monsieur votre époux, à propos de ce pauvre Yanoda, qui s'est enfui;
vous vous trouvez, grâce aux folies qu'il a faites, jouir d'une des
maisons les plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de
commode pour un médecin, c'est une porte sur l'Allée, qui permet
d'entrer et de sortir sans être vu. D'ailleurs elle est fournie de tout
ce qui est agréable à un ménage: buanderie, cuisine avec office, salon
de famille, fruitier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas! Il
s'était fait construire au bout du jardin, à côté de l'eau, une tonnelle
tout exprès pour boire de la bière en été, et si Madame aime le
jardinage, elle pourra...
--Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles, elle aime mieux, quoiqu'on
lui recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, à lire.
--C'est comme moi, répliqua Léon. Quelle meilleure chose, en effet, que
d'être le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les
carreaux, que la lampe brûle...
--N'est-ce pas? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout
ouverts.
--On ne songe à rien, continuait-il, les heures passent; on se promène
immobile dans des pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant
à la fiction, se joue dans les détails ou poursuit le contour des
aventures. Elle se mêle aux personnages; il semble que c'est vous qui
palpitez sous leurs costumes.
--C'est vrai! c'est vrai! disait-elle.
--Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencontrer dans un livre
une idée vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de
loin, et comme l'exposition entière de votre sentiment le plus délié?
--J'ai éprouvé cela, répondit-elle.
--C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poètes. Je trouve les vers
plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer.
--Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma; et maintenant, au
contraire, j'adore les histoires qui se suivent tout d'une haleine, où
l'on a peur. Je déteste les héros communs et les sentiments tempérés,
comme il y en a dans la nature.
--En effet, observa le clerc, ces ouvrages, ne touchant pas le cœur,
s'écartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi
les désenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de
nobles caractères, des affections pures et des tableaux de bonheur.
Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c'est ma seule distraction; mais
Yonville offre si peu de ressources!
--Comme Tostes, sans doute, reprit Emma: aussi j'étais toujours abonnée
à un cabinet de lecture.
--Si madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui
venait d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-même à sa disposition une
bibliothèque composée des meilleurs auteurs: Voltaire, Rousseau,
Delille, Walter Scott, l'Écho des feuilletons, etc., et je reçois de
plus différentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal de
Rouen, quotidiennement, ayant l'avantage d'en être le correspondant
pour les circonscriptions de Buchy, Forges, Neufchâtel, Yonville et
alentours.
Depuis deux heures et demie on était à table; car la servante Arthémise,
traînant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisière,
apportait les assiettes l'une après l'autre, oubliait tout, n'entendait
à rien et sans cesse laissait la porte du billard entre-bâillée, qui
battait contre le mur du bout de sa clenche.
Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur
un des barreaux de la chaise où Mme Bovary était assise. Elle portait
une petite cravate de soie bleue qui tenait, droit comme une fraise, un
col de batiste tuyauté; et selon les mouvements de tête qu'elle faisait,
le bas de son visage s'enfonçait dans le linge ou en sortait avec
douceur. C'est ainsi, l'un près de l'autre, pendant que Charles et le
pharmacien devisaient, qu'ils entrèrent dans une de ces vagues
conversations, où le hasard des phrases vous ramène toujours au centre
fixe d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans,
quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas, Tostes où
elle avait vécu, Yonville où ils étaient, ils examinèrent tout,
parlèrent de tout, jusqu'à la fin du dîner.
Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la chambre dans la
nouvelle maison, et les convives bientôt levèrent le siège. Mme
Lefrançois dormait auprès des cendres, tandis que le garçon d'écurie,
une lanterne à la main, attendait M. et Mme Bovary pour les conduire
chez eux. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins de paille, et il
boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il eut pris de son autre main le
parapluie de M. le curé, l'on se mit en marche.
Le bourg était endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes
ombres. La terre était toute grise, comme par une nuit d'été.
La maison du médecin se trouvant à cinquante pas de l'auberge, il fallut
presque aussitôt se souhaiter le bonsoir, et la compagnie se dispersa.
Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules, comme un linge
humide, le froid du plâtre. Les murs étaient neufs, et les marches de
bois craquèrent. Dans la chambre, au premier, un jour blanchâtre passait
par les fenêtres sans rideaux. On entrevoyait des cimes d'arbres, et
plus loin la prairie à demi noyée dans le brouillard, qui fumait au
clair de lune selon le cours de la rivière. Au milieu de l'appartement,
pêle-mêle, il y avait des tiroirs de commode, des bouteilles, des
tringles, des bâtons dorés, avec des matelas sur des chaises et des
cuvettes sur le parquet,--les deux hommes qui avaient apporté les
meubles ayant tout laissé là, négligemment.
C'était la quatrième fois qu'elle couchait dans un endroit inconnu. La
première avait été le jour de son entrée au couvent, la seconde celle de
son arrivée à Tostes, la troisième à la Vaubyessard, la quatrième était
celle-ci; et chacune s'était trouvée faire dans sa vie comme
l'inauguration d'une phase nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses
pussent se représenter les mêmes à des places différentes, et, puisque
la portion vécue avait été mauvaise, sans doute ce qui restait à
consommer serait meilleur.
III
Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la place. Elle
était en peignoir. Il leva la tête et la salua. Elle fit une inclination
rapide et referma la fenêtre.
Léon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent
arrivées; mais en entrant à l'auberge il ne trouva personne, que M.
Binet, attablé.
Ce dîner de la veille était pour lui un événement considérable; jamais,
jusqu'alors, il n'avait causé pendant deux heures de suite avec une
dame. Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel langage,
quantité de choses qu'il n'aurait pas si bien dites auparavant? Il était
timide d'habitude et gardait cette réserve qui participe à la fois de la
pudeur et de la dissimulation. On trouvait à Yonville qu'il avait des
manières comme il faut. Il écoutait raisonner les gens mûrs et ne
paraissait point exalté en politique, chose remarquable pour un jeune
homme. Puis il possédait des talents, il peignait à l'aquarelle, savait
lire la clef de sol, et s'occupait volontiers de littérature après son
dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M. Homais le considérait pour
son instruction; Mme Homais l'affectionnait pour sa complaisance; car
souvent il accompagnait au jardin les petits Homais, marmots toujours
barbouillés, fort mal élevés et quelque peu lymphatiques comme leur
mère. Ils avaient pour les soigner, outre la bonne, Justin, l'élève en
pharmacie, un arrière-cousin de M. Homais que l'on avait pris dans la
maison par charité, et qui servait en même temps de domestique.
L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna Mme Bovary
sur les fournisseurs, fit venir son marchand de cidre tout exprès, goûta
la boisson lui-même, et veilla dans la cave à ce que la futaille fût
bien placée; il indiqua encore la façon de s'y prendre pour avoir une
provision de beurre à bon marché, et conclut un arrangement avec
Lestiboudois, le sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et
mortuaires, soignait les principaux jardins d'Yonville à l'heure ou à
l'année, selon le goût des personnes.
Le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait pas seul le pharmacien à
tant de cordialité obséquieuse, et il y avait là-dessous un plan.
Il avait enfreint la loi du 19 ventôse an XI, article premier, qui
défend à tout individu non porteur de diplôme l'exercice de la médecine;
si bien que sur des dénonciations ténébreuses, Homais avait été mandé à
Rouen, près M. le procureur du roi, en son cabinet particulier. Le
magistrat l'avait reçu debout, dans sa robe, hermine à l'épaule et toque
en tête. C'était le matin, avant l'audience. On entendait dans les
corridors passer les fortes bottes des gendarmes et comme un bruit
lointain de grosses serrures qui se fermaient. Les oreilles du
pharmacien lui tintèrent à croire qu'il allait tomber d'un coup de sang;
il entrevit des culs de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie
vendue, tous les bocaux disséminés; et il fut obligé d'entrer dans un
café prendre un verre de rhum avec de l'eau de Seltz, pour se remettre
les esprits.
Cependant le souvenir de cette admonestation s'affaiblit, et il
continuait, comme autrefois, à donner des consultations anodines dans
son arrière-boutique. Mais le maire lui en voulait, des confrères
étaient jaloux, il fallait tout craindre; en s'attachant M. Bovary par
des politesses, c'était gagner sa gratitude, et empêcher qu'il ne parlât
plus tard, s'il s'apercevait de quelque chose. Aussi, tous les matins,
Homais lui apportait le journal, et souvent, dans l'après-midi,
quittait un instant la pharmacie pour aller chez l'officier de santé
faire la conversation.
Charles était triste: la clientèle n'arrivait pas. Il demeurait assis
pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dans son cabinet
ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, il s'employa chez lui
comme homme de peine, et même il essaya de peindre le grenier avec un
reste de couleur que les peintres avaient laissé. Mais les affaires
d'argent le préoccupaient. Il en avait tant dépensé pour les réparations
de Tostes, pour les toilettes de Madame et pour le déménagement, que
toute la dot, plus de trois mille écus, s'était écoulée en deux ans.
Puis, que de choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes à
Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de la charrette à
un cahot trop fort, s'était écrasé en mille morceaux sur le pavé de
Quincampoix!
Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse de sa femme.
A mesure que le terme en approchait il la chérissait davantage. C'était
un autre lien de la chair s'établissant et comme le sentiment continu
d'une union plus complexe. Quand il voyait de loin sa démarche
paresseuse et sa taille tourner mollement sur ses hanches sans corset,
quand, vis-à-vis l'un de l'autre, il la contemplait tout à l'aise et
qu'elle prenait, assise, des poses fatiguées dans son fauteuil, alors
son bonheur ne se tenait plus; il se levait, il l'embrassait, passait
ses mains sur sa figure, l'appelait petite maman, voulait la faire
danser, et débitait, moitié riant, moitié pleurant, toutes sortes de
plaisanteries caressantes qui lui venaient à l'esprit. L'idée d'avoir
engendré le délectait. Rien ne lui manquait à présent. Il connaissait
l'existence humaine tout du long, et il s'y attablait sur les deux
coudes avec sérénité.
Emma d'abord sentit un grand étonnement, puis eut envie d'être délivrée
pour savoir quelle chose c'était que d'être mère. Mais ne pouvant faire
les dépenses qu'elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des
rideaux de soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau
dans un accès d'amertume, et le commanda d'un seul coup à une ouvrière
du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne s'amusa pas à ces
préparatifs où la tendresse des mères se met en appétit; et son
affection, dès l'origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose.
Cependant, comme Charles à tous les repas parlait du marmot, bientôt
elle y songea d'une façon plus continue.
Elle souhaitait un fils; il serait fort et brun; elle l'appellerait
Georges; et cette idée d'avoir pour enfant un mâle était comme la
revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme au moins
est libre; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les
obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est
empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre
elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. Sa
volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à
tous les vents; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque
convenance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.
--C'est une fille! dit Charles. Elle tourna la tête et s'évanouit.
Presque aussitôt, Mme Homais accourut et l'embrassa, ainsi que la mère
Lefrançois du Lion d'or. Le pharmacien, en homme discret, lui adressa
seulement quelques félicitations provisoires, par la porte
entre-bâillée. Il voulut voir l'enfant et le trouva bien conformé.
Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup à chercher un nom pour
sa fille. D'abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient des
terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda, Atala; elle
aimait assez Galsuinte, plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait
qu'on appelât l'enfant comme sa mère; Emma s'y opposait. On parcourut le
calendrier d'un bout à l'autre, et l'on consulta les étrangers.
--M. Léon, disait le pharmacien, avec qui j'en causais l'autre jour,
s'étonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est excessivement
à la mode maintenant.
La mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de pécheresse. M. Homais,
quant à lui, avait en prédilection tous ceux qui rappelaient un grand
homme, un fait illustre ou une conception généreuse, et c'est dans ce
système-là qu'il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi Napoléon
représentait la gloire et Franklin la liberté; Irma, peut-être, était
une concession au romantisme; mais Athalie, un hommage au plus immortel
chef-d'œuvre de la scène française; car ses convictions philosophiques
n'empêchaient pas ses admirations artistiques; le penseur chez lui
n'étouffait point l'homme sensible; il savait établir des différences,
faire la part de l'imagination et celle du fanatisme. De cette tragédie,
par exemple, il blâmait les idées, mais il admirait le style; il
maudissait la conception, mais il applaudissait à tous les détails et
s'exaspérait contre les personnages, en s'enthousiasmant de leurs
discours. Lorsqu'il lisait les grands morceaux, il était transporté;
mais quand il songeait que les calotins en tiraient avantage pour leur
boutique, il était désolé; et dans cette confusion de sentiments où il
s'embarrassait, il aurait voulu tout à la fois pouvoir couronner Racine
de ses deux mains et discuter avec lui pendant un bon quart d'heure.
Emma se souvint qu'au château de la Vaubyessard, elle avait entendu la
marquise appeler Berthe une jeune femme; dès lors ce nom-là fut choisi,
et comme le père Rouault ne pouvait venir, on pria M. Homais d'être
parrain. Il donna, pour cadeaux, tous produits de son établissement, à
savoir: six boîtes de jujube, un bocal entier de racahout, trois coffins
de pâte à la guimauve, et, de plus, six bâtons de sucre candi qu'il
avait retrouvés dans un placard. Le soir de la cérémonie, il y eut un
grand dîner; le curé s'y trouvait; on s'échauffa. M. Homais, vers les
liqueurs, entonna le Dieu des bonnes gens. M. Léon chanta une
barcarolle, et Mme Bovary mère, qui était la marraine, une romance du
temps de l'Empire; enfin M. Bovary père exigea que l'on descendît
l'enfant, et se mit à le baptiser avec un verre de champagne qu'il lui
versait de haut sur la tête. Cette dérision du premier des sacrements
indigna l'abbé Bournisien; le père Bovary répondit par une citation de
la Guerre des Dieux; le curé voulut partir; les dames suppliaient;
Homais s'interposa; et l'on parvint à faire rasseoir l'ecclésiastique,
qui reprit tranquillement, dans sa soucoupe, sa demi-tasse de café à
moitié bue.
M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il éblouit les
habitants par un superbe bonnet de police à galon d'argent, qu'il
portait le matin, pour fumer sa pipe sur la Place. Ayant aussi
l'habitude de boire beaucoup d'eau-de-vie, souvent il envoyait la
servante au Lion d'or lui en acheter une bouteille que l'on inscrivait
au compte de son fils; et il usa, pour parfumer ses foulards, toute la
provision d'eau de Cologne qu'avait sa bru.
Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru le
monde: il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son temps
d'officier, des maîtresses qu'il avait eues, des grands déjeuners qu'il
avait faits; puis il se montrait aimable, et parfois même, soit dans
l'escalier ou au jardin, il lui saisissait la taille en s'écriant:
«Charles, prends garde à toi!» Alors la mère Bovary s'effraya pour le
bonheur de son fils, et craignant que son époux, à la longue, n'eût une
influence immorale sur les idées de la jeune femme, elle se hâta de
presser le départ. Peut-être avait-elle des inquiétudes plus sérieuses?
M. Bovary était homme à ne rien respecter.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir sa petite fille,
qui avait été mise en nourrice chez la femme du menuisier; et, sans
regarder à l'almanach si les six semaines de la Vierge duraient encore,
elle s'achemina vers la demeure de Rolet, qui se trouvait à l'extrémité
du village, au bas de la côte, entre la grande route et les prairies.
Il était midi; les maisons avaient leurs volets fermés, et les toits
d'ardoises, qui reluisaient sous la lumière âpre du ciel bleu,
semblaient, à la crête de leurs pignons, faire pétiller des étincelles.
Un vent lourd soufflait. Emma se sentait faible, en marchant; les
cailloux du trottoir la blessaient; elle hésita si elle ne s'en
retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque part pour s'asseoir.
A ce moment, M. Léon sortit d'une porte voisine avec une liasse de
papiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit à l'ombre devant la
boutique de L'Heureux, sous la tente grise qui avançait.
Mme Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais qu'elle commençait à
être lasse.
--Si?... reprit Léon, n'osant poursuivre.
--Avez-vous affaire quelque part? demanda-t-elle.
Et sur la réponse du clerc, elle le pria de l'accompagner. Dès le soir
cela fut connu dans Yonville, et Mme Tuvache, la femme du maire, déclara
devant sa servante que Mme Bovary se compromettait.
Pour arriver chez la nourrice, il fallait, après la rue, tourner à
gauche, comme pour gagner le cimetière, et suivre entre des maisonnettes
et des cours un petit sentier que bordaient des troënes. Ils étaient en
fleur et les véroniques aussi, les églantiers, les orties, et les ronces
légères, qui s'élançaient des buissons. Par le trou des haies, on
apercevait dans les masures quelque pourceau sur un fumier ou des
vaches embricolées frottant leurs cornes contre le tronc des arbres.
Tous les deux, côte à côte, ils marchaient doucement, elle s'appuyant
sur lui et lui retenant son pas qu'il mesurait sur les siens; devant
eux, un essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l'air chaud.
Ils reconnurent la maison, à un vieux noyer qui l'ombrageait. Basse et
couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la lucarne de son
grenier, un chapelet d'oignons suspendu. Des bourrées, debout contre la
clôture d'épines, entouraient un carré de laitues, quelques pieds de
lavande et des pois à fleurs montés sur des rames. De l'eau sale coulait
en s'éparpillant sur l'herbe; et il y avait à l'entour plusieurs
guenilles indistinctes, des bas de tricot, une camisole d'indienne
rouge, et un grand drap de toile épaisse, étalé en long sur la haie. Au
bruit de la barrière, la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant
qui tétait. Elle tirait, de l'autre main, un pauvre marmot chétif,
couvert de scrofules au visage, le fils d'un bonnetier de Rouen, que ses
parents, trop occupés de leur négoce, laissaient à la campagne.
--Entrez, dit-elle, votre petite est là qui dort.
La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis, avait au fond contre
la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le pétrin occupait le
côté de la fenêtre, dont une vitre était raccommodée avec un soleil de
papier bleu. Dans l'angle, derrière la porte, des brodequins à clous
luisants étaient rangés sous la dalle du lavoir, près d'une bouteille
pleine d'huile, qui portait une plume à son goulot; un Mathieu Lænsberg
traînait sur la cheminée poudreuse, parmi des pierres à fusil, des bouts
de chandelle et des morceaux d'amadou. Enfin la dernière superfluité de
cet appartement était une Renommée soufflant dans des trompettes, image
découpée sans doute à même quelque prospectus de parfumerie, et que six
pointes à sabot clouaient au mur.
L'enfant d'Emma dormait à terre, dans un berceau d'osier. Elle la prit
avec la couverture qui l'enveloppait, et se mit à chanter doucement, en
se dandinant.
Léon se promenait dans la chambre; il lui semblait étrange de voir cette
belle dame en robe de nankin tout au milieu de cette misère. Mme Bovary
devint rouge; il se détourna, croyant que ses yeux peut-être avaient eu
quelque impertinence. Puis elle recoucha la petite qui venait de vomir
sur sa collerette. La nourrice aussitôt vint l'essuyer, protestant qu'il
n'y paraîtrait pas.
--Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suis occupée qu'à
la rincer continuellement! Si vous aviez donc la complaisance de
commander à Camus l'épicier qu'il me laisse prendre un peu de savon
lorsqu'il m'en faut, ce serait même plus commode pour vous que je ne
dérangerais pas.
--C'est bien! c'est bien! dit Emma. Au revoir, mère Rolet! Et elle
sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.
La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la cour, tout en parlant du
mal qu'elle avait à se relever la nuit.
--J'en suis si rompue quelquefois que je m'endors sur ma chaise; aussi,
vous devriez pour le moins me donner une petite livre de café moulu, qui
me ferait un mois et que je prendrais le matin avec du lait.
Après avoir subi ses remerciements, Mme Bovary s'en alla, et elle était
quelque peu avancée dans le sentier, lorsqu'à un bruit de sabots elle
tourna la tête: c'était la nourrice!
--Qu'y a-t-il?
Alors la paysanne la tirant à l'écart, derrière un orme, se mit à lui
parler de son mari qui, avec son métier et six francs par an que le
capitaine...
Achevez plus vite, dit Emma.
--Eh bien! reprit la nourrice, poussant des soupirs entre chaque mot,
j'ai peur qu'il ne se fasse une tristesse de me voir prendre du café
toute seule; vous savez, les hommes...
--Puisque vous en aurez, répétait Emma, je vous en donnerai! Vous
m'ennuyez!
--Hélas! ma pauvre chère dame, c'est qu'il a, par suite de ses
blessures, des crampes terribles à la poitrine. Il dit même que le cidre
l'affaiblit.
--Mais dépêchez-vous, mère Rolet!
--Donc, reprit celle-ci faisant une révérence, si ce n'était pas vous
demander trop...--elle salua encore une fois,--quand vous voudrez,--et
son regard suppliait,--un cruchon d'eau-de-vie, dit-elle enfin, et j'en
frotterais les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.
Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Léon. Elle marcha
rapidement pendant quelque temps; puis elle se ralentit, et son regard,
qu'elle promenait devant elle, rencontra l'épaule du jeune homme, dont
la redingote avait un collet de velours noir. Ses cheveux châtains
tombaient dessus, plats et bien peignés. Elle remarqua ses ongles qui
étaient plus longs qu'on ne les portait à Yonville. C'était une des
grandes occupations du clerc que de les entretenir; et il gardait, à cet
usage, un canif tout particulier dans son écritoire.
Ils s'en revinrent à Yonville, en suivant le bord de l'eau. Dans la
saison chaude, la berge plus élargie découvrait jusqu'à leur base les
murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant
à la rivière. Elle coulait sans bruit, rapide et froide à l'œil; de
grandes herbes minces s'y courbaient ensemble, selon le courant qui les
poussait, et, comme des chevelures vertes abandonnées, s'étalaient dans
sa limpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs ou sur la feuille des
nénuphars, un insecte à pattes fines marchait ou se posait. Le soleil
traversait d'un rayon les petits globules bleus des ondes qui se
succédaient en se crevant; les vieux saules ébranchés miraient dans
l'eau leur écorce grise; la prairie, au delà, semblait vide; c'était
l'heure du dîner dans les fermes, et la jeune femme et son compagnon
n'entendaient en marchant que la cadence de leurs pas sur la terre du
sentier, les paroles qu'ils se disaient, et le frôlement de la robe
d'Emma qui bruissait tout autour d'elle.
Les murs des jardins, garnis à leur chaperon de morceaux de bouteilles,
étaient chauds comme le vitrage d'une serre. Dans les briques, des
ravenelles avaient poussé; et du bord de son ombrelle déployée, Mme
Bovary, tout en passant, faisait s'égrener en poussière jaune un peu de
leurs fleurs flétries; ou bien quelque branche des chèvrefeuilles et des
clématites qui pendaient en dehors traînait un moment sur la soie, en
s'accrochant aux effilés.
Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols, que l'on attendait
bientôt sur le théâtre de Rouen.--Vous irez? demanda-t-elle.--Si je le
peux, répondit-il.
N'avaient-ils donc rien autre chose à se dire? Leurs yeux pourtant
étaient pleins d'une causerie plus sérieuse, et tandis qu'ils
s'efforçaient à trouver des phrases banales, ils sentaient une même
langueur les envahir tous les deux. C'était comme un murmure de l'âme,
profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris d'étonnement à
cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à s'en raconter la
sensation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les
rivages des tropiques, projettent sur l'immensité qui les précède leurs
mollesses natales, une brise parfumée, et l'on s'assoupit dans cet
enivrement, sans même s'inquiéter de l'horizon que l'on n'aperçoit pas.
La terre, à un endroit, se trouvait effondrée par le pas des bestiaux;
il fallut marcher sur de grosses pierres vertes espacées dans la boue.
Souvent elle s'arrêtait une minute à regarder où poser sa bottine, et,
chancelant sur le caillou qui tremblait, les coudes en l'air, la taille
penchée, l'œil indécis; elle riait alors, de peur de tomber dans les
flaques d'eau.
Quand ils furent arrivés dans son jardin, Mme Bovary poussa la petite
barrière, monta les marches en courant et disparut.
Léon rentra à son étude. Le patron était absent; il jeta un coup d'œil
sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son chapeau et
s'en alla.
Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d'Argueil, à l'entrée de la
forêt; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le ciel à
travers ses doigts.
--Comme je m'ennuie! se disait-il, comme je m'ennuie!
Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village avec Homais pour ami,
et M. Guillaumin pour maître. Ce dernier, tout occupé d'affaires,
portant des lunettes à branches d'or et des favoris rouges sur cravate
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