre et
du lit. Maintenant que nous croyons vos convictions faites, arrivons à
la dernière scène; à celle du supplice.
Des coupures nombreuses y ont été faites, à ce qu'il paraît, par la
Revue de Paris. Voici en quels termes M. Flaubert s'en plaint:
«Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont contraint la
Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er
décembre. Ses scrupules s'étant renouvelés à l'occasion du présent
numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. En
conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui
suivent; le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non
pas un ensemble.»
Passons donc sur ces fragments et arrivons à la mort. Elle s'empoisonne.
Elle s'empoisonne, pourquoi? «Ah! c'est bien peu de chose la mort,
pensa-t-elle, je vais m'endormir et tout sera fini[34].» Puis, sans un
remords, sans un aveu, sans une larme de repentir sur ce suicide qui
s'achève et les adultères de la veille, elle va recevoir le sacrement
des mourants. Pourquoi le sacrement, puisque, dans sa pensée de tout à
l'heure, elle va au néant? Pourquoi, quand il n'y a pas une larme, pas
un soupir de Madeleine sur son crime d'incrédulité, sur son suicide, sur
ses adultères?
[34] Page 429.
Après cette scène, vient celle de l'extrême-onction. Ce sont des paroles
saintes et sacrées pour tous. C'est avec ces paroles-là que nous avons
endormi nos aïeux, nos pères ou nos proches c'est avec elles qu'un jour
nos enfants nous endormiront. Quand on veut les reproduire, il faut le
faire exactement; il ne faut pas du moins les accompagner d'une image
voluptueuse sur la vie passée.
Vous le savez, le prêtre fait les onctions saintes sur le front, sur les
oreilles, sur la bouche, sur les pieds, en prononçant ces phrases
liturgiques: quidquid per pedes, per aures, per pectus, etc.,
toujours suivies des mots misericordia... péché d'un côté, miséricorde
de l'autre. Il faut les reproduire exactement, ces paroles saintes et
sacrées; si vous ne les reproduisez pas exactement, au moins n'y mettez
rien de voluptueux.
«Elle tourna sa figure lentement et parut saisie de joie à voir tout à
coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement
extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements
mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.
«Le prêtre se releva pour prendre le crucifix; alors elle allongea le
cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses lèvres sur le corps de
l'homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand
baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite il récita le
Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile
et commença les onctions: d'abord sur les yeux, qui avaient tant
convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines,
friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses; puis sur la
bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil
et crié dans la luxure; puis sur les mains, qui se délectaient aux
contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides
autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui
maintenant ne marcheraient plus[35].»
[35] Page 441.
Maintenant il y a les prières des agonisants que le prêtre récite tout
bas, où, à chaque verset, se trouvent les mots: Ame chrétienne, partez
pour une région plus haute. On les murmure au moment où le dernier
souffle du mourant s'échappe de ses lèvres. Le prêtre les récite, etc.
«A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait
ses oraisons; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et
quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des
syllabes latines qui tintaient comme un glas lugubre[36].»
[36] Page 443.
L'auteur a jugé à propos d'alterner ces paroles, de leur faire une sorte
de réplique. Il fait intervenir sur le trottoir, un aveugle qui entonne
une chanson dont les paroles profanes sont une sorte de réponse aux
prières des agonisants.
«Tout à coup on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec
le frôlement d'un bâton, et une voix s'éleva, une voix rauque qui
chantait:
«Souvent la chaleur d'un beau jour
«Fait rêver fillette à l'amour.
«Il souffla bien fort ce jour-là.
«Et le jupon court s'envola[37].»
[37] Page 443.
C'est à ce moment que Mme Bovary meurt.
Ainsi voilà le tableau: d'un côté, le prêtre qui récite les prières des
agonisants; de l'autre, le joueur d'orgue, qui excite chez la mourante
«un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du
misérable qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un
épouvantement... une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous
s'approchèrent. Elle n'existait plus[38].»
[38] Page 443.
Et puis ensuite, lorsque le corps est froid, la chose qu'il faut
respecter par-dessus tout, c'est le cadavre que l'âme a quitté. Quand le
mari est là, à genoux, pleurant sa femme, quand il a étendu sur elle le
linceul, tout autre se serait arrêté, et c'est le moment où M. Flaubert
donne le dernier coup de pinceau:
«Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses genoux, se relevant
ensuite à la pointe des orteils[39].»
[39] Page 448.
Voilà la scène de la mort. Je l'ai abrégée, je l'ai groupée en quelque
sorte. C'est à vous de juger et d'apprécier si c'est là le mélange du
sacré au profane, ou si ce ne serait plutôt le mélange du sacré au
voluptueux.
J'ai raconté le roman, je l'ai incriminé ensuite et, permettez-moi de le
dire, le genre que M. Flaubert cultive, celui qu'il réalise sans les
ménagements de l'art; mais avec toutes les ressources de l'art, c'est le
genre descriptif, la peinture réaliste. Voyez jusqu'à quelle limite il
arrive. Dernièrement un numéro de l'Artiste me tombait sous la main;
il ne s'agit pas d'incriminer l'Artiste, mais de savoir quel est le
genre de M. Flaubert, et je vous demande la permission de vous citer
quelques lignes de l'écrit qui n'engagent en rien l'écrit poursuivi
contre M. Flaubert, et j'y voyais à quel degré M. Flaubert excelle dans
la peinture; il aime à peindre les tentations, surtout les tentations
auxquelles a succombé Mme Bovary. Eh bien, je trouve un modèle du genre
dans les quelques lignes qui suivent de l'Artiste du mois de janvier,
signées Gustave Flaubert, sur la tentation de saint Antoine. Mon Dieu!
c'est un sujet sur lequel on peut dire beaucoup de choses, mais je ne
crois pas qu'il soit possible de donner plus de vivacité à l'image, plus
de trait à la peinture. Apollinaire[40] à saint Antoine:--«Est-ce la
science? Est-ce la gloire? Veux-tu rafraîchir tes yeux sur des jasmins
humides? Veux-tu sentir ton corps s'enfoncer comme en une onde dans la
chair douce des femmes pâmées?»
[40] Apollinaire, sic, pour Apollonius de Thyanes!
Eh bien! c'est la même couleur, la même énergie de pinceau, la même
vivacité d'expressions!
Il faut se résumer. J'ai analysé le livre, j'ai raconté, sans oublier
une page, j'ai incriminé ensuite, c'était la seconde partie de ma tâche;
j'ai précisé quelques portraits, j'ai montré Mme Bovary au repos,
vis-à-vis de son mari, vis-à-vis de ceux qu'elle ne devait pas tenter,
et je vous ai fait toucher les couleurs lascives de ce portrait! Puis,
j'ai analysé quelques grandes scènes: la chute avec Rodolphe, la
transition religieuse, les amours avec Léon, la scène de la mort, et
dans toutes j'ai trouvé le double délit d'offense à la morale publique
et à la religion.
Je n'ai besoin que de deux scènes: l'outrage à la morale, est-ce que
vous ne le verrez pas dans la chute avec Rodolphe? Est-ce que vous ne le
verrez pas dans cette glorification de l'adultère? Est-ce que vous ne le
verrez pas surtout dans ce qui se passe avec Léon? Et puis, l'outrage à
la morale religieuse, je le trouve dans le trait sur la confession, p.
30[41] de la 1re livraison, nº du 1er octobre, dans la transition
religieuse, p. 854[42] et 550[43] du 15 novembre, et enfin dans la
dernière scène de la mort.
[41] Page 47.
[42] Page 290.
[43] Page 441.
Vous avez devant vous, messieurs, trois inculpés: M. Flaubert, l'auteur
du livre, M. Pichat qui l'a accueilli, et M. Pillet qui l'a imprimé. En
cette matière, il n'y a pas de délit sans publicité, et tous ceux qui
ont concouru à la publicité doivent être également atteints. Mais nous
nous hâtons de le dire, le gérant de la Revue et l'imprimeur ne sont
qu'en seconde ligne. Le principal prévenu, c'est l'auteur, c'est M.
Flaubert, M. Flaubert qui, averti par la note de la rédaction, proteste
contre la suppression qui est faite à son œuvre. Après lui, vient au
second rang M. Laurent Pichat, auquel vous demanderez compte non de
cette suppression qu'il a faite, mais de celles qu'il aurait dû faire,
et enfin vient en dernière ligne l'imprimeur, qui est une sentinelle
avancée contre le scandale. M. Pillet, d'ailleurs, est un homme
honorable contre lequel je n'ai rien à dire. Nous ne vous demandons
qu'une chose, de lui appliquer la loi. Les imprimeurs doivent lire;
quand ils n'ont pas lu ou fait lire, c'est à leurs risques et périls
qu'ils impriment. Les imprimeurs ne sont pas des machines; ils ont un
privilège, ils prêtent serment, ils sont dans une situation spéciale,
ils sont responsables. Encore une fois ils sont, si vous me permettez
l'expression, comme des sentinelles avancées; s'ils laissent passer le
délit, c'est comme s'ils laissaient passer l'ennemi. Atténuez la peine
autant que vous voudrez vis-à-vis de Pillet; soyez même indulgents
vis-à-vis du gérant de la Revue;--quant à Flaubert, le principal
coupable, c'est à lui que vous devez réserver vos sévérités!
Ma tâche remplie, il faut attendre les objections ou les prévenir. On
nous dira comme objection générale: mais après tout, le roman est moral
au fond, puisque l'adultère est puni?
A cette objection deux réponses: je suppose l'œuvre morale, par
hypothèse, une conclusion morale ne pourrait pas amnistier les détails
lascifs qui peuvent s'y trouver. Et puis je dis: l'œuvre au fond n'est
pas morale.
Je dis, messieurs, que des détails lascifs ne peuvent pas être couverts
par une conclusion morale, sinon on pourrait raconter toutes les orgies
imaginables, décrire toutes les turpitudes d'une femme publique, en la
faisant mourir sur un grabat à l'hôpital. Il serait permis d'étudier et
de montrer toutes ses poses lascives! Ce serait aller contre toutes les
règles du bon sens. Ce serait placer le poison à la portée de tous et le
remède à la portée d'un bien petit nombre, s'il y avait remède. Qui
est-ce qui lit le roman de M. Flaubert? Sont-ce des hommes qui
s'occupent d'économie politique ou sociale? Non! les pages légères de
Madame Bovary tombent en des mains plus légères, dans des mains de
jeunes filles, quelquefois de femmes mariées. Eh bien! lorsque
l'imagination aura été séduite, lorsque cette séduction sera descendue
jusqu'au cœur, lorsque le cœur aura parlé aux sens, est-ce que vous
croyez qu'un raisonnement bien froid sera bien fort contre cette
séduction des sens et du sentiment? Et puis, il ne faut pas que l'homme
se drape trop dans sa force et sa vertu, l'homme porte les instincts
d'en bas et les idées d'en haut, et chez tous la vertu n'est que la
conséquence d'un effort, bien souvent pénible. Les peintures lascives
ont généralement plus d'influence que les froids raisonnements. Voilà ce
que je réponds à cette théorie, voilà ma première réponse, mais j'en ai
une seconde.
Je soutiens que le roman de Madame Bovary, envisagé au point de vue
philosophique, n'est point moral. Sans doute Mme Bovary meurt
empoisonnée; elle a beaucoup souffert, c'est vrai; mais elle meurt à son
heure et à son jour, mais elle meurt, non parce qu'elle est adultère,
mais parce qu'elle l'a voulu; elle meurt dans tout le prestige de sa
jeunesse et de sa beauté; elle meurt après avoir eu deux amants,
laissant un mari qui l'aime, qui l'adore, qui trouvera le portrait de
Rodolphe, qui trouvera ses lettres et celles de Léon, qui lira les
lettres d'une femme deux fois adultère, et qui, après cela, l'aimera
encore davantage au delà du tombeau. Qui peut condamner cette femme dans
le livre? Personne. Telle est la conclusion. Il n'y a pas dans le livre
un personnage qui puisse la condamner. Si vous y trouvez un personnage
sage, si vous y trouvez un seul principe en vertu duquel l'adultère soit
stigmatisé, j'ai tort. Donc, si dans tout le livre il n'y a pas un
personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une
idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi
qui ai raison, le livre est immoral!
Serait-ce au nom de l'honneur conjugal que le livre serait condamné?
Mais l'honneur conjugal est représenté par un mari béat, qui, après la
mort de sa femme, rencontrant Rodolphe, cherche sur le visage de l'amant
les traits de la femme qu'il aime (liv. du 15 décembre, p. 289[44]). Je
vous le demande, est-ce au nom de l'honneur conjugal que vous pouvez
stigmatiser cette femme, quand il n'y a pas dans le livre un seul mot où
le mari ne s'incline devant l'adultère?
[44] Page 473.
Serait-ce au nom de l'opinion publique? Mais l'opinion publique est
personnifiée dans un être grotesque, dans le pharmacien Homais, entouré
de personnages ridicules que cette femme domine.
Le condamnerez-vous au nom du sentiment religieux? Mais ce sentiment,
vous l'avez personnifié dans le curé Bournisien, prêtre à peu près aussi
grotesque que le pharmacien, ne croyant qu'aux souffrances physiques,
jamais aux souffrances morales, à peu près matérialiste.
Le condamnerez-vous au nom de la conscience de l'auteur? Je ne sais pas
ce que pense la conscience de l'auteur; mais dans son chapitre X, le
seul philosophique de l'œuvre, livraison du 15 décembre[45], je lis la
phrase suivante:
«Il y a toujours après la mort de quelqu'un comme une stupéfaction qui
se dégage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du néant
et de se résigner à y croire.»
[45] Page 444.
Ce n'est pas un cri d'incrédulité, mais c'est du moins un cri de
scepticisme. Sans doute il est difficile de le comprendre et d'y croire,
mais enfin pourquoi cette stupéfaction qui se manifeste à la mort?
Pourquoi? Parce que cette survenue est quelque chose qui est un mystère,
parce qu'il est difficile de le comprendre et de le juger, mais il faut
s'y résigner. Et moi je dis que si la mort est la survenue du néant, que
si le mari béat sent croître son amour en apprenant les adultères de sa
femme, que si l'opinion est représentée par un des êtres grotesques, que
si le sentiment religieux est représenté par prêtre ridicule, une seule
personne a raison, règne, domine: c'est Emma Bovary; Messaline a raison
contre Juvénal.
Voilà la conclusion philosophique du livre, tirée non par l'auteur, mais
par un homme qui réfléchit et approfondit les choses, par un homme qui a
cherché dans le livre un personnage qui pût dominer cette femme. Il n'y
en a pas. Le seul personnage qui y domine, c'est Mme Bovary. Il faut
donc chercher ailleurs que dans le livre, il faut chercher dans cette
morale chrétienne qui est le fond des civilisations modernes. Pour cette
morale, tout s'explique et s'éclaircit.
En son nom l'adultère est stigmatisé, condamné, non pas parce que c'est
une imprudence qui expose à des désillusions et à des regrets, mais
parce que c'est un crime contre la famille. Vous stigmatisez et vous
condamnez le suicide, non pas parce que c'est une folie, le fou n'est
pas responsable, non pas parce que c'est une lâcheté, il demande
quelquefois un certain courage physique, mais parce qu'il est le mépris
du devoir dans la vie qui s'achève, et le cri de l'incrédulité dans la
vie qui commence.
Cette morale stigmatise la littérature réaliste, non pas parce qu'elle
peint les passions: la haine, la vengeance, l'amour;--le monde ne vit
que là-dessus, et l'art doit les peindre;--mais quand elle les peint
sans frein, sans mesure. L'art sans règle n'est plus l'art; c'est comme
une femme qui quitterait tout vêtement. Imposer à l'art l'unique règle
de la décence publique, ce n'est pas l'asservir, mais l'honorer. On ne
grandit qu'avec une règle. Voilà, messieurs, les principes que nous
professons, voilà une doctrine que nous défendons avec conscience.
PLAIDOIRIE DU DÉFENSEUR
MAÎTRE SENARD
Messieurs, M. Gustave Flaubert est accusé devant vous d'avoir fait un
mauvais livre, d'avoir, dans ce livre, outragé la morale publique et la
religion. M. Gustave Flaubert est auprès de moi, il affirme devant vous
qu'il a fait un livre honnête; il affirme devant vous que la pensée de
son livre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, est une pensée
morale, religieuse et que si elle n'était pas dénaturée (nous avons vu
pendant quelques instants ce que peut un grand talent pour dénaturer une
pensée), elle serait (et elle redeviendra tout à l'heure) pour vous ce
qu'elle a été déjà pour les lecteurs du livre, une pensée éminemment
morale et religieuse pouvant se traduire par ces mots: l'excitation à la
vertu par l'horreur du vice.
Je vous apporte ici l'affirmation de M. Gustave Flaubert, et je la mets
hardiment en regard du réquisitoire du ministère public, car cette
affirmation est grave; elle l'est par la personne qui l'a faite, elle
l'est par les circonstances qui ont présidé à l'exécution du livre que
je vais vous faire connaître.
L'affirmation est déjà grave par la personne qui la fait, et,
permettez-moi de vous le dire, M. Gustave Flaubert n'était pas pour moi
un inconnu qui eût besoin auprès de moi de recommandations, qui eût des
renseignements à me donner, je ne dis pas sur sa moralité, mais sur sa
dignité. Je viens ici, dans cette enceinte, remplir un devoir de
conscience après avoir lu le livre, après avoir senti s'exalter par
cette lecture tout ce qu'il y a en moi d'honnête et de profondément
religieux. Mais en même temps que je viens remplir un devoir de
conscience, je viens remplir un devoir d'amitié. Je me rappelle, je ne
saurais oublier que son père a été pour moi un vieil ami. Son père, de
l'amitié duquel je me suis longtemps honoré, honoré jusqu'au dernier
jour, son père, et permettez-moi de le dire, son illustre père, a été
pendant plus de trente années chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de
Rouen. Il a été le prosecteur de Dupuytren; en donnant à la science de
grands enseignements, il l'a dotée de grands noms; je n'en veux citer
qu'un seul, Cloquet. Il n'a pas seulement laissé lui-même un beau nom
dans la science, il y a laissé de grands souvenirs, pour d'immenses
services rendus à l'humanité. Et en même temps que je me souviens de mes
liaisons avec lui, je veux vous le dire, son fils, qui est traduit en
police correctionnelle pour outrage à la morale et à la religion, son
fils est l'ami de mes enfants, comme j'étais l'ami de son père. Je sais
sa pensée, je sais ses intentions, et l'avocat a ici le droit de se
poser comme la caution personnelle de son client.
Messieurs, un grand nom et de grands souvenirs obligent. Les enfants de
M. Flaubert ne lui ont pas failli. Ils étaient trois, deux fils et une
fille, morte à vingt et un ans. L'aîné a été jugé digne de succéder à
son père; et c'est lui qui aujourd'hui remplit déjà depuis plusieurs
années la mission que son père a remplie pendant trente ans. Le plus
jeune, le voici; il est à votre barre. En leur laissant une fortune
considérable et un grand nom, leur père leur a laissé le besoin d'être
des hommes d'intelligence et de cœur, des hommes utiles. Le frère de
mon client s'est lancé dans une carrière où les services rendus sont de
chaque jour. Celui-ci a dévoué sa vie à l'étude, aux lettres, et
l'ouvrage qu'on poursuit en ce moment devant vous est son premier
ouvrage. Ce premier ouvrage, messieurs, qui provoque les passions, au
dire de M. l'avocat impérial, est le résultat de longues études, de
longues méditations. M. Gustave Flaubert est un homme d'un caractère
sérieux, porté par sa nature aux choses graves, aux choses tristes. Ce
n'est pas l'homme que le ministère public, avec quinze ou vingt lignes
mordues çà et là, est venu vous présenter comme un faiseur de tableaux
lascifs. Non; il y a dans sa nature, je le répète, tout ce qu'on peut
imaginer au monde de plus grave, de plus sérieux, mais en même temps de
plus triste. Son livre, en rétablissant seulement une phrase, en mettant
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