Il exigea l'arriéré d'anciennes visites. On lui montra les lettres que
sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire des excuses.
Félicité portait maintenant les robes de Madame; non pas toutes, car il
en avait gardé quelques-unes; et il les allait voir dans son cabinet de
toilette où il s'enfermait. Comme elle était à peu près de sa taille,
souvent, lorsqu'elle sortait de la chambre, Charles, en l'apercevant par
derrière, était saisi d'une illusion, et il s'écriait: «Oh! reste!
reste!»
Mais, à la Pentecôte, elle décampa d'Yonville enlevée par Théodore, et
en volant tout ce qui restait de la garde-robe.
Ce fut vers cette époque que Mme veuve Dupuis eut l'honneur de lui faire
part du «mariage de M. Léon Dupuis, son fils, notaire à Yvetot, avec
mademoiselle Léocadie Lebœuf, de Bondeville». Charles, parmi les
félicitations qu'il lui adressa, écrivit cette phrase: «Comme ma pauvre
femme aurait été heureuse!»
Un jour qu'errant sans but dans la maison il était monté jusqu'au
grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il
l'ouvrit, et il lut: «Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire
le malheur de votre existence.» C'était la lettre de Rodolphe, tombée
par terre entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de la
lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles demeura tout
immobile et béant à cette même place où jadis, encore plus pâle que lui,
Emma, désespérée, avait voulu mourir.
Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page. Qui était-ce?
Il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa disparition soudaine, et
l'air contraint qu'il avait eu en la rencontrant depuis, deux ou trois
fois. Mais le ton respectueux de la lettre l'illusionna. Ils se sont
peut-être aimés platoniquement, se dit-il.
D'ailleurs, Charles n'était pas de ceux qui descendent au fond des
choses; il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se
perdit dans l'immensité de son chagrin.
On avait dû, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes, à coup sûr,
l'avaient convoitée. Elle lui en parut plus belle; et il en conçut un
désir permanent, furieux, qui enflammait son désespoir et qui n'avait
pas de limites parce qu'il était maintenant irréalisable.
Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses
prédilections, ses idées. Il s'acheta des bottes vernies, il prit
l'usage des cravates blanches. Il mettait du cosmétique à ses
moustaches, il souscrivit comme elle des billets à ordre. Elle le
corrompait par delà le tombeau.
Il fut obligé de vendre l'argenterie pièce à pièce, ensuite il vendit
les meubles du salon. Tous les appartements se dégarnirent; mais la
chambre, sa chambre à elle, était restée comme autrefois.
Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant le feu la table
ronde et il approchait son fauteuil. Il s'asseyait en face. Une
chandelle brûlait dans un des flambeaux dorés. Berthe, près de lui,
enluminait des estampes.
Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue avec ses
brodequins sans lacet et l'emmanchure de ses blouses déchirée jusqu'aux
hanches, car la femme de ménage n'en prenait guère de souci. Mais elle
était si douce, si gentille, et sa petite tête se penchait si
gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne
chevelure blonde, qu'une délectation infinie l'envahissait, plaisir tout
mêlé d'amertume, comme ces vins mal faits qui sentent la résine. Il
raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pantins avec du carton, ou
recousait le ventre déchiré de ses poupées. Puis, s'il rencontrait des
yeux la boîte à ouvrage, un ruban qui traînait ou même une épingle
restée dans une fente de la table, il se prenait à rêver, et il avait
l'air si triste qu'elle devenait triste comme lui.
Personne à présent ne venait les voir, car Justin s'était enfui à Rouen,
où il est devenu garçon épicier, et les enfants de l'apothicaire
fréquentaient de moins en moins la petite, M. Homais ne se souciant pas,
vu la différence de leurs conditions sociales, que l'intimité se
prolongeât.
L'aveugle, qu'il n'avait pu guérir avec sa pommade, était retourné dans
la côte du Bois-Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine
tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu'il allait à la
ville, se dissimulait derrière les rideaux de l'Hirondelle afin
d'éviter sa rencontre. Il l'exécrait; et dans l'intérêt de sa propre
réputation, voulant s'en débarrasser à toute force, il dressa contre lui
une batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et
la scélératesse de sa vanité. Durant six mois consécutifs, on put donc
lire dans le Fanal de Rouen des entrefilets ainsi conçus:
«Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la
Picardie auront remarqué sans doute, dans la côte du Bois-Guillaume,
un misérable atteint d'une horrible plaie faciale. Il vous importune,
vous persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs.
Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du moyen âge, où il était
permis aux vagabonds d'étaler par nos places publiques la lèpre et les
scrofules qu'ils avaient rapportées de la croisade?»
Ou bien:
«Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes
villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en
voit qui circulent isolément, et qui peut-être ne sont pas les moins
dangereux. A quoi songent nos édiles?»
Puis Homais inventait des anecdotes:
«Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux...» Et
suivait le récit d'un accident occasionné par la présence de
l'aveugle.
Il fit si bien qu'on l'incarcéra. Mais on le relâcha. Il recommença, et
Homais aussi recommença. C'était une lutte. Il eut la victoire, car son
ennemi fut condamné à une réclusion perpétuelle dans un hospice.
Ce succès l'enhardit; et dès lors, il n'y eut plus dans l'arrondissement
un chien écrasé, une grange incendiée, une femme battue, dont aussitôt
il ne fît part au public, toujours guidé par l'amour du progrès et la
haine des prêtres. Il établissait des comparaisons entre les écoles
primaires et les frères ignorantins, au détriment de ces derniers;
rappelait la Saint-Barthélémy à propos d'une allocation de cent francs
faite à l'église, et dénonçait des abus, lançait des boutades. C'était
son mot. Homais sapait; il devenait dangereux.
Cependant il étouffait dans les limites étroites du journalisme, et
bientôt il lui fallut le livre, l'ouvrage! Alors il composa «une
statistique générale du canton d'Yonville, suivie d'observations
climatologiques», et la statistique le poussa vers la philosophie. Il se
préoccupa des grandes questions: problème social, moralisation des
classes pauvres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en
vint à rougir d'être un bourgeois. Il affectait le genre artiste, il
fumait! Il s'acheta deux statuettes chic Pompadour pour décorer son
salon.
Il n'abandonnait point la pharmacie; au contraire! il se tenait au
courant des découvertes. Il suivait le grand mouvement des chocolats.
C'est le premier qui ait fait venir dans la Seine-Inférieure du cho-ca
et de la revalentia. Il s'éprit d'enthousiasme pour les chaînes
hydro-électriques Pulvermacher; il en portait une lui-même; et le soir,
quand il retirait son gilet de flanelle, Mme Homais restait tout éblouie
devant la spirale d'or sous laquelle il disparaissait, et sentait
redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu'un Scythe et
splendide comme un mage.
Il eut de belles idées à propos du tombeau d'Emma. Il proposa d'abord un
tronçon de colonne avec une draperie, ensuite une pyramide, puis un
temple de Vesta, une manière de rotonde... ou bien «un amas de ruines».
Et dans tous les plans, Homais ne démordait point du saule pleureur,
qu'il considérait comme le symbole obligé de la tristesse.
Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour voir des
tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures--accompagnés d'un artiste
peintre, un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui tout le temps
débita des calembours.
Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins, s'être commandé un
devis et fait avoir un second voyage à Rouen, Charles se décida pour un
mausolée qui devait porter sur ses deux faces principales «un génie
tenant une torche éteinte».
Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme: Sta
viator; et il en restait là; il se creusait l'imagination; il répétait
continuellement: Sta viator... Enfin il découvrit: Amabilem conjugem
calcas! qui fut adopté.
Une chose étrange, c'est que Bovary, tout en pensant à Emma
continuellement, l'oubliait, et il se désespérait à sentir cette image
lui échapper de la mémoire au milieu des efforts qu'il faisait pour la
retenir. Chaque nuit pourtant il la rêvait; c'était toujours le même
rêve: il s'approchait d'elle, mais quand il venait à l'étreindre, elle
tombait en pourriture dans ses bras.
On le vit pendant une semaine entrer le soir à l'église. M. Bournisien
lui fit même deux ou trois visites, puis l'abandonna. D'ailleurs le
bonhomme tournait à l'intolérance, au fanatisme, disait Homais; il
fulminait contre l'esprit du siècle et ne manquait pas, tous les quinze
jours, au sermon, de raconter l'agonie de Voltaire, lequel mourut en
dévorant ses excréments, comme chacun sait.
Malgré l'épargne où vivait Bovary, il était loin de pouvoir amortir ses
anciennes dettes. L'Heureux refusa de renouveler aucun billet. La saisie
devint imminente. Alors il eut recours à sa mère, qui consentit à lui
laisser prendre une hypothèque sur ses biens, mais en lui envoyant force
récriminations contre Emma; et elle demandait, en retour de son
sacrifice, un châle échappé aux ravages de Félicité. Charles le lui
refusa. Ils se brouillèrent.
Elle fit les premières ouvertures de raccommodement en lui proposant de
prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans sa maison. Charles
y consentit. Mais au moment du départ, tout courage l'abandonna. Alors
ce fut une rupture définitive, complète.
A mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus
étroitement à l'amour de son enfant. Elle l'inquiétait cependant, car
elle toussait quelquefois et avait des plaques rouges aux pommettes.
En face de lui s'étalait florissante et hilare la famille du pharmacien,
que tout au monde contribuait à satisfaire. Napoléon l'aidait au
laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma découpait des
rondelles de papier pour couvrir les confitures, et Franklin récitait
tout d'une haleine la table de Pythagore. Il était le plus heureux des
pères, le plus fortuné des hommes.
Erreur! une ambition sourde le rongeait: Homais désirait la croix.
Les titres ne lui manquaient point:
1° S'être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes; 2°
avoir publié, et à mes frais, différents ouvrages d'utilité publique,
tels que... (et il rappelait son mémoire intitulé: Du cidre, de sa
fabrication et de ses effets; plus, des observations sur le puceron
laniger, envoyées à l'Académie; son volume de statistique, et jusqu'à sa
thèse de pharmacien), sans compter que je suis membre de plusieurs
sociétés savantes (il l'était d'une seule). Enfin, s'écriait-il en
faisant une pirouette, quand ce ne serait que de me signaler aux
incendies!
Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le
préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se
prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait
de lui faire justice. Il l'appelait notre bon roi et le comparait à
Henri IV.
Et chaque matin l'apothicaire se précipitait sur le journal pour y
découvrir sa nomination; elle ne venait pas. Enfin, n'y tenant plus, il
fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l'étoile de l'honneur,
avec deux petits tortillons d'herbe qui partaient du sommet pour imiter
le ruban. Il se promenait autour, les bras croisés, en méditant sur
l'ineptie du gouvernement et l'ingratitude des hommes.
Par respect, ou par une sorte de sensualité qui lui faisait mettre de la
lenteur dans ses investigations, Charles n'avait pas encore ouvert le
compartiment secret d'un bureau de palissandre dont Emma se servait
habituellement. Un jour, enfin, il s'assit devant, tourna la clef et
poussa le ressort. Toutes les lettres de Léon s'y trouvaient. Plus de
doute, cette fois! Il dévora jusqu'à la dernière, fouilla dans tous les
coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les murs,
sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une boîte, la défonça
d'un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au
milieu des billets doux bouleversés.
On s'étonna de son découragement. Il ne sortait plus, ne recevait
personne, refusait même d'aller voir ses malades. Alors on prétendit
qu'il s'enfermait pour boire.
Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du
jardin, et apercevait avec ébahissement cet homme à barbe longue,
couvert d'habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en
marchant.
Le soir, dans l'été, il prenait avec lui sa petite fille et la
conduisait au cimetière. Ils s'en revenaient à la nuit close, quand il
n'y avait plus d'éclairé sur la place que la lucarne de Binet.
Cependant la volupté de sa douleur était incomplète, car il n'avait
personne autour de lui qui la partageât, et il faisait des visites à la
mère Lefrançois afin de pouvoir parler d'elle.
Mais l'aubergiste ne l'écoutait que d'une oreille, ayant comme lui des
chagrins; car M. L'Heureux venait enfin d'établir les Favorites du
Commerce, et Hivert, qui jouissait d'une grande réputation pour les
commissions, exigeait un surcroît d'appointements et menaçait de
s'engager à la concurrence.
Un jour qu'il était allé au marché d'Argueil pour y vendre son
cheval,--dernière ressource,--il rencontra Rodolphe.
Ils pâlirent en s'apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoyé sa
carte, balbutia d'abord quelques excuses, puis s'enhardit et même poussa
l'aplomb (il faisait très chaud, on était au mois d'août) jusqu'à
l'inviter à prendre une bouteille de bière au cabaret.
Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et
Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu'elle avait aimée.
Il lui semblait revoir quelque chose d'elle. C'était un émerveillement.
Il aurait voulu être cet homme.
L'autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec
des phrases banales tous les interstices où pouvait se glisser une
allusion. Charles ne l'écoutait pas, Rodolphe s'en apercevait, et il
suivait sur la mobilité de sa figure le passage des souvenirs. Elle
s'empourprait peu à peu, les narines battaient vite, les lèvres
frémissaient; il y eut même un instant où Charles, plein d'une fureur
sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe, qui, dans une sorte d'effroi,
s'interrompit.
Mais bientôt la même lassitude funèbre réapparut sur son visage.
--Je ne vous en veux pas, dit-il.
Rodolphe était resté muet. Charles, la tête dans ses deux mains, reprit
d'une voix éteinte et avec l'accent résigné des douleurs infinies:
--Non! je ne vous en veux plus! Il ajouta même un grand mot, le seul
qu'il ait jamais dit:
--C'est la faute de la fatalité!
Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien débonnaire
pour un homme dans sa situation, comique même et un peu vil.
Le lendemain, Charles alla s'asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des
jours passaient par le treillis; les feuilles de vigne dessinaient leurs
ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des
cantharides bourdonnaient autour des lis en fleurs, et Charles
suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui
gonflaient son cœur chagrin.
A sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de toute
l'après-midi, vint le chercher pour dîner.
Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos, la bouche
ouverte, et tenait dans ses mains une longue mèche de cheveux noirs.
--Papa, viens donc! dit-elle.
Et, croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par
terre. Il était mort.
Trente-six heures après, sur la demande de l'apothicaire, M. Canivet
accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien.
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante-quinze centimes qui
servirent à payer le voyage de Mlle Bovary chez sa grand'mère. La bonne
femme mourut dans l'année même; le père Rouault étant paralysé, ce fut
une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa
vie, dans une filature de coton.
Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans
pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche.
Il fait une clientèle d'enfer; l'autorité le ménage et l'opinion
publique le protège.
Il vient de recevoir la croix d'honneur.
FIN
RÉQUISITOIRE, PLAIDOIRIE ET JUGEMENT
DU
PROCÈS INTENTÉ A L'AUTEUR
DEVANT LE
TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS
(6e Chambre)
PRÉSIDENCE DE M. DUBARLE
Audiences des 31 janvier et 7 février 1857
Ce roman a été publié, pour la première fois, en 1857, dans la Revue
de Paris, important recueil de l'époque, dirigé par M. Laurent Pichat.
Ce fut un événement littéraire, un succès retentissant que la faveur
générale a consacré, mais qui devait d'autant plus vite émouvoir les
susceptibilités de la censure légale. Le Parquet, s'ingéniant à trouver
dans certains passages des offenses aux bonnes mœurs et à la religion,
se hâta d'en faire le motif d'une poursuite judiciaire.
Cependant, le zèle excessif du ministère public, représenté en cette
occasion par M. Pinard, simple substitut du procureur impérial, et qui
devint plus tard ministre de l'intérieur, échoua complètement devant le
bon sens des juges, la haute portée de l'œuvre d'art, l'éloquence et
l'habileté de M. Senard, l'avocat que l'auteur avait choisi. Gustave
Flaubert fut acquitté.
Nous donnons ici le compte rendu in extenso de ce procès célèbre,
comme l'un des documents les plus intéressants pour l'histoire
littéraire et morale du temps.
LE MINISTÈRE PUBLIC
CONTRE
M. GUSTAVE FLAUBERT
RÉQUISITOIRE DE M. L'AVOCAT IMPÉRIAL
M. ERNEST PINARD[1]
Messieurs, en abordant ce débat, le ministère public est en présence
d'une difficulté qu'il ne peut pas se dissimuler. Elle n'est pas dans la
nature même de la prévention: offenses à la morale publique et à la
religion, ce sont là sans doute des expressions un peu vagues, un peu
élastiques, qu'il est nécessaire de préciser. Mais enfin, quand on parle
à des esprits droits et pratiques, il est facile de s'entendre à cet
égard, de distinguer si telle page d'un livre porte atteinte à la
religion ou à la morale. La difficulté n'est pas dans notre prévention,
elle est plutôt, elle est davantage dans l'étendue de l'œuvre que vous
avez à juger. Il s'agit d'un roman tout entier. Quand on soumet à votre
appréciation un article de journal, on voit tout de suite où le délit
commence et où il finit; le ministère public lit l'article et le soumet
à votre appréciation. Ici il ne s'agit pas d'un article de journal, mais
d'un roman tout entier, qui commence le 1er octobre, finit le 15
décembre, et se compose de six livraisons, dans la Revue de Paris,
1856. Que faire dans cette situation? Quel est le rôle du ministère
public? Lire tout le roman? C'est impossible. D'un autre côté, ne lire
que les textes incriminés, c'est s'exposer à un reproche très fondé. On
pourrait nous dire: si vous n'exposez pas le procès dans toutes ses
parties, si vous passez ce qui précède et ce qui suit les passages
incriminés, il est évident que vous étouffez le débat en restreignant le
terrain de la discussion. Pour éviter ce double inconvénient, il n'y a
qu'une marche à suivre, et la voici: c'est de vous raconter d'abord
tout le roman sans en lire, sans en incriminer aucun passage, et puis de
lire, d'incriminer en citant le texte, et enfin de répondre aux
objections qui pourraient s'élever contre le système général de la
prévention.
[1] Plus tard ministre.
Quel est le titre du roman? Madame Bovary. C'est un titre qui ne dit
rien par lui-même. Il y en a un second entre parenthèses: Mœurs de
province. C'est encore là un titre qui n'explique pas la pensée de
l'auteur, mais qui la fait pressentir. L'auteur n'a pas voulu suivre tel
ou tel système philosophique vrai ou faux, il a voulu faire des tableaux
de genre, et vous allez voir quels tableaux!!! Sans doute c'est le mari
qui commence et qui termine le livre; mais le portrait le plus sérieux
de l'œuvre, qui illumine les autres peintures, c'est évidemment celui
de Mme Bovary.
Ici je raconte, je ne cite pas. On prend le mari au collège, et il faut
le dire, l'enfant annonce déjà ce que sera le mari. Il est excessivement
lourd et timide, si timide que lorsqu'il arrive au collège et qu'on lui
demande son nom, il commence par répondre Charbovari. Il est si lourd
qu'il travaille sans avancer. Il n'est jamais le premier, il n'est
jamais le dernier non plus de sa classe; c'est le type, sinon de la
nullité, au moins de celui du ridicule au collège. Après les études du
collège, il vint étudier la médecine à Rouen, dans une chambre au
quatrième, donnant sur la Seine[2], que sa mère lui avait louée chez un
teinturier de sa connaissance. C'est là qu'il fait ses études médicales
et qu'il arrive petit à petit à conquérir, non pas le grade de docteur
en médecine, mais celui d'officier de santé. Il fréquentait les
cabarets, il manquait les cours, mais il n'avait au demeurant d'autre
passion que celle de jouer aux dominos. Voilà M. Bovary.
[2] Sic. Voy. p. 10, ligne 18.
Il va se marier. Sa mère lui trouve une femme: la veuve d'un huissier de
Dieppe; elle est vertueuse et laide, elle a quarante-cinq ans et 1,200
livres de rente. Seulement le notaire qui avait le capital de la rente
partit un beau matin pour l'Amérique, et Mme Bovary jeune fut tellement
frappée, tellement impressionnée par ce coup inattendu, qu'elle en
mourut. Voilà le premier mariage, voilà la première scène.
M. Bovary, devenu veuf, songe à se remarier. Il interroge ses souvenirs;
il n'a pas besoin d'aller bien loin, il lui vient tout de suite à
l'esprit la fille d'un fermier du voisinage qui avait singulièrement
excité les soupçons de Mme Bovary, Mlle Emma Rouault. Le fermier Rouault
n'avait qu'une fille, élevée aux Ursulines de Rouen. Elle s'occupait peu
de la ferme; son père désirait la marier. L'officier de santé se
présente, il n'est pas difficile sur la dot, et vous comprenez qu'avec
de telles dispositions de part et d'autre les choses vont vite. Le
mariage est accompli. M. Bovary est aux genoux de sa femme, il est le
plus heureux des hommes, le plus aveugle des maris; sa seule
préoccupation est de prévenir les désirs de sa femme.
Ici le rôle de M. Bovary s'efface; celui de Mme Bovary devient l'œuvre
sérieuse du livre.
Messieurs, Mme Bovary a-t-elle aimé son mari ou cherché à l'aimer? Non,
et dès le commencement il y eut ce qu'on peut appeler la scène de
l'initiation. A partir de ce moment, un autre horizon s'étale devant
elle, une vie nouvelle lui apparaît. Le propriétaire du château de la
Vaubyessard avait donné une grande fête. On avait invité l'officier de
santé, on avait invité sa femme, et là il y eut pour elle comme une
initiation à toutes les ardeurs de la volupté! Elle avait aperçu le duc
de Laverdière, qui avait eu des succès à la cour; elle avait valsé avec
un vicomte et éprouvé un trouble inconnu. A partir de ce moment, elle
avait vécu d'une vie nouvelle; son mari, tout ce qui l'entourait, lui
était devenu insupportable. Un jour, en cherchant dans un meuble, elle
avait rencontré un fil de fer qui lui avait déchiré le doigt; c'était le
fil de son bouquet de mariage. Pour essayer de l'arracher à l'ennui qui
la consumait, M. Bovary fit le sacrifice de sa clientèle et vint
s'installer à Yonville. C'est ici que vient la scène de la première
chute. Nous sommes à la seconde livraison. Mme Bovary arrive à Yonville,
et là, la première personne qu'elle rencontre, sur laquelle elle fixe
ses regards, ce n'est pas le notaire de l'endroit, c'est l'unique clerc
de ce notaire, Léon Dupuis. C'est un tout jeune homme qui fait son droit
et qui va partir pour la capitale. Tout autre que M. Bovary aurait été
inquiété des visites du jeune clerc, mais M. Bovary est si naïf qu'il
croit à la vertu de sa femme; Léon, inexpérimenté, éprouvait le même
sentiment. Il est parti, l'occasion est perdue, mais les occasions se
retrouvent facilement. Il y avait dans le voisinage d'Yonville un M.
Rodolphe Boulanger (vous voyez que je raconte). C'était un homme de
trente-quatre ans, d'un tempérament brutal; il avait eu beaucoup de
succès auprès des conquêtes faciles; il avait alors pour maîtresse une
actrice; il aperçut Mme Bovary, elle était jeune, charmante; il résolut
d'en faire sa maîtresse. La chose était facile, il lui suffit de trois
occasions. La première fois il était venu aux comices agricoles, la
seconde fois il lui avait rendu une visite, la troisième fois il lui
avait fait faire une promenade à cheval que le mari avait jugée
nécessaire à la santé de sa femme; et c'est alors, dans une première
visite de la forêt, que la chute a lieu. Les rendez-vous se
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