démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me
donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre...
Ce sera rigolo.» Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme
général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se
pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.
Il n'y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire,
car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils
ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce
que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse
fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommençaient l'éternel
rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son
effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le
même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire,
distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de
Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée; tandis que, plus
épais d'appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en
camaraderie utile, prenant au vol des phrases, préparant là ses
articles. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues, les mains
convulsées, ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde; et
Gagnière, pâmé, dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation
jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de
conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des
coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
heureux, riant d'aise à les voir si unis, tous dans la même chemise,
comme il disait, déboucha une nouvelle bouteille de bière.
Il aurait vidé la maison, il cria:
«Hein? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y a que ça de bon,
s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de
Dieu emporte les imbéciles!» Mais, à ce moment, un coup de sonnette le
stupéfia.
Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:
«À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir, on l'entendit
jeter une exclamation joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute
grande, disant:
«Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!...
Bongrand, messieurs!» Le grand peintre, que le maître de la maison
annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, s'avança, les mains
tendues. Tous se levèrent vivement, émotionnés, heureux de cette poignée
de main si large et si cordiale. C'était un gros homme de quarante-cinq
ans, la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer
à l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la
boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur.
Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber
là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants,
dont la flamme le réchauffait.
«Je vais faire le thé», cria Sandoz.
Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses, il
trouva Bongrand installé, à califourchon sur une chaise, fumant sa
courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand
lui-même parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère
très artiste. Il était riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait
des goûts et des opinions de bohème. «Leur jury, ah bien! j'aime mieux
crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je
suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont
souvent leur pain à gagner?--Cependant, fit remarquer Claude, vous
pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux.
--Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne
suis personne.» Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança
d'une voix aiguë:
«Alors, si le peintre de la _Noce au village_ ne compte pas!» Mais
Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.
«Fichez-moi la paix, hein! avec la _Noce_. Elle commence à m'embêter, la
_Noce_, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au
cauchemar, depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg.» Cette _Noce_ au
village restait jusque-là son chef-d'oeuvre: une noce débandée à travers
les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une
allure épique de héros d'Homère. De ce tableau datait une évolution, car
il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et
parallèlement à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec
plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la
facture, sans que la nature y fût encore abordée de front, sous les
crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait de
cet art.
«Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le
joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan.
--Et la grande paysanne, donc, s'écria Mahoudeau, celle qui se retourne
et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une
statue.
--Et le coup de vent dans les blés, ajouta Gagnière, et les deux tâches
si jolies de la fille et du garçon qui se poussent, très loin!».
Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme
Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il répondit avec
un haussement d'épaules:
«Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais
trouver un coup... Ah! que vous êtes heureux, vous autres, d'être
encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si
brave, quand il s'agit de monter là-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va
te faire fiche! les embêtements commencent. Une vraie torture, et des
coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte
d'en dégringoler trop vite!... Ma parole! on préférerait être en bas,
pour avoir tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!» La
bande riait, en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme
célèbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était
pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au
dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta,
silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.
Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait
Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une
histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il
prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la
conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que
les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un
ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait
Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du
Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était
d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse.
Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que
l'amateur se défiât du peintre, au point de vouloir absolument passer
par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question
du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris: on était
volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un
chef-d'oeuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant
de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. À
la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce
qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet,
plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écouta pas
sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle
folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de
l'oeuvre, dégagée des infirmités humaines, mise en l'air comme un
soleil.
Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient!
Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant
cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait
les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement
de l'oeuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et,
retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés
d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du
matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la
théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que
les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de
paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se
décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la
rampe de l'escalier, en disant très bas:
«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des
souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison
retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui
accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il
ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage
d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était
certain de faire un chef-d'oeuvre, exalté par cette bonne journée de
camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait
trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on
retourne chez une femme adorée, le coeur battant à grands coups,
désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un
abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il
réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté
vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son
paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du
tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y
entendait rien encore. À chaque oeuvre nouvelle, il débutait, c'était à
se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers
commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre
continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les
étoiles pâlissantes.
IV
Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.
De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au
travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait
guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en
artiste combattu et obstiné.
On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait
son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
simplement:
«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis
tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais
ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue
d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et
il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
achevait de l'ahurir.
Tout d'un coup, il la reconnut.
«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était
Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était
le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son
souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de
deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à
l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et
qu'on ne doit jamais revoir.
«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous
remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son
coeur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite,
raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa
gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.
Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?
L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant
la porte.
Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de
politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour
débarrasser une chaise.
«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
surprise... Vous êtes trop charmante...»
Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec
ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle
eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.
«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il
ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit
tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:
«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...
C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole
d'honneur!».
Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:
«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?
--Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.
--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit.
Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.
«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très
bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre
l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon
l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la
maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme
l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être
parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un
mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût
comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à
devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oublié?
Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée
d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à
l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré
d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce
trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si
étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie
d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie...
Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses
maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
mais sans avoir rien à cacher.
«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme
ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et
vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et
gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder
autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle
retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois.
Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix
changée:
«Je vous dérange, je m'en vais.
--Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise.
Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous...
Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant
les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois
contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds,
la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours
qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec
leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé
trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure
centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait
plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle
chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque,
souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son
visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge.
Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude
qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre
elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.
Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:
«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce
changement brusque.
«Comment, si vite?
--Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il
put lui prendre la main. Il osa lui demander:
«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
moment, elle parut hésitante.
«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle
s'en alla, en disant très vite:
«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté
planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté
dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se
débarrasser de cette préoccupation imbécile.
Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre
bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des
lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de
désappointement.
Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander
vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé
Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il
balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire
frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train
habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque,
par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
rapidement sa palette.
On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait.
Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.
Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui
l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre,
et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire.
Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son
air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait
comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre,
puisqu'elle était là.
Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter
de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près
d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni
d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin
l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les
études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis
de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce
brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le
seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.
«Vous savez, je reviendrai.
--Oui, dans deux mois.
--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi,
elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir,
une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses
jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé
ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.
Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle
arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à
février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les
quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre
jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant
bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.
Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté,
l'idée d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à
l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable.
Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y
revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait
eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une
masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait
parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros,
très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui
avançait; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le
revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui
criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de
galoche, tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère!
l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails,
avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir: «Elle a vos
yeux.» Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce
coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à
peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa
mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être
plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très
sage, la désespérant par son manque d'application au travail,
recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt
à gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son
effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un
matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix
éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés
sur elle.
D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait
tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents
de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père
Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne,
qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des
Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau; pas une
boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets
toujours fermés; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les
fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle
à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait
dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père
infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait;
elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et
Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions
d'un éternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à
l'infini; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait
seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville,
elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés: on faisait le
tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et
des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les
pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats
de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours
en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon,
une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où
se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.
C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus
tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue
des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux; une
aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un
grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
histoires de bonnes soeurs ne tarissaient plus, des jalousies, des
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