il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette
peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans
son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille
amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
son être se révoltait, visiblement.
«Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.
--Si, si, oh! très bien peint... Seulement...
--Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?
--Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces
femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres
éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés
de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On
s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
réponses, Dubuche répétait tranquillement:
«Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui,
c'est cochon:
--Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à
l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de
ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des
Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça,
on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à
l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où
voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par
là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il
affecta, une allure très révolutionnaire.
«Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.»
Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis
au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la
femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait
vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper.
«Viens-tu? répéta son ami.
--Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça,
et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de
l'exaspérer davantage:
«Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves
de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un
geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle
histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de
travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le
désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison
de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt
mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la
tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature.
«Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude,
saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui
qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au
sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure.
«Hein! qui est-ce? répétait l'architecte.
--Oh! personne, un modèle.
--Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu
devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné
vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie,
jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout
laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite.
Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre
s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
fraîches, mais trop maigres.
«Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la
paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours,
quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis
souriant.
Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah!
le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée?
Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
Maubert?
De plus en plus gêné, le peintre s'agitait.
«Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!...
En voilà assez, vous me faites de la peine.»
Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se
turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue,
la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main
emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge,
indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa
passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités
désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer
de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras
éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux
larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.
«Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules
pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second
alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux
autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés
d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de
lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il
fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière,
l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils,
officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la
peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier
de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par
semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la
vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à
coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners
faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées
péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant
d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué,
malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une
cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient
classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec
son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen
d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique.
Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe,
il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe.
Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes,
très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement.
«Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de
stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet.
Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher
les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...
Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à
l'aide de ses deux pieds.
«Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai
découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de
l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la
mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en
ai-je de l'argent à lui rendre!».
Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous
les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre,
il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui
régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.
«Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous,
Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait
chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à
Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art.
«Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille
dans une famille, où l'on danse.
--Est-ce que tu espères y carotter une dot?...
--Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de
sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de
voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud.
Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal
tourné!
--Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son
argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet
animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron
désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait
même ne pas les entendre.
«Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute,
jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il
voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait
bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son
oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le
tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux
tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette
chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même
pas à la mettre à son plan.
Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son
effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir
juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient
de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui
d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les
premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée
de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque
tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait
à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
répondit d'un seul mot, la voix tonnante:
«Non!».
Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette
crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on
frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.
«Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme,
enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait
l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en
brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de
rogomme:
«Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la
fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du
peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspération.
Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur
ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau
ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie
et de la tendresse.
«En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long
des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un
gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture.
Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait
droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son
nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
emporter à bas prix la toile qu'il convoitait.
Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent,
trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement
rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier
Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes
paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué
qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son
choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
dit négligemment:
«Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il
continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de
me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital...
N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche,
je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait
l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie:
«Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des
tressaillements nerveux.
Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs.
--Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
de plus!».
D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces
querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face
du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout
talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de
cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où
elles sonnèrent parmi les assiettes.
«Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà
une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà
un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher
la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
verte.
Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le
revers? Aucune bosse ne l'indiquait.
Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement
calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:
«Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous
m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?».
À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté
curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya,
lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait
la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le
père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot,
une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil?
«J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau,
il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre
d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant:
--«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et
ses brosses.
Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
liés à son corps par une force supérieure.
Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la
dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe.
Alors, il bégaya:
«Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept
heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues
heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une
minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une
ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une
mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais
reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des
couleurs.
«Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle.
Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta:
«Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de
se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales,
farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore,
de créer quand même.
Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un
grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très
large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout
disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston
vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites
lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rêve évaporée et morte.
Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable
de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante.
III
Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était
tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une
exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du
besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées
de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il
referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne
plus toucher un pinceau.
Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède:
s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et
l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre.
Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait
réunion. Mais que faire jusqu'au soir?
L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru
tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait
être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita,
car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le
devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres
ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se
rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au
sixième étage d'une grande maison froide.
Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même
découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette
chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance
incroyable.
Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue
de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de
ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier
Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour
où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre
Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il
y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être
seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir
un compagnon de misère.
Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond
d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et
l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une
sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui
avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse,
on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux.
Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La
vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés
par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de
vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où
chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un
reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre
bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes.
Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout
tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de
moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres,
sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles.
Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions,
de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un
livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des
sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette
ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle
place:
«Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.»
Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle;
au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment
cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets
à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard,
forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit,
on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine,
au milieu de la fumée des pipes.
Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de
bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les
chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des
saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!...
Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte!
à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un
instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser
d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le
reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures.
Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient
contre lui, maintenant; et il bégaya:
«Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait,
manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards
très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit
de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves,
retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le
cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur
éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun
sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de
cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture,
et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le
flot des autres vociférait et poussait par-derrière.
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