bain. Seule, la lumière menaçait de manquer. Jeanlin qui s'était fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'à de la pommade, mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles. Dès le cinquième jour, Étienne n'alluma plus que pour manger. Les morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit. Cette nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande souffrance. Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain, avoir chaud, jamais la nuit n'avait pesé si lourdement à son crâne. Elle lui semblait être comme l'écrasement même de ses pensées. Maintenant, voilà qu'il vivait de vols! Malgré ses théories communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie. Une autre honte l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en assassin? Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écoeurement persistait, il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de quelque terrible noce. Une semaine s'écoula; les Maheu, avertis, ne purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même pour manger. Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin. Des idées vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir. C'était une sensation de supériorité qui le mettait à part des camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu'il s'instruisait. Jamais il n'avait tant réfléchi, il se demandait pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des fosses; et il n'osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l'odeur de toute cette misère secouée au vent. Malgré le tourment des ténèbres, il en arrivait à redouter l'heure où il rentrerait au coron. Quelle nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours le même air empesté d'oignon où l'on étouffait! Il voulait leur élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la bourgeoisie, en faisant d'eux les maîtres; mais comme ce serait long! et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce bagne de la faim. Lentement, sa vanité d'être leur chef, sa préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui soufflaient l'âme d'un de ces bourgeois qu'il exécrait. Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne. Lorsque les ténèbres finissaient par l'hébéter, par lui peser sur le crâne à le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu'il avait chassé le cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie, autant que le pain. Le silence bourdonnait à ses oreilles, il n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux boisages, le petit bruit d'une araignée filant sa toile. Et les yeux ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que les camarades faisaient là-haut. Une défection de sa part lui aurait paru la dernière des lâchetés. S'il se cachait ainsi, c'était pour rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart, lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul, dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme. Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son trou, dès la nuit tombée. Il désirait se rendre compte de la situation, voir si l'on devait s'entêter davantage. Lui, pensait la partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui. La fin de la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre, son existence retombant à l'abrutissement de la mine et aux dégoûts du coron? Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible, que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide du travail. C'était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des faillites, d'un bout de la plaine à l'autre. Il ne longeait plus, au bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour. A la minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se trouvait définitivement tuée par le chômage. Du côté de Marchiennes, la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon. La grève des charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique, l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses. Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers en fuite ruinaient des familles. Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit glacée, pour écouter pleuvoir les décombres. Il respirait fortement les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout, le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol. Mais les fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre. Il se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage. Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante, à mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie, comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie, sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires, inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents. Crèvecoeur et Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus. On parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts. C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux deniers de Montsou, centuplés en un siècle. Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole, dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'à la suite des troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde. Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile, enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque ces terribles hommes lâchaient tout. Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou. C'était, disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches, le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau. Le travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs, l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à la tête, le cou étranglé d'apoplexie. Puis, que faire? il avait écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de quoi désintéresser ses créanciers. Il s'était, pendant deux jours, débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de sa voix retentissante. Et l'affaire en restait là, ils étaient retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les cadavres des petits, tombés à leur côté. Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle. Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446*** Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de la plaine. On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en l'air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait le coeur, cette plaie qu'il fallait panser. Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son origine. C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés, exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie inique. Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir, grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en bloc et donnait enfin la mine aux mineurs. Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il saurait la couleur de ses idées. D'un air indifférent, il continuait de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les déblais. La sentinelle demeurait immobile. --Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que nous allons avoir de la neige. C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle, criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras d'une recrue. --Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il. Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la plaine. --Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua Étienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!... Avec ça, il souffle toujours un vent, ici! Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid, qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille. Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal. Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni. L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée, contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un pantalon rouge au derrière. --Alors, vous vous nommez? --Jules. --Et d'où êtes-vous? --De Plogof, là-bas. Au hasard, il avait allongé le bras. C'était en Bretagne, il n'en savait pas davantage. Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à rire, réchauffé. --J'ai ma mère et ma soeur. Elles m'attendent bien sûr. Ah! ce ne sera pas pour demain... Quand je suis parti, elles m'ont accompagné jusqu'à Pont-l'Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! comme c'est loin, chez nous! Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire. La lande déserte de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des bruyères. --Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans? Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit. Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le ciel terreux. Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir là-haut. D'un geste, l'enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux. Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes, les cris réglementaires furent échangés. --Qui vive?... Avancez au mot de ralliement! Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte militaire. II Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille, était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini. Sous la neige, le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles. Ce n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le gâchis boueux de leur piétinement. Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un brin d'herbe. Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l'envelopper dans un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait dormir. Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée. Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude: --Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner vingt sous, quand il couchait avec moi! L'autre haussa les épaules. --Tu m'embêtes, je n'ai rien dit... D'abord, qui t'a dit ça? --On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir... Même tu as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais toujours sur le dos... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein! Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes. Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par une tuerie entre les deux hommes. Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup. --Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma femme, pour coucher avec. Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe, protestait, bégayait. --Oh! ça, non, jamais rien, jamais! Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu. --Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui casse les reins... C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit? --Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!... Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit? --Qui l'a dit?... C'est la Pierronne qui l'a dit. La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque: --Ah! c'est la Pierronne... Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a dit, à moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes, l'un dessous et l'autre dessus! Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fâchaient, les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits, avec une saleté prise par Étienne au Volcan. --Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais, moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la gueule. Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner, tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait furtivement. Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi, lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui n'arrivait pas! A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui piétinait dans la neige. La maison était close, un filet de lumière passait par la fente d'un volet; et l'enfant répondit d'abord avec gêne aux questions: non, son papa n'y était pas, il était allé au lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge. Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait. Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman l'avait flanquée à la porte, parce que M. Dansaert était là, et qu'elle les empêchait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l'on ne descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu. --Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de paillardise. On s'expliquera tout à l'heure... Va-t'en, toi, petite garce! Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil à la fente du volet. Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un frémissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme prise de coliques, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l'avait poussée, voulant voir aussi, déclara qu'on en avait pour son argent. Et ils recommencèrent, à la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'à la comédie. La salle, reluisante de propreté, s'égayait du grand feu; il y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres; enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu'ils voyaient là-dedans finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d'autres circonstances, en auraient rigolé six mois. Qu'elle se fît bourrer jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle. Mais, nom de Dieu! est-ce que ce n'était pas cochon, de se payer ça devant un si grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de houille? --V'là papa! cria Lydie en se sauvant. Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une épaule. Tout de suite, Maheu l'interpella. --Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison... Et, chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en train de lui user la peau? Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point d'entrebâiller la porte, pour se rendre compte. On l'aperçut toute rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait éperdument. Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une pareille histoire n'arrivât aux oreilles du directeur. Alors, ce fut un scandale affreux, des rires, des huées, des injures. --Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la Levaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si tu te fais récurer par les chefs! --Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et l'autre dessus!... Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit. Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante, dans sa certitude d'être la plus belle et la plus riche. --J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!... Est-ce que ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce que nous mettons de l'argent à la caisse d'épargne! Allez, allez, vous aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était chez nous. En effet, Pierron s'emportait, défendait sa femme. La querelle tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie, on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les chefs lui payaient ses traîtrises. Lui, répliquait, prétendait que Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus doux. Maheu et Levaque s'étaient rués sur Pierron à coups de poing, il fallut les séparer. Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire: --Ce cochon-là me déshonore. La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de faim sous le froid intense. --Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte. --Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre. --Les petits sont rentrés? --Non, pas rentrés. Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur à l'autre, de son air de boeuf assommé. Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n'avait pas même levé la tête. Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler, pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir, elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d'une lueur de lune. C'était, maintenant, l'agonie dernière, la maison vidée, tombée au dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d'avoir emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l'ancien cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n'avaient plus à vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n'en aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'était la fin de tout, qu'ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les révoltait, d'avoir fichu une maladie à la petite, avant de l'étrangler. --Enfin, le voilà! dit la Maheude. Une forme noire passait devant la fenêtre. La porte s'ouvrit. Mais ce n'était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau curé, l'abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain. Déjà, il sortait de trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes; et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire. --Pourquoi n'êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants? Vous avez tort, l'Église seule peut vous sauver... Voyons, promettez-moi de venir dimanche prochain. Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans une parole. Ce fut la Maheude qui répondit. --A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon Dieu ne se moque pas de nous?... Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de misère, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude. Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève, cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de sa religion. Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres. Quelle force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine, on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel. La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement, elle s'était toujours méfiée des soutanes. --C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé, dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les bourgeois... Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain. Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde. La délivrance viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande, en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière, qu'ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente prédication l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne le comprenaient plus. --Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu, vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain. --Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout! Et il s'en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable lui-même qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut. Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier, dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s'était mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et qu'elle jouait au soleil. --Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les joues, la voilà qui brûle à présent... Je n'attends plus ce cochon, les brigands lui auront défendu de venir. Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre. --Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement refermé la porte. Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret, personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune homme. Cela l'entourait d'une légende. On continuait à croire en lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la cité de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait, des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort. C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à peu, devait grossir. --Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau, toujours de pire en pire?... On m'a dit que le petit Négrel était parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes fichus, si c'est vrai! Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux, qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre. Il éprouvait cette répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par l'étude, travaillé par l'ambition. Quelle misère, et l'odeur, et les corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission. Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant: --Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!... Qu'ils fassent donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les fosses! D'un air de gêne, Étienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme il disait, d'avoir ces baïonnettes dans le dos. Alors, les charbonniers n'étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait son puits, ça lui faisait une grosse peine de n'y être pas descendu depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, à l'idée de cette injure, de ces étrangers qu'on menaçait d'y introduire. Puis, le souvenir qu'on lui avait rendu son livret lui creva le coeur. --Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il. Moi, je n'en suis plus, de leur baraque... Quand ils m'auront chassé d'ici, je pourrai bien crever sur la route. --Laisse donc! dit Étienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain, ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers. Il s'interrompit, étonné d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans le délire de sa fièvre. Il n'avait encore distingué que l'ombre raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d'enfant malade l'effrayait. C'était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir. La voix tremblante, il se décida. --Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus... Il faut se rendre. La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d'un coup, lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme: --Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ça, nom de Dieu! Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler. --Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je te flanque ma main sur la figure... Alors, nous aurions crevé pendant deux mois, j'aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient tombés malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice recommencerait!... Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang m'étouffe. Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout maintenant, plutôt que de me rendre. Elle désigna Maheu dans l'obscurité, d'un grand geste menaçant. --Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c'est moi qui l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de lâche! Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet enragement qui était son oeuvre. Il la trouvait si changée, qu'il ne la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde. Ce n'était plus lui, c'était elle qui causait politique, qui voulait balayer d'un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches, engraissés du travail des meurt-de-faim. --Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais... En voilà assez, peut-être! notre tour est venu, tu le disais toi-même... Quand je pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais un couteau... L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez. Nous aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu'à la dernière brique. Et, tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laissé le vieux étrangler la fille de la Piolaine... On laisse bien la faim étrangler mes petits, à moi! Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit. L'horizon fermé n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idéal impossible tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur. --Vous m'avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en retraite. On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un arrangement. --Non, rien du tout! hurla-t-elle. Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains vides. Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s'étant mis à les chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés. --Où est-il, Jeanlin? --Maman, il a filé, il a dit qu'il avait des affaires. Étienne écoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menaçait de les tuer, s'ils tendaient jamais la main. Aujourd'hui, elle les envoyait elle-même sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux pauvres, battant le pays épouvanté. Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pièce noire. Les mioches rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on pas? et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds de leur soeur mourante, qui eut un gémissement. Hors d'elle, la mère les gifla, au hasard des ténèbres. Puis, comme ils criaient plus fort en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le carreau, les saisit d'une seule étreinte, eux et la petite infirme; et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase, appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête. Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'était le docteur Vanderhaghen. --Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue... Dépêchons, je suis pressé. Ainsi qu'à l'ordinaire, il grondait, éreinté de besogne. Il avait heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une, et les tenir, pour qu'il pût examiner la malade. Déballée de sa couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu'on ne voyait plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d'un sourire égaré de moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mère, suffoquée, demandait si c'était raisonnable de prendre, avant elle, la seule enfant qui l'aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se fâcha. --Tiens! la voilà qui passe... Elle est morte de faim, ta sacrée gamine. Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, à côté... Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut pour vous guérir. Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l'allumette; et les ténèbres retombèrent sur le petit cadavre encore chaud. Le médecin était reparti en courant. Étienne n'entendait plus dans la pièce noire que les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette lamentation lugubre et sans fin: --Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!... Mon Dieu, prenez mon homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir! III Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de l'Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur. Plus un charbonnier ne savait où prendre les deux sous d'une chope, jamais les débits n'avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur, immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d'un air réfléchi, la fumée rousse du charbon. Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent tourner la tête à Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal dont plusieurs fois déjà Étienne s'était servi pour l'appeler, lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table vide. Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui était là, dans la clarté de la fenêtre, il lui disait: --Est-ce que tu as peur que je ne te vende?... Vous serez mieux pour causer ici que sur la route. Étienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait: --Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches. Si j'étais un mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours envoyé les gendarmes. --Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais que tu n'as jamais mangé de ce pain-là... On peut ne pas avoir les mêmes idées et s'estimer tout de même. Et le silence régna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui manquait, sans qu'il sût au juste laquelle. Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin: --C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont arrivés avec le petit Négrel. --Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore! Puis, haussant la voix: --Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage... Tiens! votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale. J'ai rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires. Ça se détraque, sa machine, paraît-il. Il donna des détails. L'Association, après avoir conquis les ouvriers du monde entier, dans un élan de propagande, dont la bourgeoisie frissonnait encore, était maintenant dévorée, détruite un peu chaque jour, par la bataille intérieure des vanités et des ambitions. Depuis que les anarchistes y triomphaient, chassant les évolutionnistes de la première heure, tout craquait, le but primitif, la réforme du salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres savants se désorganisaient dans la haine de la discipline. Et déjà l'on pouvait prévoir l'avortement final de cette levée en masse, qui avait menacé un instant d'emporter d'une haleine la vieille société pourrie. --Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur. Avec ça, il n'a plus de voix du tout. Pourtant, il parle quand même, il veut aller parler à Paris... Et il m'a répété à trois reprises que notre grève était fichue. Étienne, les yeux à terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre. La veille, il avait causé avec des camarades, il sentait passer sur lui des souffles de rancune et de soupçon, ces premiers souffles de l'impopularité, qui annoncent la défaite. Et il demeurait sombre, il ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait prédit que la foule le huerait à son tour, le jour où elle aurait à se venger d'un mécompte. --Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart, reprit-il. Mais c'était prévu, ça. Nous l'avons acceptée à contrecoeur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la Compagnie... Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses, et quand ça tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel. --Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne fais-tu pas entendre raison aux camarades? Le jeune homme le regarda fixement. --Écoute, en voilà assez... Tu as tes idées, j'ai les miennes. Je suis entré chez toi, pour te montrer que je t'estime quand même. Mais je pense toujours que, si nous crevons à la peine, nos carcasses d'affamés serviront plus la cause du peuple que toute ta politique d'homme sage... Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger une balle en plein coeur, comme ce serait crâne de finir ainsi! Ses yeux s'étaient mouillés, dans ce cri où éclatait le secret désir du vaincu, le refuge où il aurait voulu perdre à jamais son tourment. --Bien dit! déclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait à son mari tout le dédain de ses opinions radicales. Souvarine, les yeux noyés, tâtonnant de ses mains nerveuses, ne semblait pas avoir entendu. Sa face blonde de fille, au nez mince, aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rêverie mystique, où passaient des visions sanglantes. Et il s'était mis à rêver tout haut, il répondait à une parole de Rasseneur sur l'Internationale, saisie au milieu de la conversation. --Tous sont des lâches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur machine l'instrument terrible de la destruction. Mais il faudrait vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la révolution avortera une fois encore. Il continua, d'une voix de dégoût, à se lamenter sur l'imbécillité des hommes, pendant que les deux autres restaient troublés de ces confidences de somnambule, faites aux ténèbres. En Russie, rien ne marchait, il était désespéré des nouvelles qu'il avait reçues. Ses anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits bourgeois, des marchands, ne s'élevaient pas au-delà de la libération nationale, semblaient croire à la délivrance du monde, quand ils auraient tué le despote; et, dès qu'il leur parlait de raser la vieille humanité comme une moisson mûre, dès qu'il prononçait même le mot enfantin de république, il se sentait incompris, inquiétant, déclassé désormais, enrôlé parmi les princes ratés du cosmopolitisme révolutionnaire. Son coeur de patriote se débattait pourtant, c'était avec une amertume douloureuse qu'il répétait son mot favori: --Des bêtises!... Jamais ils n'en sortiront, avec leurs bêtises! Puis, baissant encore la voix, en phrases amères, il dit son ancien rêve de fraternité. Il n'avait renoncé à son rang et à sa fortune, il ne s'était mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder enfin cette société nouvelle du travail en commun. Tous les sous de ses poches avaient longtemps passé aux galopins du coron, il s'était montré pour les charbonniers d'une tendresse de frère, souriant à leur défiance, les conquérant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu causeur. Mais, décidément, la fusion ne se faisait pas, il leur demeurait étranger, avec son mépris de tous les liens, sa volonté de se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances. Et il était surtout, depuis le matin, exaspéré par la lecture d'un fait divers qui courait les journaux. Sa voix changea, ses yeux s'éclaircirent, se fixèrent sur Étienne, et il s'adressa directement à lui. --Comprends-tu ça, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont gagné le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont acheté de la rente, en déclarant qu'ils allaient vivre sans rien faire!... Oui, c'est votre idée, à vous tous, les ouvriers français, déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin d'égoïsme et de fainéantise. Vous avez beau crier contre les riches, le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place. Rasseneur éclata de rire, l'idée que les deux ouvriers de Marseille auraient dû renoncer au gros lot lui semblait stupide. Mais Souvarine blêmissait, son visage décomposé devenait effrayant, dans une de ces colères religieuses qui exterminent les peuples. Il cria: --Vous serez tous fauchés, culbutés, jetés à la pourriture. Il naîtra, celui qui anéantira votre race de poltrons et de jouisseurs. Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles prendraient la terre comme ça, elles la secoueraient jusqu'à la casser en miettes, pour que vous restiez tous sous les décombres. --Bien dit! répéta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000