Ce fut une rupture d'écluse, les deux cours franchies dans un fracas de
torrent, la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante.
Claude, cependant, s'était mis à courir, près de Dubuche, qui venait à
la queue, très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
pour soigner un lavis.
«Qu'est-ce que tu fais ensuite?
--Oh! j'ai des courses toute la journée.»
Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore.
«C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?
--Oui, je crois, à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs.» Tous
deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
pour promener davantage son vacarme. Après avoir descendu la rue du
Four, elle s'était ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait
dans la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée, poussée
plus fort, bondissait sur les pavés inégaux, avec la danse lamentable
des châssis dont elle était pleine; puis, la queue galopait, forçant les
passants à se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas être
renversés; et les boutiquiers, béants sur leurs portes, croyaient à une
révolution. Tout le quartier était dans le bouleversement.
Rue Jacob, la débâcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
trottoir, et de l'entraîner. Une paille dans le torrent. «Eh bien, adieu,
dit Claude. À ce soir!--Oui, à ce soir!» Le peintre, hors d'haleine,
s'était arrêté au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
l'École se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.
Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
malchance s'aggravait, il était dit qu'il ne débaucherait pas un
camarade, ce matin-là; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'à
la place du Panthéon, sans idée nette; puis, il pensa qu'il pouvait
toujours entrer à la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui
répondit que M. Sandoz avait demandé un jour de congé, pour un
enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami alléguait ce
motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journée de
bon travail.
Et il prenait défi sa course, lorsqu'une fraternité d'artiste, un
scrupule de travailleur honnête, l'arrêta: c'était un crime que d'aller
déranger un brave homme, de lui apporter le découragement d'une oeuvre
rebelle, au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Dès lors, Claude dut se résigner. Il traîna sa mélancolie noire sur les
quais jusqu'à midi, la tête si lourde, si bourdonnante de la pensée
continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
les horizons aimés de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'intéressait. Des maçons, en blouse
de travail, éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés; et, comme eux,
avec eux, il mangea son «ordinaire» de huit sous, le bouillon dans un
bol, où il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'était encore
trop bon, pour une brute qui ne savait pas son métier: quand il avait
manqué une étude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
manoeuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
une heure, il s'attarda, il s'abêtit, dans les conversations des tables
voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.
Mais, place de l'Hôtel-de-Ville, une idée lui fit hâter le pas. Pourquoi
n'avait-il point songé à Fagerolles? Il était gentil, Fagerolles, bien
qu'il fût élève de l'École des Beaux-Arts; et gai, et pas bête. On
pouvait causer avec lui, même lorsqu'il défendait la mauvaise peinture.
S'il avait déjeuné chez son père, rue Vieille-du-Temple, pour sûr il s'y
trouvait encore.
Claude, en entrant dans cette rue étroite, éprouva une sensation de
fraîcheur. La journée devenait très chaude, et une humidité montait du
pavé, qui, malgré le ciel pur, restait mouillé et gras, sous le
continuel piétinement des passants. À chaque minute, des camions, des
tapissières manquaient de l'écraser, lorsqu'une bousculade le forçait à
quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la débandade mal
alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées d'enseignes
jusqu'aux gouttières, trouées de minces fenêtres, où l'on entendait
bruire tous les métiers en chambre de Paris. À un des passages les plus
étranglés, une petite boutique de journaux le retint: c'était, entre un
coiffeur et un tripier, un étalage de gravures imbéciles, des suavités
de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Plantés devant les
images, un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se poussaient en
ricanant. Il les aurait giflés tous les trois, il se hâta de traverser
la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
vieille demeure sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des
éclaboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, réduit là à une simple
bordure: les roues lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux
genoux.
M. Fagerolles, le père, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
rez-de-chaussée; et, au premier étage, pour abandonner à ses magasins
d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il
occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un étouffement de
cave. C'était là que son fils Henri avait poussé, en vraie plante du
pavé parisien, au bord de ce trottoir mangé par les roues, trempé par le
ruisseau, en face de la boutique à images, du tripier et du coiffeur.
D'abord, son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
usage personnel.
Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes,
s'attaquant à la peinture, parlant de l'École, il y avait eu des
querelles, des gifles, une série de brouilles et de réconciliations.
Aujourd'hui encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers succès, le
fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser libre, le traitait
durement, en garçon qui gâtait sa vie.
Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la maison, une voûte
profonde, béante sur une cour qui avait le jour verdâtre, l'odeur fade
et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
au plein air, un large escalier, à vieille rampe dévorée de rouille.
Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier étage, il
aperçut, par une porte vitrée, M. Fagerolles en train d'examiner ses
modèles. Alors, voulant être poli, il entra, malgré son écoeurement
d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze, tout ce joli affreux
et menteur de l'imitation.
«Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore là?» Le fabricant, un
gros homme blême, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
buires et de ses statuettes. Il tenait à la main un nouveau modèle de
thermomètre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le léger
tube, de verre.
... «Henri n'est pas rentré déjeuner», répondit-il sèchement.
Cet accueil troubla le jeune homme.
«Ah! il n'est pas rentré... Je vous demande pardon.
Bonsoir, monsieur.
--Bonsoir.» Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète,
Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait maintenant d'être venu
et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la
gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal
peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
du crâne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée
lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très
mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s'il
y avait laissé le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de ça: il lui aurait
fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
suivit toute la rue Saint-Jacques.
Tant pis! il était trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, débaucher
Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait d'une salle à manger,
d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine, que le fils occupait;
tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté du
palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et
volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste
jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tête arrondie d'un grand
arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé
devant une page écrite.
«Je te dérange?
--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le
remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner.» Le peintre eut un geste
de désespoir; et, à le voir si lugubre, l'autre comprit.
«Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous
dérouiller un peu, veux-tu?» Mais, comme il passait devant la cuisine,
une vieille femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude
venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
elle restait l'après-midi entier, pour le dîner.
«Alors, demanda-t-elle, c'est décidé, monsieur: de la raie et un gigot
avec des pommes de terre?
--Oui, si vous voulez.
--Et combien faut-il que je mette de couverts?
--Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être».
Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement
discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après
avoir flairé à gauche et à droite, comme pour prendre le vent, ils
finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire,
enfilèrent le boulevard du Montparnasse.
C'était leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même,
aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie
vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore,
rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest
seulement, Sandoz eut une idée.
«Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande
machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui.
--C'est ça, répondit Claude. Allons chez Mahoudeau.» Ils s'engagèrent
tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière tombée en
faillite; et il s'y était installé, en se contentant de barbouiller les
vitres d'une couche de craie. À cet endroit, large et déserte, la rue
est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des
enfilades de cours, très profondes; une vacherie exhale des souffles
tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable.
Et c'était là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie, que se
trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui
sautaient à la cordé. Il y avait, su les trottoirs, des familles
assises, dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la
chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment.
Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes
sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la
porte, d'où sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
et brune, debout, les dévisageait; pendant que, derrière elle, dans
l'ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de
cracher ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un
rire farceur; puis, ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à
Mahoudeau.
La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une
Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la
portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l'on
ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des
tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis de
plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaient quelques moulages
d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre
fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée
montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté
du métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres
barbouillées de la devanture.
«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce,
s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée; puis, il était
venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit cents
francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à Paris, il avait
vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa
pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était
vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
de Provence, des gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez
tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
révolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs théories.
«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa
pipe, lâcha un nuage de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.
--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».
Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.
«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe,
une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça vive!»
Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
pliait à son idéal de force et de vérité.
Et, renchérissant:
«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
si ça pue la femme!» À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
l'énorme bloc d'argile, eut une légère exclamation.
«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»
En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence,
copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. On
reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou de taureau,
halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car
son nez était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à
deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé les troupeaux
jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme
d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau, dans des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie,
le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait être
membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé, détraqué
d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les
concours, la pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour
Paris, après avoir exigé de son père, un paysan misérable, sa part
anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré
dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même
lit, au fond de l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre
au même, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
jours--d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger
beaucoup.
«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
poêle!» Chaîne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
gloire, qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. Par une
imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les conseils
de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût
véritable qu'il montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon,
gâchant les couleurs, réussissant à rendre boueuses les plus claires et
les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude dans la
gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit
détail, où se complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la
terre. Le poêle, avec une perspective de guingois, était sec et précis,
d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de pitié devant
cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.
«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites
comme vous sentez, au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la
boutique s'était rouverte, et un beau garçon blond, avec un grand nez
rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:
«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La
sale tête!» Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.
«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau
venu.
--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se
refuse jamais.
--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les
ongles de la tienne, elle t'a emporté un morceau de la joue.» De
nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. Il
avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle,
il avait comblé la mesure de ses débordements, en se sauvant avec une
chanteuse de café-concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la
littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel
borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il
la trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi
montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
oreille fendue, un oeil entamé, enflé et bleu.
On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de
son air entêté de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié
sur l'ébauche de la Vendangeuse.
Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en
écrivant des sonnets romantiques, célébrant la gorge et les hanches
ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits; et, à Paris,
où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal
tapageur, le Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau
de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale
énorme, car il y sacrifiait à son ami les peintres «aimés du public», et
il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du plein air. Au
fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa
jouissance, il répétait simplement les théories entendues dans le
groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.
«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.
Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par
mois... Je paie mes dettes.
--Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.
Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
payait pas les femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans
argent et sans dettes; et cette science innée de jouir pour rien
s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de mensonge
qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci
de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même
inutilement. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
beaucoup vécu.
«Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.» Cette fois, il
fut hué. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
légers coups, frappés contre une vitre, firent cesser le vacarme.
«Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.
--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.
Laisse-la entrer, ce sera drôle.» D'ailleurs, la porte s'était ouverte
sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
figure plate, ravagée de maigreur, avec des yeux de passion, aux
paupières violâtres et meurtries. On racontait que les prêtres l'avaient
mariée au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prospérait
alors, grâce à la clientèle pieuse du quartier. La vérité était qu'on
apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystère
de la boutique, embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
régnait une discrétion de cloître, une onction de sacristie, dans la
vente des canules; et les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
allaient, les yeux baissés. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié,
l'herboristerie dépérissait. Les bocaux semblaient pâlir, les herbes
séchées du plafond tombaient en poussière, lui-même toussait à rendre
l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde eût de la
religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu, trouvant qu'elle
s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille était
mangé.
Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
d'oeil. Une senteur forte s'était répandue, la senteur des simples dont
sa robe se trouvait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, défrisée toujours: le sucre fade des mauves, l'âpreté du sureau,
l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivrée,
qui était comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
au nez des hommes.
D'un geste, elle feignit la surprise.
«Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.
--C'est ça, dit Mahoudeau, très contrarié. Je vais sortir d'ailleurs.
Vous me donnerez une séance dimanche.» Claude, stupéfait, regarda
Mathilde, puis la Vendangeuse.
«Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre, tu
l'engraisses!».
Et les rires recommencèrent, pendant que le sculpteur bégayait des
explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tête et
les mains; et encore quelques indications, pas davantage.
Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
Carrément, elle était entrée, elle avait refermé la porte. Puis, comme
chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux,
elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où
manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter,
dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os.
Jory, qu'elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa
fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.
«Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
vous autres, on nous attend là-bas.» Il avait cligné les paupières,
désireux d'une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et
ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges, trempés dans un
seau.
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s'en allait point.
Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
tandis que Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau
partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix
sourde, empâtée de longs silences:
«Tu rentreras?...
--Très tard. Mange et dors... Adieu.» Et Chaîne demeura seul avec
Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui
éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.
Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les
deux autres les suivaient; et Jory se récria, lorsque Sandoz l'eut
plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de
l'herboriste. «Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être notre mère
à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.» Cette exagération fit rire
Sandoz. Il haussa les épaules.
«Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère
frileux.
--Moi! où ça?... Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur
Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement,
Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude,
se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:
«Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas
plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule: «Et, d'abord,
Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. Tous quatre, flânant,
semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était
l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés
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