Or, messieurs, cette espèce de course fantastique ayant déplu à la
rédaction de la Revue, la suppression en fut faite. Ce fut là un excès
de réserve de la part de la Revue; et très certainement ce n'est pas
un excès de réserve qui pouvait donner matière à un procès; vous allez
voir cependant comment elle a donné matière au procès. Ce qu'on ne voit
pas, ce qui est supprimé ainsi paraît une chose fort étrange. On a
supposé beaucoup de choses, et beaucoup de choses qui n'existaient pas,
comme vous l'avez vu par la lecture du passage primitif. Mon Dieu,
savez-vous ce qu'on a supposé? Qu'il y avait probablement dans le
passage supprimé quelque chose d'analogue à ce que vous aurez la bonté
de lire dans un des plus merveilleux romans sortis de la plume d'un
honorable membre de l'Académie française, M. Mérimée.
M. Mérimée, dans un roman intitulé la Double méprise, raconte une
scène qui se passe dans une chaise de poste. Ce n'est pas la localité de
la voiture qui a de l'importance, c'est, comme ici, dans le détail de ce
qui se fait dans son intérieur. Je ne veux pas abuser de l'audience, je
ferai passer le livre au ministère public et au tribunal. Si nous avions
écrit la moitié ou le quart de ce qu'a écrit M. Mérimée, j'éprouverais
quelque embarras dans la tâche qui m'est donnée, ou plutôt je la
modifierais. Au lieu de dire ce que j'ai dit, ce que j'affirme, que M.
Flaubert a écrit un bon livre, un livre honnête, utile, moral, je
dirais: la littérature a ses droits; M. Mérimée a fait une œuvre
littéraire très remarquable, et il ne faut pas se montrer si difficile
sur les détails quand l'ensemble est irréprochable. Je m'en tiendrais
là, j'absoudrais et vous absoudriez. Eh! mon Dieu! ce n'est pas par
omission qu'un auteur peut pécher en pareille matière. Et d'ailleurs,
vous aurez le détail de ce qui se passa dans le fiacre. Mais comme mon
client, lui, s'était contenté de faire une course, et que l'intérieur ne
s'était révélé que par «une main nue qui passa sous les petits rideaux
de toile jaune et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au
vent et s'abattirent plus loin comme des papillons blancs sur un champ
de trèfles rouges tout en fleurs»; comme mon client s'était contenté de
cela, personne n'en savait rien et tout le monde supposait--par la
suppression même--qu'il avait dit au moins autant que le membre de
l'Académie française. Vous avez vu qu'il n'en était rien.
Eh bien, cette malheureuse suppression, c'est le procès! c'est-à-dire
que dans les bureaux qui sont chargés, avec infiniment de raison, de
surveiller tous les écrits qui peuvent offenser la morale publique,
quand on a vu cette coupure, on s'est tenu en éveil. Je suis obligé de
l'avouer, et messieurs de la Revue de Paris me permettront de dire
cela, ils ont donné le coup de ciseaux deux mots trop loin, il fallait
le donner avant qu'on montât dans le fiacre; couper après, ce n'était
plus la peine. La coupure a été très malheureuse; mais si vous avez
commis cette petite faute, messieurs de la Revue, assurément vous
l'expiez bien aujourd'hui.
On a dit dans les bureaux: prenons garde à ce qui va suivre, et quand le
numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des
bureaux ne sont pas obligés de tout lire; et quand ils ont vu qu'on
avait écrit qu'une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont
effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu'à la différence de nos
grands maîtres, M. Flaubert ne s'est pas donné la peine de décrire
l'albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n'a pas dit comme un
poète que nous aimons:
Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur,
Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur,
Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée,
Quand nos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous tes baisers dormir et s'éveiller[47].
[47] Poème intitulé la Lampe.
Il n'a rien dit de semblable à ce qu'a dit André Chénier. Mais enfin il
a dit: «Elle s'abandonna... Ses vêtements tombèrent.»
Elle s'abandonna! Et quoi! toute description est donc interdite? Mais
quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l'avocat impérial n'a
pas tout lu. Le passage qu'il incrimine ne s'arrête pas où il s'est
arrêté; il y a le correctif que voici:
«Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces
lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l'étreinte de
ces bras quelque chose d'extrême, de vague et de lugubre qui semblait
à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer[48].»
[48] Page 385.
Dans les bureaux on n'a pas lu cela. M. l'avocat impérial tout à l'heure
n'y prenait pas garde. Il n'a vu que ceci: «Puis elle faisait d'un seul
geste tomber ensemble tous ses vêtements», et il s'est écrié: outrage à
la morale publique! Vraiment il est par trop facile d'accuser avec un
pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous
la main de M. l'avocat impérial! Quel est celui qui échapperait à une
condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots,
on s'avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser
la morale ou la religion?
La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la
résistance, avait été celle-ci: «Il n'y a qu'une seule chose à faire:
imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier,
l'œuvre telle qu'elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène
du fiacre.» J'étais tout à fait de son avis, c'était la meilleure
défense de mon client que l'impression complète de l'ouvrage avec
l'indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus
spécialement prié le tribunal de porter son attention. J'avais donné
moi-même le titre de cette publication: Mémoire de M. Gustave Flaubert
contre la prévention d'outrage à la morale religieuse dirigée contre
lui. J'avais écrit de ma main: Tribunal de police correctionnelle,
sixième chambre, avec l'indication du président et du ministère public.
Il y avait une préface dans laquelle on lisait: «On m'accuse avec des
phrases prises çà et là dans mon livre, je ne puis me défendre qu'avec
mon livre.» Demander à des juges la lecture d'un roman tout entier,
c'est leur demander beaucoup; mais nous sommes devant des juges qui
aiment la vérité, qui la veulent, qui pour la connaître ne reculeront
devant aucune fatigue; nous sommes devant des juges qui veulent la
justice, qui la veulent énergiquement et qui liront, sans aucune espèce
d'hésitation, tout ce que nous les supplierons de lire. J'avais dit à M.
Flaubert: «Envoyez tout de suite cela à l'impression, et mettez au bas
mon nom à côté du vôtre: SENARD, avocat.» On avait commencé
l'impression; la déclaration était faite pour 100 exemplaires que nous
voulions faire tirer; l'impression marchait avec une rapidité extrême,
on y passait les jours et les nuits, lorsque nous est venue la défense
de continuer l'impression, non pas d'un livre, mais d'un mémoire dans
lequel l'œuvre incriminée se trouvait avec des notes explicatives! On a
réclamé au parquet de M. le procureur impérial,--qui nous a dit que la
défense était absolue, qu'elle ne pouvait pas être levée.
Eh bien, soit! nous n'aurons pas publié le livre avec nos notes et nos
observations; mais si votre première lecture, messieurs, vous avait
laissé un doute, je vous le demande en grâce, vous en feriez une
seconde. Vous aimez, vous voulez la vérité; vous ne pouvez pas être de
ceux qui, quand on leur porte deux lignes de l'écriture d'un homme, sont
assurés de le faire pendre à quelque condition que ce soit. Vous ne
voulez pas qu'un homme soit jugé sur des découpures plus ou moins
habilement faites. Vous ne voulez pas cela; vous ne voulez pas nous
priver des ressources ordinaires de la défense. Eh bien, vous avez le
livre, et quoique ce soit moins commode que ce que nous voulions faire,
vous ferez vous-même les divisions, les observations, les
rapprochements, parce que vous voulez la vérité et qu'il faut que ce
soit la vérité qui serve de base à votre jugement, et la vérité sortira
de l'examen sérieux du livre.
Cependant je ne puis pas m'en tenir là. Le ministère public attaque le
livre; il faut que je prenne le livre même pour le défendre, que je
complète les citations qu'il en a faites, et que sur chaque passage
incriminé je montre le néant de l'incrimination; ce sera toute ma
défense.
Je n'essayerai pas assurément d'opposer aux appréciations élevées,
animées, pathétiques, dont le ministère public a entouré tout ce qu'il a
dit, par des appréciations du même genre; la défense n'aurait pas le
droit de prendre de telles allures; elle se contentera de citer les
textes tels qu'ils sont.
Et d'abord, je déclare que rien n'est plus faux que ce qu'on a dit tout
à l'heure de la couleur lascive. La couleur lascive! Où donc avez-vous
pris cela? Mon client a dépeint dans Madame Bovary quelle femme? Eh!
mon Dieu! c'est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née
comme elles le sont presque toutes, honnête; c'est du moins le plus
grand nombre, mais bien fragiles quand l'éducation, au lieu de les
fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris
une jeune fille; est-ce une nature perverse? Non, c'est une nature
impressionnable, accessible à l'exaltation.
M. l'avocat impérial a dit: Cette jeune fille, on la présente
constamment comme lascive. Mais non! on la représente née à la campagne,
née à la ferme, où elle s'occupe de tous les travaux de son père, et où
aucune espèce de lasciveté n'avait pu passer dans son esprit ou dans son
cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui
appartenait tout naturellement, d'être élevée pour la ferme dans
laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente
sous l'autorité imprévoyante d'un père qui s'imagine de faire élever au
couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un
homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent, hors de sa
sphère. Il n'y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère
public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah! vous avez parlé
de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison,
vous avez dit: «Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits
péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l'ombre... sous
le chuchotement du prêtre.» Vous vous êtes déjà gravement trompé sur
l'appréciation de mon client. Il n'a pas fait la faute que vous lui
reprochez, l'erreur est tout entière de votre côté, d'abord sur l'âge de
la jeune fille. Comme elle n'est entrée au couvent qu'à treize ans, il
est évident qu'elle en avait quatorze lorsqu'elle allait à confesse. Ce
n'était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire,
vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n'en suis pas
sur l'invraisemblance d'un enfant de dix ans qui aime à rester au
confessionnal «sous le chuchotement du prêtre». Ce que je veux, c'est
que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n'est pas facile, j'en
conviens. Et voilà l'inconvénient pour nous de n'avoir pas un mémoire;
avec un mémoire nous n'aurions pas à chercher dans six volumes!
J'appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à Madame
Bovary son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire
ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu'il a mis
en relief? Il y a une espèce de religion qui est celle qu'on parle
généralement aux jeunes filles et qui est la plus mauvaise de toutes. On
peut, à cet égard, différer dans les appréciations. Quant à moi, je
déclare nettement ceci, que je ne connais rien de beau, d'utile, de
nécessaire pour soutenir, non pas seulement les femmes dans le chemin de
la vie, mais les hommes eux-mêmes qui ont quelquefois de bien pénibles
épreuves à traverser, que je ne connais rien de plus utile et de plus
nécessaire que le sentiment religieux, mais le sentiment religieux
grave, et permettez-moi d'ajouter, sévère.
Je veux que mes enfants comprennent un Dieu, non pas un Dieu dans les
abstractions du panthéisme, non, mais un être suprême avec lequel ils
sont en rapport, vers lequel ils s'élèvent pour le prier, et qui en même
temps les grandit et les fortifie. Cette pensée-là, voyez-vous, qui est
ma pensée, qui est la vôtre, c'est la force dans les mauvais jours, la
force dans ce qu'on appelle dans le monde, le refuge, ou mieux encore,
la force des faibles. C'est cette pensée-là qui donne à la femme cette
consistance qui la fait se résigner sur les mille petites choses de la
vie, qui la fait rapporter à Dieu ce qu'elle peut souffrir, et lui
demander la grâce de remplir son devoir. Cette religion-là, messieurs,
c'est le christianisme, c'est la religion qui établit les rapports entre
Dieu et l'homme. Le christianisme, en faisant intervenir entre Dieu et
nous une sorte de puissance intermédiaire, nous rend Dieu plus
accessible, et cette communication avec lui plus facile. Que la mère de
celui qui se fit Homme-Dieu reçoive aussi les prières de la femme, je ne
vois rien encore là qui altère ni la pureté, ni la sainteté religieuse,
ni le sentiment lui-même. Mais voici où commence l'altération. Pour
accommoder la religion à toutes les natures, on fait intervenir toutes
sortes de petites choses chétives, misérables, mesquines. La pompe des
cérémonies, au lieu d'être cette grande pompe qui nous saisit l'âme,
cette pompe dégénère en petit commerce de reliques, de médailles, de
petits bons dieux, de petites bonnes vierges. A quoi, messieurs, se
prend l'esprit des enfants curieux, ardents, tendres, l'esprit des
jeunes filles surtout? A toutes ces images, affaiblies, atténuées,
misérables de l'esprit religieux. Elles se font alors de petites
religions de pratique, de petites dévotions de tendresse, d'amour, et au
lieu d'avoir dans leur âme le sentiment de Dieu, le sentiment du devoir,
elles s'abandonnent à des rêvasseries, à de petites pratiques, à de
petites dévotions. Et puis vient la poésie, et puis viennent, il faut
bien le dire, mille pensées de charité, de tendresse, d'amour mystique,
mille formes qui trompent les jeunes filles, qui sensualisent la
religion. Ces pauvres enfants naturellement crédules et faibles se
prennent à tout cela, à la poésie, à la rêvasserie, au lieu de
s'attacher à quelque chose de raisonnable et de sévère. D'où il arrive
que vous avez beaucoup de femmes fort dévotes, qui ne sont pas
religieuses du tout. Et quand le vent les pousse hors du chemin où elles
devraient marcher, au lieu de trouver la force, elles ne trouvent que
toute espèce de sensualités qui les égarent.
Ah! vous m'avez accusé d'avoir, dans le tableau de la société moderne,
confondu l'élément religieux avec le sensualisme! Accusez donc la
société au milieu de laquelle nous sommes, mais n'accusez pas l'homme
qui comme Bossuet s'écrie: Réveillez-vous et prenez garde au péril! Mais
venir dire aux pères de famille: Prenez garde, ce ne sont pas là de
bonnes habitudes à donner à vos filles, il y a dans tous ces mélanges de
mysticisme quelque chose qui sensualise la religion; venir dire cela,
c'est dire la vérité. C'est pour cela que vous accusez Flaubert, c'est
pour cela que j'exalte sa conduite. Oui, il a bien fait d'avertir ainsi
les familles des dangers de l'exaltation chez les jeunes personnes qui
s'en prennent aux petites pratiques, au lieu de s'attacher à une
religion forte et sévère qui les soutiendrait au jour de la faiblesse.
Et, maintenant, vous allez voir d'où vient l'invention des petits
péchés «sous le chuchotement du prêtre». Lisons la page 30[49]:
«Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de
bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié
douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits
rouges dans de grands arbres plus hauts que des clochers ou qui court
pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.»
[49] Page 46.
Est-ce lascif cela, messieurs? Continuons.
M. l'avocat impérial.--Je n'ai pas dit que ce passage fût lascif.
Me Senard.--Je vous en demande bien pardon, c'est précisément dans ce
passage que vous avez relevé une phrase lascive, et vous n'avez pu la
trouver lascive qu'en l'isolant de ce qui précédait et de ce qui
suivait:
«Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les
vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets, et elle aimait
la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le pauvre
Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par
mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans
sa tête quelque vœu à accomplir[50].»
[50] Page 47.
N'oubliez pas cela; quand on invente de petits péchés à confesse et
qu'on cherche dans sa tête quelque vœu à accomplir, ce que vous
trouverez à la ligne qui précède, évidemment on a eu les idées un peu
faussées quelque part. Et je vous demande maintenant si j'ai à discuter
votre passage! mais je continue:
«Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture
religieuse. C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'histoire
sainte ou les Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche,
des passages du Génie du Christianisme, par récréation. Comme elle
écouta, les premières fois, la lamentation sonore des mélancolies
romantiques se répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité!
Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-boutique obscure d'un
quartier marchand, elle se serait peut-être alors ouverte aux
envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous
arrivent que par la traduction des écrivains. Mais elle connaissait
trop la campagne: elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages,
les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au
contraire, vers les accidentés. Elle n'aimait la mer qu'à cause de ses
tempêtes, et la verdure seulement lorsqu'elle était clairsemée parmi
les ruines. Il fallait qu'elle pût retirer des choses une sorte de
profit personnel; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne
contribuait pas à la consommation immédiate de son cœur, étant de
tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant des émotions et
non des paysages[51].»
[51] Page 48.
Vous allez voir avec quelles délicates précautions l'auteur introduit
cette vieille sainte fille, et comment, pour enseigner la religion, il
va se glisser dans le couvent un élément nouveau, l'introduction du
roman apporté par une étrangère. N'oubliez jamais ceci quand il s'agira
d'apprécier la morale religieuse.
«Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par
l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes
ruinée sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des
bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de
causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires
s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des
chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix tout
en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait
des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux
grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les
poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait
de longs chapitres dans les intervalles de sa besogne[52].»
[52] Page 49.
Ceci n'est pas seulement merveilleux, littérairement parlant;
l'absolution ne peut pas être refusée à l'homme qui écrit ces admirables
passages, pour signaler à tous les périls d'une éducation de ce genre,
pour indiquer à la jeune femme les écueils de la vie dans laquelle elle
va s'engager. Continuons:
«Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées
s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à
tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts
sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers,
nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, Messieurs
braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne
l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant
six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette
poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard,
elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salles des gardes et
ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme
ces châtelaines au long corsage qui, sous le trèfle des ogives,
passaient leurs jours le coude sur la pierre et le menton dans la main
à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche,
qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de
Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes
illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la
belle Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle se détachaient comme
des comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient
encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport
entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques
férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du
Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV
était vanté.
«A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il
n'était question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de
lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui laissaient
entrevoir, à travers la niaiserie du style et les imprudences de la
note, l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales[53].»
[53] Page 50.
Comment, vous ne vous êtes pas souvenu de cela, quand cette pauvre fille
de la campagne rentrée à la ferme, ayant trouvé à épouser un médecin de
village, est invitée à une soirée d'un château, sur laquelle vous avez
cherché à appeler l'attention du tribunal, pour montrer quelque chose de
lascif dans une valse qu'elle vient de danser! Vous ne vous êtes pas
souvenu de cette éducation, quand cette pauvre femme enlevée par une
invitation qui est venue la prendre au foyer vulgaire de son mari, pour
la mener à ce château, quand elle a vu ces beaux messieurs, ces belles
dames, ce vieux duc qui, disait-on, avait eu des bonnes fortunes à la
cour!... M. l'avocat impérial a eu de beaux mouvements, à propos de la
reine Antoinette! Il n'y a pas un de nous, assurément, qui ne se soit
associé par la pensée à votre pensée. Comme vous, nous avons frémi au
nom de cette victime des révolutions; mais ce n'est pas de
Marie-Antoinette qu'il s'agit ici, c'est du château de la Vaubyessard.
Il y avait là un vieux duc qui avait eu--disait-on--des rapports avec la
reine, et sur lequel se portaient tous les regards. Et quand cette jeune
femme, voyant se réaliser tous les rêves fantastiques de sa jeunesse, se
trouve ainsi transportée au milieu de ce monde, vous vous étonnez de
l'enivrement qu'elle a ressenti; vous l'accusez d'avoir été lascive!
Mais accusez donc la valse elle-même, cette danse de nos grands bals
modernes où, dit un auteur qui l'a décrite, la femme «s'appuie la tête
sur l'épaule du cavalier, dont la jambe l'embarrasse». Vous trouvez que
dans la description de Flaubert Mme Bovary est lascive. Mais il n'y a
pas un homme, et je ne vous excepte pas, qui, ayant assisté à un bal,
ayant vu cette sorte de valse, n'ait eu en sa pensée le désir que sa
femme ou sa fille s'abstînt de ce plaisir qui a quelque chose de
farouche. Si, comptant sur la chasteté qui enveloppe une jeune fille, on
la laisse quelquefois se livrer à ce plaisir que la mode a consacré, il
faut beaucoup compter sur cette enveloppe de chasteté, et quoiqu'on y
compte, il n'est pas impossible d'exprimer les impressions que M.
Flaubert a exprimées au nom des mœurs et de la chasteté.
La voilà au château de la Vaubyessard, la voilà qui regarde ce vieux
duc, qui étudie tout avec transport, et vous vous écriez: Quels détails!
Qu'est-ce à dire? les détails sont partout, quand on ne cite qu'un
passage.
«Mme Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants
dans leurs verres.
«Cependant au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes,
courbé sur son assiette remplie, et la serviette nouée dans le dos
comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche
des gouttes de sauce. Il avait les yeux éraillés et portait une petite
queue enroulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis, le
vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le
temps des parties de chasse au Vaudreuil chez le marquis de Conflans,
et qui avait été, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette
entre MM. de Coigny et de Lauzun[54].»
[54] Page 66.
Défendez la reine, défendez-la surtout devant l'échafaud, dites que par
son titre elle avait droit au respect, mais supprimez vos accusations,
quand on se contentera de dire qu'il avait été, disait-on, l'amant de la
reine. Est-ce que c'est sérieusement que vous nous reprocherez d'avoir
insulté à la mémoire de cette femme infortunée?
«Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de
paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa
famille. Un domestique derrière sa chaise lui nommait tout haut, dans
l'oreille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant. Et sans
cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur ce vieil homme à
lèvres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et
d'auguste. Il avait vécu à la cour et couché dans le lit des
reines[55]!
«On versa du vin de Champagne à la glace. Emma frissonna de toute sa
peau en sentant ce froid à sa bouche. Elle n'avait jamais vu de
grenades ni mangé d'ananas.»
[55] Idem.
Vous voyez que ces descriptions sont charmantes, incontestablement, mais
qu'il n'est pas possible d'y prendre çà et là une ligne pour créer une
espèce de couleur contre laquelle ma conscience proteste. Ce n'est pas
la couleur lascive, c'est la couleur du livre; c'est l'élément
littéraire et en même temps l'élément moral.
La voilà, cette jeune fille dont vous avez fait l'éducation, la voilà
devenue femme. M. l'avocat impérial a dit: Essaye-t-elle même d'aimer
son mari? Vous n'avez pas lu le livre; si vous l'aviez lu, vous n'auriez
pas fait cette objection.
La voilà, messieurs, cette pauvre femme, elle rêvassera d'abord. A la
page 34[56] vous verrez ses rêvasseries. Et il y a plus, il y a quelque
chose dont M. l'avocat impérial n'a pas parlé, et qu'il faut que je vous
dise, ce sont ses impressions quand sa mère mourut; vous verrez si c'est
lascif, cela! Ayez la bonté de prendre la page 33 et de me suivre[57]:
[56] Page 53.
[57] Page 52.
«Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle
se fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et
dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de
réflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus
tard dans le même tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir.
Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée, du premier
coup, à ce rare idéal des existences pâles où ne parviennent jamais
les cœurs médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres
lamartiniens, écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de
cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui
montent au ciel, et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons.
Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude,
ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée, et
sans plus de tristesse au cœur que de rides sur son front.»
Je veux répondre aux reproches de M. l'avocat impérial, qu'elle ne fait
aucun effort pour aimer son mari.
M. l'avocat impérial.--Je ne lui ai pas reproché cela, j'ai dit
qu'elle n'avait pas réussi.
Me Senard.--Si j'ai mal compris, si vous n'avez pas fait de reproche,
c'est la meilleure réponse qui puisse être faite. Je croyais vous
l'avoir entendu faire; mettons que je me sois trompé. Au surplus, voici
ce que je lis à la fin de la page 36[58]:
«Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes, elle voulut
se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait
tout ce qu'elle savait par cœur de rimes passionnées, et lui chantait
en soupirant des adagios mélancoliques; mais elle se trouvait ensuite
aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux
ni plus remué.
«Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son cœur sans en
faire jaillir une étincelle, incapable d'ailleurs de comprendre ce
qu'elle n'éprouvait pas, comme de croire à tout ce qui ne se
manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans
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