Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez,
je t'aime!» Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne, avec un
geste de refus:
«Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne
veux pas être heureux, je veux peindre.
--Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous
achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y
a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie
et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le maître, tu diras
merci.
--Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je
mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir... Et
puis, ma volonté n'y est pour rien.
C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève!» Elle se
redressa, dans une nouvelle poussée de colère.
Sa voix redevenait dure et emportée. «Mais je suis vivante, moi! et elles
sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais
bien que ce sont tes maîtresses, toutes ces femmes peintes.
Avant d'être la tienne, je m'en étais aperçue déjà, il n'y avait qu'à
voir de quelle main tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les
contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? était-ce malsain et
stupide, un pareil désir chez un garçon? brûler pour des images, serrer
dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en
cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un
instant. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises, tes
amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant
toi-même.
Souviens-toi, tu prenais en pitié ces ombres, lorsque tu me tenais entre
tes bras... Et ça n'a pas duré, tu es retourné à elles, oh! si vite!
comme un maniaque retourne à sa manie. Moi qui existais, je n'étais
plus, et c'étaient elles, les visions, qui redevenaient les seules
réalités de ton existence... Ce que j'ai enduré alors, tu ne l'as
jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai vécu près de toi, sans que
tu me comprennes. Oui, j'étais jalouse d'elles. Quand je posais, là,
toute nue, une idée seule m'en donnait le courage: je voulais lutter,
j'espérais te reprendre; et rien, pas même un baiser sur mon épaule,
avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai été honteuse souvent!
quel chagrin j'ai dû dévorer, de me sentir dédaignée et trahie!...
Depuis ce moment, ton mépris n'a fait que grandir, et tu vois où nous en
sommes, à nous allonger côte à côte toutes les nuits, sans nous toucher
du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai comptés! il y a huit
mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.» Elle continua
hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si
ardente à l'amour, les lèvres gonflées de cris, et si discrète ensuite,
si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, détournant la tête
avec des sourires confus. Mais le désir l'exaltait, c'était un outrage
que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la
peinture encore, car cette virilité qu'il lui refusait, il la réservait
et la donnait à la rivale préférée.
Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi. Souvent d'abord, quand
il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui
en se couchant, il lui disait que non, que ça le fatiguerait trop;
ensuite, il avait prétendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour
trois jours à se remettre, le cerveau ébranlé, incapable de rien faire
de bon; et la rupture s'était ainsi peu à peu produite, une semaine en
attendant l'achèvement d'un tableau, puis un mois pour ne pas déranger
la mise en train d'un autre, puis des dates reculées encore, des
occasions négligées, la déshabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle
retrouvait la théorie répétée cent fois devant elle: le génie devait
être chaste, il fallait ne coucher qu'avec son oeuvre.
«Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la
nuit, comme si je te répugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un
rien, une apparence, un peu de poussière, de la couleur sur de la
toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme là-haut! vois
donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!
Est-ce qu'on est bâtie comme ça? est-ce qu'on a des cuisses en or et des
fleurs sous le ventre?... Réveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans
l'existence.» Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui
montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la
plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de
cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans
les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi
d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.
Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui
l'avait faite de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose
mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la
voûte sacrée du ventre? Était-ce lui qui, sans le savoir, était
l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image
extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses
doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait
peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà,
comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible, au
bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de
ses mains d'homme. «Tu vois! tu vois!» répétait victorieusement
Christine.
Et lui, très bas, balbutiait:
«Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de créer? nos mains
n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres?» Elle le sentit
faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.
«Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?...
Tu m'as prise pour modèle, tu as voulu des copies de mon corps. À quoi
bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles
sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aimé, et je veux
t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rôde autour
de toi, que je t'offre de poser, que je suis là, à te frôler, dans ton
haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi!
et que je te veux...» Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses
bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait
laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait
entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était
la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme,
sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout
faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front
limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y
avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres
rouges.
«Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!».
De sa voix ardente, elle continua:
«Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que je me gâtais, et je
l'ai cru moi-même, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des
rides... Mais ce, n'était pas vrai, ça! Je le sens bien, que je n'ai
pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...»
Puis, comme il se débattait encore:
«Regarde donc!» Elle s'était reculée de trois pas; et, d'un grand geste,
elle ôta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose
qu'elle avait gardée durant de si longues séances. D'un simple mouvement
du menton, elle indiqua la figure du tableau. «Va, tu peux comparer, je
suis plus jeune qu'elle...
Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fanée comme
une feuille sèche... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je
t'aime.» Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clarté pâle.
Dans ce grand élan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et
fines, les hanches élargissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se
redressait, gonflée du sang de son désir.
Déjà, elle l'avais repris, collée à lui maintenant, sans cette chemise
gênante; et ses mains s'égaraient, le fouillaient partout, aux flancs,
aux épaules, comme si elle eût cherché son coeur, dans cette caresse
tâtonnante, cette prise de possession, où elle semblait vouloir le faire
sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur
la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide.
Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coupé
de soupirs.
«Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des
ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu
entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme ça,
serrés, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et
encore...» Il frémissait, il lui rendait peu à peu son étreinte, dans
la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de
séduction, elle l'amollissait et le conquérait.
«Écoute, je sais que tu as une affreuse pensée, oui! je n'ai jamais osé
t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors
plus la nuit, tu m'épouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, là-bas, sur ce
pont que je hais, et j'ai tremblé, oh! j'ai cru que c'était fini, que je
ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin
de toi, tu ne vas pas me tuer peut-être!... Aimons-nous,
aimons-nous...» Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette
passion infinie. C'était une immense tristesse, un évanouissement du
monde entier où se fondait son être. Il la serra éperdument, lui aussi,
sanglotant, bégayant:
«C'est vrai, j'ai eu la pensée affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai
résisté en songeant à ce tableau inachevé... Mais puis-je vivre encore,
si le travail ne veut plus de moi?
Comment vivre, après ça, après ce qui est là, ce que j'ai abîmé tout à
l'heure?
--Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je
me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose
qui me fît oublier tout... Déjà tu as été sans force. Tu ne peux rien.
--Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur
les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te
réchaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je
nouerai mes bras à tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta
chair...» Cette fois, il fut vaincu, il brûla avec elle, se réfugia en
elle, enfonçant la tête entre ses seins, la couvrant à son tour de ses
baisers.
«Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me
tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en connaître un qui me
retienne... Endors-moi, anéantis-moi, que je devienne ta chose, assez
esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes
pantoufles... Ah! descendre là, ne vivre que de ton odeur, t'obéir
comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je
pouvais!» Elle eut un cri de victoire. «Enfin! tu es à moi, il n'y a plus
que moi, l'autre est bien morte!» Et elle l'arracha de l'oeuvre exécrée,
elle l'emporta dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante,
triomphante. Sur l'échelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant
derrière eux, puis se noya. Cinq heures sonnèrent au coucou, pas une
lueur n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba
aux froides ténèbres.
Christine et Claude, à tâtons, avaient roulé en travers du lit. Ce fut
une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, même aux
premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au coeur,
mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse délirante.
L'obscurité flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de
flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus,
toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère,
oubliant, renaissant à une vie de félicité. Elle le fit blasphémer
ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. «Dis
que la peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.--Dis que tu ne
travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux,
pour me faire plaisir.--Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai
plus.--Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir là, comme tu me
tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse
que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende!
--Tiens! je crache, il n'y a que toi.» Et elle le serrait à l'étouffer,
c'était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur
chevauchée à travers les étoiles.
Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu'ils
volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment
n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur certain? Et elle se
donnait encore, et il vivrait heureux, sauvé, n'est-ce pas? maintenant
qu'il avait cette ivresse.
Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, foudroyée de sommeil,
s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe
jetée en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui
échapperait plus; et, la tête roulée sur cette poitrine d'homme qui lui
servait de tiède oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux
lèvres.
Lui, avait fermé les yeux; mais, de nouveau, malgré sa fatigue
écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une
sourde poussée d'idées confuses remontait dans son hébétement, à mesure
qu'il se refroidissait et se dégageait de la griserie voluptueuse, dont
tous ses muscles restaient ébranlés. Quand le petit jour parut, une
salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre,
il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond
de l'atelier. Ses pensées, étaient revenues toutes, débordantes,
torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans un
dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face
ravagée d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allongée sur
lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice,
d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées;
et la tête également, posée sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un
poids énorme les battements de son coeur. Mais, longtemps, il ne voulut
pas la déranger, malgré l'exaspération lente de tout son corps, une
sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de
révolte. L'odeur du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure,
surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier,
l'appela une seconde fois, impérieuse. Et il se décida, c'était fini, il
souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il
n'y avait rien de bon.
D'abord, il laissa glisser la tête de Christine, qui garda son vague
sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies, pour
sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu à peu, dans
un mouvement naturel, comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait
rompu la chaîne enfin, il était libre. Un troisième appel le fit se
hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant:
«Oui, oui, j'y vais!» Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un
de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine
se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi
donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'était
endormie, la joue contre son coeur, les membres mêlés aux siens. Alors,
comment avait-il pu s'en aller? où pouvait-il être? Tout d'un coup, dans
son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à
l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il était retourné près de l'autre? est-ce
que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir
conquis à jamais?
Au premier coup d'oeil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut désert,
sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en
n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri
terrible jaillit de sa gorge béante.
«Claude, oh! Claude...» Claude s'était pendu à la grande échelle, en
face de son oeuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui
tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en
attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de
consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide.
En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux
sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa
raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme
au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui eût soufflé son âme à
son dernier râle, et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles
fixes.
Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d'épouvante et
de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un
hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau,
ferma les deux poings.
«Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tué, tué, tué, la
gueuse!» Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit sur le
carreau. L'excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son
coeur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une
loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche
de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique
d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans
sa démence.
Le lundi seulement, après les formalités et les retards occasionnés par
le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, à neuf heures, pour le convoi,
il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue
Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forcé
de s'occuper de tout; d'abord, il avait dû faire transporter à l'hôpital
de Lariboisière Christine, ramassée mourante; ensuite, il s'était
promené de la mairie aux pompes funèbres et à l'église, payant partout,
cédant à l'usage, plein d'indifférence, puisque les prêtres voulaient
bien de ce cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens qui
attendaient, il n'aperçut encore que des voisins, augmentés de quelques
curieux; tandis que des têtes s'allongeaient aux fenêtres, chuchotantes,
excitées par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu
écrire à la famille, ignorant les adresses; et il s'effaça, dès qu'il
vit arriver deux parents, que les trois lignes sèches des journaux
avaient tirés sans doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait: une
cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, très
riche, décoré, propriétaire d'un des grands magasins de Paris, bon
prince dans son élégance, désireux de prouver son goût éclairé des arts.
Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette
misère nue, redescendit, la bouche dure, irritée d'une corvée inutile.
Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrière
le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fière.
Comme le cortège partait, Bongrand accourût et resta près de Sandoz,
après lui avoir serré la main. Il était assombri, il murmura, en jetant
un coup d'oeil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient:
«Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux?» Dubuche
était à Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un
exécrant la mort, l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le
convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnière devait
avoir manqué le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente
rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par
moments, des rues transversales qui dévalaient, des trouées brusques
montraient l'immensité de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer.
Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-Pierre, et qu'on transporta le
cercueil, là-haut, il domina un instant la grande ville. C'était par un
ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportées au souffle
d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume,
emplissant l'horizon de sa houle menaçante.
Le pauvre mort qui l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la
nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle de chêne,
retournant à la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. À
la sortie de l'église, la cousine disparut, Mahoudeau également. Le
petit cousin avait repris sa place derrière le corps. Sept autres
personnes inconnues se décidèrent, et l'on partit pour le nouveau
cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a nommé du nom inquiétant et
lugubre de Cayenne. On était dix.
«Allons, il n'y aura que nous deux, décidément», répéta Bongrand, en se
remettant en marche près de Sandoz.
Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de deuil où s'étaient
assis le prêtre et l'enfant de choeur, descendait l'autre versant de la
butte, le long de rues tournantes et escarpées comme des sentiers de
montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pavé gras, on
entendait les sourds cahots des roues. À la suite, les dix piétinaient,
se retenaient parmi les flaques, si occupés de cette descente pénible,
qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau,
lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes
espaces, où se déroulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de
ceinture, les talus et les fossés des fortifications, il y eut des
soupirs d'aise, on échangea quelques mots, on commença à se débander.
Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la queue, comme pour
s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment où le
corbillard passait la barrière, le second se pencha.
«Et la petite femme, qu'en va-t-on faire?
--Ah! quelle pitié! répondit Sandoz. Je suis allé la voir hier à
l'hôpital. Elle a une fièvre cérébrale. L'interne prétend qu'on la
sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force...
Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à son orthographe. Une
déchéance, un écrasement, une demoiselle ravalée à une bassesse de
servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme,
elle finira laveuse de vaisselle quelque part.
--Et pas un sou, naturellement?
--Pas un sou. Je croyais trouver les études qu'il avait faites sur
nature pour son grand tableau, ses études superbes dont il tirait
ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouillé vainement, il donnait
tout, des gens le volaient.
Non, rien à vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense
que j'ai démolie et brûlée moi-même, ah! de grand coeur, je vous assure,
comme on se venge!» Ils se turent un instant. La route large de
Saint-Ouen s'en allait toute droite, à l'infini; et, au milieu de la
campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de
cette chaussée, où coulait un fleuve de boue.
Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains
s'étalaient à droite et à gauche, il n'y avait au loin que des cheminées
d'usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais.
On traversa la fête de Clignancourt: des baraques, des cirques, des
chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sans l'abandon de
l'hiver, des guinguettes vides à des balançoires verdies, une ferme
d'opéra-comique: À la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre
ses treillages arrachés.
«Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai
de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les
paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des
jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le père
Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes
maîtres n'est fichu de peindre...
Oui, oui, le gaillard n'était pas une bête. Un grand peintre,
simplement!
--Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'école et du
journalisme l'ont accusé de paresse et d'ignorance, en répétant les uns
à la suite des autres qu'il avait toujours refusé d'apprendre son
métier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'évanouir de fatigue,
après des séances de dix heures, lui qui avait donné sa vie entière, qui
s'est tué dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imbécile!
Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire
d'apporter quelque chose, déforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi,
ignorait son métier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne
exacte. Ah! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une
incorrection!». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:
«Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était
bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué...
Et il ne laisse rien.
--Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand.
Je ne connais de lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées,
tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est
bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!»
Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant; et, devant
eux, après avoir roulé entre des commerces de vins mêlés à des
entreprises de monuments funèbres, le corbillard tournait à droite, dans
le bout d'avenue qui conduisait au cimetière. Ils le rejoignirent, ils
franchirent la porte avec le petit cortège. Le prêtre en surplis,
l'enfant de choeur armé du bénitier, tous les deux descendus de la
voiture de deuil, marchaient en avant.
C'était un grand cimetière plat, jeune encore, tiré au cordeau dans ce
terrain vide de banlieue, coupé en damier par de larges allées
symétriques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes
les sépultures, débordantes déjà, s'étendaient au ras du sol, dans
l'installation bâclée et provisoire des concessions de cinq ans, les
seules que l'on accordât; et l'hésitation des familles à faire des frais
sérieux, les pierres qui s'enfonçaient faute de fondations, les arbres
verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et
de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvreté, une nudité
froide et propre, d'une mélancolie de caserne et d'hôpital. Pas un coin
de ballade romantique, pas un détour feuillu, frissonnant de mystère,
pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'éternité. On était dans le
cimetière nouveau, aligné, numéroté, le cimetière des capitales
démocratiques, où les morts semblent dormir au fond de cartons
administratifs, le flot de chaque matin délogeant et remplaçant le flot
de la veille, tous défilant à la queue comme dans une fête, sous les
yeux de la police, pour éviter les encombrements.
«Fichtre! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici.
--Pourquoi? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air...
Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.»
En effet, sous le ciel gris de cette matinée de novembre, dans le
frisson pénétrant de la bise, les tombes basses, chargées de guirlandes
et de couronnes de perles, prenaient des tons très fins, d'une
délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait
de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait
doucement, au milieu de la verdure pâlie des arbres nains. Sur ces
loyers de cinq ans, les familles épuisaient leur culte: c'était un
entassement, un épanouissement que le récent jour des Morts venait
d'étaler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs
collerettes de papier, s'étaient fanées déjà. Quelques couronnes
d'immortelles jaunes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé. Mais
il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les
inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en
coeurs, en festons, en médaillons, des perles qui encadraient des sujets
sous verre; des pensées, des mains enlacées, des noeuds de satin,
jusqu'à des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg,
de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche.
Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramené à
Claude par son observation de peintre, se remit à causer.
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