multiplieront au château de Rodolphe, surtout dans le jardin de
l'officier de santé. Les amants arrivent jusqu'aux limites extrêmes de
la volupté! Mme Bovary veut se faire enlever par Rodolphe, Rodolphe
n'ose pas dire non, mais il lui écrit une lettre où il cherche à lui
prouver, par beaucoup de raisons, qu'il ne peut pas l'enlever. Foudroyée
à la réception de cette lettre, Mme Bovary a une fièvre cérébrale à la
suite de laquelle une fièvre typhoïde se déclare. La fièvre tua l'amour,
mais resta la malade. Voilà la deuxième scène.
J'arrive à la troisième. La chute avec Rodolphe avait été suivie d'une
réaction religieuse, mais elle avait été courte; Mme Bovary va tomber de
nouveau. Le mari avait jugé le spectacle utile à la convalescence de sa
femme, et il l'avait conduite à Rouen. Dans une loge, en face de celle
qu'occupaient M. et Mme Bovary, se trouvait Léon Dupuis, ce jeune clerc
de notaire qui fait son droit à Paris, et qui en est revenu
singulièrement instruit, singulièrement expérimenté. Il va voir Mme
Bovary; il lui propose un rendez-vous. Mme Bovary lui indique la
cathédrale. Au sortir de la cathédrale, Léon lui propose de monter dans
un fiacre. Elle résiste d'abord, mais Léon lui dit que cela se fait
ainsi à Paris, et alors plus d'obstacle. La chute a lieu dans le fiacre!
Les rendez-vous se multiplient pour Léon comme pour Rodolphe, chez
l'officier de santé et puis dans une chambre qu'on avait louée à Rouen.
Enfin elle arriva jusqu'à la fatigue même de ce second amour, et c'est
ici que commence la scène de détresse, c'est la dernière du roman.
Mme Bovary avait prodigué, jeté les cadeaux à la tête de Rodolphe et de
Léon, elle avait mené une vie de luxe, et pour faire face à tant de
dépenses, elle avait souscrit de nombreux billets à ordre. Elle avait
obtenu de son mari une procuration générale pour gérer le patrimoine
commun, elle avait rencontré un usurier qui se faisait souscrire des
billets, lesquels, n'étant pas payés à l'échéance, étaient renouvelés
sous le nom d'un compère. Puis étaient venus le papier timbré, les
protêts, les jugements, la saisie, et enfin l'affiche de la vente du
mobilier de M. Bovary, qui ignorait tout. Réduite aux plus cruelles
extrémités, Mme Bovary demande de l'argent à tout le monde et n'en
obtient de personne. Léon n'en a pas, et il recule épouvanté à l'idée
d'un crime qu'on lui suggère pour s'en procurer. Parcourant tous les
degrés de l'humiliation, Mme Bovary va chez Rodolphe; elle ne réussit
pas; Rodolphe n'a pas 3,000 francs. Il ne lui reste plus qu'une issue.
De s'excuser près de son mari? Non, de s'expliquer avec lui? Mais ce
mari aurait la générosité de lui pardonner, et c'est là une humiliation
qu'elle ne peut pas accepter: elle s'empoisonne. Viennent alors des
scènes douloureuses. Le mari est là, à côté du corps glacé de sa femme.
Il fait apporter sa robe de noces, il ordonne qu'on l'en enveloppe et
qu'on enferme sa dépouille dans un triple cercueil.
Un jour il ouvre le secrétaire et il y trouve le portrait de Rodolphe,
ses lettres et celles de Léon. Vous croyez que l'amour va tomber alors?
Non, non, il s'excite, au contraire, il s'exalte pour cette femme que
d'autres ont possédée, en raison de ces souvenirs de volupté qu'elle lui
a laissés; et dès ce moment il néglige sa clientèle, sa famille, il
laisse aller au vent les dernières parcelles de son patrimoine, et un
jour on le trouve mort dans la tonnelle de son jardin, tenant dans ses
mains une longue mèche de cheveux noirs.
Voilà le roman; je l'ai raconté tout entier en n'en supprimant aucune
scène. On l'appelle Madame Bovary; vous pouvez lui donner un autre
titre et l'appeler avec justesse: Histoire des adultères d'une femme de
province.
Messieurs, la première partie de ma tâche est remplie; j'ai raconté, je
vais citer, et après les citations viendra l'incrimination qui porte sur
deux délits: offense à la morale publique, offense à la morale
religieuse. L'offense à la morale publique est dans les tableaux lascifs
que je mettrai sous vos yeux; l'offense à la morale religieuse, dans des
images voluptueuses mêlées aux choses sacrées. J'arrive aux citations.
Je serai court, car vous lirez le roman tout entier. Je me bornerai à
vous citer quatre scènes, ou plutôt quatre tableaux. La première, ce
sera celle des amours et de la chute avec Rodolphe; la seconde, la
transition religieuse entre les deux adultères, la troisième, ce sera la
chute avec Léon, c'est le deuxième adultère, et enfin la quatrième que
je veux citer, c'est la mort de Mme Bovary.
Avant de soulever ces quatre coins du tableau, permettez-moi de me
demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car
enfin son roman est un tableau, et il faut savoir à quelle école il
appartient, quelle est la couleur qu'il emploie, et quel est le portrait
de son héroïne.
La couleur générale de l'auteur, permettez-moi de vous le dire, c'est la
couleur lascive, avant, pendant et après ces chutes! Elle est enfant,
elle a dix ou douze ans[3], elle est au couvent des Ursulines. A cet âge
où la jeune fille n'est pas formée, où la femme ne peut pas sentir ces
émotions premières qui lui révèlent un monde nouveau, elle se confesse.
«Quand elle allait à confesse (cette première citation de la première
livraison est à la page 30 du numéro du 1er octobre[4]), quand elle
allait à confesse, elle inventait de petits péchés afin de rester là
plus longtemps, à genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage à
la grille sous le chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé,
d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les
sermons lui soulevaient au fond de l'âme des douceurs inattendues.»
[3] Treize ans, dans le livre, page 46.
[4] Voy. page 47, ligne 23 de la présente édition.
Est-ce qu'il est naturel qu'une petite fille invente de petits péchés,
quand on sait que pour un enfant ce sont les plus petits qu'on a le plus
de peine à dire? Et puis, à cet âge-là, quand une petite fille n'est pas
formée, la montrer inventant de petits péchés dans l'ombre, sous le
chuchotement du prêtre, en se rappelant ces comparaisons de fiancé,
d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient
éprouver comme un frisson de volupté, n'est-ce pas faire ce que j'ai
appelé une peinture lascive?
Voulez-vous Mme Bovary dans ses moindres actes, à l'état libre, sans
l'amant, sans la faute? Je passe sur ce mot du lendemain, et sur cette
mariée qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque chose,
il y a là déjà un tour de phrase plus qu'équivoque; mais voulez-vous
savoir comment était le mari?
Ce mari du lendemain «que l'on eût pris pour la vierge de la veille», et
cette mariée «qui ne laissait rien découvrir où l'on pût deviner quelque
chose[5]». Ce mari (p. 29)[6], qui se lève et part «le cœur plein des
félicités de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente», s'en
allant «ruminant son bonheur comme ceux qui mâchent encore après dîner
le goût des truffes qu'ils digèrent».
[5] Page 39.
[6] Page 45.
Je tiens, messieurs, à vous préciser le cachet de l'œuvre littéraire de
M. Flaubert et ses coups de pinceau. Il a quelquefois des traits qui
veulent beaucoup dire, et ces traits ne lui coûtent rien.
Et puis, au château de la Vaubyessard, savez-vous ce qui attire les
regards de cette jeune femme, ce qui la frappe le plus? C'est toujours
la même chose, c'est le duc de Laverdière, amant, «disait-on, de
Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun», et sur lequel «les
yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes, comme sur quelque chose
d'extraordinaire et d'auguste; il avait vécu à la cour et couché dans le
lit des reines[7]!»
[7] Page 66.
Ce n'est là qu'une parenthèse historique, dira-t-on? Triste et inutile
parenthèse! L'histoire a pu autoriser des soupçons, mais non le droit de
les ériger en certitude. L'histoire a parlé du collier dans tous les
romans, l'histoire a parlé de mille choses; mais ce ne sont là que des
soupçons, et, je le répète, je ne sache pas qu'elle ait autorisé à
transformer ces soupçons en certitude. Et quand Marie-Antoinette est
morte avec la dignité d'une souveraine et le calme d'une chrétienne, ce
sang versé pourrait effacer des fautes, à plus forte raison des
soupçons. Mon Dieu, M. Flaubert a eu besoin d'une image frappante pour
peindre son héroïne, et il a pris celle-là pour exprimer tout à la fois
et les instincts pervers et l'ambition de Mme Bovary!
Mme Bovary doit très bien valser, et la voici valsant:
«Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient;
tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris et le
parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes,
la robe d'Emma par le bas s'ériflait au pantalon; leurs jambes
entraient l'une dans l'autre, il baissait ses regards vers elle, elle
levait les siens vers lui; une torpeur la prenait, elle s'arrêta. Ils
repartirent, et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entraînant,
disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie où, haletante, elle
faillit tomber, et un instant s'appuya la tête sur sa poitrine. Et
puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa
place; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses
yeux[8].»
[8] Page 72.
Je sais bien qu'on valse un peu de cette manière, mais cela n'en est pas
plus moral!
Prenez Mme Bovary dans les actes les plus simples, c'est toujours le
même coup de pinceau, il est à toutes les pages, Aussi Justin, le
domestique du pharmacien voisin, a-t-il des émerveillements subits quand
il est initié dans le secret du cabinet de toilette de cette femme. Il
poursuit sa voluptueuse admiration jusqu'à la cuisine.
«Le coude sur la longue planche où elle (Félicité, la femme de
chambre) repassait, il considérait avidement toutes ces affaires de
femme étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les
collerettes et les pantalons à coulisse, vastes de hanches et qui se
rétrécissaient par le bas.
«--A quoi cela sert-il? demandait le jeune garçon, en passant sa main
sur la crinoline ou les agrafes.
«--Tu n'as donc jamais rien vu? répondait en riant Félicité.»
Aussi le mari se demande-t-il, en présence de cette femme sentant frais,
si l'odeur vient de la peau ou de la chemise.
«Il trouvait tous les soirs des meubles souples et une femme en
toilette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même d'où
venait cette odeur, ou si ce n'était pas la femme qui parfumait la
chemise[9].»
[9] Page 256.
Assez de citations de détail! Vous connaissez maintenant la physionomie
de Mme Bovary au repos, quand elle ne provoque personne, quand elle ne
pèche pas, quand elle est encore complètement innocente, quand, au
retour d'un rendez-vous, elle n'est pas encore à côté d'un mari qu'elle
déteste; vous connaissez maintenant la couleur générale du tableau, la
physionomie générale de Mme Bovary. L'auteur a mis le plus grand soin,
employé tous les prestiges de son style pour peindre cette femme. A-t-il
essayé de la montrer du côté de l'intelligence? Jamais. Du côté du
cœur? Pas davantage. Du côté de l'esprit? Non. Du côté de la beauté
physique? Pas même. Oh! je sais bien qu'il y a un portrait de Mme Bovary
après l'adultère des plus étincelants; mais le tableau est avant tout
lascif, les poses sont voluptueuses, la beauté de Mme Bovary est une
beauté de provocation.
J'arrive maintenant aux quatre citations importantes: je n'en ferai que
quatre; je tiens à restreindre mon cadre. J'ai dit que la première
serait sur les amours de Rodolphe, la seconde sur la transition
religieuse, la troisième sur les amours de Léon, la quatrième, sur la
mort.
Voyons la première. Mme Bovary est près de la chute, près de succomber.
«La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, les
tendresses matrimoniales en des désirs adultères.» «.... Elle se
maudit de n'avoir pas aimé Léon, elle eut soif de ses lèvres[10].»
[10] Page 168.
Qu'est-ce qui a séduit Rodolphe et l'a préparé? Le gonflement de
l'étoffe de la robe de Mme Bovary qui s'est crevée de place en place
selon les inflexions du corsage! Rodolphe a amené son domestique chez
Bovary pour le faire saigner. Le domestique va se trouver mal, Mme
Bovary tient la cuvette[11].
«Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu'elle fit en
s'inclinant, sa robe s'évasa autour d'elle sur les carreaux de la
salle; et comme Emma, baissée, chancelait un peu en écartant les bras,
le gonflement de l'étoffe se crevait de place en place selon les
inflexions du corsage.» Aussi voici la réflexion de Rodolphe:
«Il revoyait Emma dans la salle, habillée comme il l'avait vue, et il
la déshabillait[12].»
[11] Page 175.
[12] Page 178.
P. 417. C'est le premier jour où ils se parlent. «Ils se regardaient, un
désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches, et mollement, sans
effort, leurs doigts se confondirent[13].»
[13] Page 204.
Ce sont là les préliminaires de la chute. Il faut lire la chute
elle-même.
«Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa
femme était à sa disposition et qu'ils comptaient sur sa complaisance.
«Le lendemain à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec
deux chevaux de maître; l'un portait des pompons roses aux oreilles et
une selle de femme en peau de daim.
«Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle
n'en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut charmée de sa
tournure, lorsqu'il apparut avec son grand habit de velours marron et
sa culotte de tricot blanc[14]..............
........................
«Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe
galopait à côté d'elle[15].»
[14] Page 214.
[15] Page 215.
Les voilà dans la forêt.
«Il l'entraîna plus loin autour d'un petit étang où des lentilles
d'eau faisaient une verdure sur les ondes ..........
........................
«--J'ai tort, j'ai tort, disait-elle, je suis folle de vous entendre.
«--Pourquoi? Emma! Emma!
«--O Rodolphe!... fit lentement la jeune femme, en se penchant sur son
épaule.
«Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa
son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et, défaillante, tout en
pleurs, avec un long frémissement et se cachant la figure, elle
s'abandonna[16].»
[16] Page 219.
Lorsqu'elle se fut relevée, lorsqu'après avoir secoué les fatigues de la
volupté, elle rentra au foyer domestique, à ce foyer où elle devait
trouver un mari qui l'adorait, après sa première faute, après ce premier
adultère, après cette première chute, est-ce le remords, le sentiment du
remords qu'elle éprouva, au regard de ce mari trompé qui l'adorait? Non!
le front haut, elle rentra en glorifiant l'adultère.
«En s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son visage. Jamais
elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle
profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la
transfigurait.
«Elle se répétait: J'ai un amant! un amant! Se délectant à cette idée
comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait
donc enfin posséder ces plaisirs de l'amour, cette fièvre de bonheur
dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de
merveilleux, où tout serait passion, extase, délire[17]....»
[17] Page 221.
Ainsi, dès cette première faute, dès cette première chute, elle fait la
glorification de l'adultère, elle chante le cantique de l'adultère, sa
poésie, ses voluptés. Voilà, messieurs, qui pour moi est bien plus
dangereux, bien plus immoral que la chute elle-même!
Messieurs, tout est pâle devant cette glorification de l'adultère, même
les rendez-vous de nuit, quelques jours après.
«Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de
sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois il lui fallait
attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il
n'en finissait pas. Elle se dévorait d'impatience; si ses yeux
l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle
commençait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et
continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture l'eût
amusée. Mais Charles, qui était au lit, l'appelait pour se coucher.
«--Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
«--Oui, j'y vais! répondait-elle.
«Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait vers le
mur et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine,
souriante, palpitante, déshabillée.
«Rodolphe avait un grand manteau; il l'en enveloppait tout entière,
et, passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sans parler
jusqu'au fond du jardin.
«C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où
autrefois Léon la regardait si amoureusement durant les soirées d'été!
elle ne pensait guère à lui, maintenant.
«Le froid de la nuit les faisait s'étreindre davantage, les soupirs de
leurs lèvres leur semblaient plus forts, leurs yeux, qu'ils
entrevoyaient à peine, leur paraissaient plus grands, et au milieu du
silence il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur
âme avec une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en
vibrations multipliées[18].»
[18] Page 230.
Connaissez-vous au monde, messieurs, un langage plus expressif?
Avez-vous jamais vu un tableau plus lascif? Écoutez encore:
«Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque; elle avait
cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l'enthousiasme,
du succès, et qui n'est que l'harmonie du tempérament avec les
circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et
ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la
pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations développée, et
elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières
semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards amoureux où la
prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines
minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la
lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste habile en
corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux; ils
s'enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de
l'adultère qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait
des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui
vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la
cambrure de son pied. Charles, comme au premier temps de leur mariage,
la trouvait délicieuse et tout irrésistible[19].»
[19] Page 266.
Jusqu'ici la beauté de cette femme avait consisté dans sa grâce, dans sa
tournure, dans ses vêtements; enfin, elle vient de vous être montrée
sans voile, et vous pouvez dire si l'adultère ne l'a pas embellie:
«--Emmène-moi! s'écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t'en supplie!
«Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le
consentement inattendu qui s'exhalait dans un baiser[20].»
[20] Page 264.
Voilà un portrait, messieurs, comme sait les faire M. Flaubert. Comme
les yeux de cette femme s'élargissent! comme quelque chose de ravissant
est épandu sur elle, depuis sa chute! sa beauté a-t-elle jamais été
aussi éclatante que le lendemain de sa chute, que dans les jours qui ont
suivi sa chute? Ce que l'auteur vous montre, c'est la poésie de
l'adultère, et je vous demande encore une fois si ces pages lascives ne
sont pas d'une immoralité profonde!!!
J'arrive à la seconde situation. La seconde situation est une transition
religieuse. Mme Bovary avait été très malade, aux portes du tombeau.
Elle revient à la vie, sa convalescence est signalée par une petite
transition religieuse.
«M. Bournisien (c'était le curé) venait la voir. Il s'enquérait de sa
santé, lui apportait des nouvelles et l'exhortait à la religion dans
un petit bavardage câlin, qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule
de sa soutane la réconfortait[21].»
[21] Page 290.
Enfin elle va faire la communion. Je n'aime pas beaucoup à rencontrer
des choses saintes dans un roman; mais au moins quand on en parle,
faudrait-il ne pas les travestir par le langage. Y a-t-il dans cette
femme adultère qui va à la communion quelque chose de la foi de la
Madeleine repentante? Non, non, c'est toujours la femme passionnée qui
cherche des illusions et qui les cherche dans les choses les plus
saintes, les plus augustes.
«Un jour qu'au plus fort de sa maladie, elle s'était crue agonisante,
elle avait demandé la communion; et à mesure que l'on faisait dans sa
chambre les préparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel
la commode encombrée de sirops, et que Félicité semait par terre des
fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle,
qui la débarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout
sentiment. Sa chair allégée ne pesait plus, une autre vie commençait;
il lui sembla que son être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans
cet amour, comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur[22].»
[22] Page 291.
Dans quelle langue prie-t-on Dieu avec les paroles adressées à l'amant
dans les épanchements de l'adultère? Sans doute on parlera de la couleur
locale, et on s'excusera en disant qu'une femme vaporeuse, romanesque,
ne fait pas, même en religion, les choses comme tout le monde. Il n'y a
pas de couleur locale qui excuse ce mélange! Voluptueuse un jour,
religieuse le lendemain, nulle femme, même dans d'autres régions, même
sous le ciel d'Espagne ou d'Italie, ne murmure à Dieu les caresses
adultères qu'elle donnait à l'amant. Vous apprécierez ce langage,
messieurs, et vous n'excuserez pas ces paroles de l'adultère
introduites, en quelque sorte, dans le sanctuaire de la Divinité! Voilà
la seconde situation, j'arrive à la troisième, c'est la série des
adultères.
Après la transition religieuse, Mme Bovary est encore prête à tomber.
Elle va au spectacle à Rouen. On jouait Lucie de Lammermoor. Emma fit
un retour sur elle-même.
«Ah! si dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du
mariage et les désillusions de l'adultère (il y en a qui auraient dit:
les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère), avant
les souillures du mariage et les désillusions de l'adultère, elle
avait pu placer sa vie sur quelque grand cœur solide, alors la vertu,
la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne
serait descendue d'une félicité si haute[23].»
[23] Page 307.
En voyant Lagardy sur la scène, elle eut envie de courir dans ses «bras
pour se réfugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour même,
et de lui dire, de s'écrier: Enlève-moi, emmène-moi, partons! à toi, à
toi! toutes mes ardeurs et tous mes rêves[24]!»
[24] Page 309.
Léon était derrière elle.
«Il se tenait derrière elle, s'appuyant de l'épaule contre la cloison;
et de temps à autre elle se sentait frissonner sous le souffle tiède
de ses narines qui lui descendait dans la chevelure[25].»
[25] Page 311.
On vous a parlé tout à l'heure des souillures du mariage; on va vous
montrer encore l'adultère dans toute sa poésie, dans ses ineffables
séductions. J'ai dit qu'on aurait dû au moins modifier les expressions
et dire: les désillusions du mariage et les souillures de l'adultère.
Bien souvent quand on s'est marié, au lieu du bonheur sans nuages qu'on
s'était promis, on rencontre les sacrifices, les amertumes. Le mot
désillusion peut donc être justifié, celui de souillure ne saurait
l'être.
Léon et Emma se sont donné rendez-vous à la cathédrale. Ils la visitent,
ou ils ne la visitent pas. Ils sortent.
«Un gamin polissonnait sur le parvis.
«--Va me chercher un fiacre! lui crie Léon. L'enfant partit comme une
balle...
«--Ah! Léon!... vraiment... je ne sais... si je dois!... et elle
minaudait. Puis d'un air sérieux: C'est très inconvenant, savez-vous?
«--En quoi? répliqua le clerc, cela se fait à Paris.
«Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina[26].»
[26] Page 332.
Nous savons maintenant, messieurs, que la chute n'a pas lieu dans le
fiacre. Par un scrupule qui l'honore, le rédacteur de la Revue a
supprimé le passage de la chute dans le fiacre. Mais si la Revue de
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