On quitte la grande route à la Boissière et l'on continue à plat
jusqu'au haut de la côte des Leux, d'où l'on découvre la vallée. La
rivière qui la traverse en fait comme deux régions de physionomie
distincte. Tout ce qui est à gauche est en herbage, tout ce qui est à
droite est en labour. La prairie s'allonge sous un bourrelet de collines
basses pour se rattacher par derrière aux pâturages du pays de Bray,
tandis que du côté de l'est la plaine montant doucement va s'élargissant
et étale à perte de vue ses blondes pièces de blé. L'eau qui court au
bord de l'herbe sépare d'une raie blanche sinueuse la couleur des prés
et celle des sillons, et la campagne ainsi ressemble à un grand manteau
déplié qui a un collet de velours vert bordé d'un galon d'argent.
Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi les chênes de la
forêt d'Argueil, avec les escarpements de la côte Saint-Jean rayés du
haut en bas par de longues traînées rouges, inégales; ce sont les traces
des pluies; et ces tons de brique, tranchant en filets minces sur la
couleur grise de la montagne, viennent de la quantité de sources
ferrugineuses qui coulent au delà, dans le pays d'alentour.
On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de
l'Ile-de-France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation,
comme le paysage sans caractère. C'est là que l'on fait les pires
fromages de Neufchâtel de tout l'arrondissement, et d'autre part la
culture y est coûteuse, parce qu'il faut beaucoup de fumier pour
engraisser ces terres friables, pleines de sable et de cailloux.
Jusqu'en 1835, il n'y avait point de route praticable pour arriver à
Yonville, mais on a établi vers cette époque un chemin de grande
vicinalité, qui relie la route d'Abbeville à celle d'Amiens et sert
quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres. Cependant
Yonville-l'Abbaye est demeuré stationnaire, malgré ses débouchés
nouveaux. Au lieu d'améliorer les cultures, on s'y obstine encore aux
herbages, quelque dépréciés qu'ils soient; et le bourg paresseux,
s'écartant de la plaine, a continué naturellement à s'agrandir vers la
rivière. On l'aperçoit de loin, tout couché en long sur la rive, comme
un gardeur de vaches qui fait la sieste au bord de l'eau.
Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée plantée de
jeunes trembles, qui vous mène en droite ligne jusqu'aux premières
maisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de cours
pleines de bâtiments épars, pressoirs, charretteries et bouilleries,
disséminés sous les arbres touffus portant des échelles, des gaules ou
des faux accrochées dans leur branchage. Les toits de chaume, comme des
bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, descendent jusqu'au tiers à
peu près des fenêtres basses, dont les gros verres bombés sont garnis
d'un nœud dans le milieu, à la façon des culs de bouteille. Sur le mur
de plâtre, que traversent en diagonale des lambourdes noires, s'accroche
parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussée ont à leur porte
une petite barrière tournante pour les défendre des poussins, qui
viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre.
Cependant les cours se font plus étroites, les habitations se
rapprochent, les haies disparaissent; un fagot de fougères se balance
sous une fenêtre au bout d'un manche à balai; il y a la forge d'un
maréchal et ensuite un charron avec deux ou trois charrettes neuves, en
dehors, qui empiètent sur la route. Puis, à travers une claire-voie,
apparaît une maison blanche au delà d'un rond de gazon que décore un
Amour, le doigt posé sur la bouche; deux vases en fonte sont à chaque
bout du perron; des panonceaux brillent à la porte; c'est la maison du
notaire et la plus belle du pays.
L'église est de l'autre côté de la rue, vingt pas plus loin, à l'entrée
de la place. Le petit cimetière qui l'entoure, clos d'un mur à hauteur
d'appui, est si bien rempli de tombeaux que les vieilles pierres à ras
du sol font un dallage continu, où l'herbe a dessiné de soi-même des
carrés verts réguliers. L'église a été rebâtie à neuf dans les dernières
années du règne de Charles X. La voûte en bois commence à se pourrir par
le haut, et, de place en place, a des enfonçures noires dans sa couleur
bleue. Au-dessus de la porte, où seraient les orgues, se tient un jubé
pour les hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots.
Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire obliquement
les bancs rangés en travers de la muraille, que tapisse çà et là quelque
paillasson cloué, ayant au-dessous de lui ces mots en grosses lettres:
«Banc de M. un tel.» Plus loin, à l'endroit où le vaisseau se rétrécit,
le confessionnal fait pendant à une statuette de la Vierge, vêtue d'une
robe de satin, coiffée d'un voile de tulle semé d'étoiles d'argent, et
tout empourprée aux pommettes comme une idole des îles Sandwich; enfin
une copie de la Sainte Famille, envoi du ministre de l'intérieur,
dominant le maître autel entre quatre chandeliers, termine au fond la
perspective. Les stalles du chœur, en bois de sapin, sont restées sans
être peintes.
Les halles, c'est-à-dire un toit de tuiles supporté par une vingtaine de
poteaux, occupent à elles seules la moitié environ de la grande place
d'Yonville. La mairie, construite sur les dessins d'un architecte de
Paris, est une manière de temple grec qui fait l'angle, à côté de la
maison du pharmacien. Elle a au rez-de-chaussée trois colonnes ioniques,
et au premier étage une galerie à plein cintre, tandis que le tympan qui
la termine est rempli par un coq gaulois, appuyé d'une patte sur la
charte et tenant, de l'autre, les balances de la justice.
Mais, ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du
Lion d'or, la pharmacie de M. Homais! le soir, principalement, quand
son quinquet est allumé et que les bocaux rouges et verts qui
embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs deux
clartés de couleur; alors, à travers elles, comme dans des feux du
Bengale, s'entrevoit l'ombre du pharmacien, accoudé sur son pupitre. Sa
maison, du haut en bas, est placardée d'inscriptions écrites en
anglaise, en ronde, en moulée: «Eaux de Vichy, de Seltz et de Barèges,
robs dépuratifs, médecine Raspail, racahout des Arabes, pastilles
Darcet, pâte Regnault, bandages, bains, chocolats de santé, etc.» Et
l'enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique, porte en lettres
d'or: Homais, pharmacien. Puis, au fond de la boutique, derrière les
grandes balances scellées sur le comptoir, le mot laboratoire se
déroule au-dessus d'une porte vitrée qui, à moitié de sa hauteur, répète
encore une fois Homais, en lettres d'or, sur un fond noir.
Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue (la seule),
longue d'une portée de fusil et bordée de quelques boutiques, s'arrête
court au tournant de la route. Si on la laisse sur la droite et que l'on
suive le bas de la côte Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière.
Lors du choléra, pour l'agrandir on a abattu un pan de mur et acheté
trois acres de terre à côté; mais toute cette portion nouvelle est
presque inhabitée, les tombes, comme autrefois, continuant à s'entasser
vers la porte. Le gardien, qui est en même temps fossoyeur et bedeau à
l'église (tirant ainsi des cadavres de la paroisse un double bénéfice),
a profité du terrain vide pour y semer des pommes de terre. D'année en
année, cependant, son petit champ se rétrécit, et lorsqu'il survient une
épidémie, il ne sait pas s'il doit se réjouir des décès ou s'affliger
des sépultures.
--Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois! lui dit enfin, un jour,
M. le curé.
Cette parole sombre le fit réfléchir; elle l'arrêta pour quelque temps;
mais aujourd'hui encore il continue la culture de ses tubercules, et
même soutient avec aplomb qu'ils poussent naturellement.
Depuis les événements que l'on va raconter, rien, en effet, n'a changé à
Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du
clocher de l'église; la boutique du marchand de nouveautés agite encore
au vent ses deux banderoles d'indienne; les fœtus du pharmacien, comme
des paquets d'amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur
alcool bourbeux, et au-dessus de la grande porte de l'auberge, le vieux
lion d'or, déteint par les pluies, montre toujours aux passants sa
frisure de caniche.
Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yonville, Mme veuve
Lefrançois, la maîtresse de cette auberge, était si fort affairée
qu'elle suait à grosses gouttes, en remuant ses casseroles. C'était, le
lendemain, jour de marché dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les
viandes, vider les poulets, faire de la soupe et du café. Elle avait, de
plus, le repas de ses pensionnaires, celui du médecin, de sa femme et de
leur bonne; le billard retentissait d'éclats de rire; trois meuniers,
dans la petite salle, appelaient pour qu'on leur apportât de
l'eau-de-vie; le bois flambait, la braise craquait, et sur la longue
table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s'élevaient des
piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot où l'on
hachait des épinards. On entendait dans la basse-cour crier les
volailles, que la servante poursuivait pour leur couper le cou.
Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de petite
vérole et coiffé d'un bonnet de velours à gland d'or, se chauffait le
dos contre la cheminée. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction
de soi-même, et il avait l'air aussi calme dans la vie que le
chardonneret suspendu au-dessus de sa tête dans une cage d'osier:
c'était le pharmacien.
--Artémise! criait la maîtresse d'auberge, casse de la bourrée, emplis
les carafes; apporte de l'eau-de-vie, dépêche-toi! Au moins, si je
savais quel dessert offrir à la société que vous attendez! Bonté
divine! les commis du déménagement recommencent leur tintamarre dans le
billard! Et leur charrette qui est restée sous la grande porte!
L'Hirondelle est capable de la défoncer en arrivant! Appelle Polyte
pour qu'il la remise!... Dire que depuis le matin, monsieur Homais, ils
ont peut-être fait quinze parties et bu huit pots de cidre!... Mais ils
vont me déchirer le tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son
écumoire à la main.
--Le mal ne serait pas grand, reprit M. Homais, vous en achèteriez un
autre.
--Un autre billard! exclama la veuve.
--Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois; je vous le répète,
vous vous faites tort! vous vous faites grand tort! Et puis les
amateurs, à présent, veulent des blouses étroites et des queues lourdes.
On ne joue plus la bille; tout est changé! Il faut marcher avec son
siècle! Regardez Tellier, plutôt.
L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta:
--Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le vôtre; et
qu'on ait l'idée, par exemple, de monter une poule patriotique pour la
Pologne ou les inondés de Lyon...
--Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur! interrompit
l'hôtesse, en haussant ses grosses épaules. Allez, allez, monsieur
Homais, tant que le Lion d'or vivra, on y viendra. Nous avons du foin
dans nos bottes, nous autres! Au lieu qu'un de ces matins, vous verrez
le Café français fermé, et avec une belle affiche sur les auvents!...
Changer mon billard, continuait-elle en se parlant à elle-même, lui qui
m'est si commode pour ranger ma lessive, et sur lequel, dans le temps de
la chasse, j'ai mis coucher jusqu'à six voyageurs!... Mais ce lambin
d'Hivert qui n'arrive pas!
--L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs? demanda le pharmacien.
--L'attendre! Et M. Binet donc! A six heures battant, vous allez le voir
entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pour l'exactitude. Il
lui faut toujours sa place dans la petite salle! On le tuerait plutôt
que de le faire dîner ailleurs! et dégoûté qu'il est! et si difficile
pour le cidre! Ce n'est pas comme M. Léon; lui, il arrive quelquefois à
sept heures, sept heures et demie même; il ne regarde seulement pas à ce
qu'il mange. Quel bon jeune homme! Jamais un mot plus haut que l'autre.
--C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous, entre quelqu'un qui
a reçu de l'éducation et un ancien carabinier qui est percepteur.
Six heures sonnèrent, Binet entra.
Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-même tout
autour de son corps maigre; et sa casquette de cuir, à pattes nouées par
des cordons sur le sommet de sa tête, laissait voir, sous la visière
relevée, un front chauve, qu'avait encore déprimé l'habitude du casque.
Il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris, et
en toute saison des bottes bien cirées qui avaient deux renflements
parallèles, à cause de la saillie de ses orteils.
Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier blond qui, contournant
la mâchoire, encadrait, comme la bordure d'une plate-bande, sa longue
figure terne, dont les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort à tous
les jeux de cartes, bon chasseur et possédant une belle écriture, il
avait chez lui un tour, où il s'amusait à tourner des ronds de serviette
dont il encombrait sa maison avec la jalousie d'un artiste et l'égoïsme
d'un bourgeois.
Il se dirigea vers la petite salle; mais il fallut en faire sortir les
trois meuniers; et, pendant tout le temps que l'on fut à mettre son
couvert, Binet resta silencieux à sa place, auprès du poêle, puis il
ferma la porte et il retira sa casquette comme d'usage.
--Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue, dit le
pharmacien dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.
--Jamais il ne cause davantage, répondit-elle; il est venu ici, la
semaine dernière, deux voyageurs en drap, des garçons pleins d'esprit
qui contaient le soir un tas de farces que j'en pleurais de rire; eh
bien, il restait là, comme une alose, sans dire un mot.
--Oui, dit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce
qui constitue l'homme de société!
--On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hôtesse.
--Des moyens! répliqua M. Homais, lui! des moyens! dans sa partie, c'est
possible, ajouta-t-il d'un ton plus calme. Et il reprit:--Ah! qu'un
négociant qui a des relations considérables, qu'un jurisconsulte, un
médecin, un pharmacien soient tellement absorbés qu'ils en deviennent
fantasques et bourrus même, je le comprends. On en cite des traits dans
les histoires! Mais, au moins, c'est qu'ils pensent à quelque chose.
Moi, par exemple, combien de fois m'est-il arrivé de chercher ma plume
sur mon bureau pour écrire une étiquette, et de trouver en définitive
que je l'avais placée à mon oreille!
Cependant Mme Lefrançois alla, sur le seuil, regarder si l'Hirondelle
n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vêtu de noir entra tout à
coup dans la cuisine. On distinguait aux dernières lueurs du crépuscule
qu'il avait la figure rubiconde et le corps athlétique.
--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé? demanda la maîtresse
d'auberge, tout en atteignant sur la cheminée un des flambeaux de cuivre
qui s'y trouvaient rangés en colonnade avec leurs chandelles.
Voulez-vous prendre quelque chose? un doigt de cassis, un verre de vin?
L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son
parapluie qu'il avait oublié l'autre jour au couvent d'Ernemont; et
après avoir prié Mme Lefrançois de le lui faire remettre au presbytère
dans la soirée, il sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait
l'Angelus.
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses
souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout à l'heure. Ce
refus d'accepter un rafraîchissement lui semblait une hypocrisie des
plus odieuses; les prêtres godaillaient tous sans qu'on les vît et
cherchaient à ramener le temps de la dîme.
L'hôtesse prit la défense de son curé.
--D'ailleurs il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a,
l'année dernière, aidé nos gens à rentrer la paille; il en portait
jusqu'à six bottes à la fois, tant il est fort!
--Bravo! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en confesse à des
gaillards d'un tempérament pareil! Moi, si j'étais le gouvernement, je
voudrais qu'on saignât les prêtres une fois par mois. Oui, madame
Lefrançois, tous les mois une large phlébotomie, dans l'intérêt de la
police et des mœurs!
--Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous êtes un impie! vous n'avez pas
de religion!
Le pharmacien répondit:
--J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous avec
leurs momeries et leurs jongleries. J'adore Dieu, au contraire! Je crois
en l'Être suprême, à un créateur quel qu'il soit, peu m'importe, qui
nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père
de famille; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une église baiser les
plats d'argent, et engraisser de ma poche un tas de farceurs, qui se
nourrissent mieux que nous. Car on peut l'honorer aussi bien dans un
bois, dans un champ, ou même en contemplant la voûte éthérée, comme les
anciens. Mon Dieu, à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de
Voltaire et de Béranger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire
savoyard et les immortels principes de 89! Aussi je n'admets pas un
bonhomme de bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la
main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un
cri et ressuscite au bout de trois jours;--choses absurdes en
elles-mêmes et complètement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de
la physique, ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont
toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent
d'engloutir avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son
effervescence, le pharmacien un moment s'était cru en plein conseil
municipal. Mais la maîtresse d'auberge ne l'écoutait plus. Elle tendait
son oreille à un roulement éloigné. On distingua le bruit d'une voiture
mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et
l'Hirondelle enfin s'arrêta devant la porte.
C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui, montant
jusqu'à la hauteur de la bâche, empêchaient les voyageurs de voir la
route et leur salissaient les épaules. Les petits carreaux de ses
vasistas étroits tremblaient dans leurs châssis quand la voiture était
fermée, et gardaient des taches de boue çà et là parmi leur vieille
couche de poussière, que les pluies d'orage même ne lavaient pas tout à
fait. Elle était attelée de trois chevaux dont le premier en arbalète,
et lorsqu'on descendait les côtes elle touchait du fond en cahotant.
Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place; ils parlaient
tous à la fois, demandant des nouvelles, des explications et des
bourriches. Hivert ne savait auquel répondre. C'était lui qui faisait à
la ville les commissions du pays. Il allait dans les boutiques,
rapportait des rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au
maréchal, un baril de harengs pour sa maîtresse, des bonnets de chez la
modiste, des toupets de chez le coiffeur; et, le long de la route, en
s'en revenant, il distribuait ses paquets, qu'il jetait par-dessus les
clôtures des cours, debout sur son siège, et criant à pleine poitrine,
pendant que ses chevaux allaient tout seuls.
Un accident l'avait retardé: la levrette de Mme Bovary s'était enfuie à
travers champs. On l'avait sifflée un grand quart d'heure; Hivert même
était retourné d'une demi-lieue en arrière, croyant l'apercevoir à
chaque minute; mais il avait fallu continuer la route. Emma avait
pleuré, s'était emportée; elle avait accusé Charles de ce malheur. M.
L'Heureux, marchand d'étoffes, qui se trouvait avec elle dans la
voiture, avait essayé de la consoler par quantité d'exemples de chiens
perdus, reconnaissant leur maître au bout de longues années. On en
citait un, disait-il, qui était revenu de Constantinople à Paris. Un
autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé quatre
rivières à la nage; et son père à lui-même avait possédé un caniche
qui, après douze ans d'absence, lui avait tout à coup sauté sur le dos,
un soir, dans la rue, comme il allait dîner en ville.
II
Emma descendit la première, puis Félicité, M. L'Heureux, une nourrice,
et on fut obligé de réveiller Charles dans son coin, où il s'était
endormi complètement, dès que la nuit était venue.
Homais se présenta; il offrit ses hommages à Madame, ses civilités à
Monsieur, dit qu'il était charmé d'avoir pu leur rendre quelques
services, et ajouta d'un air cordial qu'il avait osé s'inviter lui-même,
sa femme d'ailleurs étant absente.
Mme Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminée.
Du bout de ses deux doigts elle prit sa robe à la hauteur du genou, et
l'ayant ainsi remontée jusqu'aux chevilles, elle tendit à la flamme,
par-dessus le gigot qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire.
Le feu l'éclairait en entier, pénétrant d'une lumière crue la trame de
sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et les paupières même de ses
yeux qu'elle clignait de temps à autre. Une grande couleur rouge passait
sur elle, selon le souffle du vent qui venait par la porte entr'ouverte.
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à chevelure blonde la
regardait silencieusement.
Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était clerc chez Me
Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis (c'était lui, le second habitué du
Lion d'or) reculait l'instant de son repas, espérant qu'il viendrait à
l'auberge quelque voyageur avec qui causer dans la soirée. Les jours que
sa besogne était finie, il lui fallait bien, faute de savoir que faire,
arriver à l'heure exacte et subir depuis la soupe jusqu'au fromage le
tête-à-tête de Binet! Ce fut donc avec joie qu'il accepta la proposition
de l'hôtesse de dîner en la compagnie des nouveaux venus, et l'on passa
dans la grande salle, où Mme Lefrançois, par pompe, avait fait dresser
les quatre couverts.
Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur des
coryzas; puis, se tournant vers sa voisine:
--Madame, sans doute, est un peu lasse? on est si épouvantablement
cahoté dans notre Hirondelle!
--Il est vrai, répondit Emma, mais le dérangement m'amuse toujours;
j'aime à changer de place.
--C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre cloué aux
mêmes endroits!
--Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d'être à
cheval...
--Mais, reprit Léon s'adressant à Mme Bovary, rien n'est plus agréable,
il me semble; quand on le peut, ajouta-t-il.
--Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine n'est pas
fort pénible en nos contrées, car l'état de nos routes permet l'usage du
cabriolet, et généralement l'on paye assez bien, les cultivateurs étant
aisés. Nous avons, sous le rapport médical, à part les cas ordinaires
d'entérite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps à autre
quelques fièvres intermittentes à la moisson; mais, en somme, peu de
choses graves, rien de spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs
froides, et qui tiennent sans doute aux déplorables conditions
hygiéniques de nos logements de paysan. Ah! vous trouverez bien des
préjugés à combattre, monsieur Bovary; bien des entêtements de la
routine, où se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre
science; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé,
plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou chez le pharmacien.
Le climat pourtant n'est point, à vrai dire, mauvais, et même nous
comptons dans la commune quelques nonagénaires. Le thermomètre (j'en ai
fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre degrés, et dans
la forte saison touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce
qui nous donne vingt-quatre Réaumur au maximum, ou autrement
cinquante-quatre Fahrenheit (mesure anglaise), pas davantage--et, en
effet, nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Argueil
d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean de l'autre; et
cette chaleur, cependant, qui, à cause de la vapeur d'eau dégagée par la
rivière, et la présence considérable de bestiaux dans les prairies,
lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire
azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène seulement), et qui
pompant à elle l'humus de la terre, confondant toutes ces émanations
différentes, les réunissant en un faisceau pour ainsi dire, et se
combinant de soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère,
lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les pays tropicaux,
engendrer des miasmes insalubres; cette chaleur, dis-je, se trouve
justement tempérée du côté d'où elle vient, ou plutôt d'où elle
viendrait, c'est-à-dire du côté sud, par les vents de sud-est, lesquels,
s'étant rafraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arrivent
quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie.
--Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs? continuait
Mme Bovary, parlant au jeune homme.
--Oh! fort peu, répondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture,
sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelquefois le
dimanche je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil
couchant.
--Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants,
reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.
--Oh! j'adore la mer, dit M. Léon.
--Et puis, ne vous semble-t-il pas, répliqua Mme Bovary s'arrêtant de
manger, que l'esprit vogue plus librement sur cette étendue sans
limites, dont la contemplation vous élève l'âme et donne des idées
d'infini, d'idéal?
--Il en est de même des paysages de montagne, reprit Léon. J'ai un
cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière, et qui me disait qu'on
ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet
gigantesque des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en
travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices, et, à
mille pieds sous vous, des vallées entières, quand les nuages
s'entr'ouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer à la
prière, à l'extase! Aussi je ne m'étonne plus de ce musicien célèbre
qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du
piano devant quelque site imposant.
--Vous faites de la musique? demanda-t-elle.
--Non, mais je l'aime beaucoup, répondit-il.
--Ah! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant
sur son assiette, c'est modestie pure. Comment, mon cher! Eh! l'autre
jour dans votre chambre vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je vous
entendais du laboratoire; vous détachiez cela comme un acteur.
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait une petite pièce
au second étage, sur la place. Il rougit à ce compliment de son
propriétaire, qui déjà s'était tourné vers le médecin et lui énumérait
l'un après l'autre les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des
anecdotes, donnait des renseignements; on ne savait pas au juste la
fortune du notaire, et il y avait la maison Tuvache qui faisait
beaucoup d'embarras.
Emma reprit:
--Et quelle musique préférez-vous?
--Oh! la musique allemande, celle qui porte à rêver.
--Connaissez-vous les Italiens?
--Pas encore; mais je les verrai l'année prochaine, quand j'irai habiter
Paris pour finir mon droit.
--C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer à
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