monde était tondu à neuf, les oreilles s'écartaient des têtes, on était
rasé de près; quelques-uns même, qui s'étaient levés dès avant l'aube,
n'ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en
diagonale sous le nez, ou, le long des mâchoires, des pelures d'épiderme
larges comme des écus de trois francs et qu'avait enflammées le grand
air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces
grosses faces blanches épanouies.
La mairie se trouvait à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit à
pied, et l'on revint de même, une fois la cérémonie faite à l'église. Le
cortège, d'abord uni comme une seule écharpe de couleurs, qui ondulait
dans la campagne, le long de l'étroit sentier serpentant entre les blés
verts, s'allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui
s'attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête, avec son violon
empanaché de rubans à la coquille, les mariés ensuite, les parents, les
amis tout au hasard; et les enfants restaient derrière, s'amusant à
arracher les clochettes des brins d'avoine, ou à se jouer entre eux,
sans qu'on les vît. La robe d'Emma, trop longue, traînait un peu par le
bas; de temps à autre elle s'arrêtait pour la tirer, et alors,
délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes avec
les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains vides,
attendait qu'elle eût fini. Le père Rouault, un chapeau de soie neuf sur
la tête et les parements de son habit noir lui couvrant les mains
jusqu'aux ongles, donnait le bras à Mme Bovary mère. Quant à M. Bovary
père, qui, méprisant au fond tout ce monde-là, était venu simplement
avec une redingote à un rang de boutons, d'une coupe militaire, il
débitait des galanteries d'estaminet à une jeune paysanne blonde. Elle
saluait, rougissait, ne savait que répondre. Les autres gens de la noce
causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos,
s'excitant d'avance à la gaieté; et, en y prêtant l'oreille, on
entendait toujours le crincrin du ménétrier qui continuait à jouer dans
la campagne. Quand il s'apercevait que l'on était loin derrière lui, il
s'arrêtait à reprendre haleine, cirait longuement de colophane son
archet, afin que les cordes grinçassent mieux; et puis il se remettait
à marcher, abaissant et levant tour à tour le manche de son violon, pour
se bien marquer la mesure à lui-même. Le bruit de l'instrument faisait
partir de loin les petits oiseaux.
C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il
y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulet, du veau à la
casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti,
flanqué de quatre andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait
l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa
mousse épaisse alentour des bouchons; et tous les verres, d'avance,
avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème
jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table,
présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux
époux en arabesques de non-pareille. On avait été chercher un pâtissier
à Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il débutait dans le
pays, il avait soigné les choses, et il apporta lui-même, au dessert,
une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base d'abord, c'était un
carré de carton bleu figurant un temple, avec portiques, colonnades et
statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d'étoiles en
papier doré; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de
Savoie, entouré de menues fortifications en angéliques, amandes, raisins
secs, quartiers d'orange, et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui
était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de
confiture et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit
Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux
poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de
boules, au sommet.
Jusqu'au soir on mangea. Quand on était trop fatigué d'être assis, on
allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la
grange; puis l'on revenait à table. Quelques-uns, vers la fin, s'y
endormirent et ronflèrent. Mais au café tout se ranima; alors on entama
des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on
passait sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes sur ses
épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir,
pour partir, les chevaux, gorgés d'avoine jusqu'aux naseaux, eurent du
mal à entrer dans les brancards; ils ruaient, se cabraient; les harnais
se cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient;--et toute la nuit, au
clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles
emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignées,
sautant par-dessus les mètres de cailloux, s'accrochant aux talus, avec
des femmes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir les
guides.
Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à boire dans la
cuisine. Les enfants s'étaient endormis sous les bancs.
La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les plaisanteries
d'usage. Cependant un mareyeur de leurs cousins (qui même avait apporté,
comme présent de noces, une paire de soles) commençait à souffler de
l'eau avec sa bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault
arriva juste à temps pour l'en empêcher, et lui expliqua que la position
grave de son gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le
cousin, toutefois, céda difficilement à ces raisons. En dedans de
lui-même, il accusa le père Rouault d'être fier; et il alla se joindre
dans un coin à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par
hasard plusieurs fois de suite, à table, les bas morceaux des viandes,
trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus, chuchotaient sur le compte
de leur hôte et souhaitaient sa ruine à mots couverts.
Mme Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne
l'avait consultée ni sur la toilette de la bru ni sur l'ordonnance du
festin; elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre,
envoya chercher des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout
en buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la compagnie, et qui
fut pour lui comme la source d'une considération plus grande encore.
Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait pas brillé
pendant la noce. Il répondit médiocrement aux pointes, calembours, mots
à double entente, compliments et gaillardises que l'on se fit un devoir
de lui décocher dès le potage.
Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'était lui
plutôt que l'on eût pris pour la vierge de la veille, tandis que la
mariée ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose. Les
plus malins ne savaient que répondre, et ils la considéraient, quand
elle passait près d'eux, avec des tensions d'esprit démesurées. Mais
Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait ma femme, la tutoyait,
s'informait d'elle à chacun, la cherchait partout, et souvent il
l'entraînait dans les cours, où on l'apercevait de loin, entre les
arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait à marcher à
demi penché sur elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son
corsage.
Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent; Charles, à cause de
ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Le père Rouault les
fit reconduire dans sa carriole et les accompagna lui-même jusqu'à
Vassonville. Là, il embrassa sa fille une dernière fois, mit pied à
terre et reprit sa route. Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il
s'arrêta, et comme il vit la carriole s'éloignant, dont les roues
tournaient dans la poussière, il poussa un gros soupir. Puis il se
rappela ses noces, son temps d'autrefois, la première grossesse de sa
femme; il était bien joyeux, lui aussi, le jour qu'il l'avait emmenée de
chez son père dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant
sur la neige; car on était aux environs de Noël et la campagne était
toute blanche; elle le tenait par un bras, à l'autre était accroché son
panier; le vent agitait les longues dentelles de sa coiffure cauchoise,
qui lui passaient quelquefois sur la bouche, et lorsqu'il tournait la
tête, il voyait près de lui, sur son épaule, sa petite mine rosée qui
souriait silencieusement, sous la plaque d'or de son bonnet. Pour se
réchauffer les doigts, elle les lui mettait de temps en temps dans la
poitrine. Comme c'était vieux tout cela! Leur fils, à présent, aurait
trente ans! Alors il regarda derrière lui: il n'aperçut rien sur la
route. Il se sentit triste comme une maison démeublée; et les souvenirs
tendres se mêlant aux pensées noires dans sa cervelle obscurcie par les
vapeurs de la bombance, il eut bien envie, un moment, d'aller faire un
tour du côté de l'église. Comme il eut peur que cette vue ne le rendît
plus triste encore, il s'en revint tout droit chez lui.
M. et Mme Charles arrivèrent à Tostes vers six heures. Les voisins se
mirent aux fenêtres pour voir la nouvelle femme de leur médecin.
La vieille bonne se présenta, lui fit ses salutations, s'excusa de ce
que le dîner n'était pas prêt, et engagea Madame, en attendant, à
prendre connaissance de sa maison.
V
La façade de briques était juste à l'alignement de la rue, ou de la
route plutôt. Derrière la porte se trouvaient accrochés un manteau à
petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et dans un coin,
par terre, une paire de housseaux encore couverts de boue sèche. A
droite, était la salle, c'est-à-dire l'appartement où l'on mangeait et
où l'on se tenait. Un papier jaune serin, relevé dans le haut par une
guirlande de fleurs pâles, tremblait tout entier sur sa toile mal
tendue; des rideaux de calicot blanc, bordés d'un galon rouge,
s'entre-croisaient le long des fenêtres, et sur l'étroit chambranle de
la cheminée, resplendissait une pendule à tête d'Hippocrate, entre deux
flambeaux d'argent plaqué, sous des globes de forme ovale. De l'autre
côté du corridor était le cabinet de Charles, petite pièce de six pas de
large environ, avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau.
Les tomes du Dictionnaire des sciences médicales, non coupés, mais
dont la brochure avait souffert dans toutes les ventes successives par
où ils avaient passé, garnissaient presque à eux seuls les six rayons
d'une bibliothèque en bois de sapin. L'odeur des roux pénétrait à
travers la muraille, pendant les consultations; de même que l'on
entendait, de la cuisine, les malades tousser dans le cabinet et débiter
toute leur histoire. Venait ensuite, s'ouvrant immédiatement sur la
cour, où se trouvait l'écurie, une grande pièce délabrée qui avait un
four, et qui servait maintenant de bûcher, de cellier, de garde-magasin,
pleine de vieilles ferrailles, de tonneaux vides, d'instruments de
culture hors de service, avec quantité d'autres choses poussiéreuses
dont il était impossible de deviner l'usage.
Le jardin, plus long que large, allait entre deux murs de bauge,
couverts d'abricots en espalier, jusqu'à une haie d'épines, qui le
séparait des champs. Il y avait, au milieu, un cadran solaire en ardoise
sur un piédestal en maçonnerie; quatre plates-bandes garnies
d'églantiers maigres entouraient symétriquement le carré plus utile des
végétations sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes, un curé de
plâtre lisait son bréviaire.
Emma monta dans les chambres. La première n'était point meublée; mais la
seconde, qui était la conjugale, avait un lit d'acajou dans une alcôve à
draperie rouge. Une boîte en coquillages décorait la commode; et sur le
secrétaire, près de la fenêtre, il y avait dans une carafe un bouquet de
fleurs d'oranger, noué par des rubans de satin blanc. C'était un bouquet
de mariée, le bouquet de l'autre! Elle le regarda. Charles s'en aperçut;
il le prit et l'alla porter au grenier, tandis qu'assise dans un
fauteuil (on disposait ses affaires autour d'elle) Emma songeait à son
bouquet de mariage, qui était emballé dans un carton, et se demandait,
en rêvant, ce qu'on en ferait, si par hasard elle venait à mourir.
Elle s'occupa, les premiers jours, à méditer des changements dans sa
maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers
neufs, repeindre l'escalier et faire des bancs dans le jardin, tout
autour du cadran solaire; elle demanda même comment s'y prendre pour
avoir un bassin à jet d'eau avec des poissons. Enfin son mari, sachant
qu'elle aimait à se promener en voiture, trouva un boc d'occasion,
qui, ayant une fois des lanternes neuves et des garde-crotte en cuir
piqué, ressembla presque à un tilbury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête à
tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur
ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l'espagnolette
d'une fenêtre, et bien d'autres choses encore où Charles n'avait jamais
soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuité de son
bonheur. Au lit, le matin, et côte à côte sur l'oreiller, il regardait
la lumière du soleil passer parmi le duvet de ses joues blondes, que
couvraient à demi les pattes escalopées de son bonnet. Vue de si près,
ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs
fois de suite ses paupières, en s'éveillant; noirs à l'ombre et bleu
foncé au grand jour, ils avaient comme des couches de couleur
successives, et qui, plus épaisses dans le fond, allaient en
s'éclaircissant vers la surface de l'émail. Son œil, à lui, se perdait
dans ces profondeurs; et il s'y voyait en petit jusqu'aux épaules, avec
le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entr'ouvert. Il se
levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le voir partir, et elle
restait accoudée sur le bord, entre deux pots de géraniums, vêtue de son
peignoir qui était lâche autour d'elle. Charles, dans la rue, bouclait
ses éperons sur la borne; elle continuait à lui parler d'en haut, tout
en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle
soufflait vers lui, et qui, voltigeant, se soutenant, faisant dans l'air
des demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s'accrocher
aux crins mal peignés de la vieille jument blanche, immobile à la porte.
Charles, à cheval, lui envoyait un baiser; elle répondait par un signe,
elle refermait la fenêtre; il partait;--et, sur la grande route qui
étendait sans en finir son long ruban de poussière, par les chemins
creux où les arbres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont
les blés lui montaient jusqu'aux genoux, avec le soleil sur ses épaules
et l'air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités de la
nuit, L'esprit tranquille, la chair contente, il s'en allait ruminant
son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des
truffes qu'ils digèrent.
Jusqu'à présent, qu'avait-il eu de bon dans l'existence? Était-ce son
temps de collège, où il restait enfermé entre ces hauts murs, seul au
milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs
classes, qu'il faisait rire par son accent, qui se moquaient de ses
habits, et dont les mères venaient au parloir avec des pâtisseries dans
leur manchon? Était-ce plus tard, lorsqu'il étudiait la médecine et
n'avait jamais la bourse assez ronde pour payer la contredanse à quelque
petite ouvrière qui fût devenue sa maîtresse? Ensuite il avait vécu
pendant quatorze mois avec la veuve dont les pieds, dans le lit, étaient
froids comme des glaçons. Mais, à présent, il possédait pour la vie
cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour lui, n'excédait pas le
tour soyeux de son jupon; et il se reprochait de ne pas l'aimer, il
avait envie de la revoir, il s'en revenait vite, montait l'escalier le
cœur battant. Emma, dans sa chambre, était à faire sa toilette; il
arrivait à pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri.
Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne, à ses
bagues, à son fichu; quelquefois il lui donnait sur les joues de gros
baisers à pleine bouche, ou c'étaient de petits baisers à la file tout
le long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule; et
elle le repoussait, à demi souriante et ennuyée, comme on fait à un
enfant qui se pend après vous.
Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour; mais le
bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait
qu'elle se fût trompée, songeait-elle. Et Emma cherchait à savoir ce que
l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de
passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.
VI
Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de
bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l'amitié douce
de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges
dans de grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds
nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.
Lorsqu'elle eut treize ans, son père l'amena lui-même à la ville, pour
la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier
Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui
représentaient l'histoire de Mlle de la Vallière. Les explications
légendaires, coupées çà et là par l'égratignure des couteaux,
glorifiaient toutes la religion, les délicatesses du cœur et les pompes
de la cour.
Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la
société des bonnes sœurs, qui, pour l'amuser, la conduisaient dans la
chapelle, où l'on pénétrait du réfectoire par un long corridor. Elle
jouait fort peu durant les récréations, comprenait bien le catéchisme,
et c'était elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans les
questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tiède
atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des
chapelets à croix de cuivre, elle s'assoupit doucement à la langueur
mystique qui s'exhale des parfums de l'autel, de la fraîcheur des
bénitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe,
elle regardait dans son livre les vignettes bordées d'azur; et elle
aimait la brebis malade, le sacré-cœur percé de flèches aiguës, ou le
pauvre Jésus qui tombe en marchant sous sa croix. Elle essaya, par
mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans
sa tête quelque vœu à accomplir. Quand elle allait à confesse, elle
inventait de petits péchés afin de rester là plus longtemps, à genoux
dans l'ombre, les mains jointes, le visage à la grille sous le
chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé, d'époux, d'amant
céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui
soulevaient, au fond de l'âme, des douceurs inattendues.
Le soir avant la prière, on faisait dans l'étude une lecture religieuse.
C'était, pendant la semaine, quelque résumé d'histoire sainte ou les
Conférences de l'abbé Frayssinous, et, le dimanche, des passages du
Génie du Christianisme, par récréation. Comme elle écouta, les
premières fois, la lamentation sonore des mélancolies romantiques se
répétant à tous les échos de la terre et de l'éternité! Si son enfance
se fût écoulée dans l'arrière-boutique obscure d'un quartier marchand,
elle se serait peut-être ouverte aux envahissements lyriques de la
nature, qui, d'ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des
écrivains. Mais elle connaissait trop la campagne; elle savait le
bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects
calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés. Elle
n'aimait la mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement
lorsqu'elle était clairsemée parmi les ruines. Il fallait qu'elle pût
retirer des choses une sorte de profit personnel, et elle rejetait comme
inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation de son
cœur,--étant de tempérament plus sentimental qu'artistique, cherchant
des émotions et non des paysages.
Il y avait, au couvent, une vieille fille qui venait tous les mois,
pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché,
comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes ruinée sous la
Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et
faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de
remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de
l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes
du siècle passé, qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant son
aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles,
faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette,
quelque roman qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et
dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les
intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes,
dames persécutées s'évanouissant dans les pavillons solitaires,
postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les
pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et
baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets,
messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux
comme on ne l'est pas, toujours bien mis et qui pleurent comme des
urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à
cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus
tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes
et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme
ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives,
passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main,
à regarder venir, du fond de la campagne, un cavalier à plume blanche
qui galope sur un cheval noir. Elle eut, dans ce temps-là, le culte de
Marie Stuart, et des vénérations enthousiastes à l'endroit des femmes
illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc, Héloïse, Agnès Sorel, la belle
Ferronnière et Clémence Isaure, pour elle se détachaient comme des
comètes sur l'immensité ténébreuse de l'histoire, où saillissaient
encore çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport
entre eux, saint Louis avec son chêne, Bayard mourant, quelques
férocités de Louis XI, un peu de Saint-Barthélemy, le panache du
Béarnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes où Louis XIV
était vanté.
A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'était
question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de
gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, à
travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante
fantasmagorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses camarades
apportaient au couvent les keepsakes qu'elles avaient reçus en étrennes.
Il les fallait cacher; c'était une affaire; on les lisait au dortoir.
Maniant délicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses
regards éblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le
plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces.
Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des
gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la
page. C'était, derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en
court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche
portant une aumônière à sa ceinture, ou bien les portraits anonymes des
ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leurs chapeaux de paille
ronds, vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait
d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier
sautait devant l'attelage, que conduisaient au trot deux petits
postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas, près d'un
billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entr'ouverte, à
demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue,
becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique,
ou souriant, la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs
doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y
étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles aux bras
des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout,
paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez
à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à
gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines
romaines, puis des chameaux accroupis;--le tout encadré d'une forêt
vierge bien nettoyée, avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un
fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille au-dessus de la
tête d'Emma, éclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant
elle l'un après l'autre, dans le silence du dortoir et au bruit lointain
de quelque fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup, les premiers jours. Elle se
fit faire un tableau funèbre avec les cheveux de la défunte, et dans une
lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes
sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelît plus tard dans le même
tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut
intérieurement satisfaite de se sentir, du premier coup, arrivée à ce
rare idéal des existences pâles, où ne parviennent jamais les cœurs
médiocres. Elle se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens,
écouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants,
toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et
la voix de l'Éternel discourant dans les vallons. Elle s'en ennuya, n'en
voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanité, et fut
enfin surprise de se sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur
que de rides sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de sa vocation,
s'aperçurent avec de grands étonnements que Mlle Rouault semblait
échapper à leurs soins. Elles lui avaient, en effet, tant prodigué les
offices, les retraites, les neuvaines et les sermons, si bien prêché le
respect que l'on doit aux saints et aux martyrs, et donné tant de bons
conseils pour la modestie du corps et le salut de son âme, qu'elle fit
comme les chevaux que l'on tire par la bride: elle s'arrêta court et le
mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses
enthousiasmes, qui avait tant aimé l'église pour ses fleurs, la musique
pour les paroles des romances, et la littérature pour ses excitations
passionnelles, s'insurgeait devant les mystères de la foi, de même
qu'elle s'irritait davantage contre la discipline, qui était quelque
chose d'antipathique à sa constitution. Quand son père la retira de
pension, on ne fut point fâché de la voir partir. La supérieure trouvait
même qu'elle était devenue, dans les derniers temps, peu révérencieuse
envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au commandement des
domestiques, prit ensuite la campagne en dégoût et regretta son couvent.
Quand Charles vint aux Bertaux pour la première fois, elle se
considérait comme fort désillusionnée, n'ayant plus rien à apprendre, ne
devant plus rien sentir.
Mais l'anxiété d'un état nouveau, ou peut-être l'irritation causée par
la présence de cet homme, avait suffi à lui faire croire qu'elle
possédait enfin cette passion merveilleuse, qui jusqu'alors s'était
tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur
des ciels poétiques;--et elle ne pouvait s'imaginer à présent que ce
calme où elle vivait fût le bonheur qu'elle avait rêvé.
VII
Elle songeait quelquefois que c'étaient là pourtant les plus beaux jours
de la vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en goûter la douceur,
il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ce pays à noms sonores, où les
lendemains de mariage ont de plus suaves paresses! Dans des chaises de
poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes
escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la
montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit de la cascade.
Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des
citronniers; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les
doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui
semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur,
comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part.
Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou
enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un
habit de velours noir à longues basques, et qui porte des bottes molles,
un chapeau pointu et des manchettes!
Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la confidence de toutes
ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change
d'aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent? Les mots lui
manquaient donc, l'occasion, la hardiesse.
Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté, si son regard,
une seule fois, fût venu à la rencontre de sa pensée, il lui semblait
qu'une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la
récolte d'un espalier quand on y porte la main. Mais à mesure que se
serrait davantage l'intimité de leur vie, un détachement intérieur se
faisait, qui la déliait de lui.
La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les
idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans
exciter d'émotion, de rire ou de rêverie. Il n'avait jamais été curieux,
disait-il, pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre les
acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le
pistolet, et il ne put un jour lui expliquer un terme d'équitation,
qu'elle avait rencontré dans un roman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des
activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, à tous les
mystères? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne
souhaitait rien. Il la croyait heureuse; et elle lui en voulait de ce
calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle
lui donnait.
Elle dessinait quelquefois; et c'était pour Charles un grand amusement
que de rester là, tout debout, à la regarder penchée sur son carton,
clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant sur
son pouce des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts
y couraient vite, plus il s'émerveillait. Elle frappait sur les touches
avec aplomb et parcourait du haut en bas tout le clavier sans
s'interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les
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