il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout son être se révoltait, visiblement. «Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait. --Si, si, oh! très bien peint... Seulement... --Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne? --Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces réponses, Dubuche répétait tranquillement: «Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui, c'est cochon: --Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça, on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il affecta, une allure très révolutionnaire. «Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.» Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper. «Viens-tu? répéta son ami. --Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça, et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de l'exaspérer davantage: «Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de ce document pris sur nature. «Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude, saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure. «Hein! qui est-ce? répétait l'architecte. --Oh! personne, un modèle. --Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie, jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite. Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32, et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez fraîches, mais trop maigres. «Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours, quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis souriant. Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah! le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée? Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place Maubert? De plus en plus gêné, le peintre s'agitait. «Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!... En voilà assez, vous me faites de la peine.» Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue, la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge, indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes. «Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos, les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière, l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué, malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique. Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe, il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe. Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes, très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement. «Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet. Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces besognes, trouver le temps de gagner son pain... Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à l'aide de ses deux pieds. «Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh! non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat, incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en ai-je de l'argent à lui rendre!». Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre, il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte. «Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous, Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art. «Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille dans une famille, où l'on danse. --Est-ce que tu espères y carotter une dot?... --Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud. Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal tourné! --Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait même ne pas les entendre. «Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute, jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même pas à la mettre à son plan. Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il répondit d'un seul mot, la voix tonnante: «Non!». Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir. «Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme, enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de rogomme: «Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement d'exaspération. Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie et de la tendresse. «En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture. Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour emporter à bas prix la toile qu'il convoitait. Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent, trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs superbement. Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il dit négligemment: «Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi... C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout. J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital... N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche, je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh! pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie: «Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des tressaillements nerveux. Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs. --Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou de plus!». D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent. Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où elles sonnèrent parmi les assiettes. «Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose, parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote verte. Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le revers? Aucune bosse ne l'indiquait. Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme: «Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?». À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya, lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot, une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil? «J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau, il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant: --«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et ses brosses. Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme liés à son corps par une force supérieure. Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe. Alors, il bégaya: «Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des couleurs. «Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle. Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta: «Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales, farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore, de créer quand même. Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une chair de rêve évaporée et morte. Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante. III Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne plus toucher un pinceau. Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède: s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre. Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait réunion. Mais que faire jusqu'au soir? L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita, car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au sixième étage d'une grande maison froide. Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance incroyable. Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir un compagnon de misère. Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse, on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux. Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs. Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes. Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres, sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles. Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions, de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle place: «Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.» Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle; au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier, soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard, forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit, on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure, comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine, au milieu de la fumée des pipes. Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire; pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!... Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte! à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures. Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient contre lui, maintenant; et il bégaya: «Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer... Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait, manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves, retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture, et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier, s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le flot des autres vociférait et poussait par-derrière. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500