à côté des quelques lignes citées les quelques lignes qui précèdent et
qui suivent, reprendra bientôt devant vous sa véritable couleur, en même
temps qu'il fera connaître les intentions de l'auteur. Et, de la parole
trop habile que vous avez entendue, il ne restera dans vos souvenirs
qu'un sentiment d'admiration profonde pour un talent qui peut tout
transformer.
Je vous ai dit que M. Gustave Flaubert était un homme sérieux et grave.
Ses études, conformes à la nature de son esprit, ont été sérieuses et
larges. Elles ont embrassé non seulement toutes les branches de la
littérature, mais le droit. M. Flaubert est un homme qui ne s'est pas
contenté des observations que pouvait lui fournir le milieu où il a
vécu; il a interrogé d'autres milieux;
Qui mores multorum vidit et urbes.
Après la mort de son père et ses études de collège, il a visité
l'Italie, et de 1848 à 1852, parcouru ces contrées de l'Orient,
l'Égypte, la Palestine, l'Asie Mineure, dans lesquelles, sans doute,
l'homme qui les parcourt en y apportant une grande intelligence peut
acquérir quelque chose d'élevé, de poétique, ces couleurs, ce prestige
de style que le ministère public faisait tout à l'heure ressortir, pour
établir le délit qu'il nous impute. Ce prestige de style, ces qualités
littéraires resteront, ressortiront avec éclat de ces débats, mais ne
pourront en aucune façon laisser prise à l'incrimination.
De retour depuis 1852, M. Gustave Flaubert a écrit et cherché à produire
dans un grand cadre le résultat d'études attentives et sérieuses, le
résultat de ce qu'il avait recueilli dans ses voyages.
Quel est le cadre qu'il a choisi, le sujet qu'il a pris, et comment
l'a-t-il traité? Mon client est de ceux qui n'appartiennent à aucune des
écoles dont j'ai trouvé, tout à l'heure, le nom dans le réquisitoire.
Mon Dieu! il appartient à l'école réaliste, en ce sens qu'il s'attache à
la réalité des choses. Il appartiendrait à l'école psychologique en ce
sens que ce n'est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le
sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est
placé. Il appartiendrait à l'école romantique moins peut-être qu'à toute
autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le
réalisme y apparaît, ce n'est que par quelques expressions ironiques,
jetées çà et là, que le ministère public a prises au sérieux. Ce que M.
Flaubert a voulu surtout, ç'a été de prendre un sujet d'études dans la
vie réelle, ç'a été de créer, de constituer des types vrais dans la
classe moyenne, et d'arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus
préoccupé mon client dans l'étude à laquelle il s'est livré, c'est
précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre
personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie
réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se
rencontre le plus souvent dans le monde.
Le ministère public résumant son opinion sur Madame Bovary a dit: Ce
second titre de cet ouvrage est: Histoire des adultères d'une femme de
province. Je proteste énergiquement contre ce titre. Il me prouverait à
lui seul, si je ne l'avais pas senti d'un bout à l'autre de votre
réquisitoire, la préoccupation sous l'empire de laquelle vous avez
constamment été. Non! le second titre de cet ouvrage n'est pas:
Histoire des adultères d'une femme de province; il est, s'il vous faut
absolument un second titre: histoire de l'éducation trop souvent donnée
en province; histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire
de la dégradation, de la friponnerie, du suicide considéré comme
conséquence d'une première faute, et d'une faute amenée elle-même par
de premiers torts auxquels souvent une jeune femme est entraînée;
histoire de l'éducation, histoire d'une vie déplorable dont trop souvent
l'éducation est la préface. Voilà ce que M. Flaubert a voulu peindre, et
non pas les adultères d'une femme de province; vous le reconnaîtrez
bientôt en parcourant l'ouvrage incriminé.
Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus
tout, la couleur lascive. S'il m'était possible de prendre le nombre des
lignes du livre que le ministère public a découpées, et de le mettre en
parallèle avec le nombre des autres lignes qu'il a laissées de côté,
nous serions dans la proportion totale d'un à cinq cents, et vous
verriez que cette proportion d'un à cinq cents n'est pas une couleur
lascive, n'est nulle part; elle n'existe que sous la condition des
découpures et des commentaires.
Maintenant, qu'est-ce que M. Gustave Flaubert a voulu peindre? D'abord
une éducation donnée à une femme au-dessus de la condition dans laquelle
elle est née, comme il arrive, il faut bien le dire, trop souvent chez
nous; ensuite le mélange d'éléments disparates qui se produit ainsi dans
l'intelligence de la femme, et puis quand vient le mariage, comme le
mariage ne se proportionne pas à l'éducation, mais aux conditions dans
lesquelles la femme est née, l'auteur a expliqué tous les faits qui se
passent dans la position qui lui est faite.
Que montre-t-il encore? Il montre une femme allant au vice par la
mésalliance, et du vice au dernier degré de la dégradation et du
malheur. Tout à l'heure, quand par la lecture de différents passages,
j'aurai fait connaître le livre dans son ensemble, je demanderai au
tribunal la liberté d'accepter la question en ces termes: Ce livre mis
dans les mains d'une jeune femme pourrait-il avoir pour effet de
l'entraîner vers des plaisirs faciles, vers l'adultère, ou de lui
montrer au contraire le danger, dès les premiers pas, et de la faire
frissonner d'horreur? La question ainsi posée, c'est votre conscience
qui la résoudra.
Je dis ceci, quant à présent: M. Flaubert a voulu peindre la femme qui,
au lieu de chercher à s'arranger dans la condition qui lui est donnée,
avec sa situation, avec sa naissance, au lieu de chercher à se faire la
vie qui lui appartient, reste préoccupée de mille aspirations étrangères
puisées dans une éducation trop élevée pour elle; qui, au lieu de
s'accommoder des devoirs de sa position, d'être la femme tranquille du
médecin de campagne avec lequel elle passe ses jours, au lieu de
chercher le bonheur dans sa maison, dans son union, le cherche dans
d'interminables rêvasseries, et puis, qui, bientôt rencontrant sur sa
route un jeune homme qui coquette avec elle, joue avec lui le même jeu
(mon Dieu! ils sont inexpérimentés l'un et l'autre), s'excite en quelque
sorte par degrés, s'effraye quand, recourant à la religion de ses
premières années, elle n'y trouve pas une force suffisante; et nous
verrons tout à l'heure pourquoi elle ne l'y trouve pas. Cependant
l'ignorance du jeune homme et sa propre ignorance la préservent d'un
premier danger. Mais elle est bientôt rencontrée par un homme comme il y
en a tant, comme il y en a trop dans le monde, qui se saisit d'elle,
pauvre femme déjà déviée, et l'entraîne. Voilà ce qui est capital, ce
qu'il fallait voir, ce qu'est le livre lui-même.
Le ministère public s'irrite, et je crois qu'il s'irrite à tort, au
point de vue de la conscience et du cœur humain, de ce que dans la
première scène, Mme Bovary trouve une sorte de plaisir, de joie à avoir
brisé sa prison, et rentre chez elle en disant: «J'ai un amant.» Vous
croyez que ce n'est pas là le premier cri du cœur humain! La preuve est
entre vous et moi. Mais il fallait regarder un peu plus loin, et vous
auriez vu que, si le premier moment, le premier instant de cette chute
excite chez cette femme une sorte de transport de joie, de délire, à
quelques lignes plus loin la déception arrive et, suivant l'expression
de l'auteur, elle semble à ses propres yeux humiliée.
Oui, la déception, la douleur, le remords lui arrivent à l'instant même.
L'homme auquel elle s'était confiée, livrée, ne l'avait prise que pour
s'en servir un instant comme d'un jouet; le remords la ronge, la
déchire. Ce qui vous a choqué, ç'a été d'entendre appeler cela les
désillusions de l'adultère; vous auriez mieux aimé les souillures chez
un écrivain qui faisait poser cette femme, laquelle, n'ayant pas compris
le mariage, se sentait souillée par le contact d'un mari; laquelle,
ayant cherché ailleurs son idéal, avait trouvé les désillusions de
l'adultère. Ce mot vous a choqué; au lieu des désillusions, vous
auriez voulu les souillures de l'adultère. Le tribunal jugera. Quant à
moi, si j'avais à faire poser le même personnage, je lui dirais: Pauvre
femme! si vous croyez que les baisers de votre mari sont quelque chose
de monotone, d'ennuyeux, si vous n'y trouvez--c'est le mot qui a été
signalé,--que les platitudes du mariage, s'il vous semble voir une
souillure dans cette union à laquelle l'amour n'a pas présidé, prenez-y
garde, vos rêves sont une illusion, et vous serez un jour cruellement
détrompée. Celui qui crie bien fort, messieurs, qui se sert du mot
souillure pour exprimer ce que nous avons appelé désillusion, celui-là
dit un mot vrai, mais vague qui n'apprend rien à l'intelligence. J'aime
mieux celui qui ne crie pas fort, qui ne prononce pas le mot de
souillure, mais qui avertit la femme de la déception, de la désillusion,
qui lui dit: Là où vous croyez trouver l'amour, vous ne trouverez que le
libertinage; là où vous croyez trouver le bonheur, vous ne trouverez
que des amertumes. Un mari qui va tranquillement à ses affaires, qui
vous embrasse, qui met son bonnet de coton et mange la soupe avec vous
est un mari prosaïque qui vous révolte; vous aspirez à un homme qui vous
aime, qui vous idolâtre, pauvre enfant! cet homme sera un libertin, qui
vous aura prise une minute pour jouer avec vous. L'illusion se sera
produite la première fois, peut-être la seconde; vous serez rentrée chez
vous enjouée, en chantant la chanson de l'adultère: «j'ai un amant!» la
troisième fois vous n'aurez pas besoin d'arriver jusqu'à lui, la
désillusion sera venue. Cet homme que vous aviez rêvé aura perdu tout
son prestige; vous aurez retrouvé dans l'amour les platitudes du
mariage; et vous les aurez retrouvées avec le mépris, le dédain, le
dégoût et le remords poignant.
Voilà, messieurs, ce que M. Flaubert a dit, ce qu'il a peint, ce qui est
à chaque ligne de son livre, voilà ce qui distingue son œuvre de toutes
les œuvres du même genre. C'est que chez lui les grands travers de la
société figurent à chaque page, c'est que chez lui l'adultère marche
plein de dégoût et de honte. Il a pris dans les relations habituelles de
la vie l'enseignement le plus saisissant qui puisse être donné à une
jeune femme. Oh! mon Dieu, celles de nos jeunes femmes qui ne trouvent
pas dans les principes honnêtes, élevés, dans une religion sévère de
quoi se tenir fermes dans l'accomplissement de leurs devoirs de mères,
qui ne le trouvent pas surtout dans cette résignation, cette science
pratique de la vie qui nous dit qu'il faut s'accommoder de ce que nous
avons, mais qui portent leurs rêveries au dehors, ces jeunes femmes les
plus honnêtes, les plus pures qui, dans le prosaïsme de leur ménage,
sont quelquefois tourmentées par ce qui se passe autour d'elles, un
livre comme celui-là, soyez-en sûr, en fait réfléchir plus d'une. Voilà
ce que M. Flaubert a fait.
Et prenez bien garde à une chose: M. Flaubert n'est pas un homme qui
vous peint un charmant adultère, pour faire arriver ensuite le Deus ex
machinâ, non: vous avez sauté trop vite de la page que vous avez lue à
la dernière. L'adultère, chez lui, n'est qu'une suite de tourments, de
regrets, de remords; et puis il arrive à une expiation finale,
épouvantable. Elle est excessive. Si M. Flaubert pèche, c'est par
l'excès, et je vous dirai tout à l'heure de qui est ce mot. L'expiation
ne se fait pas attendre; et c'est en cela que le livre est éminemment
moral et utile, c'est qu'il ne promet pas à la jeune femme quelques-unes
de ces belles années au bout desquelles elle peut dire: après cela, on
peut mourir. Non! Dès le second jour arrivent l'amertume, la
désillusion. Le dénouement pour la moralité se trouve à chaque ligne du
livre.
Ce livre est écrit avec une puissance d'observation à laquelle M.
l'avocat impérial a rendu justice; et c'est ici que j'appelle votre
attention, parce que si l'accusation n'a pas de cause, il faut qu'elle
tombe. Ce livre est écrit avec une puissance vraiment remarquable
d'observation dans les moindres détails. Un article de l'Artiste,
signé Flaubert, a servi encore de prétexte à l'accusation. Que M.
l'avocat impérial veuille remarquer d'abord que cet article est étranger
à l'incrimination; qu'il veuille remarquer ensuite que nous le tenons
pour très innocent et très moral aux yeux du tribunal, à une condition,
que M. l'avocat impérial aura la bonté de le lire en entier, au lieu de
le déchiqueter. Ce qui a saisi dans le livre de M. Flaubert, c'est ce
que quelques comptes rendus ont appelé une fidélité toute daguerrienne
dans la reproduction du type de toutes choses, dans la nature intime de
la pensée du cœur humain,--et cette reproduction devient plus
saisissante encore par la magie du style. Remarquez bien que s'il
n'avait appliqué cette fidélité qu'aux scènes de dégradation, vous
pourriez dire avec raison: l'auteur s'est complu à peindre la
dégradation avec cette puissance de description qui lui est propre. De
la première à la dernière page de son livre, il s'attache sans aucune
espèce de réserve à tous les faits de la vie d'Emma, à son enfance dans
la maison paternelle, à son éducation dans le couvent, il ne fait grâce
de rien. Mais ceux qui ont lu comme moi du commencement à la fin,
diront,--chose notable dont vous lui saurez gré, qui non seulement sera
l'absolution pour lui, mais qui aurait dû écarter de lui toute espèce de
poursuite,--que quand il arrive aux parties difficiles, précisément à la
dégradation, au lieu de faire comme quelques auteurs classiques que le
ministère public connaît bien, mais qu'il a oubliés pendant qu'il
écrivait son réquisitoire et dont j'ai apporté ici des passages, non pas
pour vous les lire, mais pour que vous les parcouriez dans la chambre du
conseil (j'en citerai quelques lignes tout à l'heure), au lieu de faire
comme nos grands auteurs classiques, nos grands maîtres, qui lorsqu'ils
ont rencontré des scènes de l'union des sens chez l'homme et la femme,
n'ont pas manqué de tout décrire, M. Flaubert se contente d'un mot. Là
toute sa puissance descriptive disparaît, parce que sa pensée est
chaste, parce que là où il pourrait écrire à sa manière et avec toute la
magie du style, il sent qu'il y a des choses qui ne peuvent pas être
abordées, décrites. Le ministère public trouve qu'il a trop dit encore.
Quand je lui montrerai des hommes qui, dans de grandes œuvres
philosophiques, se sont complu à la description de ces choses, et qu'en
regard je placerai l'homme qui possède la science descriptive à un si
haut degré et qui, loin de l'employer, s'arrête et s'abstient, j'aurai
bien le droit de demander raison à l'accusation qui est produite.
Toutefois, messieurs, de même qu'il se plaît à nous décrire le riant
berceau où se joue Emma encore enfant, avec son feuillage, avec ces
petites fleurs roses ou blanches qui viennent de s'épanouir, et ses
sentiers embaumés--de même quand elle sera sortie de là, quand elle ira
dans d'autres chemins, dans des chemins où elle trouvera de la fange,
quand elle y salira ses pieds, quand les taches même rejailliront plus
haut sur elle, il ne faudrait pas qu'il le dît! Mais ce serait supprimer
complètement le livre, je vais plus loin, l'élément moral, sous prétexte
de le défendre, car si la faute ne peut pas être montrée, si elle ne
peut pas être indiquée, si dans un tableau de la vie réelle qui a pour
but de montrer par la pensée le péril, la chute, l'expiation, si vous
voulez empêcher de peindre tout cela, c'est évidemment ôter au livre sa
conclusion.
Ce livre n'a pas été pour mon client l'objet d'une distraction de
quelques heures; il représente deux ou trois années d'études
incessantes. Et je vais vous dire maintenant quelque chose de plus: M.
Flaubert qui, après tant d'années de travaux, tant d'études, tant de
voyages, tant de notes recueillies dans les auteurs qu'il a lus,--vous
verrez, mon Dieu! où il a puisé, car c'est quelque chose d'étrange qui
se chargera de le justifier,--vous le verrez, lui aux couleurs lascives,
tout imprégné de Bossuet et de Massillon. C'est dans l'étude de ces
auteurs que nous allons le retrouver tout à l'heure, cherchant, non pas
à les plagier, mais à reproduire dans ses descriptions les pensées, les
couleurs employées par eux. Quand, après tout, ce travail fait avec tant
d'amour, quand son œuvre a son but, est-ce que vous croyez que, plein
de confiance en lui-même et malgré tant d'études et de méditations, il a
voulu immédiatement se lancer dans la lice? Il l'aurait fait, sans
doute, s'il eût été un inconnu dans le monde, si son nom lui eût
appartenu en toute propriété, s'il eût cru pouvoir en disposer et le
livrer comme bon lui semblait; mais, je le répète, il est de ceux chez
lesquels noblesse oblige: il s'appelle Flaubert, il est le second fils
de M. Flaubert, il voulait se tracer une voie dans la littérature, en
respectant profondément la morale et la religion,--non pas par
inquiétude du parquet, un tel intérêt ne pourrait se présenter à sa
pensée,--mais par dignité personnelle, ne voulant pas laisser son nom à
la tête d'une publication, si elle ne semblait pas à quelques personnes
en lesquelles il avait foi, digne d'être publiée. M. Flaubert a lu, par
fragments et en totalité même, devant quelques amis haut placés dans les
lettres, les pages qu'un jour il devrait livrer à l'impression, et
j'affirme qu'aucun d'eux n'a été offensé de ce qui excite en ce moment
si vivement la sévérité de M. l'avocat impérial. Personne même n'y a
songé. On a seulement examiné, étudié la valeur littéraire du livre.
Quant au but moral, il est si évident, il est écrit à chaque ligne en
termes si peu équivoques, qu'il n'était pas même besoin de le mettre en
question. Rassuré sur la valeur du livre, encouragé d'ailleurs par les
hommes les plus éminents de la presse, M. Flaubert ne songe plus qu'à le
livrer à l'impression, à la publicité. Je le répète, tout le monde a été
unanime pour rendre hommage au mérite littéraire, au style et en même
temps à la pensée excellente qui préside à l'œuvre depuis la première
jusqu'à la dernière ligne. Et quand la poursuite est venue, ce n'est pas
lui seulement qui a été surpris, profondément affligé, mais
permettez-moi de vous le dire, c'est nous qui ne comprenions pas cette
poursuite, c'est moi tout le premier, qui avais lu le livre avec un
intérêt très vif, à mesure que la publication en a été faite; ce sont
des amis intimes. Mon Dieu! il y a des nuances qui quelquefois
pourraient nous échapper dans nos habitudes, mais qui ne peuvent pas
échapper à des femmes d'une grande intelligence, d'une grande pureté,
d'une grande chasteté. Il n'y a pas de nom qui puisse se prononcer dans
cette audience, mais si je vous disais ce qui a été dit à Flaubert, ce
qui m'a été dit à moi-même par des mères de famille qui avaient lu ce
livre, si je vous disais leur étonnement après avoir reçu de cette
lecture une impression si bonne qu'elles ont cru devoir en remercier
l'auteur, si je vous disais leur étonnement, leur douleur, quand elles
ont appris que ce livre devait être considéré comme contraire à la
morale publique, à leur foi religieuse, à la foi de toute leur vie, mon
Dieu! mais il y aurait dans la réunion de ces appréciations mêmes de
quoi me fortifier, si j'avais besoin d'être fortifié au moment de
combattre les attaques du ministère public.
Pourtant, au milieu de toutes ces appréciations de la littérature
contemporaine, il y en a une que je veux vous dire. Il y en a une, qui
n'est pas seulement respectée par nous à raison d'un beau et grand
caractère, qui, au milieu même de l'adversité, de la souffrance, contre
lesquelles il lutte courageusement chaque jour, est non seulement grand
par le souvenir de beaucoup d'actions inutiles à rappeler ici, mais
grand par des œuvres littéraires qu'il faut rappeler parce que c'est là
ce qui fait sa compétence, grand surtout par la pureté qui existe dans
toutes ses œuvres, par la chasteté de tous ses écrits: Lamartine.
Lamartine ne connaissait pas mon client, il ne savait pas qu'il existât.
Lamartine à la campagne, chez lui, avait lu, dans chacun des numéros de
la Revue de Paris, la publication de Madame Bovary, et Lamartine
avait trouvé là des impressions telles, qu'elles se sont reproduites
toutes les fois que je vais vous dire maintenant.
Il y a quelques jours, Lamartine est revenu à Paris, et le lendemain il
s'est informé de la demeure de M. Gustave Flaubert. Il a envoyé à la
Revue savoir la demeure d'un M. Gustave Flaubert, qui avait publié
dans le recueil des articles sous le titre de Madame Bovary. Il a
chargé son secrétaire d'aller faire à M. Flaubert tous ses compliments,
de lui exprimer toute la satisfaction qu'il avait éprouvée en lisant son
œuvre, et lui témoigner le désir de voir l'auteur nouveau, se révélant
par un essai pareil.
Mon client est allé chez Lamartine; et il a trouvé chez lui, non pas
seulement un homme qui l'a encouragé, mais un homme qui lui a dit: «Vous
m'avez donné la meilleure œuvre que j'aie lue depuis vingt ans.»
C'étaient en un mot des éloges tels que mon client, dans sa modestie,
osait à peine me les répéter. Lamartine lui prouvait qu'il avait lu les
livraisons, et le lui prouvait de la manière la plus gracieuse, en lui
en disant des pages tout entières. Seulement Lamartine ajoutait: «En
même temps que je vous ai lu sans restriction jusqu'à la dernière page,
j'ai blâmé les dernières. Vous m'avez fait mal, vous m'avez
littéralement fait souffrir! l'expiation est hors de proportion avec le
crime; vous avez créé une mort affreuse effroyable! Assurément la femme
qui souille le lit conjugal doit s'attendre à une expiation, mais
celle-ci est horrible, c'est un supplice comme on n'en a jamais vu. Vous
avez été trop loin, vous m'avez fait mal aux nerfs; cette puissance de
description qui s'est appliquée aux derniers instants de la mort m'a
laissé une indicible souffrance!» Et quand Gustave Flaubert lui
demandait: «Mais, monsieur de Lamartine, est-ce que vous comprenez que
je sois poursuivi pour avoir fait une œuvre pareille, devant le
tribunal de police correctionnelle pour offense à la morale publique et
religieuse?» Lamartine lui répondait:--«Je crois avoir été toute ma vie
l'homme qui, dans ses œuvres littéraires comme dans ses autres, a le
mieux compris ce que c'était que la morale publique et religieuse; mon
cher enfant, il n'est pas possible qu'il se trouve en France un tribunal
pour vous condamner. Il est déjà très regrettable qu'on se soit ainsi
mépris sur le caractère de votre œuvre et qu'on ait ordonné de la
poursuivre, mais il n'est pas possible, pour l'honneur de notre pays et
de notre époque, qu'il se trouve un tribunal pour vous condamner.»
Voilà ce qui se passait hier entre Lamartine et Flaubert, et j'ai le
droit de vous dire que cette appréciation est de celles qui valent la
peine d'être pesées.
Ceci bien entendu, voyons comment il se pourrait faire que ma conscience
à moi me dît que Madame Bovary est un bon livre, une bonne action? Et
je vous demande la permission d'ajouter que je ne suis pas facile sur
ces sortes de choses, la facilité n'est pas dans mes habitudes. Des
œuvres littéraires, j'en tiens à la main qui, quoique émanées de nos
grands écrivains, n'ont jamais arrêté deux minutes mes yeux. Je vous en
ferai passer dans la chambre du conseil quelques lignes que je ne me
suis jamais complu à lire, et je vous demanderai la permission de vous
dire que lorsque je suis arrivé à la fin de l'œuvre de M. Flaubert,
j'ai été convaincu qu'une coupure faite par la Revue de Paris a été
cause de tout ceci. Je vous demanderai, de plus, la permission de
joindre mon appréciation à l'appréciation plus élevée, plus éclairée que
je viens de rappeler.
Voici, messieurs, un portefeuille rempli des opinions de tous les
littérateurs de notre temps, et parmi lesquels se trouvent les plus
distingués, sur l'œuvre dont il s'agit, et sur l'émerveillement qu'ils
ont éprouvé en lisant cette œuvre nouvelle, en même temps si morale et
si utile!
Maintenant, comment une œuvre pareille a-t-elle pu encourir une
poursuite? Voulez-vous me permettre de vous le dire? La Revue de
Paris, dont le comité de lecture avait lu l'œuvre en son entier, car
le manuscrit lui avait été envoyé longtemps avant la publication, n'y
avait rien trouvé à redire. Quand on est arrivé à imprimer le cahier du
1er décembre 1856, un des directeurs de la Revue s'est effarouché de
la scène dans un fiacre. Il a dit: «Ceci n'est pas convenable, nous
allons le supprimer.» Flaubert s'est offensé de la suppression. Il n'a
pas voulu qu'elle eût lieu sans qu'une note fût placée au bas de la
page. C'est lui qui a exigé la note. C'est lui qui, pour son
amour-propre d'auteur, ne voulant pas que son œuvre fût mutilée, ni que
d'un autre côté il y eût quelque chose qui donnât des inquiétudes à la
Revue, a dit: «Vous supprimerez si bon vous semble, mais vous
déclarerez que vous avez supprimé»; et alors on convint de la note
suivante:
«La direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage
qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris; nous en
donnons acte à l'auteur.»
Voici le passage supprimé, je vais vous le lire. Nous en avons une
épreuve, que nous avons eu beaucoup de peine à nous procurer. En voici
la première partie, qui n'a pas une seule correction; un mot a été
corrigé sur la seconde:
«Où allons-nous?--où vous voudrez, dit Léon poussant Emma dans la
voiture. Les stores s'abaissèrent et la lourde machine se mit en
route.
«Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place des Arts, le
quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de
Pierre Corneille.
«--Continuez! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
«La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour Lafayette,
emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du
chemin de fer.
«--Non! tout droit! cria la même voix.
«Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta
doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front,
mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en
dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.
«Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de
cailloux secs,--et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des îles.
«Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares,
Sotteville, la grande chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième
halte devant le Jardin des Plantes.
«--Marchez donc! s'écria la voix, plus furieusement.
«Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le
quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le
pont, par la place du Champ-de-Mars, et derrière les jardins de
l'hôpital où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le
long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le
boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le
mont Riboudet jusqu'à la côte de Deville!
«Elle revint; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle
vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la
Rouge-Mare, et place du Gaillarbois; rue Maladrerie, rue Dinanderie,
devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, devant
la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière
monumental! De temps à autre, le cocher, sur son siège, jetait aux
cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de
locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il
essayait quelquefois; et aussitôt il entendait derrière lui partir des
exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux
rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant
par ci par là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de
soif, de fatigue et de tristesse.
«Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les
rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux
ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à
stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close
qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
«Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le
soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées,
une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des
déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent
plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges
tout en fleurs.
«Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du
quartier Beauvoisine; et une femme en descendit qui marcha le voile
baissé, sans détourner la tête.
«En arrivant à l'auberge, Mme Bovary fut étonnée de ne pas apercevoir
la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes,
avait fini par s'en aller.
«Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait donné sa parole
qu'elle reviendrait le soir même. D'ailleurs Charles l'attendait; et
déjà elle se sentait au cœur cette lâche docilité qui est pour bien
des femmes comme le châtiment tout à la fois et la rançon de
l'adultère[46].»
[46] Page 335.
M. Flaubert me fait remarquer que le ministère public lui a reproché
cette dernière phrase.
M. l'avocat impérial.--Non, je l'ai indiquée.
Me Senard.--Ce qui est certain, c'est que s'il y avait un reproche, il
tomberait devant ces mots: «le châtiment tout à la fois et la rançon de
l'adultère». Au surplus, cela pourrait faire la matière d'un reproche
tout aussi fondé que les autres; car dans tout ce que vous avez
reproché, il n'y a rien qui puisse se soutenir sérieusement.
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