peine que la passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses
expansions étaient devenues régulières; il l'embrassait à de certaines
heures. C'était une habitude parmi les autres, et comme un dessert
prévu d'avance, après la monotonie du dîner.»
A la page 37[59] nous trouverons une foule de choses semblables.
Maintenant, voici le péril qui va commencer. Vous savez comment elle
avait été élevée; c'est ce que je vous supplie de ne pas oublier un
instant.
[58] Page 58.
[59] Page 59.
Il n'y a pas un homme l'ayant lu, qui ne dise, ce livre à la main, que
M. Flaubert n'est pas seulement un grand artiste, mais un homme de
cœur, pour avoir dans les six dernières pages déversé toute l'horreur
et le mépris sur la femme, et tout l'intérêt sur le mari. Il est encore
un grand artiste, comme on l'a dit, parce qu'il n'a pas transformé le
mari, parce qu'il l'a laissé jusqu'à la fin ce qu'il était, un bon
homme, vulgaire, médiocre, remplissant les devoirs de sa profession,
aimant bien sa femme, mais dépourvu d'éducation, manquant d'élévation
dans la pensée. Il est de même au lit de mort de sa femme. Et pourtant
il n'y a pas un individu dont le souvenir revienne avec plus d'intérêt.
Pourquoi? Parce qu'il a gardé jusqu'à la fin la simplicité, la droiture
du cœur; parce que jusqu'à la fin il a rempli son devoir, dont sa femme
s'était écartée. Sa mort est aussi belle, aussi touchante, que la mort
de sa femme est hideuse. Sur le cadavre de la femme, l'auteur a montré
les taches que lui ont laissées les vomissements du poison; elles ont
sali le linceul blanc dans lequel elle va être ensevelie, il a voulu en
faire un objet de dégoût; mais il y a un homme qui est sublime, c'est le
mari, sur le bord de cette fosse. Il y a un homme qui est grand,
sublime, dont la mort est admirable, c'est le mari, qui, après avoir vu
successivement se briser par la mort de sa femme tout ce qui pouvait lui
rester d'illusions au cœur, embrasse par la pensée sa femme sous une
tombe. Mettez-le, je vous en prie, dans vos souvenirs,--l'auteur a été
au delà, Lamartine le lui a dit,--de ce qui était permis, pour rendre la
mort de la femme hideuse et l'expiation plus terrible. L'auteur a su
concentrer tout l'intérêt sur l'homme qui n'avait pas dévié de la ligne
du devoir, qui est resté avec son caractère médiocre, sans doute,
l'auteur ne pouvait pas changer son caractère; mais avec toute la
générosité de son cœur, et il a accumulé toutes les horreurs sur la
mort de la femme qui l'a trompé, ruiné, qui s'est livrée aux usuriers,
qui a mis en circulation des billets faux, et enfin est arrivée au
suicide. Nous verrons si elle est naturelle, la mort de cette femme qui,
si elle n'avait pas trouvé le poison pour en finir, aurait été brisée
par l'excès même du malheur qui l'étreignait. Voilà ce qu'a fait
l'auteur. Son livre ne serait pas lu, s'il l'eût fait autrement, si,
pour montrer où peut conduire une éducation aussi périlleuse que celle
de Mme Bovary, il n'avait pas prodigué les images charmantes et les
tableaux énergiques qu'on lui reproche.
M. Flaubert fait constamment ressortir la supériorité du mari sur la
femme, et quelle supériorité, s'il vous plaît? celle du devoir rempli,
tandis qu'Emma s'en écarte! Et puis la voilà placée sur la pente de
cette mauvaise éducation; la voilà partie après la scène du bal avec un
jeune enfant, Léon, inexpérimenté comme elle. Elle coquettera avec lui,
mais elle n'osera pas aller plus loin; rien ne se fera. Vient ensuite
Rodolphe qui la prendra, lui, cette femme. Après l'avoir regardée un
instant, il se dit: Elle est bien, cette femme! et elle sera à lui, car
elle est légère et sans expérience. Quant à la chute, vous relirez les
pages 42, 43 et 44[60]. Je n'ai qu'un mot à vous dire sur cette scène,
il n'y a pas de détails, pas de description, aucune image qui nous
peigne le trouble des sens; un seul mot nous indique la chute: «elle
s'abandonna». Je vous prierai encore d'avoir la bonté de relire les
détails de la chute de Clarisse Harlowe, que je ne sache pas avoir été
décrite dans un mauvais livre. M. Flaubert a substitué Rodolphe à
Lovelace, et Emma à Clarisse. Vous comparerez les deux auteurs et les
deux ouvrages, et vous apprécierez.
[60] Pages 214 à 219.
Mais je rencontre ici l'indignation de M. l'avocat impérial. Il est
choqué de ce que le remords ne suit pas de près la chute, de ce qu'au
lieu d'en exprimer les amertumes, elle se dit avec satisfaction: «J'ai
un amant.» Mais l'auteur ne serait pas dans le vrai si, au moment où la
coupe est encore aux lèvres, il faisait sentir toute l'amertume de la
liqueur enchanteresse. Celui qui écrirait, comme l'entend M. l'avocat
impérial, pourrait être moral; mais il dirait ce qui n'est pas dans la
nature. Non, ce n'est pas au moment de la première faute que le
sentiment de la faute se réveille; sans cela elle ne serait pas commise.
Non, ce n'est pas au moment où elle est dans l'illusion qui l'enivre,
que la femme peut être avertie par cet enivrement même de la faute
immense qu'elle a commise. Elle n'en rapporte que l'ivresse; elle rentre
chez elle, heureuse, étincelante, elle chante dans son cœur: «Enfin
j'ai un amant.» Mais cela dure-t-il longtemps? Vous avez lu les pages
424 et 425[61]. A deux pages de là, s'il vous plaît, à la page 428[62],
le sentiment du dégoût de l'amant ne se manifeste pas encore; mais elle
est déjà sous l'impression de la crainte, de l'inquiétude. Elle examine,
elle regarde, elle ne voudrait jamais abandonner Rodolphe:
«Quelque chose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien
qu'un jour, la voyant survenir à l'improviste, il fronça le visage
comme quelqu'un de contrarié.
«--Qu'as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!
«Et enfin il déclara d'un air sérieux que ses visites devenaient
imprudentes et qu'elle se compromettait.
«Peu à peu, cependant, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour
l'avait enivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais à
présent qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre
quelque chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait
de chez lui, elle jetait tout à l'entour des regards inquiets, épiait
chaque forme qui passait à l'horizon, et chaque lucarne du village
d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le
bruit des charrues, et elle s'arrêtait plus blême et plus tremblante
que les feuilles des peupliers qui se balançaient sur sa tête.»
[61] Page 221.
[62] Page 224.
Vous voyez bien qu'elle ne s'y méprend pas; elle sent bien qu'il y a
quelque chose qui n'est pas ce qu'elle avait rêvé. Prenons les pages 433
et 434[63], et vous en serez encore plus convaincus.
[63] Page 230.
«Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le
cabinet aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait
un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les
livres. Rodolphe s'installait là comme chez lui. Cependant la vue de
la bibliothèque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa
gaieté, et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de
plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus
sérieux et même plus dramatique à l'occasion, comme cette fois où elle
crut entendre dans l'allée un bruit de pas qui s'approchait.
«--On vient! dit-elle.
«Il souffla la lumière.
«--As-tu tes pistolets?
«--Pourquoi?
«--Mais... pour te défendre, reprit Emma.
«--Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon!
«Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: je
l'écraserais d'une chiquenaude.
«Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorte
d'indélicatesse et de grossièreté naïve, qui la scandalisa.
«Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets. Si elle
avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il, odieux
même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles,
n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie;--et à ce propos Emma
lui avait fait un grand serment, qu'il ne trouvait pas, non plus, du
meilleur goût.
«D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu
s'échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux,
et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage,
en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du
soir ou des voix de la nature; puis elle l'entretenait de sa mère à
elle, et de sa mère à lui.»
Elle l'ennuyait enfin.
Puis, page 453[64]: «Il (Rodolphe) n'avait plus, comme autrefois, de ces
mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui
la rendaient folle;--si bien que leur grand amour, où elle vivait
plongée, parut se diminuer sous elle comme l'eau d'un fleuve qui
s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas
croire; elle redoubla de tendresse; et Rodolphe, de moins en moins,
cacha son indifférence.
«Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle
ne souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation
de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés
tempéraient. Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction
permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.»
[64] Page 232.
Et vous craignez, monsieur l'avocat impérial, que les jeunes femmes
lisent cela! Je suis moins effrayé, moins timide que vous. Pour mon
compte personnel, je comprends à merveille que le père de famille dise à
sa fille: Jeune femme, si ton cœur, si ta conscience, si le sentiment
religieux, si la voix du devoir ne suffisaient pas pour te faire marcher
dans la droite voie, regarde, mon enfant, regarde combien d'ennuis, de
souffrances, de douleurs et de désolations attendent la femme qui va
chercher le bonheur ailleurs que chez elle! Ce langage ne vous
blesserait pas dans la bouche d'un père, eh bien! M. Flaubert ne dit pas
autre chose; c'est la peinture la plus vraie, la plus saisissante de ce
que la femme qui a rêvé le bonheur en dehors de sa maison trouve
immédiatement.
Mais marchons, nous arrivons à toutes les aventures de la désillusion.
Vous m'opposez les caresses de Léon à la page 60[65]: Hélas! elle va
payer bientôt la rançon de l'adultère; et cette rançon, vous la
trouverez terrible, à quelques pages plus loin de l'ouvrage que vous
incriminez. Elle a cherché le bonheur dans l'adultère, la malheureuse!
Et elle y a trouvé, outre le dégoût et la fatigue que la monotonie du
mariage peut donner à une femme qui ne marche pas dans la voie du
devoir, elle y a trouvé la désillusion, le mépris de l'homme auquel elle
s'était livrée. Est-ce qu'il manque quelque chose à ce mépris? Oh non!
et vous ne le nierez pas, le livre est sous vos yeux: Rodolphe, qui
s'est révélé si vil, lui donne une dernière preuve d'égoïsme et de
lâcheté. Elle lui dit: «Emmène-moi! Enlève-moi! J'étouffe, je ne puis
plus respirer dans la maison de mon mari, dont j'ai fait la honte et le
malheur. Il hésite; elle insiste; enfin il promet, et le lendemain elle
reçoit de lui une lettre foudroyante, sous laquelle elle tombe écrasée,
anéantie. Elle tombe malade, elle est mourante. La livraison qui suit
vous la montre dans toutes les convulsions d'une âme qui se débat, qui
peut-être serait ramenée au devoir par l'excès de sa souffrance, mais
malheureusement elle rencontre bientôt l'enfant avec lequel elle avait
joué quand elle était inexpérimentée. Voilà le mouvement du roman, et
puis vient l'expiation.
[65] Page 146.
Mais, M. l'avocat impérial m'arrête et me dit: quand il serait vrai que
le but de l'ouvrage soit bon d'un bout à l'autre, est-ce que vous
pouviez vous permettre des détails obscènes, comme ceux que vous vous
êtes permis?
Très certainement, je ne pouvais pas me permettre de tels détails, mais
m'en suis-je permis? Où sont-ils? J'arrive ici aux passages les plus
incriminés. Je ne parle plus de l'aventure du fiacre, le tribunal a eu
satisfaction à cet égard; j'arrive aux passages que vous avez signalés
comme contraires à la morale publique et qui forment un certain nombre
de pages du numéro du 1er décembre; et pour faire disparaître tout
l'échafaudage de votre accusation, je n'ai qu'une chose à faire:
restituer ce qui précède et ce qui suit vos citations, substituer, en un
mot, le texte complet à vos découpures.
Au bas de la page 72[66], Léon, après avoir été mis en rapport avec
Homais et le pharmacien, vient à l'hôtel de Bourgogne; puis le
pharmacien vient le chercher.
«Mais Emma venait de partir, exaspérée; ce manque de parole au
rendez-vous lui semblait un outrage.
«Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait sans doute
calomnié. Mais le dénigrement de ceux que nous aimons toujours nous en
détache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles; la dorure en
reste aux mains.
«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur
amour...»
[66] Page 383.
Mon Dieu! C'est pour les lignes que je viens de vous lire que nous
sommes traduit devant vous. Écoutez maintenant:
«Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indifférentes à leur
amour; et dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il était question de
fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d'une
passion affaiblie, qui essayait de s'aviver à tous les secours
extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain
voyage, une félicité profonde; puis elle s'avouait ne rien sentir
d'extraordinaire. Mais cette déception s'effaçait vite, sous un espoir
nouveau; et Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus
avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de
son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui
glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une
fois si la porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste
tomber ensemble tous ses vêtements;--et pâle, sans parler, sérieuse,
elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson[67].»
[67] Page 385.
Vous vous êtes arrêté là, monsieur l'avocat impérial; permettez-moi de
continuer:
«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces
lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de
ces bras, quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre, qui
semblait à Léon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les
séparer[68].»
[68] Idem.
Vous appelez cela de la couleur lascive, vous dites que cela donnerait
le goût de l'adultère, vous dites que voilà des pages qui peuvent
exciter, émouvoir les sens,--des pages lascives! Mais la mort est dans
ces pages. Vous n'y pensez pas, monsieur l'avocat impérial, vous vous
effarouchez de trouver là les mots de corset, de vêtements qui
tombent; et vous vous attachez à ces trois ou quatre mots de corset et
de vêtements qui tombent! Voulez-vous que je vous montre comme quoi un
corset peut paraître dans un livre classique, et très classique! C'est
ce que je me donnerai le plaisir de faire tout à l'heure.
«Elle se déshabillait... (ah! monsieur l'avocat impérial, que vous avez
mal compris ce passage!), elle se déshabillait brutalement (la
malheureuse!), arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait
autour de ses hanches, comme une couleuvre qui glisse; et pâle, sans
parler, sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine avec un long
frisson... Il y avait sur ce front couvert de gouttes froides... dans
l'étreinte de ses bras quelque chose de vague et de lugubre...»
C'est ici qu'il faut se demander où est la couleur lascive? et où est la
couleur sévère? et si les sens de la jeune fille aux mains de laquelle
tomberait ce livre peuvent être émus, excités,--comme à la lecture d'un
livre classique entre tous les classiques, que je citerai tout à
l'heure, et qui a été réimprimé mille fois, sans que jamais procureur
impérial ou royal ait songé à le poursuivre. Est-ce qu'il y a quelque
chose d'analogue dans ce que je viens de vous lire? Est-ce que ce n'est
pas au contraire l'excitation à l'horreur du vice que «ce quelque chose
de lugubre qui se glisse entre eux pour les séparer»? Continuons, je
vous prie.
«Il n'osait lui faire de questions; mais, la discernant si
expérimentée, elle avait dû passer, se disait-il, par toutes les
épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois
l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se révoltait contre
l'absorption, chaque jour plus grande, de sa personnalité. Il en
voulait à Emma de cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne
pas la chérir; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait
lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes[69].»
[69] Page 385.
Est-ce que c'est lascif, cela?
Et puis, prenez le dernier paragraphe:
«Un jour qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et qu'elle s'en
revenait seule par le boulevard, elle aperçut les murs de son couvent;
alors elle s'assit sur un banc, à l'ombre des ormes. Quel calme dans
ce temps-là! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour
qu'elle tâchait, d'après des livres, de se figurer[70]!
«Les premiers mois de son mariage, ses promenades à cheval dans la
forêt, le vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa
devant ses yeux[71].»
[70] Page 386.
[71] Idem.
N'oubliez donc pas ceci, monsieur l'avocat impérial, quand vous voulez
juger la pensée de l'auteur, quand vous voulez trouver absolument la
couleur lascive là où je ne puis trouver qu'un excellent livre.
«Et Léon lui parut soudain dans le même éloignement que les autres.
«Je l'aime pourtant», se disait-elle; elle n'était pas heureuse, ne
l'avait jamais été. D'où venait donc cette insuffisance de la vie,
cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait[72]?»
[72] Idem.
Est-ce lascif, cela?
«Mais s'il y avait quelque part un être fort et beau, une nature
valeureuse, pleine à la fois d'exaltation et de raffinements, un cœur
de poète sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain sonnant vers
le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le
trouverait-elle pas? Oh! quelle impossibilité! Rien d'ailleurs ne
valait la peine d'une recherche, tout mentait! Chaque sourire cachait
un bâillement d'ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son
dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que
l'irréalisable envie d'une volupté plus haute.
«Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre coups se firent
entendre à la cloche du couvent. Quatre heures! et il lui semblait
qu'elle était là, sur ce banc, depuis l'éternité[73].»
[73] Page 387.
Il ne faut pas chercher au bout d'un livre quelque chose pour expliquer
ce qui est au bout d'un autre. J'ai lu le passage incriminé sans y
ajouter un mot, pour défendre une œuvre qui se défend par elle-même.
Continuons la lecture de ce passage incriminé, au point de vue de la
morale:
«Madame était dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait là
tout le long du jour, engourdie, à peine vêtue, et de temps à autre
faisait fumer des pastilles du sérail, qu'elle avait achetées à Rouen,
dans la boutique d'un Algérien. Pour ne pas avoir la nuit, contre sa
chair, cet homme étendu qui dormait, elle finit, à force de grimaces,
par le reléguer au second étage; et elle lisait jusqu'au matin des
livres extravagants où il y avait des tableaux orgiaques avec des
situations sanglantes.» (Ceci donne envie de l'adultère, n'est-ce
pas?) «Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri. Charles
accourait.--Ah! va-t'en, disait-elle; ou d'autres fois, brûlée plus
fort par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante, émue,
toute en désir, elle ouvrait la fenêtre, aspirait l'air froid,
éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regardait les
étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon.
Elle eût alors tout donné pour un seul de ces rendez-vous qui la
rassasiaient.
«C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides! et lorsqu'il
ne pouvait payer seul la dépense, elle complétait le surplus
libéralement; ce qui arrivait à peu près toutes les fois. Il essaya de
lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs dans quelque
hôtel plus modeste, mais elle trouva des objections[74].»
[74] Page 393.
Vous voyez comme tout ceci est simple quand on lit tout; mais avec les
découpures de M. l'avocat impérial, le plus petit mot devient une
montagne.
M. l'avocat impérial.--Je n'ai cité aucune de ces phrases-là, et
puisque vous en voulez citer que je n'ai point incriminées, il ne
fallait pas passer à pieds joints sur la page 50.
Me Senard.--Je ne passe rien, j'insiste sur les phrases incriminées
dans la citation. Nous sommes cités pour les pages 77 et 78[75].
[75] Page 394.
M. l'avocat impérial.--Je parle des citations faites à l'audience, et
je croyais que vous m'imputiez d'avoir cité ces lignes que vous venez de
lire.
Me Senard.--Monsieur l'avocat impérial, j'ai cité tous les passages à
l'aide desquels vous vouliez constituer un délit qui maintenant est
brisé. Vous avez développé à l'audience ce qui bon vous semblait, et
vous avez eu beau jeu. Heureusement nous avions le livre, le défenseur
savait le livre; s'il ne l'avait pas su, sa position eût été bien
étrange, permettez-moi de vous le dire. Je suis appelé à m'expliquer sur
tels et tels passages, et à l'audience on y substitue d'autres passages.
Si je n'avais possédé le livre comme je le possède, la défense eût été
difficile. Maintenant, je vous montre par une analyse fidèle que le
roman, loin de devoir être présenté comme lascif, doit être, au
contraire, considéré comme une œuvre éminemment morale. Après avoir
fait cela, je prends les passages qui ont motivé la citation en police
correctionnelle, et après avoir fait suivre vos découpures de ce qui
précède et de ce qui suit, l'accusation est si faible qu'elle vous
révolte vous-même, au moment où je les lis! Ces mêmes passages que vous
signaliez comme incriminables il y a un instant, j'ai cependant bien le
droit de les citer moi-même, pour vous faire voir le néant de cette
accusation.
Je reprends ma citation où j'en suis resté au bas de la page 78[76].
«Il (Léon) s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait
sur sa poitrine, et son cœur, comme les gens qui ne peuvent endurer
qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifférence au
vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses.
«Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de la
possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi dégoûtée de lui
qu'il était fatigué d'elle. Emma retrouvait dans l'adultère toutes les
platitudes du mariage.»
[76] Page 395.
Platitudes du mariage! Celui qui a découpé ceci a dit: Comment, voilà
un monsieur qui dit que dans le mariage il n'y a que des platitudes!
C'est une attaque au mariage, c'est un outrage à la morale! Convenez,
monsieur l'avocat impérial, qu'avec des découpures artistement faites,
on peut aller loin en fait d'incrimination. Qu'est-ce que l'auteur a
appelé les platitudes du mariage? Cette monotonie qu'Emma avait
redoutée, qu'elle avait voulu fuir, et qu'elle retrouvait sans cesse
dans l'adultère, ce qui était précisément la désillusion. Vous voyez
donc bien que quand, au lieu de découper des membres de phrases et des
mots, on lit ce qui précède et ce qui suit, il ne reste plus rien à
l'incrimination; et vous comprenez à merveille que mon client, qui sait
sa pensée, doit être un peu révolté de la voir ainsi travestir.
Continuons:
«Elle était aussi dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma
retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du mariage.
«Mais comment pouvoir s'en débarrasser? Puis elle avait beau se sentir
humiliée de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait encore, par
habitude ou par corruption, et chaque jour elle s'y acharnait
davantage, tarissant toute félicité à la vouloir trop grande. Elle
accusait Léon de ses espoirs déçus, comme s'il l'avait trahie, et même
elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur séparation,
puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
«Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres amoureuses,
en vertu de cette idée: qu'une femme doit toujours écrire à son amant.
«Mais, en écrivant, elle percevait un autre homme, un fantôme, fait de
ses plus ardents souvenirs.» Ceci n'est plus incriminé: «ensuite elle
retombait à plat, brisée, car ces élans d'amour vague la fatiguaient
plus que de grandes débauches.»
«Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et universelle...
elle recevait du papier timbré qu'elle regardait à peine. Elle aurait
voulu ne plus vivre ou continuellement dormir[77].»
[77] Page 396.
J'appelle cela une excitation à la vertu, par l'horreur du vice, ce que
l'auteur annonce lui-même, et ce que le lecteur le plus distrait ne peut
pas ne pas voir, sans un peu de mauvaise volonté.
Et maintenant quelque chose de plus, pour vous faire apercevoir quelle
espèce d'homme vous avez à juger. Pour vous montrer non pas quelle
espèce de justification je puis prendre, mais si M. Flaubert a eu la
couleur lascive et où il prend ses inspirations, laissez-moi mettre sur
votre bureau ce livre usé par lui, et dans les passages duquel il s'est
inspiré pour dépeindre cette concupiscence, les entraînements de cette
femme qui cherche le bonheur dans les plaisirs illicites, qui ne peut
pas l'y rencontrer, qui cherche encore, qui cherche de plus en plus, et
ne le rencontre jamais. Où Flaubert a pris ces inspirations, messieurs?
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