niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en
religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la
supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître,
en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en
restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à
une complète indifférence religieuse.
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude
voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine,
elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy,
silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac
affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière
et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les
tapis.
C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
veilleuse, à travers les lames des persiennes.
Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle
joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des
pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait
tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à
gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des
étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la
soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais
Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords,
lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait
plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une
tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de
soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait
beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa
fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le coeur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme.
«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son
héritière.» Christine demeura saisie.
«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...
Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je
deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:
«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
mariera.»
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.
«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah!
la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles
connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans
des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à
elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans
autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de
main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait
savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait
fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la
passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait
le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.
Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement,
cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
l'autre.
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte.
Elle-même l'exigeait: de cette façon, personne ne viendrait les
déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre
la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à
Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles
fraîches; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de
nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon
changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la
laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée
pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pièce
en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre
accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était
brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de
la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le
coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la
pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au
moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête, oui; tandis que le
travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation,
son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère,
dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux
mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la
surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière
avec délices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement,
qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus été une dame.
Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant
d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu.
Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même,
elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa
belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris de la couture. Puis,
cette immobilité, cette attention, ces petits points à soigner un par un
l'exaspéraient. L'atelier reluisait de propreté, comme un salon; mais
Claude restait en guenilles; et tous les deux en plaisantaient, ils
trouvaient ça drôle.
Quels mois heureux ils passèrent, ces quatre mois de gelée et de pluie,
dans l'atelier où le poêle rouge ronflait comme un tuyau d'orgue!
L'hiver semblait les isoler encore. Quand la neige couvrait les toits
voisins, que des moineaux venaient battre de l'aile contre la baie
vitrée, ils souriaient d'avoir chaud et d'être perdus ainsi, au milieu
de la grande ville muette. Et ils n'eurent pas toujours que ce coin
étroit, elle finit par lui permettre de la reconduire. Longtemps, elle
avait voulu s'en aller seule, tourmentée de la honte d'être vue dehors
au bras d'un homme. Puis, un jour qu'une averse brusque tombait, il
fallut bien qu'elle le laissât descendre avec un parapluie; et, l'averse
ayant cessé tout de suite, de l'autre côté du pont Louis-Philippe, elle
l'avait renvoyé, ils étaient seulement restés quelques minutes devant le
parapet, à regarder le Mail, heureux de se trouver ensemble sous le ciel
libre. En bas, contre les pavés du port, les grandes roues pleines de
pommes s'alignaient sur quatre rangs, si serrées que des planches, entre
elles, faisaient des sentiers, où couraient des enfants et des femmes;
et ils s'amusèrent de cet écroulement de fruits, des tas énormes qui
encombraient la berge, des paniers ronds qui voyageaient; tandis qu'une
odeur forte, presque puante, une odeur de cidre en fermentation,
s'exhalait avec le souffle humide de la rivière. La semaine suivante,
comme le soleil avait reparu, et qu'il lui vantait la solitude des
quais, autour de l'île Saint-Louis, elle consentit à une promenade. Ils
remontèrent le quai de Bourbon et le quai d'Anjou, s'arrêtant à chaque
pas, intéressés par la vie de la Seine, la dragueuse dont les seaux
grinçaient, le bateau-lavoir secoué d'un bruit de querelles, une grue,
là-bas, en train de décharger un chaland. Elle, surtout, s'étonnait:
était-ce possible que ce quai des Ormes, si vivant en face, que ce quai
Henri IV, avec sa berge immense, sa plage où des bandes d'enfants et de
chiens se culbutaient sur des tas de sable, que tout cet horizon de
ville peuplée et active fût l'horizon de cité maudite, aperçu dans un
éclaboussement de sang, la nuit de son arrivée? Ensuite, ils tournèrent
la pointe, ralentissant encore leur marche, pour jouir du désert et du
silence que de vieux hôtels semblent mettre là; ils regardèrent l'eau
bouillonner à travers la forêt des charpentes de l'Estacade, ils
revinrent en suivant le quai de Béthune et le quai d'Orléans, rapprochés
par l'élargissement du fleuve, se serrant l'un contre l'autre devant
cette coulée énorme, les yeux au loin sur le Port-au-Vin et le Jardin
des Plantes. Dans le ciel pâle, des dômes de monuments bleuissaient.
Comme ils arrivaient au pont Saint-Louis, il dut lui nommer Notre-Dame
qu'elle ne reconnaissait pas, vue ainsi du chevet, colossale et
accroupie entre ses arcs-boutants, pareils à des pattes au repos,
dominée par la double tête de ses tours, au-dessus de sa longue échine
de monstre. Mais leur trouvaille, ce jour-là, ce fut la pointe
occidentale de l'île, cette proue de navire continuellement à l'ancre,
qui, dans la fuite des deux courants, regarde Paris sans jamais
l'atteindre. Ils descendirent un escalier très raide, ils découvrirent
une berge solitaire, plantée de grands arbres: et c'était un refuge
délicieux, un asile en pleine foule, Paris grondant alentour, sur les
quais, sur les ponts, pendant qu'ils goûtaient au bord de l'eau la joie
d'être seuls, ignorés de tous. Dès lors, cette berge fut leur coin de
campagne, le pays de plein air où ils profitaient des heures de soleil,
quand la grosse chaleur de l'atelier, où le poêle rouge ronflait, les
suffoquait et commençait à chauffer leurs mains d'une fièvre dont ils
avaient peur.
Cependant, jusque-là, Christine refusait de se laisser accompagner plus
loin que le Mail. Au quai des Ormes, elle congédiait toujours Claude,
comme si Paris, avec sa foule et ses rencontres possibles, eût commencé
à cette longue file de quais, qu'il lui fallait suivre. Mais Passy était
si loin, et elle s'ennuyait tant à faire seule une course pareille, que
peu à peu elle céda, lui permettant d'abord de pousser jusqu'à l'Hôtel
de ville, puis jusqu'au Pont-Neuf, puis jusqu'aux Tuileries. Elle
oubliait le danger, tous deux s'en allaient maintenant bras dessus, bras
dessous, comme un jeune ménage; et cette promenade sans cesse répétée,
cette marche lente sur le même trottoir, du côté de l'eau, avait pris un
charme infini, une jouissance de bonheur telle qu'ils ne devaient jamais
en éprouver de plus vive. Ils étaient l'un à l'autre, profondément, sans
s'être donnés encore. Il semblait que l'âme de la grande ville, montant
du fleuve, les enveloppât de toutes les tendresses qui avaient battu
dans ces vieilles pierres, au travers des âges.
Depuis les grands froids de décembre, Christine ne venait plus que
l'après-midi; et c'était vers quatre heures, lorsque le soleil
déclinait, que Claude la reconduisait à son bras. Par les jours de ciel
clair, dès qu'ils débouchaient du pont Louis-Philippe, toute la trouée
des quais, immense à l'infini, se déroulait. D'un bout à l'autre, le
soleil oblique chauffait d'une poussière d'or les maisons de la rive
droite; tandis que la rive gauche, les îles, les édifices se découpaient
en une ligne noire, sur la gloire enflammée du couchant. Enfin cette
marche éclatante et cette marge sombre, la Seine pailletée luisait,
coupée des barres minces de ses ponts, les cinq arches du pont
Notre-Dame sous l'arche unique du pont d'Arcole, puis le pont au Change,
puis le Pont-Neuf, de plus en plus fins, montrant chacun, au-delà de son
ombre, un vif coup de lumière, une eau de satin bleu, blanchissant dans
un reflet de miroir; et, pendant que les découpures crépusculaires de
gauche se terminaient par la silhouette des tours pointues du Palais de
Justice, charbonnées durement sur le vide, une courbe molle
s'arrondissait à droite dans la clarté, si allongée et si perdue, que le
pavillon de Flore, tout là-bas, qui s'avançait comme une citadelle, à
l'extrême pointe, semblait un château du rêve, bleuâtre, léger et
tremblant, au milieu des fumées roses de l'horizon. Mais eux; baignés de
soleil sous les platanes sans feuilles, détournaient les yeux de cet
éblouissement, s'égayaient à certains coins, toujours les mêmes, un
surtout, le pâté de maisons très vieilles, au-dessus du Mail; en bas, de
petites boutiques de quincaillerie et d'articles de pêche à un étage,
surmontées de terrasses, fleuries de lauriers et de vignes vierges, et,
par-derrière, des maisons plus hautes, délabrées, étalant des linges aux
fenêtres, tout un entassement de constructions baroques, un
enchevêtrement de planches et de maçonneries, de murs croulants et de
jardins suspendus, où des boules de verre allumaient des étoiles. Ils
marchaient, ils délaissaient bientôt les grands bâtiments qui suivaient,
la caserne, l'Hôtel de ville, pour s'intéresser, de l'autre côté du
fleuve, à la cité, serrée dans ses murailles droites et lisses, sans
berge. Au-dessus des maisons assombries, les tours de Notre-Dame,
resplendissantes, étaient comme dorées à neuf. Des boîtes de
bouquinistes commençaient à envahir les parapets; une péniche, chargée
de charbon, luttait contre le courant terrible, sous une arche du pont
Notre-Dame. Et là, les jours de marché aux fleurs, malgré la rudesse de
la saison, ils s'arrêtaient à respirer les premières violettes et les
giroflées hâtives. Sur la gauche, cependant, la rive se découvrait et se
prolongeait: au-delà des poivrières du Palais de Justice, avaient paru
les petites maisons blafardes du quai de l'Horloge, jusqu'à la touffe
d'arbres du terre-plein; puis, à mesure qu'ils avançaient, d'autres
quais sortaient de la brume, très loin, le quai Voltaire, le quai
Malaquais, la coupole de l'Institut, le bâtiment carré de la Monnaie,
une longue barre grise de façades dont on ne distinguait même pas les
fenêtres, un promontoire de toitures que les poteries des cheminées
faisaient ressembler à une falaise rocheuse, s'enfonçant au milieu d'une
mer phosphorescente. En face, au contraire, le pavillon de Flore sortait
du rêve, se solidifiait dans la flambée dernière de l'astre. Alors, à
droite, à gauche, aux deux bords de l'eau, c'étaient les profondes
perspectives du boulevard Sébastopol et du boulevard du Palais;
c'étaient les bâtisses neuves du quai de la Mégisserie, la nouvelle
préfecture de police en face, le vieux Pont-Neuf, avec la tache d'encre
de sa statue; c'étaient le Louvre, les Tuileries, puis, au fond,
par-dessus Grenelle, les lointains sans borne, les coteaux de Sèvres, la
campagne noyée d'un ruissellement de rayons. Jamais Claude n'allait plus
loin, Christine toujours l'arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands
arbres des bains Vigier; et, quand ils se retournaient pour échanger
encore une poignée de main, dans l'or du soleil devenu rouge, ils
regardaient en arrière, ils retrouvaient à l'autre horizon l'île
Saint-Louis, d'où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit
gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l'orient.
Ah! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de
chaque semaine! Le soleil les accompagnait dans cette gaieté vibrante
des quais, la vie de la Seine, la danse des reflets au fil du courant,
l'amusement des boutiques chaudes comme des serres, et les fleurs en pot
de grainetiers, et les cages assourdissantes des oiseliers, tout ce
tapage de sons et de couleurs qui fait du bord de l'eau l'éternelle
jeunesse des villes. Tandis qu'ils avançaient, la braise ardente du
couchant s'empourprait à leur gauche, au-dessus de la ligne sombre des
maisons; et l'astre semblait les attendre, s'inclinait à mesure, roulait
lentement vers les toits lointains, dès qu'ils avaient dépassé le pont
Notre-Dame, en face du fleuve élargi. Dans aucune futaie séculaire, sur
aucune route de montagne, par les prairies d'aucune plaine, il n'y aura
jamais des fins de jour aussi triomphales que derrière la coupole de
l'Institut.
C'est Paris qui s'endort dans sa gloire. À chacune de leurs promenades,
l'incendie changeait, des fournaises nouvelles ajoutaient leurs brasiers
à cette couronne de flammes. Un soir qu'une averse venait de les
surprendre, le soleil, reparaissant derrière la pluie, alluma la nuée
tout entière, et il n'y eut plus sur leurs têtes que cette poussière
d'eau embrasée, qui s'irisait de bleu et de rose.
Les jours de ciel pur, au contraire, le soleil, pareil à une boule de
feu, descendait majestueusement dans un lac de saphir tranquille; un
instant, la coupole noire de l'Institut l'écornait, comme une lune à son
déclin; puis, la boule se violaçait, se noyait au tond du lac devenu
sanglant.
Dés février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine,
qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge.
Mais les grands décors, les grandes féeries de l'espace ne flambaient
que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'étaient
des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais
et des tours, des architectures entassées, brûlant, s'écroulant, lâchant
par leurs brèches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup,
l'astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce
rempart d'une telle poussée de lumière, que des traits d'étincelles
jaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l'autre, visibles, ainsi
qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se faisait, et ils se
quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce
Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à
toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux
parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait,
sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les
rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi,
éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un
petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa
connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait
dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-être, lui causait
un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se
serrait à son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba
sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible
de les éviter, on était presque face à face; d'ailleurs, ses amis
l'avaient aperçu sans doute, car ils souriaient. Très pâle, il avançait
toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement
vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passèrent d'un
air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se
retourner. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au
pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine,
très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le coeur battant à grands
coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes,
débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons.
À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas
Christine, et il avait donné rendez-vous à Sandoz; puis, comme elle
était montée en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui
les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef,
lorsqu'on frappa du poing, familièrement. Tout de suite, lui reconnut
cette façon de s'annoncer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en
renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Mais elle
était devenue blême, elle le suppliait d'un geste éperdu, et il demeura
immobile, l'haleine coupée. Les coups continuaient dans la porte.
Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui, ne bougeait toujours point,
combattu pourtant, les lèvres blanches, les yeux à terre. Un grand
silence régna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de
bois. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense, il la sentait
éclater de remords, à chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il
eût renié l'amitié de toute sa jeunesse.
Cependant, un après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps
de murmurer avec désespoir:
«La clef est restée sur la porte!» En effet, Christine avait oublié de
la retirer. Elle s'effara, s'élança derrière le paravent, tomba assise
au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour étouffer le bruit de sa
respiration.
On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre dut crier:
«Entrez!» Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment,
introduisait Irma Bécot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait
cédée; ou plutôt il s'était résigné à ce caprice, par crainte de la
perdre tout à fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des
ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle
déménageait ses trois chemises, quitte à revenir pour une nuit, si le
coeur lui en disait.
«C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amène», expliqua
le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle
s'exclamait, très libre.
«Oh! que c'est drôle, ici!... Oh! quelle drôle de peinture!... Hein?
soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et où
couchez-vous?», Claude, anxieux d'inquiétude, eut peur qu'elle
n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là derrière, il était
désolé déjà de ce qu'elle entendait.
«Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu
ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'après
elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma chère?
--Pardi, tout de suite!--C'est que, dit le peintre embarrassé, mon
tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a là une figure qui me donne
un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles!» Elle s'était
plantée devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.
«Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais
vous être utile?» Du coup, Jory s'enflamma.
«Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la
trouver!... Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un
peu, pour qu'il voie.» D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et
elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgré les refus
énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté.
«Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du
tout ça, pas du tout!
--Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.» Et Jory
s'obstinait. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle ne
pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais ça la régale, de se
montrer. Elle vivrait sans chemise... Défais-toi, ma chérie. Rien que
la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin, Claude l'empêcha
de se déshabiller. Il bégayait des excuses: plus tard, il serait très
heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevât de
l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les épaules, en le
regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant
mépris.
Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu,
l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait
d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre
Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l'habit noir en sculpture!
Gagnière, le dimanche d'auparavant, était sorti d'une audition de
Wagner, avec un oeil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un
duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour.
C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les
réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un
vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de
l'idéal, qui empêcheraient la nature d'entrer.
Claude l'écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa
palette, il piétinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.
«Tu désires travailler, nous te laissons.»
Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée
de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmentée
maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier,
et lui-même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu?
Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa
fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s'offrit
une dernière fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et
enveloppante.
«Quand vous voudrez.» Ils étaient partis, et Claude dut aller écarter le
paravent; car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans
force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle déclara
simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de
suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses
yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.
Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de
tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait
s'habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des
études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y
comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre
art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d'une délicatesse
de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres.
Souvent encore, elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière,
deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin
battant l'eau d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et
elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît
d'une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait
pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait
aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou.
Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album
de Clermont, dont elle lui avait parlé.
Après s'en être longtemps défendue; elle l'apporta, flattée au fond,
ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait.
Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la
première:
«Vous trouvez ça mauvais, n'est-ce pas?
--Mais non, répondit-il, c'est innocent.» Le mot la froissa, malgré le
ton bonhomme qui le rendait aimable.
«Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!... Moi, j'aime que ce soit
bien fait et que ça plaise.» Alors, il éclata franchement de rire.
«Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqué, vous pincez
les lèvres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce
n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes
filles...
Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a là qu'une éducation de l'oeil;
et vous verrez que c'est très sain et très honnête, ce que je fais là.»
En effet, peu à peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y
entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son dédain des
jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, évitant au contraire de
parler art avec elle, comme s'il eût voulu se réserver cette passion de
sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.
Seulement, elle glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de
l'intérêt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine
elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa première étape,
elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un
être: n'était-ce pas touchant? n'y avait-il pas là quelque chose de très
bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le
bouleversaient, à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise, elle
arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. Elle
s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'égayait, quand il
l'accueillait gaiement; et, dès lors, ce fut sa préoccupation: avait-il
beaucoup travaillé? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur
dernière entrevue? Au bout du deuxième mois, elle était conquise, elle
se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait
toujours pas beaucoup cette façon de peindre, mais commençait à répéter
des mots d'artiste, déclarait ça «vigoureux, crânement bâti, bien dans la
lumière». Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'après l'avoir
excusé de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait à leur
découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu.
Cependant, il était un tableau, le grand, celui du prochain Salon,
qu'elle fut longue à accepter. Déjà elle regardait, sans déplaisir, les
académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans, qu'elle
s'irritait encore contre la femme nue, couchée dans l'herbe. C'était une
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