de la corde, le reculement qui était rompu.
Charles, donnant au harnais un dernier coup d'œil, vit quelque chose
par terre, entre les jambes de son cheval, et il ramassa un
porte-cigares tout brodé de soie verte et blasonné à son milieu comme la
portière d'un carrosse.
--Il y a même deux cigares dedans, dit-il; ce sera pour ce soir, après
dîner.
--Tu fumes donc? demanda-t-elle.
--Quelquefois, quand l'occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point prêt. Madame
s'emporta. Nastasie répondit insolemment.
--Partez! dit Emma. C'est se moquer, je vous chasse.
Il y avait, pour dîner, de la soupe à l'oignon, avec un morceau de veau
à l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains
d'un air heureux:
--Cela fait plaisir de se retrouver chez soi.
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre fille.
Elle lui avait tenu société pendant bien des soirs, dans les
désœuvrements de son veuvage. C'était sa première pratique, sa plus
ancienne connaissance du pays.
--Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon? dit-il enfin.
--Oui. Qui m'en empêche? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on apprêtait leur
chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait en avançant les lèvres,
crachant à toute minute, se reculant à chaque bouffée.
--Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare et courut avaler, à la pompe, un verre d'eau
froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de
l'armoire.
La journée fut longue, le lendemain! Elle se promena dans son jardinet,
passant et revenant par les mêmes allées, s'arrêtant devant les
plates-bandes, devant l'espalier, devant le curé de plâtre, considérant
avec ébahissement toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si
bien. Comme le bal déjà lui semblait loin! Qui donc écartait, à tant de
distance, le matin d'avant-hier et le soir d'aujourd'hui? Son voyage à
la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces
grandes crevasses, qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois
dans les montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieusement dans
la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la
semelle s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son cœur était
comme eux. Au frottement de la richesse, il s'était placé dessus quelque
chose qui ne s'effacerait pas.
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes
les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s'éveillant: «Ah!
il y a huit jours... il y a quinze jours... il y a trois semaines, j'y
étais.» Et, peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire;
elle oublia l'air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les
livrées et les appartements; quelques détails s'en allèrent, mais le
regret lui resta.
IX
Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre dans
l'armoire, entre les plis du linge où elle l'avait laissé, le
porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de sa
doublure, mêlée de verveine et de tabac. A qui appartenait-il?... au
Vicomte. C'était peut-être un cadeau de sa maîtresse? On avait brodé
cela sur quelque métier de palissandre, meuble mignon que l'on cachait à
tous les yeux, qui avait occupé bien des heures, et où s'étaient
penchées les boucles molles de la travailleuse pensive. Un souffle
d'amour avait passé parmi les mailles du canevas; chaque coup d'aiguille
avait fixé là une espérance ou un souvenir; et tous ces fils de soie
entrelacés n'étaient que la continuité de la même passion silencieuse.
Et puis, le Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui. De quoi
avait-on parlé, lorsqu'il restait sur les cheminées à large chambranle,
entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour? Elle était à
Tostes. Lui, il était à Paris, maintenant; là-bas! Comment était-ce
Paris? Quel nom démesuré! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire
plaisir; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale; il
flamboyait à ses yeux, jusque sur l'étiquette de ses pots de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses
fenêtres en chantant la Marjolaine, elle s'éveillait; et, écoutant le
bruit des roues ferrées, qui, à la sortie du pays, s'amortissait sur la
terre: «Ils y seront demain», se disait-elle. Et elle les suivait dans
sa pensée, montant et descendant les côtes, traversant les villages,
filant sur la grande route à la clarté des étoiles. Mais au bout d'une
distance indéterminée, il se trouvait toujours une place confuse où
expirait son rêve.
Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte,
elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les
boulevards, s'arrêtant à chaque angle, entre les lignes des rues, devant
les carrés blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigués à la fin,
elle fermait ses paupières, et elle voyait dans les ténèbres se tordre
au vent des becs de gaz, avec des marchepieds de calèches qui se
déployaient à grand fracas, devant le péristyle des théâtres.
Elle s'abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au Sylphe des
salons. Elle dévorait, sans rien passer, tous les comptes rendus de
premières représentations, de courses et de soirées, s'intéressait aux
débuts d'une chanteuse, à l'ouverture d'un magasin. Elle savait les
modes nouvelles, l'adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou
d'Opéra. Elle étudia dans Eugène Sue des descriptions d'ameublement;
elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements
imaginaires pour ses convoitises personnelles. A table même, elle
apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que
Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait
toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle
établissait des rapprochements. Mais le cercle dont il était le centre
peu à peu s'élargit autour de lui, et cette auréole qu'il avait,
s'écartant de sa figure, s'étala plus au loin, pour illuminer d'autres
rêves.
Paris, plus vague que l'Océan, miroitait donc aux yeux d'Emma dans une
atmosphère vermeille. La vie nombreuse qui s'agitait en ce tumulte y
était cependant divisée par parties, classée en tableaux distincts. Emma
n'en apercevait que deux ou trois, qui lui cachaient tous les autres et
représentaient à eux seuls l'humanité complète. Le monde des
ambassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des salons
lambrissés de miroirs, autour de tables ovales couvertes d'un tapis de
velours à crépines d'or. Il y avait là des robes à queue, de grands
mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait ensuite la
société des duchesses: on y était pâle; on se levait à quatre heures;
les femmes, pauvres anges! portaient du point d'Angleterre au bas de
leurs jupons, et les hommes, capacités méconnues sous des dehors
futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer
à Bade la saison d'été, et vers la quarantaine enfin épousaient des
héritières. Dans les cabinets de restaurants où l'on soupe après minuit,
riait à la clarté des bougies la foule bigarrée des gens de lettres et
des actrices. Ils étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins
d'ambitions idéales et de délires fantastiques. C'était une existence
au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque
chose de sublime. Quant au reste du monde, il était perdu, sans place
précise, et comme n'existant pas. Plus les choses d'ailleurs étaient
voisines, plus sa pensée s'en détournait. Tout ce qui l'entourait
immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles,
médiocrité de l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un
hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu'au delà
s'étendait à perte de vue l'immense pays des félicités et des passions.
Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies
du cœur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. Ne
fallait-il pas à l'amour, comme aux plantes indiennes, des terrains
préparés, une température particulière? Les soupirs au clair de lune,
les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu'on
abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la
tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui
sont pleins de loisirs, d'un boudoir à stores de soie, avec un tapis
bien épais, des jardinières remplies, un lit monté sur une estrade, ni
du scintillement des pierres précieuses et des aiguillettes de la
livrée.
Le garçon de la poste, chaque matin, qui venait panser la jument,
traversait le corridor avec ses gros sabots; sa blouse avait des trous;
ses pieds étaient nus dans des chaussons. C'était là le groom en culotte
courte dont il fallait se contenter! Quand son ouvrage était fini, il ne
revenait plus de la journée, car Charles, en rentrant, mettait lui-même
son cheval à l'écurie, retirait la selle et passait le licou, pendant
que la bonne apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le
pouvait, dans la mangeoire.
Pour remplacer Nastasie (qui partit enfin de Tostes en versant des
ruisseaux de larmes), Emma prit à son service une jeune fille de
quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui interdit les
bonnets de coton, lui apprit qu'il fallait vous parler à la troisième
personne, apporter un verre d'eau dans une assiette, frapper aux portes
avant d'entrer, et à repasser, à empeser, à l'habiller, voulut en faire
sa femme de chambre. La nouvelle bonne obéissait sans murmure pour
n'être point renvoyée; et comme Madame, d'habitude, laissait la clef au
buffet, Félicité, chaque soir, prenait une petite provision de sucre
qu'elle mangeait toute seule, dans son lit, après avoir fait sa prière.
L'après-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les
postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.
Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre
les revers à châle du corsage, une chemisette plissée avec trois boutons
d'or. Sa ceinture était une cordelière à gros glands, et ses petites
pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui
s'étalait sur le cou-de-pied. Elle s'était acheté un buvard, une
papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu'elle n'eût personne
à qui écrire; elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace,
prenait un livre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur
ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages, ou de retourner vivre
à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris.
Charles, à la neige et à la pluie, chevauchait par les chemins de
traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son
bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiède des
saignées, écoutait les râles, examinait des cuvettes, retroussait bien
du linge sale; mais il trouvait tous les soirs un feu flambant, la table
servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine, charmante et
sentant frais, à ne savoir même d'où venait cette odeur, ou si ce
n'était pas sa peau qui parfumait sa chemise.
Elle le charmait par quantité de délicatesses; c'était tantôt une
manière nouvelle de façonner pour les bougies des bobèches de papier, un
volant qu'elle changeait à sa robe ou le nom extraordinaire d'un mets
bien simple, et que la bonne avait manqué, mais que Charles jusqu'au
bout avalait avec plaisir. Elle vit, à Rouen, des dames qui portaient à
leur montre un paquet de breloques; elle acheta des breloques. Elle
voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et quelque temps
après un nécessaire d'ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles
comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles
ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son
foyer. C'était comme une poussière d'or qui sablait tout du long le
petit sentier de sa vie.
Il se portait bien, il avait bonne mine; sa réputation était établie
tout à fait. Les campagnards le chérissaient parce qu'il n'était pas
fier. Il caressait les enfants, n'entrait jamais au cabaret, et
d'ailleurs inspirait la confiance par sa moralité. Il réussissait
particulièrement dans les catarrhes et les maladies de poitrine.
Craignant beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n'ordonnait que
des potions calmantes, de temps à autre de l'émétique, un bain de pieds
ou des sangsues. Ce n'était pas que la chirurgie lui fît peur; il vous
saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour
l'extraction des dents une poigne d'enfer.
Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement à la Ruche
médicale, journal nouveau dont il avait reçu le prospectus. Il en
lisait un peu après son dîner; mais la chaleur de l'appartement, jointe
à la digestion, faisait qu'au bout de cinq minutes, il s'endormait; et
il restait là, le menton sur ses deux mains, et les cheveux étalés comme
une crinière jusqu'au pied de la lampe. Emma le regardait en haussant
les épaules. Que n'avait-elle au moins pour mari un de ces hommes
d'ardeurs taciturnes qui travaillent la nuit dans les livres, et portent
enfin à soixante ans, quand vient l'âge des rhumatismes, une brochette
de croix sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom de
Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les
libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais
Charles n'avait point d'ambition! Un médecin d'Yvetot, avec qui
dernièrement il s'était trouvé en consultation, l'avait humilié quelque
peu, au lit même du malade, devant les parents assemblés. Quand Charles
lui raconta le soir cette anecdote, Emma s'emporta bien haut contre le
confrère. Charles en fut attendri. Il la baisa au front avec une larme.
Mais elle était exaspérée de honte; elle avait envie de le battre, elle
alla dans le corridor ouvrir la fenêtre et huma l'air frais pour se
calmer. «Quel pauvre homme! quel pauvre homme!» disait-elle tout bas en
se mordant les lèvres.
Elle se sentait d'ailleurs plus irritée de lui. Il prenait avec l'âge
des allures épaisses; il coupait au dessert le bouchon des bouteilles
vides; il se passait, après manger, la langue sur les dents; il faisait,
en avalant la soupe, un gloussement à chaque gorgée; et, comme il
commençait à engraisser, ses yeux, déjà petits, semblaient remonter vers
les tempes par la bouffissure de ses pommettes.
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses
tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à l'écart les gants déteints
qu'il se disposait à passer; et ce n'était pas, comme il le croyait,
pour lui, mais pour elle-même, par expansion d'égoïsme, agacement
nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait des choses qu'elle avait
lues, comme d'un passage de roman, d'une pièce nouvelle, ou de
l'anecdote du grand monde que l'on racontait dans le feuilleton; car,
enfin, Charles était quelqu'un, une oreille toujours ouverte, une
approbation toujours prête. Elle faisait bien des confidences à sa
levrette! Elle en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier de
la pendule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les
matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux
désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de
l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le
pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait, s'il était
chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'angoisses ou plein de
félicités jusqu'aux sabords. Mais chaque matin, à son réveil, elle
l'espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levant
en sursaut, s'étonnait qu'il ne vînt pas, puis au coucher du soleil,
toujours plus triste, désirait être au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux premières chaleurs,
quand les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de
semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le
marquis d'Andervilliers, peut-être, donnerait encore un bal à la
Vaubyessard. Mais tout septembre s'écoula sans lettre ni visite.
Après l'ennui de cette déception, son cœur de nouveau resta vide, et
alors la série des mêmes journées recommença.
Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi, à la file, toujours
pareilles, innombrables, et n'apportant rien! Les autres existences, si
plates qu'elles fussent, avaient du moins la chance d'un événement. Une
aventure amenait parfois des péripéties à l'infini, et le décor
changeait. Mais pour elle, rien n'arriverait, Dieu l'avait voulu!
L'avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien
fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer? qui l'entendrait? Puisqu'elle
ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano
d'Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches
d'ivoire, sentir comme une brise circuler autour d'elle un murmure
d'extase, ce n'était pas la peine de s'ennuyer à étudier. Elle laissa
dans l'armoire ses cartons à dessin et la tapisserie. A quoi bon! à quoi
bon! La couture l'irritait. «J'ai tout lu», se disait-elle, et elle
restait à faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber.
Comme elle était triste, le dimanche, quand on sonnait les vêpres! Elle
écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de
la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son
dos aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait
des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien hurlait; et la
cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait
dans la campagne.
Cependant on sortait de l'église, les femmes en sabots cirés, les
paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tête
devant eux, tout rentrait chez soi. Et jusqu'à la nuit, cinq à six
hommes, toujours les mêmes, restaient à jouer au bouchon, devant la
grande porte de l'auberge.
L'hiver fut froid. Les carreaux chaque matin étaient chargés de givre,
et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres dépolis,
quelquefois ne variait pas de la journée. Dès quatre heures du soir, il
fallait allumer la lampe.
Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosée
avait laissé sur les choux des guipures d'argent avec de longs fils
clairs qui s'étendaient de l'un à l'autre. On n'entendait pas d'oiseaux;
tout semblait dormir, l'espalier couvert de paille et la vigne comme un
grand serpent malade sous le chaperon du mur, où l'on voyait, en
s'approchant, se traîner des cloportes à pattes nombreuses. Dans les
sapinettes, près de la haie, le curé en tricorne qui lisait son
bréviaire avait perdu le pied droit, et même le plâtre, s'écaillant à la
gelée, avait fait des gales blanches sur sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et,
défaillant à la chaleur du foyer, sentait l'ennui plus lourd qui
retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la bonne,
mais une pudeur la retenait.
Tous les jours, à la même heure, le maître d'école, en bonnet de soie
noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde champêtre passait,
portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste,
trois par trois, traversaient la rue, pour aller boire à la mare. De
temps à autre, la porte d'un cabaret faisait tinter sa sonnette; et,
quand il y avait du vent, l'on entendait grincer sur leurs deux tringles
les petites cuvettes en cuivre du perruquier qui servaient d'enseigne à
sa boutique. Elle avait pour décoration une vieille gravure de modes
collée contre un carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux
étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa
vocation arrêtée, de son avenir perdu, et rêvant quelque boutique dans
une grande ville, comme à Rouen par exemple, sur le port, près du
théâtre, il restait toute la journée à se promener en long depuis la
mairie jusqu'à l'église, sombre, et attendant la clientèle. Lorsque Mme
Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours là, comme une sentinelle
en faction, avec son bonnet grec sur l'oreille et sa veste de lasting.
Dans l'après-midi quelquefois, une tête d'homme apparaissait derrière
les vitres de la salle, tête hâlée, à favoris noirs, et qui souriait
lentement, d'un large sourire doux à dents blanches. Une valse aussitôt
commençait, et sur l'orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts
comme le doigt, femmes en turbans roses, tyroliens en jaquette, singes
en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient, tournaient entre
les fauteuils, les canapés, les consoles, se répétant dans les morceaux
de miroir que raccordait à leurs angles un filet de papier doré. L'homme
faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche, et vers les
fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre la borne un long jet
de salive brune, il soulevait du genou son instrument, dont la bretelle
dure lui fatiguait l'épaule; et tantôt dolente et traînarde, ou joyeuse
et précipitée, la musique de la boîte s'échappait en bourdonnant à
travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en
arabesques. C'étaient des airs que l'on jouait ailleurs sur les
théâtres, que l'on chantait dans les salons, que l'on dansait le soir
sous des lustres éclairés, échos du monde, qui arrivaient jusqu'à Emma.
Des sarabandes à n'en plus finir se déroulaient dans sa tête, et, comme
une bayadère sur les fleurs d'un tapis, sa pensée, bondissant avec les
notes, se balançait de rêve en rêve et de tristesse en tristesse. Quand
l'homme avait reçu l'aumône dans sa casquette, il rabattait une vieille
couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et s'éloignait
d'un pas lourd. Elle le regardait partir.
Mais c'était surtout aux heures des repas qu'elle n'en pouvait plus,
dans cette petite salle au rez-de-chaussée, avec le poêle qui fumait, la
porte criant, les murs qui suintaient, les pavés humides! Toute
l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, à la
fumée du bouilli, il montait du fond de son âme comme d'autres bouffées
d'affadissement. Charles était long à manger; elle grignotait quelques
noisettes, ou bien, appuyée du coude, s'amusait, avec la pointe de son
couteau, à faire des raies sur la toile cirée.
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage; et Mme Bovary mère,
lorsqu'elle vint passer à Tostes une partie du carême, s'étonna fort de
ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle
restait à présent des journées entières sans s'habiller, portait des bas
de coton gris, s'éclairait à la chandelle. Elle répétait qu'il fallait
économiser puisqu'ils n'étaient pas riches, ajoutant qu'elle était très
contente, très heureuse, que Tostes lui plaisait beaucoup, et autres
discours nouveaux qui fermaient la bouche à la belle-mère. Du reste,
Emma ne semblait plus disposée à suivre ses conseils; une fois même, Mme
Bovary s'étant avisée de prétendre que les maîtres devaient surveiller
la religion de leurs domestiques, elle lui avait répondu d'un œil si
plein de colère et avec un sourire tellement froid que la bonne femme ne
s'y refrotta plus.
Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats pour
elle, n'y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur et le
lendemain des tasses de thé à la douzaine. Souvent elle s'obstinait à ne
pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en
robe légère. Lorsqu'elle avait bien rudoyé sa servante, elle lui faisait
des cadeaux ou l'envoyait se promener chez les voisines, de même qu'elle
jetait parfois aux pauvres toutes les pièces blanches de sa
bourse,--quoiqu'elle ne fût guère tendre cependant, ni facilement
accessible à l'émotion d'autrui, comme la plupart des gens issus de
campagnards, qui gardent toujours sur l'âme quelque chose de la
callosité des mains paternelles.
Vers la fin de février, le père Rouault, en souvenir de sa guérison,
apporta lui-même à son gendre une dinde superbe, et il resta trois jours
à Tostes. Charles étant à ses malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma
dans la chambre, cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches,
volailles et conseil municipal, si bien qu'elle referma la porte, quand
il fut parti, avec un sentiment de satisfaction qui la surprit
elle-même. D'ailleurs, elle ne cachait plus son mépris pour rien ni pour
personne; et elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions
singulières, blâmant ce que l'on approuvait, et approuvant des choses
perverses ou immorales, ce qui faisait ouvrir de grands yeux à son
mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours? Est-ce qu'elle n'en sortirait
pas? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses!
Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus
lourde et les façons plus communes; et elle exécrait l'injustice de
Dieu; elle s'appuyait la tête aux murs pour pleurer; elle enviait les
existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec
tous les éperduments qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient
donner.
Elle pâlissait et avait des battements de cœur. Charles lui administra
de la valériane et des bains de camphre. Tout ce que l'on essayait
semblait l'irriter davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance fébrile; à ces
exaltations succédaient tout à coup des torpeurs où elle restait sans
parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c'était de se répandre
sur les bras un flacon d'eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que
la cause de sa maladie était dans quelque influence locale, et,
s'arrêtant à cette idée, il songea sérieusement à aller s'établir
ailleurs.
Dès lors elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une
petite toux sèche et perdit complètement l'appétit.
Il en coûtait à Charles d'abandonner Tostes après quatre ans de séjour
et au moment où il commençait à s'y poser. S'il le fallait, cependant!
Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C'était une maladie
nerveuse. On devait la changer d'air.
Après s'être tourné de côté et d'autre, Charles apprit qu'il y avait
dans l'arrondissement de Neufchâtel un fort bourg nommé
Yonville-l'Abbaye, dont le médecin, qui était un réfugié polonais,
venait de décamper la semaine précédente. Alors il écrivit au pharmacien
de l'endroit pour savoir quel était le chiffre de la population, la
distance où se trouvait le confrère le plus voisin, combien par année
gagnait son prédécesseur, etc.; et les réponses ayant été
satisfaisantes, il se résolut à déménager vers le printemps, si la santé
d'Emma ne s'améliorait pas.
Un jour qu'en prévision de son départ elle faisait des rangements dans
un tiroir, elle se piqua les doigts à quelque chose. C'était un fil de
fer de son bouquet de mariage. Les boutons d'oranger étaient jaunes de
poussière, et les rubans de satin, à liséré d'argent, s'effiloquaient
par le bord. Elle le jeta dans le feu. Il s'enflamma plus vite qu'une
paille sèche. Puis ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et qui
se rongeait lentement. Elle le regarda brûler. Les petites baies de
carton éclataient, les fils d'archal se tordaient, le galon se fondait;
et les corolles de papier, raccornies, se balançant le long de la plaque
comme des papillons noirs, enfin s'envolèrent par la cheminée.
Quand on partit de Tostes, au mois de mars, Mme Bovary était enceinte.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
Yonville-l'Abbaye (ainsi nommé à cause d'une ancienne abbaye de capucins
dont les ruines n'existent même plus) est un bourg à huit lieues de
Rouen, entre la route d'Abbeville et celle de Beauvais, au fond d'une
vallée qu'arrose la Rieule, petite rivière qui se jette dans l'Andelle
après avoir fait tourner trois moulins vers son embouchure, et où il y a
quelques truites, que les garçons, le dimanche, s'amusent à pêcher à la
ligne.
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