cordes frisaient, s'entendait jusqu'au bout du village si la fenêtre
était ouverte, et souvent le clerc de l'huissier, qui passait sur la
grande route, nu-tête et en chaussons, s'arrêtait à l'écouter, sa
feuille de papier à la main.
Emma, d'autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades
le compte des visites, dans des lettres bien tournées qui ne sentaient
pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner,
elle trouvait moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait à poser sur des
feuilles de vigne les pyramides de reines-Claude, servait renversés les
pots de confitures dans une assiette, et même elle parlait d'acheter des
rince-bouches pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de
considération sur Bovary.
Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possédait une
pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits
croquis d'elle à la mine de plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres
très larges et suspendus contre le papier de la muraille à de longs
cordons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec de
belles pantoufles en tapisserie.
Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait à
manger; et, comme la bonne était couchée, c'était Emma qui le servait.
Il retirait sa redingote pour dîner plus à son aise. Il disait l'un
après l'autre tous les gens qu'il avait rencontrés, les villages où il
avait été, les ordonnances qu'il avait écrites; et, satisfait de
lui-même, il mangeait le reste du miroton, épluchait son fromage,
croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait mettre au lit, se
couchait sur le dos et ronflait.
Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de coton, son foulard
ne lui tenait pas aux oreilles; aussi ses cheveux, le matin, étaient
rabattus pêle-mêle sur sa figure et blanchis par le duvet de son
oreiller, dont les cordons se dénouaient pendant la nuit. Il portait
toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais
obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l'empeigne se
continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de bois. Il disait
que c'était bien assez bon pour la campagne.
Sa mère l'approuvait en cette économie; car elle le venait voir comme
autrefois, lorsqu'il y avait eu chez elle quelque bourrasque un peu
violente; et cependant Mme Bovary mère semblait prévenue contre sa bru.
Elle lui trouvait un genre trop relevé pour leur position de fortune;
le bois, le sucre et la chandelle filaient comme dans une grande
maison, et la quantité de braise qui se brûlait à la cuisine aurait
suffi pour vingt-cinq plats! Elle rangeait son linge dans les armoires
et lui apprenait à surveiller le boucher quand il apportait la viande.
Emma recevait ces leçons, Mme Bovary les prodiguait; et les mots de ma
fille et de ma mère s'échangeaient tout le long du jour, accompagnés
d'un petit frémissement des lèvres, chacune lançant des paroles douces
d'une voix tremblante de colère.
Du temps de Mme Dubuc, la vieille femme se sentait encore la préférée;
mais, à présent, l'amour de Charles pour Emma lui semblait une désertion
de sa tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait; et elle
observait le bonheur de son fils avec un silence triste, comme
quelqu'un de ruiné qui regarde à travers les carreaux des gens attablés
dans son ancienne maison. Elle lui rappelait, en manière de souvenirs,
ses peines et ses sacrifices, et, les comparant aux négligences d'Emma,
concluait qu'il n'était point raisonnable de l'adorer d'une façon si
exclusive.
Charles ne savait que répondre; il respectait sa mère, et il aimait
infiniment sa femme; il considérait le jugement de l'une comme
infaillible, et cependant il trouvait l'autre irréprochable. Quand Mme
Bovary était partie, il essayait de hasarder timidement, et dans les
mêmes termes, une ou deux des plus anodines observations qu'il avait
entendu faire à sa maman; Emma, lui prouvant d'un mot qu'il se trompait,
le renvoyait à ses malades.
Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se
donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle lui récitait
tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait
en soupirant des adagios mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite
aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux
ni plus remué.
Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur, sans en
faire jaillir une étincelle, incapable d'ailleurs de comprendre ce
qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se manifestait
point par des formes convenues, elle se persuada sans peine que la
passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses expansions
étaient devenues régulières; il l'embrassait à de certaines heures.
C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert prévu
d'avance, après la monotonie du dîner.
Un garde-chasse, guéri par Monsieur d'une fluxion de poitrine, avait
donné à Madame une petite levrette d'Italie; elle la prenait pour se
promener, car elle sortait quelquefois, afin d'être seule un instant et
de n'avoir plus sous les yeux l'éternel jardin et la route poudreuse.
Elle allait jusqu'à la hêtrée de Banneville, près du pavillon abandonné
qui fait l'angle du mur, du côté des champs. Il y a dans le
saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux à feuilles coupantes.
Elle commençait par regarder tout à l'entour, pour voir si rien n'avait
changé depuis la dernière fois qu'elle était venue. Elle retrouvait aux
mêmes places les digitales et les ravenelles, les bouquets d'orties
entourant les gros cailloux, et les plaques de lichens le long des trois
fenêtres, dont les volets toujours clos s'égrenaient de pourriture, sur
leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans but d'abord, vagabondait
au hasard, comme sa levrette qui faisait des cercles dans la campagne,
jappait après les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes,
ou mordillait les coquelicots sur le bord d'une pièce de blé. Puis ses
idées peu à peu se fixaient; et assise sur le gazon, qu'elle fouillait à
petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait: «Pourquoi,
mon Dieu! me suis-je mariée?» Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu
moyen, par d'autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre
homme; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements
non survenus, cette vie différente, ce mari qu'elle ne connaissait pas.
Tous, en effet, ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau,
spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient sans doute, ceux
qu'avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. Que
faisaient-elles maintenant? A la ville, avec le bruit des rues, le
bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles avaient des
existences où le cœur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle,
sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et
l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre, à tous les
coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix,
où elle montait sur l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes.
Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelle
découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle
regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments; la
cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières; le
maître de musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme
c'était loin, tout cela! comme c'était loin!
Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur
sa longue tête fine et lui disait: «Allons, embrassez maîtresse, vous
qui n'avez pas de chagrins!» Puis, considérant la mine mélancolique du
svelte animal qui bâillait avec lenteur, elle s'attendrissait et, le
comparant à elle-même, lui parlait tout haut, comme à quelqu'un
d'affligé que l'on console.
Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu'au
loin dans les champs, une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de
terre, et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide,
tandis que les cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand
murmure. Emma serrait son châle contre ses épaules et se levait.
Dans l'avenue, un jour vert, rabattu par le feuillage, éclairait la
mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se
couchait; le ciel était rouge entre les branches, et les troncs pareils
des arbres plantés en ligne droite semblaient une colonnade brune, se
détachant sur un fond d'or; une peur la prenait, elle appelait Djali,
s'en retournait vite à Tostes par la grande route, s'affaissait dans un
fauteuil, et de toute la soirée ne parlait pas.
Mais vers la fin de septembre, quelque chose d'extraordinaire tomba dans
sa vie: elle fut invitée à la Vaubyessard, chez le marquis
d'Andervilliers.
Secrétaire d'État sous la Restauration, le marquis, cherchant à rentrer
dans la vie politique, préparait de longue main sa candidature à la
Chambre des députés. Il faisait, l'hiver, de nombreuses distributions de
fagots et, au conseil général, réclamait, avec exaltation, toujours des
routes pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs,
un abcès dans la bouche, dont Charles l'avait soulagé comme par miracle,
en y donnant à point un coup de lancette. L'homme d'affaires, envoyé à
Tostes pour payer l'opération, conta le soir qu'il avait vu dans le
jardinet du médecin des cerises superbes. Or les cerisiers poussaient
mal à la Vaubyessard. M. le marquis demanda quelques boutures à Bovary,
se fit un devoir de l'en remercier lui-même, aperçut Emma, trouva sa
taille jolie et qu'elle ne saluait point en paysanne; si bien qu'on ne
crut pas au château outre-passer les bornes de la condescendance ni,
d'autre part, commettre une maladresse, en invitant le jeune ménage.
Un mercredi, à trois heures, M. et Mme Bovary, montés dans leur boc,
partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachée par
derrière et une boîte à chapeaux qui était posée devant le tablier.
Charles avait de plus un carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme l'on commençait à allumer les
lampions dans le parc, afin d'éclairer les voitures.
VIII
Le château, de construction moderne, à l'italienne, avec deux ailes
avançant et trois perrons, se déployait au bas d'une immense pelouse où
paissaient quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres espacés,
tandis que des bannettes d'arbustes, rhododendrons, syringas et
boules-de-neige bombaient leurs touffes de verdure inégales sur la ligne
courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous un pont; à travers la
brune, on distinguait des bâtiments à toits de chaume, éparpillés dans
la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois,
et par derrière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes
parallèles, les remises et les écuries, restes conservés de l'ancien
château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu; des domestiques
parurent; le marquis s'avança, et, offrant son bras à la femme du
médecin, l'introduisit dans le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut; et le bruit des pas avec
celui des voix y retentissait comme dans une église. En face, montait un
escalier droit; et à gauche une galerie, donnant sur le jardin,
conduisait à la salle de billard, dont on entendait, dès la porte,
caramboler les boules d'ivoire. Comme elle la traversait pour aller au
salon, Emma vit autour du jeu des hommes à figure grave, le menton posé
sur de hautes cravates, décorés tous et qui souriaient silencieusement
en poussant leurs queues. Sur la boiserie sombre du lambris, de grands
cadres dorés portaient au bas de leur bordure des noms écrits en lettres
noires. Elle lut: «Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de
la Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tué à la bataille de Coutras, le
20 d'octobre 1587.» Et sur un autre: «Jean-Antoine-Henri-Guy
d'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier de
l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat de la Hougue-Saint-Vaast, le
29 mai 1692, mort à la Vaubyessard, le 23 de janvier 1693.» On
distinguait à peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes,
rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre dans
l'appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait
contre elles en arêtes fines, selon les craquelures du vernis; et de
tous ces grands carrés noirs bordés d'or, sortaient, çà et là, quelque
portion plus claire de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous
regardaient, des perruques se déroulant sur l'épaule poudrée des habits
rouges, ou bien la boucle d'une jarretière au haut d'un mollet rebondi.
Le marquis ouvrit la porte du salon; une des dames se leva (la marquise
elle-même), vint à la rencontre d'Emma et la fit asseoir près d'elle sur
une causeuse, où elle se mit à lui parler amicalement, comme si elle la
connaissait depuis longtemps. C'était une femme de la quarantaine
environ, à belles épaules, à nez busqué, à voix traînante, et portant ce
soir-là sur ses cheveux châtains un simple fichu de guipure, qui
retombait par derrière en triangle. Une jeune personne blonde se tenait
à côté, dans une chaise à dossier long; et les messieurs, qui avaient
une petite fleur à la boutonnière de leur habit, causaient avec les
dames tout autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent
à la première table, dans le vestibule, et les dames à la seconde, dans
la salle à manger, avec le marquis et la marquise.
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air chaud, mélange du
parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur
des truffes. Les bougies des candélabres allongeaient des flammes sur
les cloches d'argent; les cristaux à facettes, couverts d'une buée mate,
se renvoyaient des rayons pâles; des bouquets étaient en ligne sur toute
la longueur de la table; et, dans les assiettes à large bordure, les
serviettes, arrangées en manière de bonnet d'évêque, tenaient entre le
bâillement de leurs deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les
pattes rouges des homards dépassaient les plats; de gros fruits dans les
corbeilles à jour s'étageaient sur la mousse; les cailles avaient leurs
plumes, des fumets montaient; et, en bas de soie, en culotte courte, en
cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maître d'hôtel,
passant entre les épaules des convives les plats tout découpés, faisait,
d'un coup de sa cuillère, sauter pour vous le morceau qu'on choisissait.
Sur le grand poêle de porcelaine à baguettes de cuivre, une statue de
femme, drapée jusqu'au menton, regardait immobile la salle pleine de
monde.
Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants
dans leurs verres.
Cependant, au haut bout de la table, seul, parmi toutes ces femmes,
courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos comme
un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des
gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue
enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le vieux duc
de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le temps des
parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans, et qui
avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM. de
Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine
de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et
effrayé toute sa famille. Un domestique, derrière sa chaise, lui nommait
tout haut dans l'oreille les plats qu'il désignait du doigt en bégayant;
et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme
à lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et
d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des reines!
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa
peau, en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vu de
grenades ni mangé d'ananas. Le sucre en poudre même lui parut plus blanc
et plus fin qu'ailleurs.
Les dames, ensuite, montèrent dans leurs chambres s'apprêter pour le
bal.
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse d'une actrice à son
début. Elle disposa ses cheveux d'après les recommandations du coiffeur,
et elle entra dans sa robe de barège étalée sur le lit. Le pantalon de
Charles le serrait au ventre.
--Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
--Danser! reprit Emma.
--Oui.
--Mais tu as perdu la tête, on se moquerait de toi; reste à ta place.
D'ailleurs, c'est plus convenable pour un médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fût
habillée.
Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux
noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombés vers les
oreilles, luisaient d'un éclat bleu; une rose à son chignon tremblait
sur une tige mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses
feuilles. Elle avait une robe de safran pâle, relevée par trois bouquets
de roses pompon, mêlées de verdure.
Charles vint l'embrasser sur l'épaule.
--Laisse-moi, dit-elle, tu me chiffonnes.
On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle
descendit l'escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde. On se poussait.
Elle se plaça près de la porte, sur une banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes
d'hommes causant debout et pour les domestiques en livrée qui
apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les
éventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient à demi le sourire
des visages, et les flacons à bouchon d'or tournaient dans des mains
entr'ouvertes, dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et
serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches
de diamants, les bracelets à médaillon, frissonnaient aux corsages,
scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les
chevelures, bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient
en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des
fleurs de grenadier, des épis ou des bluets. Pacifiques à leurs places,
des mères, à figure renfrognée, portaient des turbans rouges.
Le cœur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le
bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup
d'archet pour partir. Mais bientôt l'émotion disparut; et, se balançant
au rythme de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements
légers du col. Un sourire lui montait aux lèvres à certaines
délicatesses du violon qui jouait seul quelquefois, quand les autres
instruments se taisaient; on entendait le bruit clair des louis d'or qui
se versaient à côté, sur le tapis des tables; puis tout reprenait à la
fois, le cornet à piston lançait un éclat sonore, les pieds retombaient
en mesure, les jupes se bouffaient et frôlaient, les mains se donnaient,
se quittaient; les mêmes yeux, s'abaissant devant vous, revenaient se
fixer sur les vôtres.
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés
parmi les danseurs ou causant à l'entrée des portes, se distinguaient de
la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs différences
d'âge, de toilette ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs
cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades
plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que
rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis
des beaux meubles, et qu'entretient dans sa santé un régime discret de
nourritures exquises. Leur cou tournait à l'aise sur des cravates
basses; leurs favoris tombaient sur des cols rabattus; ils s'essuyaient
les lèvres à des mouchoirs brodés d'un large chiffre, d'où sortait une
odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l'air jeune,
tandis que quelque chose de mûr s'étendait sur le visage des jeunes.
Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de passions
journellement assouvies; et, à travers leurs manières douces, perçait
cette brutalité particulière que communique la domination des choses à
demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse,
le maniement de chevaux de race et la société des femmes perdues.
A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une
jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la
grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et
les Caccine, les roses de Gênes, le Colysée au clair de lune. Emma
écoutait, de son autre oreille, une conversation pleine de mots qu'elle
ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la
semaine d'avant, Miss Arabelle et Romulus, et gagné deux mille louis
à sauter un fossé, en Angleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui
engraissaient, un autre des fautes d'impression qui avaient dénaturé le
nom de son cheval.
L'air du bal était lourd; les lampes pâlissaient. On refluait vers la
salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux
vitres. Au bruit des éclats de verre, Mme Bovary tourna la tête et
aperçut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui
regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la
ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse sous les pommiers; et elle
se revit elle-même, comme autrefois, écrémant avec son doigt les
terrines de lait, dans la laiterie. Mais aux fulgurations de l'heure
présente, sa vie passée, si nette jusqu'alors, s'évanouissait tout
entière; et elle doutait presque de l'avoir vécue. Elle était là; puis,
autour du bal, il n'y avait plus que de l'ombre, étalée sur tout le
reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu'elle tenait de la
main dans une coquille de vermeil, et fermait à demi les yeux, la
cuillère entre les dents.
Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un danseur passait:
--Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser
mon éventail qui est derrière ce canapé!
Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'étendre
son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau
quelque chose de blanc, plié en triangle. Le monsieur, ramenant
l'éventail, l'offrit à la dame respectueusement; elle le remercia d'un
signe de tête et se mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du
Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes, des puddings à la
Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelées autour
qui tremblaient dans les plats, les voitures, l'une après l'autre,
commencèrent à s'en aller. En écartant le coin du rideau de mousseline,
on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs lanternes. Les
banquettes s'éclaircirent; quelques joueurs restaient encore; les
musiciens rafraîchissaient sur leur langue le bout de leurs doigts;
Charles dormait à demi, le dos appuyé contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait pas
valser. Tout le monde valsait, Mlle d'Andervilliers elle-même et la
marquise; il n'y avait plus que les hôtes du château, une douzaine de
personnes à peu près.
Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familièrement le «Vicomte» et
dont le gilet très ouvert semblait moulé sur la poitrine, vint une
seconde fois encore inviter Mme Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et
qu'elle s'en tirerait bien.
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient;
tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le
parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la
robe d'Emma, par le bas, se collait au pantalon; leurs jambes entraient
l'une dans l'autre; il baissait ses regards vers elle, elle levait les
siens vers lui; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils repartirent,
et, d'un mouvement plus rapide, le Vicomte, l'entraînant, disparut avec
elle jusqu'au bout de la galerie où, haletante, elle faillit tomber, et,
un instant, s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant
toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place; elle se
renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux.
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon une dame assise sur un
tabouret avait devant elle trois valseurs agenouillés. Elle choisit le
Vicomte, et le violon recommença.
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et
le menton baissé, et lui toujours dans sa même pose, la taille cambrée,
le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-là! Ils
continuèrent longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et, après les adieux ou plutôt le
bonjour, les hôtes du château s'allèrent coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient dans le
corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout debout devant les
tables, à regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi
poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu'il eut retiré ses
bottes.
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre et s'accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le
vent humide qui lui rafraîchissait les paupières. La musique du bal
bourdonnait à ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir
éveillée, afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui
faudrait tout à l'heure abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du château, longuement,
tâchant de deviner quelles étaient les chambres de tous ceux qu'elle
avait remarqués la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y
pénétrer, s'y confondre.
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre
les draps, contre Charles qui dormait.
Il y eut peu de monde à déjeuner. Le repas dura dix minutes; on ne
servit aucune liqueur, ce qui étonna le médecin. Ensuite Mlle
d'Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans une bannette, pour
les porter aux cygnes sur la pièce d'eau; et on s'alla promener dans la
serre chaude où des plantes bizarres, hérissées de poils, s'étageaient
en pyramides sous des vases suspendus, qui, pareils à des nids de
serpents trop pleins, laissaient retomber de leurs bords de longs
cordons entrelacés. L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait à
couvert jusqu'aux communs du château. Le marquis, pour amuser la jeune
femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en forme de
corbeilles, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom des
chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle, quand on passait près
d'elle en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à
l'œil comme le parquet d'un salon. Les harnais de voiture étaient
dressés dans le milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les
fouets, les étriers, les gourmettes, rangés en ligne tout le long de la
muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son boc. On
l'amena devant le perron, et, tous les paquets y étant fourrés, les
époux Bovary firent leurs politesses au marquis et à la marquise, et
repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé sur le
bord extrême de la banquette, conduisait, les deux bras écartés, et le
petit cheval trottait l'amble, dans les brancards, qui étaient trop
larges pour lui; les guides molles battaient sur sa croupe en s'y
trempant d'écume, et la boîte ficelée derrière le boc donnait contre
la caisse de grands coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout à
coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche.
Emma crut reconnaître le Vicomte; elle se détourna et n'aperçut à
l'horizon que le mouvement des têtes s'abaissant et montant, selon la
cadence inégale des trots ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour raccommoder, avec
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